Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 5
5
Revenue sur le sentier à travers bois, Iona essaya de se préparer à l’entretien avec Boyle, de réfléchir à ce qu’elle devrait dire, et à la manière de le formuler. Elle espérait que sa tenue vestimentaire ferait l’affaire – elle portait un jean et son pull rouge favori depuis son départ de l’hôtel, ne s’étant pas attendue à avoir aussi vite un entretien d’embauche. Après tout, elle se présentait pour un travail de palefrenière ou de valet d’écurie ; elle n’avait pas vraiment besoin d’un tailleur et d’un attaché-case… qu’elle ne possédait pas, de toute façon.
Ce qu’elle avait sur elle, c’était son curriculum vitæ, les recommandations de ses précédents employeurs, et les références fournies par ses élèves ou leurs parents.
Peu importait pour l’instant le salaire qu’on lui proposerait. L’essentiel était de mettre un pied dans la porte. À partir de là, elle avait bien l’intention de faire ses preuves, et ce serait d’autant plus facile qu’elle aurait non seulement un emploi, mais un travail qu’elle adorait.
Le trac lui nouait le ventre, comme chaque fois qu’elle désirait trop intensément quelque chose. Elle se promit d’éviter de se transformer en moulin à paroles quand elle verrait son employeur potentiel, ou de l’envoyer paître.
Dès qu’elle arriva dans la clairière et aperçut le bâtiment, son trac disparut. La forme des écuries, la peinture rouge décolorée par les intempéries, les deux chevaux passant la tête par le vantail ouvert, les remorques, les vans disséminés sur les espaces gravillonnés… elle se retrouvait dans son élément, presque chez elle.
Les odeurs de foin, de grain, de chevaux, de crottin, de cuir et de graisse à sabots lui allèrent droit au cœur. Elle en fut submergée et s’approcha aussitôt des chevaux, sans pouvoir se retenir.
L’alezan la regarda calmement s’avancer. Il s’ébroua, bougea, baissa la tête quand elle lui caressa la joue, puis la poussa gentiment du nez.
— Je suis contente moi aussi de faire ta connaissance. J’espère que nous nous verrons souvent. Tu es très beau.
Les yeux clairs, le poil propre, lustré, la crinière bien brossée, et un naturel apparemment accommodant, remarqua-t-elle. Ces chevaux bien soignés et en bonne santé plaidaient en faveur de Boyle McGrath et de Finbar Burke, qu’elle n’avait pas encore rencontrés.
— Et ton ami, qui est-ce ?
Elle se tourna vers le deuxième cheval, un bai vigoureux qui se frottait l’encolure au chambranle de la porte, faisant mine de ne pas s’intéresser à elle.
Quand elle fit un pas vers lui, il coucha les oreilles. Iona se contenta d’incliner la tête sur le côté en essayant de le calmer par la pensée, jusqu’à ce qu’il redresse les oreilles.
— Voilà. Tu n’as aucune raison d’avoir peur. Je suis juste passée vous dire bonjour.
Elle lui flatta rapidement l’encolure.
— C’est Caesar qui vous jauge.
Iona se retourna pour regarder l’amazone en bottes de cheval qui se tenait derrière elle. Elle était vêtue d’un pantalon de cheval ajusté qui épousait ses formes, et d’une grossière chemise écossaise. Ses cheveux d’une riche teinte brune, qu’elle portait en une longue tresse ébouriffée, rappelèrent à Iona le précieux manteau de vison de sa grand-mère. Si son accent était typiquement irlandais, sa peau dorée et ses yeux bruns évoquaient des Gitans réunis autour du feu, et un climat ensoleillé.
— Il aime bien jouer les farouches lors de la première rencontre. Il n’aime pas trop qu’on le caresse… d’habitude, ajouta-t-elle en voyant qu’Iona continuait à le flatter.
— Il préfère se montrer prudent avec les inconnus. Ce sont des chevaux de randonnée, tous les deux ?
— Nous gardons Caesar pour les cavaliers expérimentés, mais ils travaillent tous deux ici, oui.
— J’espère que ce sera mon cas aussi. Je m’appelle Iona Sheehan. Je suis venue voir Boyle McGrath.
— Ah oui ! vous êtes la Yankee, la cousine de Connor et de Branna. Je suis Meara Quinn, précisa-t-elle en s’approchant pour serrer la main d’Iona tout en la jaugeant d’un œil avisé. Vous êtes bien matinale !
— J’ai encore un peu de mal avec le décalage horaire. Je peux revenir plus tard, si vous préférez.
— Oh ! maintenant, c’est très bien. Boyle n’est pas encore arrivé, mais il ne va pas tarder. Je peux vous faire faire le tour du propriétaire, si vous voulez.
— Volontiers. Vous travaillez ici depuis longtemps ? poursuivit Iona, oubliant sa nervosité comme l’avait fait Caesar.
— Huit ans, à peu près. Pas loin de neuf, à bien y réfléchir. Quand on aime, on ne compte pas !
Elle passa devant, marchant à grandes foulées de ses longues jambes, si bien qu’Iona dut presser le pas. Sur le côté, une pièce abritait un fouillis de bombes, de guêtres et de bottes. Un chat tigré, mince, se faufila vers la sortie, jetant à Iona un œil aussi avisé que celui de Meara.
— C’était Darby, qui nous fait l’honneur d’habiter ici. Nous supportons son mauvais caractère parce que c’est un redoutable chasseur de rats et de souris. Il gagne sa pâtée, va et vient à sa guise.
— La belle vie pour qui peut se l’offrir.
— Exactement ! répondit Meara en souriant. De notre côté, nous proposons des randonnées équestres, des promenades guidées entre le Lough Corrib et le Lough Mask. Les gens réservent en général pour une heure, mais peuvent demander plus s’ils le désirent et s’ils sont prêts à payer. Le manège est par ici.
À l’entrée d’Iona, une femme d’une trentaine d’années montée sur un alezan compact suivait les instructions d’un petit homme trapu en jean.
— C’est Mick. Il a été jockey dans sa jeunesse, et il en a gardé un stock inépuisable d’anecdotes.
— J’aurais plaisir à les entendre.
— Vous y aurez droit si vous passez plus de cinq minutes ici, n’en doutez pas !
Meara se campa les mains sur les hanches pour observer Mick, et Iona suivit son regard.
— Lors d’une course à Roscommon, reprit Meara, il a fait une mauvaise chute qui a mis fin à sa carrière. Il est désormais entraîneur et donne des cours. Ses élèves collectionnent les rubans bleus.
— C’est une chance pour vous de l’avoir, si je comprends bien.
— Tout à fait. Nous avons un autre manège aux grandes écuries, pas très loin d’ici, pour les cours de jumping et l’entraînement. Les gens du coin viennent prendre des cours, et réservent parfois des promenades guidées. À cette période de l’année, c’est généralement assez calme de ce côté-là, mais nous ne manquons pas d’occupation pour autant. Nous avons vingt-deux chevaux répartis entre les deux écuries. La sellerie est par ici.
» Nous montons à l’anglaise, ajouta-t-elle en regardant Iona. Si vous utilisez une selle western, vous aurez sans doute besoin d’un temps d’adaptation.
— Je monte des deux façons.
— C’est bien pratique. Boyle est intransigeant pour ce qui est de l’entretien du matériel, continua-t-elle en faisant signe à Iona d’entrer. Tous ceux qui travaillent ici font un peu de tout, en fonction des besoins : entretien, réservations, nettoyage des stalles, pansage, distribution de la nourriture… À l’extérieur des stalles, chaque cheval a son tableau avec ses rations journalières et son régime. Vous avez déjà assuré des promenades guidées ?
— Aux États-Unis, oui, bien sûr.
— Dans ce cas, vous savez que ça ne se limite pas à rester avec les clients. Il faut évaluer leurs aptitudes à la randonnée et leur façon de monter. La plupart de nos clients veulent aussi un peu de couleur locale, si vous voyez ce que je veux dire : qu’on leur parle de la région, de l’histoire, de la flore et de la faune.
— J’apprendrai. En fait, j’ai déjà commencé. J’aime bien savoir où je suis.
— Difficile sans cela de savoir où l’on va.
— De ce point de vue-là, je n’ai rien contre les surprises.
Des odeurs familières de cuir et de cire l’entouraient. La plupart des gens n’auraient probablement vu qu’un vaste fouillis dans la sellerie, mais elle repéra aisément l’organisation entre usage quotidien, réparations et entretien.
Les porte-brides occupaient un mur, les porte-selles le mur opposé. Les harnais occupaient la troisième cloison, avec des crochets et des râteliers pour les mors et les tapis de selle, des étagères pour le reste du matériel – chiffons, brosses, cire et graisse à sabots. Une sorte d’alcôve était réservée aux balais, aux fourches à foin, aux étrilles, aux cure-pieds, avec des crochets destinés cette fois aux seaux. Elle aperçut aussi un vieux réfrigérateur.
— C’est pour les médicaments, lui expliqua Meara. Ça permet de les avoir sous la main en cas de besoin. Nous faisons de notre mieux pour que ça reste à peu près ordonné, mais on fait un grand rangement une ou deux fois par an, quand les écuries tournent au ralenti. Vous avez apporté votre équipement ?
— J’ai tout vendu, dit-elle avec tristesse. À part mes bottes de cheval, mes bottes en caoutchouc, et mon casque. Je n’étais pas sûre d’avoir un endroit où entreposer le reste, ni même d’avoir l’occasion de l’utiliser, du moins pendant les premiers temps. J’aurai besoin de mon propre équipement ?
— Non, non. Je suppose que vous avez envie de voir les chevaux, tant que nous sommes ici ? Nous faisons aussi pension, mais seulement à la grande écurie. Ici, nous gardons les chevaux de promenade, et ils font l’aller et retour entre les deux écuries en fonction des besoins.
Tout en parlant, Meara avançait à longues enjambées, menant Iona aux stalles.
— Nous avons une réservation pour quatre personnes ce matin, et deux autres cet après-midi : deux personnes pour l’une, six pour l’autre. Des leçons tout au long de la journée aussi. Les écuries sont donc au complet aujourd’hui.
(Elle s’arrêta pour caresser la tête d’un robuste alezan portant une étoile blanche.)
» Voici Maggie, qui est gentille comme tout. Elle est très bien avec les enfants, ou les personnes craintives. Elle est patiente, notre Maggie, et elle aime être tranquille. Pas vrai, ma mignonne ?
La jument frotta son nez contre l’épaule de Meara, puis inclina la tête vers Iona.
— Quelle jolie tête ! (Maggie accepta une caresse, puis de son nez désigna la poche d’Iona, qui se mit à rire.) Je n’en ai pas aujourd’hui. Mais promis, la prochaine fois j’apporterai une pomme. Tu es une… Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle en s’apercevant que Meara la regardait d’un air bizarre.
— C’est juste curieux. Maggie adore les pommes.
» Et voilà Jack, poursuivit-elle sans insister. C’est un grand garçon qui ne dit jamais non à une sieste, et qui essaie systématiquement de brouter pendant les promenades, si on le laisse faire. Il lui faut une main ferme.
— Tu aimes manger et dormir, hé ? Qui pourrait dire le contraire ? Je parie qu’un solide gaillard comme toi peut porter cent cinquante kilos sans broncher.
— Pour ça, oui ! Celui-ci, c’est Spud. Jeune et fougueux, mais obéissant.
— Un beau brun, dit Iona en s’approchant de Spud pour caresser sa crinière noire. Qui a un faible pour les pommes de terre. Je n’ai pas de
mérite à le deviner vu son nom 1, ajouta-t-elle en souriant, comme Meara la regardait avec curiosité.
— C’est vrai. Et voici Queen Bee, ainsi nommée parce qu’elle se prend pour la reine de l’écurie et régente les autres chevaux à la moindre occasion. À part ça, elle adore les promenades.
— Je la comprends. Moi aussi. Elle a eu un problème à la jambe antérieure, récemment ?
— Une légère entorse, il y a une semaine environ. Ça s’est bien remis. Si elle a prétendu le contraire, c’est juste qu’elle cherche à se faire plaindre.
Ne sachant trop comment réagir, Iona fit un pas en arrière, les mains dans les poches.
— Ce n’est pas moi qui vais flipper parce que quelqu’un communie avec les chevaux, fit observer Meara. Surtout quand ce quelqu’un est une cousine des O’Dwyer.
— Je m’entends bien avec eux. Les chevaux, je veux dire, expliqua Iona en caressant la majestueuse Queen Bee. J’espère pouvoir en dire bientôt autant des O’Dwyer.
— Connor est facile à vivre et ne résiste pas aux jolies filles, dont vous faites partie. Branna est juste, équitable, c’est une garantie suffisante.
— Vous êtes amis, tous les trois.
— Oui, depuis le berceau ou presque. Je peux donc être sûre que Branna ne vous aurait pas adressée à nous si vous n’étiez pas à la hauteur.
— Je m’y connais en chevaux.
C’était d’ailleurs le seul domaine où elle pouvait dire cela, songea-t-elle.
— Ça vous sera nécessaire.
Comme Iona la regardait avec perplexité, elle ajouta :
— Je connais Connor et Branna, et je sais que la troisième est celle qui communie avec les chevaux.
— Tout le monde est au courant ? demanda Iona en repensant aux regards curieux des serveuses, la veille au soir.
— Ce que les gens savent, ce qu’ils croient, ce qu’ils acceptent, c’est loin d’être toujours la même chose, n’est-ce pas ? Bon, puisque Boyle a du retard, nous pouvons…
Elle s’interrompit en entendant la sonnerie de son téléphone et le sortit de sa poche pour vérifier ses messages.
— Ah ! parfait, il arrive. Allons à sa rencontre, si ça vous convient.
Son nouveau patron potentiel !
— Des conseils à me donner ? demanda-t-elle à Meara.
— Rappelez-vous juste que Boyle est lui aussi juste et équitable, même s’il lui arrive de s’emporter, ou d’être pète-sec.
Rangeant son téléphone, Meara fit signe à Iona de l’accompagner.
— Il nous amène la dernière acquisition de Fin. L’associé de Boyle, précisa-t-elle. Il se déplace pas mal quand il a envie d’acheter des rapaces, des chevaux ou n’importe quoi d’autre.
— Mais c’est Boyle – Mr McGrath – qui dirige les écuries.
— Oui ; en fait, ils s’en occupent tous les deux, et Boyle se charge de la gestion quotidienne. Fin a trouvé cet étalon à Donegal et l’a fait transporter ici, car il n’est pas encore décidé à rentrer. Il voudrait l’utiliser pour la monte d’ici quelque temps, et Boyle est pour sa part déterminé à lui enseigner les bonnes manières.
— À Fin, ou à l’étalon ?
— Bonne question ! dit Meara en éclatant d’un rire sonore. Peut-être bien aux deux, même si je parie qu’il aura plus de succès avec le cheval qu’avec Finbar Burke.
» N’empêche qu’il est beau gosse, avec un tempérament de tous les diables.
Iona se tourna dans la direction que lui indiquait Meara, sans trop savoir si la description s’appliquait au cheval ou à son cavalier. Pour l’un comme pour l’autre, sa première pensée fut qu’ils étaient magnifiques, et dotés d’un caractère volcanique.
Le cheval, un superbe animal qui mesurait bien seize paumes, mettait son cavalier à rude épreuve en ruant et trépignant de temps à autre, et elle perçut une lueur farouche dans ses yeux malgré la distance. Sa robe gris fumée portait des traces de sueur, malgré la fraîcheur matinale, et il gardait les oreilles obstinément couchées.
L’homme, superbe lui aussi, avait compris à qui il avait affaire. Au ton de sa voix, il était clair qu’il avait relevé le défi, et il obligeait sa monture à rester au trot.
Le seul timbre de cette voix la troubla. Elle le mit sur le compte du trac, dans la mesure où son bonheur dépendait de cet homme.
Mais plus il approchait et plus la sensation s’intensifiait. Une forte attirance, qu’elle ressentait dans le cœur et dans le bas-ventre. Il était réellement aussi impressionnant que le cheval, et tout aussi captivant pour Iona.
Ses cheveux, d’une riche teinte caramel, ni tout à fait bruns ni tout à fait roux, volaient en tous sens. Il portait une veste de grosse toile, un jean passé et des bottes éraflées, l’ensemble s’accordant à merveille avec son visage rudement charpenté. La forte mâchoire, la bouche à l’expression aussi têtue que celle de son cheval reflétaient une certaine mauvaise humeur provoquée par les caprices de sa monture.
Une mince cicatrice, tel un éclair, lui zébrait le sourcil gauche. Curieusement, ce détail fit naître en elle une délicieuse petite tornade de désir.
Cow-boy, pirate, cavalier d’une tribu sauvage… Comment ses trois plus grands fantasmes pouvaient-ils s’incarner dans un seul et même homme ?
Boyle McGrath. Elle se répéta le nom intérieurement et conclut : Boyle McGrath, tu rimes sans doute avec « ennuis », mais ce que c’est bon…
— Eh bien ! il a l’air d’être de belle humeur, notre Boyle ! lança Meara. Enfin bon, mieux vaudra vous y faire si vous venez travailler ici, parce que Dieu sait que ce ne sera pas la seule fois.
S’avançant vers Boyle, elle lui demanda :
— Il te mène la vie dure ?
— Il a essayé de me mordre. Deux fois ! Un vrai salopard. Qu’il essaie encore, et il ne devra pas s’étonner si je le châtre avec un putain de couteau à beurre !
Quand Boyle tira sur les rênes, le cheval secoua la tête, piaffa, essaya de ruer. De ses grandes mains marquées de cicatrices aux jointures, il lui imposa sa volonté.
— Je pourrais bien assassiner Fin pour avoir acheté ce maudit canasson.
Comme par défi, le cheval essaya de ruer à nouveau. Instinctivement, Iona s’avança pour l’attraper par la bride.
— Reculez ! ordonna Boyle d’un ton sec. Il mord.
— J’ai déjà été mordue. Mais je préférerais éviter, répondit Iona en s’adressant au cheval et en le regardant droit dans les yeux. Alors, arrête. Tu es magnifique, lui dit-elle de sa voix la plus douce. Et tu es à cran. Mais je te suggère d’arrêter un peu et de voir ce qui se passe. D’accord ?
Elle jeta un coup d’œil furtif à Boyle. Il ne mordait peut-être pas, mais elle était sûre qu’il avait d’autres moyens de laisser sa marque sur son adversaire.
— Je parie que vous aussi vous seriez irritable si quelqu’un vous embarquait loin de chez vous sans vous demander votre avis, et vous plantait là avec de parfaits inconnus.
— Irritable ? Il a décoché une ruade à un garçon d’écurie et mordu un palefrenier, tout ça en une seule matinée !
— Arrête, répéta tranquillement Iona quand le cheval tira sur la bride pour se dégager. Personne n’aime les petites brutes. Même quand ce sont des beautés comme toi, ajouta-t-elle en lui flattant l’encolure de sa main libre. Il est à cran, c’est tout, et il vous le fait savoir, reprit-elle en s’adressant à Boyle.
— C’est tout ? Et moi qui me plaignais ! (Il descendit de cheval et raccourcit les rênes.) Je suppose que vous êtes la cousine américaine, celle dont m’a parlé Branna ?
— Iona Sheehan. Je vous embête probablement autant que cet étalon. Mais je m’y connais en chevaux, et celui-ci n’a pas apprécié d’être arraché à son univers familier. Tout est différent, ici. Je sais ce que c’est, souffla-t-elle au cheval. Comment s’appelle-t-il ?
— Fin l’appelle Alastar.
— Alastar. Tu te feras une place ici.
Elle lâcha la bride, et l’animal coucha les oreilles. Mais, s’il avait envisagé un petit coup de dents au passage, il y renonça, et se contenta de regarder autour de lui.
— J’ai apporté mon CV, commença Iona en sortant la clé USB qu’elle avait fourrée dans sa poche avant de quitter le château, et en s’exhortant à ne penser qu’au travail pour éviter les ennuis. J’ai commencé l’équitation à l’âge de trois ans, et je travaille désormais avec les chevaux – pansage, nettoyage des écuries, randonnées équestres et promenades guidées. Je donne aussi des cours, particuliers ou collectifs. Je m’y connais en chevaux, répéta-t-elle, et je suis prête à prendre n’importe quel poste en fonction de vos besoins.
— Je lui ai montré les lieux, intervint Meara en prenant des mains d’Iona la clé USB. Je vais aller poser ça sur ton bureau.
Boyle tenait toujours fermement les rênes et n’avait pas détourné d’Iona ses yeux d’or bruni pailleté de vert.
— Un CV, ce n’est guère que des mots sur le papier. Ça ne me montre pas ce que vous savez faire. Je peux vous embaucher pour nettoyer les écuries. Nous verrons si vous savez vous occuper de panser les chevaux avant de vous autoriser à les monter. On a aussi toujours du matériel à nettoyer.
Mettre le pied dans la porte, se répéta-t-elle.
— Je nettoierai et je panserai !
— Vous gagneriez plus en vous proposant comme serveuse, agent d’entretien ou réceptionniste au château.
— Mon objectif n’est pas de gagner plus, mais de faire ce que j’aime en suivant ma vocation. Autrement dit, travailler ici. Je nettoierai les écuries.
— Dans ce cas, Meara te montrera ce qu’il y a à faire. Et on se tutoie, désormais.
Il prit la clé USB que Meara tenait toujours à la main et la glissa dans sa poche.
— Je m’occuperai des formalités quand j’aurai mis ce numéro-là à l’écurie.
— Vous allez le mettre dans une stalle ?
— Je ne vais certainement pas lui retenir une chambre à l’hôtel.
— Ce qu’il aimerait… Vous ne croyez pas… Tu ne crois pas qu’il pourrait se dégourdir un peu plus les jambes ? Il s’est échauffé en venant ici.
Boyle haussa les sourcils, attirant le regard d’Iona sur cette cicatrice tellement sexy.
— Il a déjà bataillé une heure contre moi ce matin.
— Tu as l’habitude d’être le mâle dominant, pas vrai, Alastar ? Alors, avec toi, Boyle, il a l’impression… d’un défi. Tu disais qu’un CV ne montre pas ce que l’on sait faire. Laisse-moi te montrer. Je peux lui faire faire le tour du paddock.
— Tu pèses quoi ? Cinquante kilos toute mouillée ?
N’oublie pas qu’il t’a embauchée ! Sans compter qu’à côté de lui, ou même à côté de Meara, elle paraissait sans doute petite et faible.
— Je connais seulement mon poids en livres, pas en kilos, mais je suis forte et j’ai de l’expérience.
— Il t’arracherait les bras avant de t’envoyer valser comme une irritation passagère.
— Je ne crois pas. Mais s’il le faisait, ça vous donnerait raison. Songes-y, ajouta-t-elle à l’adresse d’Alastar.
Boyle réfléchit un instant. Cette jolie reine des fées voulait lui prouver quelque chose ; il allait la laisser faire. Tant pis pour elle ! Il ne lui resterait plus qu’à se mettre de l’arnica sur le coccyx, ou sur la tête, en fonction de la partie de son anatomie qui toucherait terre en premier.
— Un tour de manège, concéda-t-il. À l’intérieur ! À condition que tu restes suffisamment longtemps sur son dos. Donne-lui un casque, Meara, s’il te plaît. Ça lui évitera peut-être de se fracasser le crâne en tombant.
— Il n’est pas le seul à être à cran, fit remarquer Iona en retrouvant son assurance et en adressant à Boyle un sourire. Il faut que je raccourcisse les étriers.
— À l’intérieur, répéta-t-il en y menant le cheval. J’espère que tu sais tomber.
— Oui. Mais je n’en aurai pas besoin.
Elle raccourcit les étriers en deux temps trois mouvements. Elle sentait le regard de Boyle sur elle, mais cela ne la dérangeait pas. Elle connaissait son métier. Elle ferait son trou ici, avec reconnaissance, même si elle devait passer ses journées à nettoyer les stalles et le matériel.
Ce qui ne l’empêchait pas de mourir d’envie de se retrouver à cheval. Plus particulièrement sur ce cheval-là, Alastar. Elle avait hâte de le sentir sous elle, de partager sa puissance.
— Merci, dit-elle en attachant le casque et en utilisant le montoir puisque Meara avait pris la peine d’en apporter un.
Alastar frissonna sous elle. Elle resserra les genoux, tendit la main vers les rênes.
Boyle était prêt à changer d’avis – elle le voyait dans ses yeux mordorés.
— Branna va m’en vouloir si tu te retrouves à l’hôpital.
— Tu n’as pas peur de Branna.
Elle prit les rênes. Si elle n’avait jamais été sûre d’être à sa place là où elle vivait, elle s’était toujours sentie dans son univers quand elle était à cheval. Dès le premier instant.
Se penchant en avant, elle murmura à l’oreille d’Alastar :
— Ne me ridiculise pas, hein ? Un peu d’esbroufe ne nous fera pas de mal ; ça lui en remontrera.
Alastar avança docilement de quelques pas, puis rua, et retomba sur ses quatre fers avant de se cabrer.
Ça suffit. On jouera à ça une autre fois.
Elle lui fit décrire un cercle, changea de main, inversa le cercle, changea de nouveau avant de le faire passer au trot d’un mouvement de genoux.
Quand le cheval broncha puis essaya de ruer, elle se mit à rire.
— Je ne pèse peut-être pas autant que ton précédent cavalier, mais je reste où je suis.
Elle lui fit prendre le galop – qu’il avait de belles lignes ! – puis revint au trot.
Elle se sentait vivante !
— Elle vaut plus que des mots sur le papier.
— Peut-être. Bonne assiette, bonnes mains, et ce démon semble l’apprécier, va savoir pourquoi !
On aurait dit qu’elle était née à dos de cheval, songea-t-il, et qu’elle était capable de traverser d’une traite les bois en se riant des bourrasques, peut-être même de voler par-dessus les collines.
Irrité par ces idées fantasques, il passa d’un pied sur l’autre.
— Tu peux lui dire de t’accompagner, Meara, mais pas sur ce démon. Histoire de voir ce qu’elle vaut comme guide.
— Ce sera un bon étalon, tu sais. Fin a vu juste sur ce point-là.
— Fin se trompe rarement. Mais quand il se trompe, il ne fait pas les choses à moitié ! Enfin, elle fera l’affaire. Jusqu’au jour où ce ne sera plus vrai. Dis-lui de mettre Alastar dans le paddock. On verra bien s’il y reste.
— Et toi ?
— Je vais m’occuper de la paperasse.
— Quand veux-tu qu’elle commence ?
— Je dirais qu’elle a déjà commencé, répondit-il en observant Iona qui était passée au galop western.
Elle n’eut pas l’occasion d’aller au village. Ses projets furent chamboulés pour le mieux, et elle passa le reste de la matinée à nettoyer les stalles, panser les chevaux, signer des papiers et apprendre grâce à Meara les rythmes et les règles élémentaires de l’écurie.
Surtout, elle participa à une promenade guidée. L’allure n’était pas très vive, voire paresseuse, mais qu’importait puisque cela lui permit de monter le jovial Spud. Elle essaya de mémoriser la topographie tandis qu’ils suivaient tranquillement le chemin de terre battue, traversaient les grands bois puis suivaient le murmure de la rivière.
Une vieille cabane, un pin endommagé, un éboulis de roches.
Elle écoutait les inflexions de Meara, qui s’entretenait avec les clients – un couple d’Allemands venus passer quelques jours en Irlande –, et goûtait le mélange des accents.
Dire qu’elle était là, elle, Iona Sheehan (salariée !), à traverser à cheval les forêts de Mayo en écoutant des Allemands et une Irlandaise, à sentir sur ses joues la brise fraîche et humide, à observer les timides rais de soleil filtrant au travers des nuages et des arbres.
Elle était là. C’était bien réel. Elle comprit soudain, avec une certitude absolue, qu’elle ne retournerait jamais en Amérique.
Dorénavant, c’était ici qu’elle serait chez elle. Ici qu’elle créerait un foyer. C’était cette vie qui lui convenait, et qu’elle vivrait comme bon lui semblerait.
Si ce n’était pas magique, qu’est-ce qui l’était ?
Elle perçut d’autres voix, un rire bref et sonore si charmeur qu’elle sourit.
— Ce doit être Connor, en pleine promenade de découverte de la fauconnerie, lui dit Meara.
Ils atteignirent bientôt un virage, et elle aperçut son cousin, debout sur le chemin avec deux autres personnes. Un rapace était perché sur le bras ganté de la femme, et l’homme qui l’accompagnait prenait des photos.
— Oh ! c’est extraordinaire ! Vous ne trouvez pas ?
Éblouissant. Et comme hors du temps, songea-t-elle.
— Otto et moi nous sommes inscrits pour demain, expliqua l’Allemande. Je suis impatiente d’y être.
— Vous passerez un très bon moment. Il faudra que je fasse ça, moi aussi. Le fauconnier est mon cousin, ajouta-t-elle, toute fière.
— C’est un très bel homme. Il est votre cousin, et vous n’avez pas encore fait le parcours découverte ?
— Je suis arrivée hier seulement.
Elle eut un grand sourire quand Connor leur adressa, à Meara, à elle, ou à toutes deux, un clin d’œil espiègle.
— Cet oiseau est une buse de Harris, expliqua Meara. Puisque vous avez réservé une randonnée demain, prenez le temps de visiter l’école aussi. Je suis sûre que cette découverte de la fauconnerie sera l’un des temps forts de votre séjour à Ashford, et elle sera plus complète si vous voyez d’autres éperviers et faucons et en apprenez un peu plus sur eux.
L’oiseau de proie s’envola et alla se poser sur une branche. Les deux groupes se serrèrent sur le côté pour avoir la place de passer.
— Bonne journée, Connor, lui lança Meara en passant.
— À toi aussi. Tu t’offres une balade à cheval, cousine ?
— Je travaille.
— Génial ! Pour fêter ça, tu n’auras plus qu’à me payer une pinte de bière.
— Marché conclu !
Le point d’orgue de cette journée serait une bière au pub avec son cousin, après sa journée de travail. C’était vraiment magique !
— Excusez-moi, dit soudain la touriste allemande. Mon anglais est parfois insuffisant…
— Il est excellent ! protesta Iona en se tournant vers elle.
— Vous me disiez qu’il est votre cousin. Mais vous n’êtes pas irlandaise.
— Américaine, d’origine irlandaise. Je viens d’arriver. Littéralement.
— C’était votre première visite, hier ? Vous n’étiez jamais venue auparavant ?
— Non, jamais. En fait, j’ai une chambre au château pour quelques jours.
— Ah ! vous faites du tourisme.
— Non, je vis ici, à présent. Je suis arrivée hier, j’ai obtenu ce travail aujourd’hui, et je m’installerai avec mes cousins la semaine prochaine. C’est comme un rêve.
— Vous avez quitté l’Amérique pour venir vivre ici ? C’est très courageux.
— J’ai surtout beaucoup de chance. C’est magnifique, ici, vous ne trouvez pas ?
— Oh si ! Nous vivons et travaillons à Berlin. C’est très animé. Ici, c’est calme, paisible. C’est très bien pour les vacances.
— En effet.
Et encore mieux pour y vivre, songea Iona. C’est mon pays.
Quand elle eut bouchonné Spud, rangé son équipement, aidé à nourrir et abreuver les chevaux, et fait la connaissance des autres employés présents – Mick au grand sourire, notamment, dont la fille aînée, apprit-elle, était la serveuse qui s’était occupée d’elle la veille au soir –, Iona estima qu’il était trop tard pour se rendre à Cong ou à la fauconnerie.
Elle alla trouver Meara.
— Je ne suis pas sûre de mes horaires.
— Oh ! répondit Meara en s’interrompant pour boire une longue gorgée de soda à l’orange. Je suppose que tu n’avais pas prévu de travailler toute la journée, et c’est pratiquement ce que tu as fait. Tu es prête à travailler demain ?
— Bien sûr.
— Huit heures me semble bien assez tôt, mais vérifie avec Boyle pour être sûre. Il a peut-être prévu autre chose sur son emploi du temps. Pour aujourd’hui, je pense que tu peux partir. Mick et Patty vont s’occuper de ce qu’il reste à faire ici, et moi, j’ai un cours particulier aux grandes écuries.
— Je vais voir avec lui, dans ce cas. Merci pour tout, Meara.
Toute à sa joie d’avoir passé une telle journée, elle serra Meara dans ses bras.
— Il n’y a vraiment pas de quoi, je n’ai pas fait grand-chose, j’en ai même fait moins que d’habitude, vu que tu t’es chargée de la plupart de mes corvées.
— Cela m’a fait du bien. Et je me sens bien ici. À demain.
— Bonne fin de journée. Mes amitiés à Branna et à Connor quand tu les verras.
Iona passa au manège, puis dans ce que Boyle appelait son bureau, fit demi-tour, contourna le bâtiment et trouva son patron à l’extérieur du paddock, planté devant Alastar et cherchant à lui faire baisser les yeux.
— Il a le sentiment que tu ne l’aimes pas.
— Son intuition est juste, dans ce cas, dit Boyle en lui jetant un bref coup d’œil.
— Allons donc ! répliqua-t-elle en s’enhardissant jusqu’à s’asseoir sur la clôture. Tu aimes son physique et sa force mentale, et tu te demandes comment le rendre plus docile sans lui faire perdre cette force.
Elle sourit quand Boyle s’approcha d’elle.
— Tu es un cavalier. Aucun cavalier vivant ne pourrait regarder ce magnifique animal sans penser ce que je viens de dire. Vous vous irritez réciproquement, mais c’est parce que vous êtes l’un et l’autre grands, beaux, avec un fort caractère.
Bien planté sur ses deux pieds, Boyle enfonça les pouces dans ses poches de devant.
— C’est ta conclusion après un contact aussi bref.
— Oui.
La joie que lui avait procurée cette journée l’illuminait comme un rayon de soleil. Elle aurait pu passer des heures assise là, dans l’air frais et humide, avec cet homme et ce cheval.
— Vous vous défiez l’un l’autre, reprit-elle. Il y a donc du respect entre vous, et chacun rumine un plan pour avoir le dessus.
— Comme c’est moi qui vais le monter, plutôt que l’inverse, je sais déjà qui aura le dessus.
— Pas vraiment. Quand j’étais petite, poursuivit-elle avec un soupir en observant Alastar, je rêvais d’avoir un cheval juste comme lui – un grand étalon plein d’assurance qui m’appartiendrait, et que je serais la seule à pouvoir monter. Je suppose que la plupart des filles ont ce genre de fantasme équestre à un moment de leur vie. Le mien ne m’a jamais quittée.
— Tu es bonne cavalière.
— Merci. Ça m’a permis d’avoir ce travail, dit-elle en le regardant, et en se disant que c’était une bonne chose qu’elle soit venue se percher sur cette clôture, sans quoi elle aurait bien pu le prendre dans ses bras comme elle l’avait fait avec Meara.
— En effet.
Il ne fit pas de commentaire quand Alastar, sans lui adresser un regard, s’approcha nonchalamment d’Iona et s’arrêta tout près d’elle. Ce cheval la regardait comme si elle détenait toutes les réponses, songea-t-il.
— Nous avons passé une bonne journée, toi et moi, hein ? dit-elle en caressant la joue lisse et en poursuivant jusqu’au poitrail. C’est bien, ici. Il faut juste prendre le temps de s’habituer.
Ce cheval qui, ce matin encore, avait blessé le plus ancien de ses palefreniers au bras, en laissant une marque de la taille d’un poing, sembla soupirer à son tour. Il fit encore un pas et vint pratiquement poser la tête sur l’épaule d’Iona, de façon qu’elle puisse lui glisser les mains le long de l’échine.
Je veillerai sur toi, Alastar. Et tu veilleras sur moi.
— Aucun doute, tu es l’une d’entre eux, murmura Boyle. Une O’Dwyer de la tête aux pieds.
Concentrée sur le cheval, Iona répondit d’un air absent.
— Par ma grand-mère, du côté maternel.
— Ce n’est pas une histoire de grand-mères, mais de sang et d’os. J’aurais dû le deviner, vu la façon dont ce cheval t’a mangé dans la main dès le premier instant.
Il s’adossa à la clôture et examina longuement Iona.
— Blonde et menue comme tu l’es, tu ne ressembles pas à Branna et à Connor, mais c’est dans le sang et les os.
Comme elle pensait avoir compris ce qu’il voulait dire, le trac la reprit.
— J’espère que c’est ce qu’ils pensent, puisqu’ils vont m’héberger. Et puis, Branna m’a aidée à décrocher ce travail ; sans elle, je n’aurais plus eu qu’à me démener et à en trouver un pour lequel j’aurais sans doute été nulle. Quoi qu’il en soit…
— D’après la légende, la benjamine de la première Ténébreuse parlait aux chevaux, et réciproquement. Toute petite déjà, elle était capable de monter le plus farouche des destriers. Et parfois, par les nuits sans lune, elle volait par-dessus arbres et collines sur l’un d’entre eux.
— Je… je devrais probablement me renseigner sur les légendes locales, pour les promenades guidées.
— C’est ça ! J’imagine que celle-là, tu la connais parfaitement. Celle de Cabhan, qui convoitait Sorcha à la fois pour sa beauté et pour son pouvoir. Et des trois enfants de la Ténébreuse, qui héritèrent de son pouvoir et de tout ce que cela implique. Sang et os, répéta-t-il.
La façon dont il la regardait, comme s’il discernait en elle quelque chose qu’elle ne comprenait pas encore entièrement, lui laissait la gorge sèche. Percevant son désarroi, Alastar frissonna et coucha les oreilles en tournant la tête vers Boyle.
Par prudence, Iona glissa les doigts sous la bride pour le calmer.
C’est ma faute, Alastar. Je ne sais pas encore quoi dire, comment réagir.
— Ma grand-mère m’a raconté beaucoup d’histoires, reprit-elle, consciente d’éluder, mais songeant que c’était le mieux pour l’instant, tant qu’elle ne le connaissait pas vraiment. À part ça, si tu n’as plus besoin de moi, il faudrait que je parte. Je suis censée aller retrouver Branna, et je suis en retard. Meara m’a dit qu’elle n’avait plus rien pour moi aujourd’hui, et de venir demain à huit heures. Ça te convient ?
— Parfaitement.
— Merci de m’avoir embauchée. (Elle caressa une dernière fois Alastar avant de descendre de la clôture.) Je travaillerai dur.
— Oh ! j’y veillerai, ne t’inquiète pas.
— Bon. (Ses mains étaient à présent tellement moites qu’elle aurait voulu les frotter sur son jean.) À demain, alors.
— Toutes mes amitiés à tes cousins.
— Entendu.
Il la regarda s’éloigner, marchant vite comme si elle avait voulu fuir un marécage.
Jolie fille, songea-t-il. Ce qu’il ferait bien d’oublier à l’avenir. Jolie, solaire, une vraie reine des fées quand elle était à cheval.
Mieux valait chasser tout ça de son esprit. Il serait cependant plus difficile d’oublier qu’il venait d’embaucher une magicienne.
— Une Ténébreuse, la dernière des trois. Tous trois réunis ici, avec chien, rapace, et ce sacré cheval ! (Il fusilla Alastar du regard.) Celui-là, c’est à Fin qu’on le doit, hein ! Et qu’est-ce que ça nous prépare ?
Il se demandait aussi ce que Fin – son ami, son associé, presque son frère – avait dans la tête, et dans le cœur.
Comme pour lui faire comprendre ce qu’il pensait de Fin, et de Boyle tant qu’il y était, Alastar leva la queue et déféqua.
Boyle parvint à sauter de côté avant que cette opinion atterrisse sur ses bottes. Il jeta un regard noir à Alastar, puis renversa la tête en éclatant de rire.
1. Spud signifie « patate » en anglais. (N.d.E)
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