Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 28 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 2

2

 

Brannaugh observa Teagan à l’œuvre, de quelle façon sa sœur appelait la lumière, faisait jaillir du feu, remerciait la déesse alors qu’elle forgeait l’anneau. Un anneau assez large, se dit Brannaugh, avec amusement et reconnaissance, pour inclure Kathel.

— Tu as bien œuvré. J’aurais dû t’en apprendre plus, mais je…

— Tu as respecté Ailish.

— Et tu craignais, intervint Eamon, qu’en abusant de notre pouvoir, trop fort, il sache. Qu’il vienne.

— Oui. (Brannaugh s’assit par terre, passa le bras autour de Kathel.) Elle voulait nous mettre à l’abri. Elle a tout abandonné pour nous. Son pouvoir, sa vie. Elle croyait nous protéger en le réduisant à néant. Elle ne pouvait pas savoir que les forces obscures avec lesquelles il a passé un marché lui permettaient de renaître de ses cendres.

— Affaibli.

Elle regarda Eamon, hocha la tête.

— Oui, affaibli. Après. Il… se nourrit de pouvoir, je crois. Il en trouvera d’autres, le leur prendra, en sortira plus grand. Elle tenait à ce que nous soyons en sécurité. (Brannaugh prit une inspiration.) Fial souhaite m’épouser.

Interloqué, Eamon resta bouche bée.

— Fial ? Mais il est vieux.

— Pas plus vieux que Bardan.

— Vieux !

Brannaugh rit, sentant s’estomper l’anxiété qui l’oppressait depuis un moment.

— Les hommes préfèrent épouser des jeunes femmes, semble-t-il. Pour qu’elles leur donnent de nombreux enfants, tout en continuant à partager leur couche et à leur faire la cuisine.

— Tu ne vas pas épouser Fial, affirma Teagan avec détermination.

— Il est aimable, et pas laid. Il possède une maison et une ferme plus grandes que celles d’Ailish et de Bardan. Il vous accueillerait tous les deux sous son toit.

— Tu n’épouseras pas Fial, répéta Teagan. Tu ne l’aimes pas.

— Je ne recherche pas l’amour car je n’en manque pas.

— Tu devrais, mais même si tu fermes les yeux, il finira par te trouver. Oublies-tu l’amour que partageaient notre mère et notre père ?

— Je n’oublie pas. Je ne pense pas trouver de sentiment similaire pour moi-même. Toi, peut-être, un jour. Tu es si jolie, et très intelligente.

— Oh, oui, je trouverai, confirma Teagan en hochant sagement la tête. Comme tu le trouveras, et comme Eamon le trouvera. Et nous transmettrons ce que nous sommes, ce que nous avons, à ceux qui naîtront de nous. C’est ce que notre mère souhaitait. Elle voulait que nous vivions.

— Nous vivrions, et même bien si j’épouse Fial. Je suis l’aînée, leur rappela Brannaugh. Cette décision m’incombe.

— Elle m’a chargé de vous protéger. (Eamon croisa les bras sur sa poitrine.) Je te l’interdis.

— Ne nous disputons pas.

Teagan prit leurs mains d’un geste vif et les serra avec force. Une flamme chatoya entre leurs doigts entrelacés.

— Et je n’ai pas besoin que l’on s’occupe de moi. Je ne suis pas un bébé, Brannaugh, j’ai l’âge que tu avais lorsque nous sommes partis de la maison. Tu ne te marieras pas dans le seul but de me donner un foyer. Tu ne nieras pas ce que tu es, tu n’ignoreras pas ton pouvoir. Tu n’es pas Ailish, tu es Brannaugh, fille de Sorcha et de Daithi. Tu es une magicienne, fille de la Ténébreuse, et tu le resteras.

— Un jour, nous le détruirons, promit Eamon. Un jour, nous vengerons notre père, notre mère et nous anéantirons jusqu’à ses cendres. Notre mère m’a dit qu’il en serait ainsi, et que ce sont peut-être ceux qui naîtront de nous qui accompliront notre dessein, même si cela doit prendre mille ans.

— Elle te l’a dit ?

— Ce matin. Elle est venue me voir alors que je voguais sur la rivière, dans la brume et le silence. Je la retrouve là chaque fois que j’ai besoin d’elle.

— Elle ne vient à moi que dans mes rêves.

Les larmes que Brannaugh refusait de verser lui bloquaient la gorge.

— Tu retiens si fort ce que tu es.

Pour l’apaiser, Teagan caressa les cheveux de sa sœur.

— Dans le but de satisfaire Ailish, dans le but de nous protéger. Peut-être que tu ne la laisses venir qu’en rêve.

— Elle vient te visiter ? murmura Brannaugh. Pas seulement en rêve ?

— Parfois, alors que je chevauche Alastar, quand nous nous enfonçons dans les bois et que je m’efforce d’être calme, paisible, elle vient. Elle chante pour moi comme elle le faisait souvent quand j’étais petite. Et c’est notre mère qui m’a dit que nous trouverions l’amour, que nous aurions des enfants. Et que, au nom de notre sang, nous vaincrions Cabhan.

— Dans ce cas, je dois épouser Fial, porter l’enfant, celui de notre sang, qui le détruira ?

— Non ! (De minuscules flammes vacillèrent au bout des doigts de Teagan, lui rappelant de garder son sang-froid.) Il n’y a pas d’amour entre vous. D’abord l’amour se présente, et l’enfant vient ensuite. C’est le cours normal des choses.

— Ce n’est pas le seul.

— C’est le nôtre. (Eamon reprit la main de Brannaugh.) Il en sera ainsi pour nous. Nous serons ce que nous devons être, nous ferons ce que nous devons faire. Si nous n’essayons pas, leur sacrifice aura été vain. Ils seront morts pour rien. Est-ce là ton souhait ?

— Non. Non, je veux le tuer. Je veux faire couler son sang, je désire sa mort. (Confuse, Brannaugh enfouit son visage dans le cou de Kathel, trouva de l’apaisement dans sa chaleur.) Je crois qu’une partie de moi mourrait si je niais ce que je suis. Mais je sais que c’est mon être entier qui périrait si mes choix vous causaient du tort.

— Nous choisissons, tous ensemble, dit Eamon. Un par trois. Nous avions besoin de ce moment. Notre mère nous a envoyés ici afin que nous partagions cet instant. Nous ne sommes plus des enfants. Je crois que nous avons cessé d’être des enfants ce matin-là, lorsque nous nous sommes éloignés de la maison à cheval en sachant que nous ne la reverrions jamais.

— Nous avions le pouvoir. (Brannaugh inspira profondément, se redressa. Bien qu’il fût plus jeune, et le garçon du groupe, son frère disait vrai.) Elle nous a donné plus. Je vous ai demandé de garder cela endormi en vous.

— Tu avais raison de nous demander cela – même si nous l’avons réveillé de temps à autre, ajouta Eamon dans un sourire. Nous avions besoin de ce moment, ici, mais ce moment touche à sa fin. Je le sens.

— Tout comme moi, murmura Brannaugh. Ainsi, je me suis demandé si j’étais destinée à Fial. Mais non, tu as raison, vous avez tous deux raison. Je ne suis pas faite pour la ferme. Pas plus que pour les tours de passe-passe de ménagère et les amusements. Nous allons regarder, là à l’intérieur du cercle. Nous allons regarder, et voir. Et nous saurons.

— Ensemble ? demanda Teagan, le visage illuminé par la joie, et Brannaugh comprit qu’elle s’était contenue, tout comme sa sœur et son frère, pendant trop longtemps.

— Ensemble.

Brannaugh plaça ses mains en coupe, laissant le pouvoir l’envahir, puis quitter son corps. Elle laissa enfin retomber ses mains comme de l’eau en cascade et fit naître le feu.

Et, une fois ce premier savoir-faire maîtrisé, la pureté de son art la parcourut de part en part. Elle eut l’impression d’avoir respiré à pleins poumons pour la première fois en cinq ans.

— Tu as plus, désormais, déclara Teagan.

— Oui. Il a attendu. J’ai attendu. Nous avons attendu. Nous n’attendrons plus. Par la flamme et la fumée, nous irons à sa recherche, le traquerons jusqu’au lieu où il se tapit. Tu vois plus loin que nous, dit-elle à Eamon, mais prends garde. S’il sait que nous le cherchons, il nous surveillera.

— Je sais ce que j’ai à faire. Nous pouvons traverser le feu, voler par-delà les nuées, au-dessus de l’eau et de la terre, jusqu’à l’endroit où il se trouve. (Il posa la main sur la petite épée fixée à son côté.) Nous pouvons le tuer.

— Pour cela, il nous faudrait plus que ton épée. Malgré son vaste pouvoir, notre mère a échoué à le détruire. Il faudra davantage, et nous trouverons davantage. En temps voulu. Pour l’instant, nous regardons seulement.

— Nous pouvons voler. Alastar et moi. Nous… (Devant le regard autoritaire de Brannaugh, Teagan n’osa pas terminer sa phrase.) C’est juste… arrivé un jour.

— Nous sommes ce que nous sommes. (Brannaugh secoua la tête.) Je n’aurais pas dû l’oublier. Maintenant, nous regardons. Dans le feu, dans la fumée, en protégeant nos yeux pendant l’invocation. Pour chercher, pour trouver, ses yeux nous aveuglons, les yeux de celui qui a répandu notre sang. Désormais notre pouvoir gronde tel un torrent. Nous sommes les Trois. Ainsi nous agirons, qu’il en soit ainsi.

Ils joignirent leurs mains, unirent leur lumière.

Les flammes vacillèrent ; la fumée se dissipa.

Là-bas, buvant du vin d’une coupe en argent, se trouvait Cabhan. Ses cheveux noirs retombant sur ses épaules brillaient à la lueur des chandelles.

Brannaugh vit des murs de pierre, recouverts de tapisseries richement ornées, un lit et des rideaux de velours bleu nuit.

À son aise, se dit-elle. Il a trouvé le confort, l’opulence. Cette nouvelle ne la surprit pas. Il devait user de son pouvoir pour attirer à lui profits, plaisir, mort. Pour satisfaire toutes ses aspirations.

Une femme entra dans la chambre. Elle était vêtue d’une robe d’apparat luxueuse, ses cheveux aussi noirs que la nuit. Ensorcelée, se dit Brannaugh, à en croire son regard vide.

Et pourtant… il y avait de l’énergie, une certaine puissance, remarqua Brannaugh. En lutte pour rompre les liens qui la contrôlaient sans appel.

Muet, Cabhan indiqua le lit d’un léger mouvement de la main. La femme se dirigea vers la couche, se dévêtit, resta immobile un instant, sa peau blanche comme un clair de lune luisant sous la lumière.

Derrière ses yeux aveugles, Brannaugh vit qu’une guerre faisait rage, un combat amer pour reconquérir la liberté. Pour voler de ses propres ailes.

Le temps d’un instant, la concentration d’Eamon vacilla. Il n’avait jamais vu de femme entièrement nue, et encore moins d’être doté d’une aussi forte poitrine. Comme ses sœurs, il sentait la puissance du piège dans lequel il était tombé – un oiseau blanc coincé dans une boîte noire. Sa peau nue, ses seins ronds et généreux, le triangle fascinant entre ses cuisses…

Serait-ce comme toucher ses cheveux ? Il avait désespérément envie de poser la main, juste là, pour savoir.

Cabhan releva la tête, tel un loup humant l’air. Il se leva si brusquement que la coupe d’argent se renversa, répandant un vin rouge sang.

Brannaugh tordit douloureusement les doigts d’Eamon. Malgré ses glapissements involontaires, les joues en feu, il retrouva toute sa concentration.

Néanmoins, pendant un bref instant, un moment terrifiant, Cabhan sembla le regarder droit dans les yeux.

Puis il alla vers la femme. Il saisit ses seins, les pinça, les tordit. La douleur s’afficha sur son visage, mais elle ne cria pas.

Elle ne pouvait pas crier.

Il pinça ses mamelons, les tordit jusqu’à faire couler des larmes sur ses joues, jusqu’à ce que des bleus gâtent sa peau blanche. Il la frappa, la faisant tomber à la renverse sur le lit. Un filet de sang s’échappa de la commissure de ses lèvres, pourtant elle garda les yeux rivés droit devant elle.

En un léger mouvement du poignet, il se retrouva nu, son sexe érigé. Il semblait étinceler, mais pas d’une lumière blanche. D’une lueur noire. Eamon la perçut comme de la glace – froide, piquante et horrible. Et cela, il l’enfonça dans la femme comme un pic alors que ses joues étaient baignées de larmes et que le sang s’écoulait de sa bouche.

Sous le coup de l’indignation, Eamon sentit quelque chose éclater en lui – une fureur brutale et innée à la vue d’une femme ouvertement maltraitée. Alors qu’il était sur le point de s’immiscer dans ce feu, dans cette fumée, Brannaugh serra sa main à la broyer.

Et pendant qu’il la violait – car il s’agissait bien de cela –, Eamon perça les pensées de Cabhan. Il pensait à Sorcha, au terrible désir qu’elle provoquait en lui et qu’il n’avait jamais assouvi. Il pensait à… Brannaugh. À Brannaugh et à la façon dont il lui ferait ça, et pis encore. Comment il la ferait souffrir avant de la vider de sa force. Comment il la priverait de sa puissance avant de lui prendre la vie.

Brannaugh étouffa précipitamment les flammes pour chasser la vision.

Et tout aussi vite, elle saisit Eamon par les deux bras.

— J’ai dit que nous n’étions pas prêts. Tu crois que je ne t’ai pas senti sur le point d’intervenir ?

— Il lui faisait mal. Il s’est approprié sa volonté, son corps, contre son gré.

— Il t’a presque trouvé – il a senti ton intrusion.

— Je pourrais le tuer rien que pour ses pensées. Jamais il ne te touchera comme il l’a touchée, elle.

— Il voulait lui faire du mal. (La voix de Teagan était celle d’une enfant.) Mais c’est à notre mère qu’il pensait, pas à elle. Ensuite il a pensé à toi.

— Ses pensées ne peuvent pas me blesser.

Toutefois, elles l’avaient bouleversée, au plus profond d’elle-même.

— Il ne me fera jamais à moi, pas plus qu’à toi, ce qu’il a fait subir à cette pauvre femme.

— Aurions-nous pu l’aider ?

— Ah, Teagan, je ne sais pas…

— Nous n’avons même pas essayé, riposta Eamon. Tu m’as retenu ici.

— Pour ta vie, pour la nôtre, pour servir notre but. Penses-tu que je ne ressente pas ce que tu ressens ? (Même ta peur secrète qui se noie dans un élan de rage glacial.) Que ne pas agir fait l’effet de cent coups de poignard ? Il a du pouvoir. Pas comme avant, différent. Pas plus, peut-être moins, mais néanmoins autre. J’ignore comment le combattre. Pour l’instant. Nous ne savons pas, Eamon, et nous devons savoir.

— Il approche. Pas cette nuit, pas demain, mais il viendra. Il sait que tu…

Quand les joues d’Eamon s’empourprèrent, il détourna le regard.

— Il sait que je peux désormais porter un enfant, termina Brannaugh à sa place. Il pense avoir un fils de moi. Mais il ne l’aura jamais. Il viendra, c’est vrai. Je le sens aussi.

— Alors nous devons partir. (Teagan inclina la tête vers le flanc de Kathel.) Il ne faut surtout pas l’attirer en ce lieu.

— Nous devons partir, confirma Brannaugh. Nous devons être ce que nous sommes.

— Où irons-nous ?

— Vers le sud.

Brannaugh chercha confirmation dans le regard d’Eamon.

— Oui, vers le sud, puisqu’il est encore au nord. Il est resté dans le comté de Mayo.

— Nous trouverons un endroit où nous installer. Et là, nous apprendrons plus, nous trouverons plus. Et un jour, nous rentrerons chez nous.

Elle se leva, reprit leurs mains, laissa la force étinceler entre chacun des trois.

— Je fais vœu par notre sang, déclara Eamon, que nous ou ceux qui naîtront de nous détruiront jusqu’à son souvenir.

— Je fais vœu par notre sang, reprit Teagan, que nous sommes la trinité et le resterons toujours.

— À présent, nous fermons le cercle mais plus jamais nous ne nous fermerons à ce que nous sommes, à ce que nous possédons, à notre don.

Brannaugh lâcha leurs mains.

— Nous partirons dès demain.

 

Les larmes aux yeux, Ailish regardait Brannaugh ranger son châle dans son bagage.

— Je t’en supplie, reste. Songe à Teagan. Ce n’est qu’une enfant !

— Elle a l’âge que j’avais quand nous avons frappé à ta porte.

— Tu étais une enfant, insista-t-elle.

— Pas seulement. Nous sommes plus que cela, et devons vivre selon ce que nous sommes.

— Je t’ai effrayée en te parlant de Fial. Ne va pas croire que nous te forcerions à l’épouser.

— Non. Oh, non ! (Brannaugh se tourna vers sa cousine et lui prit la main.) Tu ne ferais jamais une chose pareille, je le sais. Ce n’est pas à cause de Fial que nous partons, cousine.

Faisant volte-face, Brannaugh emballa ses dernières affaires.

— Ta mère n’apprécierait pas de vous voir partir ainsi.

— Ma mère souhaitait nous voir grandir chez nous, heureux, à l’abri auprès d’elle et de notre père. Mais la vie en a voulu autrement. Ma mère nous a donné sa vie, elle nous a fait don de son pouvoir. Et à présent, son dessein nous revient. Nous devons vivre notre vie, être à la hauteur de notre pouvoir et atteindre son but.

— Où irez-vous ?

— Dans le comté de Clare, je pense. Dans un premier temps. Nous reviendrons. Et nous rentrerons chez nous. Je le sens aussi sûrement que la vie bat en moi. Il ne viendra pas ici.

Faisant face à sa cousine, elle la regarda dans les yeux, ses yeux pareils à la fumée.

— Il ne viendra pas ici et ne fera de mal ni à toi ni aux tiens. Cela, je peux te le jurer sur le sang de ma mère.

— Comment peux-tu le savoir avec certitude ?

— Je suis l’une des Trois. Je suis une Ténébreuse du comté de Mayo, première fille de Sorcha. Il ne viendra pas ici et ne s’en prendra ni à toi ni aux tiens. Tu es protégée pour ta vie entière. Je m’en suis assurée. Je ne te laisserais pas sans te savoir protégée.

— Brannaugh…

— Tu t’inquiètes. (Brannaugh recouvrit les mains de sa cousine qui étaient posées sur son ventre arrondi.) Ne t’ai-je pas dit que ton fils était en bonne santé ? Sa naissance sera facile, et rapide également. Cela aussi je peux te le promettre, ce que je fais. Mais…

— Qu’y a-t-il ? Tu dois me le dire.

— Malgré tout l’amour que tu me portes, tu crains ce que je possède. Cependant, tu dois croire ce que je vais te dire. Ton fils, l’enfant à naître, doit être le dernier. Il sera en bonne santé et l’accouchement se passera bien. Mais pas le suivant. S’il devait y avoir un autre enfant, tu ne survivrais pas.

— Je… tu ne peux pas le savoir. Je ne peux pas refuser le lit conjugal à mon époux. Ni moi-même.

— Tu ne peux pas priver tes enfants de leur mère. C’est un terrible chagrin, Ailish.

— Dieu en décidera.

— Dieu t’aurait donné sept enfants, mais le prix pour un enfant de plus serait ta vie, et celle du bébé. Je t’aime, tiens compte de mes paroles.

Elle sortit une fiole de sa poche.

— J’ai préparé cela pour toi. Pour toi seule. Tu dois la ranger à l’écart. Chaque mois, le premier jour de ton cycle, tu en boiras – une gorgée seulement. Tu ne concevras plus, même après avoir pris la dernière gorgée, car les dés seront jetés. Mais tu vivras. Tes enfants auront leur mère auprès d’eux. Et tu vivras assez longtemps pour bercer leurs enfants.

Ailish posa les mains sur l’arrondi de son ventre.

— Je serai stérile.

— Tu chanteras pour tes enfants et leurs enfants. Tu partageras ta couche avec ton homme dans le plaisir. Tu te réjouiras des vies précieuses que tu as mises au monde. Le choix te revient, Ailish.

Elle ferma les yeux un instant. Quand elle les rouvrit, ils avaient viré au noir.

— Tu l’appelleras Lughaidh. Il aura le teint et les cheveux clairs, et les yeux bleus. Un garçon fort au sourire facile, et une voix d’ange. Un jour, il partira en voyage, vagabondera par monts et par vaux et subviendra à ses besoins grâce à sa voix. Il tombera amoureux de la fille d’un fermier, puis ils reviendront ensemble vivre auprès de toi pour travailler la terre. Et tu entendras sa voix à travers les champs, car il sera toujours d’humeur joyeuse.

Elle laissa la vision disparaître.

— J’ai vu ce qui peut arriver. Tu dois choisir.

— C’est le nom que j’ai choisi pour lui, murmura Ailish. Je ne te l’ai jamais dit ni à personne d’ailleurs. (Elle saisit la fiole.) Je me fie à tes paroles.

Pinçant les lèvres, Ailish glissa les doigts dans sa poche et en sortit une petite bourse qu’elle fourra dans la main de Brannaugh.

— Prends ceci.

— Je ne peux pas accepter ton argent.

— Prends-le. (Ses larmes coulaient à présent, inondant ses joues comme une violente averse.) Crois-tu que j’ignore que tu m’as sauvée, moi, mais aussi Conall, lors de l’accouchement ? Et que, même en cet instant, tu penses à moi et aux miens ? Tu m’as apporté de la joie. Tu m’as apporté Sorcha chaque fois qu’elle me manquait, car je l’ai vue en toi jour après jour. Accepte cet argent et fais-moi la promesse de ne pas commettre d’imprudence et de revenir. Vous tous, puisque vous êtes miens autant que je suis vôtre.

Acquiesçant, Brannaugh rangea la bourse dans la poche de ses jupons, puis embrassa Ailish sur les deux joues.

— Je t’en fais la promesse.

Dehors, Eamon faisait tout son possible pour amuser ses cousins. Ils l’imploraient de ne pas s’en aller, bien sûr, et lui demandaient pourquoi il devait partir, proposaient de passer un marché avec lui. Alors il improvisait des histoires, relatant les fabuleuses aventures qui l’attendaient, terrassant des dragons et attrapant des grenouilles magiques. Il vit Teagan s’avancer avec Mabh qui, secouée de sanglots, lui offrit une poupée de chiffon faite de ses mains.

Si seulement Brannaugh se hâtait, car les adieux étaient déchirants. Alastar était paré. Eamon – il était le chef de famille, après tout – avait décidé que ses sœurs chevaucheraient, tandis qu’il marcherait.

Il ne souffrirait aucune discussion.

Bardan surgit de la petite étable en menant Slaine – devenue « la Vieille Slaine », la jument poulinière n’étant plus de la première jeunesse, mais toujours d’un tempérament aussi doux.

— Ses jours de reproductrice sont derrière elle, dit Bardan avec sa délicatesse habituelle. Mais c’est une bonne fille et elle te sera d’un grand secours.

— Oh, mais je ne peux pas te la prendre. Tu as besoin…

— Un homme a besoin d’un cheval. (Bardan posa sa main calleuse sur l’épaule d’Eamon.) Tu as abattu le travail d’un homme à la ferme, alors prends-la. Je te donnerais Moon pour Brannaugh si je pouvais me passer de lui, mais tu vas prendre la Vieille Slaine.

— Je te suis plus que reconnaissant, pour Slaine et tout le reste. Je te promets de la traiter comme une reine.

L’espace d’un instant, Eamon se laissa aller à réagir comme un petit garçon, jetant les bras autour de son cousin, qui lui avait servi de père durant la moitié de sa vie.

— Nous reviendrons un jour.

— Veille-y.

Quand tout fut terminé, tous les adieux, les « bon voyage », les larmes, il se hissa en souplesse sur la jument, l’épée de son grand-père et son fourreau fermement attachés à sa selle. Brannaugh grimpa derrière Teagan, se baissa pour embrasser Ailish une dernière fois.

Ils s’éloignèrent de la ferme, de l’endroit qui avait été leur foyer pendant cinq ans, de leur famille, et se dirigèrent vers le sud et l’inconnu.

Eamon se retourna, répondit à leurs gestes de la main, se surprit à être plus ému de partir qu’il ne l’avait imaginé. Puis il entendit Roibeard l’appeler dans le ciel, voler en cercles avant de s’élancer vers le sud.

C’est le destin, se résigna-t-il. Le bon moment.

Il ralentit légèrement l’allure, pencha la tête vers Teagan.

— Alors, comment notre Slaine ressent-elle tout cela ?

Teagan baissa les yeux vers la jument, inclinant la tête à son tour.

— Oh, c’est une grande aventure pour elle, tu peux en être certain, et elle ne pensait plus en connaître de nouvelles. Elle est fière et reconnaissante. Elle sera loyale jusqu’à la fin de ses jours et fera de son mieux pour te servir.

— Et je ferai aussi de mon mieux pour elle. Nous allons poursuivre jusqu’à midi, puis nous nous arrêterons pour laisser les chevaux se reposer et manger quelques-unes des galettes d’avoine qu’Ailish a préparées pour nous.

— Est-ce ce que nous allons faire ? dit Brannaugh.

Il redressa le menton d’un geste sec.

— Tu es l’aînée, mais je possède l’appareil, si dérisoire crois-tu qu’il soit – ce qu’il n’est d’ailleurs pas du tout. Roibeard montre le chemin, et nous suivons.

Brannaugh leva les yeux, observa le vol de l’épervier. Elle baissa le nez vers Kathel qui caracolait à côté d’Alastar comme s’il pouvait marcher toute la journée et toute la nuit sans faiblir.

— Ton guide, le mien et celui de Teagan. Oui, nous suivons. Ailish m’a donné quelques pièces mais nous ne les dépenserons pas à moins d’y être obligés. Nous allons gagner notre propre argent.

— Et de quelle façon ?

— En étant ce que nous sommes.

Elle leva la main, la paume tournée vers le ciel, et fit naître une petite boule de feu en son centre. Elle la fit disparaître.

— Notre mère a honoré son art, s’est occupée de nous, de sa chaumière. Assurément, nous pouvons servir notre don, nous occuper de nous-mêmes et trouver un endroit où faire les deux.

— Le comté de Clare est un endroit sauvage, à ce que j’en sais, avança Teagan.

— Et quoi de mieux qu’un endroit sauvage pour des gens comme nous ?

Toute la joie de la liberté résonnait à chaque pas.

— Grâce au livre de notre mère, nous étudierons, nous apprendrons. Nous concocterons des potions et guérirons des maux. Un guérisseur est partout le bienvenu, m’a-t-elle dit.

— Quand il viendra, les pouvoirs de guérison et les potions ne suffiront pas.

— Alors il nous faudra plus, dit Brannaugh à son frère. Alors nous apprendrons. Nous avons vécu en sécurité pendant cinq ans à la ferme. Si nos guides nous conduisent dans le comté de Clare, comme cela semble être le cas, il est possible que nous y passions les cinq prochaines années. Suffisamment de temps pour apprendre, pour échafauder un plan. Quand nous rentrerons à la maison, nous serons plus forts qu’il ne saurait le croire.

 

Ils chevauchèrent jusqu’à la mi-journée, sous la pluie. Légère et régulière, elle tombait d’un ciel profondément troublé. Ils mirent pied à terre, abreuvèrent leurs montures, partagèrent leurs galettes d’avoine avec elles et Kathel.

À la pluie s’ajouta le vent lorsqu’ils poursuivirent leur route, dépassèrent une petite ferme et sa cabane dont la cheminée crachait de la fumée, dispersant l’odeur du feu de tourbe. À l’intérieur, ils auraient pu être bien accueillis, avec une tasse de thé près du feu. À l’intérieur, au chaud et au sec.

Mais Kathel continua à caracoler, Roibeard à voler en cercles et Alastar ne ralentit pas le pas.

Même lorsque la lumière morose commença à faiblir, le jour cédant la place à la nuit.

— Slaine est fatiguée, murmura Teagan. Elle ne demandera pas à s’arrêter mais elle s’épuise. Ses os la font souffrir. Pourrions-nous la laisser se reposer un instant, trouver un endroit au sec et…

— Là ! s’écria Eamon en montrant un point droit devant lui.

Près du sentier boueux se dressait ce qui avait dû être un ancien lieu de culte. Mis à sac, incendié et réduit à des éclats de pierre roussie par des hommes qui détruisaient impitoyablement ce que les vaincus avaient bâti.

Roibeard décrivit des cercles au-dessus du lieu, poussant des cris, et Kathel bondit en avant.

— Nous allons nous arrêter là pour la nuit. Faire un feu, accorder du repos aux animaux autant qu’à nous-mêmes.

Brannaugh hocha la tête à l’intention de son frère.

— Les murs sont encore debout – pour l’essentiel. Ils devraient nous protéger du vent, assez pour que nous puissions dormir. Le jour touche à sa fin. Nous devons rendre grâce à Mordan et Mabon qui sont venus d’elle.

L’un des murs était éboulé, découvrirent-ils, mais les autres étaient encore là. Quelques marches aussi, qu’Eamon s’empressa de tester en montant vers les vestiges de l’étage. Le bois de construction, pourtant très résistant, avait été réduit en cendres par l’incendie, elles-mêmes dispersées aux quatre vents. Mais cet abri de fortune était le bon endroit, Brannaugh le sentait.

Ce serait le refuge de leur première nuit, l’équinoxe, alors que le jour et la nuit s’équilibraient.

— Je vais m’occuper des chevaux. (Teagan prit les rênes des deux montures.) Les chevaux sont miens, après tout. Je les soigne, si tu veux bien nous installer un coin sec et un bon feu.

— Je vais y veiller. Nous rendrons nos grâces, puis prendrons une infusion et un peu de chevreuil séché avant de…

Elle s’interrompit alors que Roibeard piquait en flèche et se perchait sur un étroit rebord de pierre.

Un lièvre dodu tomba de son bec aux pieds d’Eamon.

— Eh bien, c’est un vrai festin qui nous attend. Je vais le préparer pendant que Teagan soigne les chevaux et que Brannaugh prépare le feu.

Un coin sec, se dit-elle, et, rabattant la capuche de sa cape, elle l’imagina. Elle concentra puis libéra ce qu’elle était, songeant à la chaleur et au sec – et fit jaillir une touffeur si vive et brûlante qu’elle faillit les enflammer tous avant de la maîtriser.

— Je suis désolée. Je n’avais jamais rien fait de tel auparavant.

— C’est comme extraire le bouchon du goulot d’une bouteille, fit remarquer Eamon. Il a sauté trop vite.

— Oui.

Elle baissa les flammes avec soin et délicatesse. L’humidité ne la dérangeait pas personnellement, mais Teagan avait raison. La vieille jument était courbatue jusqu’aux os, même elle le sentait.

Elle atténua lentement l’humidité. Elle vibra de la tête aux pieds, traversée par la joie qu’elle tirait de son art. Elle accepta son allégresse désormais, la libérant tout à fait. Puis le feu. Magique, ce soir. D’autres nuits, comme leur mère le leur avait appris, on rassemblait le bois puis on se mettait à l’œuvre. Mais ce soir, la flambée serait la sienne.

Elle fit jaillir les flammes, en garda le contrôle.

— Un peu du gâteau d’avoine, et du vin, dit-elle à son frère et à sa sœur. Des grâces à rendre aux dieux pour les remercier d’équilibrer le jour et la nuit, pour le cycle du renouveau. Et pour ce lieu de repos.

» Dans le feu, leur dit-elle. Le gâteau et ensuite le vin. Par ces petites choses que nous partageons avec vous, nous, vos trois serviteurs, vous remercions.

— À cette heure où le jour côtoie la nuit, nous embrassons l’obscurité et la clarté, continua Eamon, sans savoir d’où lui venaient ces mots.

— Nous apprendrons à résister et à lutter, à faire usage de nos dons pour défendre le bien et la justice, ajouta Teagan.

— En ce lieu, en cette heure, nous nous ouvrons au pouvoir qui nous a été donné. Dès cet instant et pour toujours il sera libre. Comme nous le serons, qu’il en soit ainsi.

Le feu s’éleva vers le ciel telle une tour rouge, orange, dorée avec un cœur de flammes bleues. En son centre murmurèrent mille voix, et la terre trembla. Puis le monde sembla respirer.

Le feu ne fut plus qu’un feu, un cercle net sur le sol caillouteux.

— Ceci est ce que nous sommes, entonna Brannaugh, étincelant toujours de l’afflux d’énergie. Ceci est ce que nous avons. Les nuits s’allongent à présent. L’obscurité vainc la lumière. Mais il ne nous vaincra pas.

Elle sourit, le cœur rassasié pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté leur foyer.

— Nous devons creuser un trou pour le lièvre. Ce soir, nous allons festoyer, notre première bombance. Puis nous dormirons au chaud et au sec avant de poursuivre notre route.

 

Eamon se pelotonna près du feu. L’estomac plein. Le corps chaud et sec. Et voyagea.

Il laissa son corps se soulever, sortir et voler. Vers le nord. La maison.

Comme Roibeard, il s’éleva au-dessus des collines, des rivières, des champs où le bétail mugissait, où les moutons broutaient.

La verdure succédait à la verdure tandis qu’il filait vers la maison, le soleil filtrant paisiblement à travers les nuées.

Son cœur, si léger. En route vers la maison.

Mais pas chez lui. Pas vraiment chez lui, s’aperçut-il quand il se retrouva de nouveau sur le sol. Les bois, si familiers – mais pas vraiment. Une certaine dissemblance était palpable. Même l’air était différent, tout en restant le même.

Tout cela lui fit tourner la tête et l’affaiblit.

Il se mit en marche, siffla pour appeler son épervier. Son guide. La lumière changea, se fit sourde. La nuit tombait-elle aussi vite ?

Mais ce n’était pas la nuit qui l’enveloppait. C’était le brouillard.

Et avec lui, le loup, qui était en réalité Cabhan.

Quand il l’entendit grogner, il porta la main à l’épée de son grand-père. Mais elle n’était pas sur sa hanche. Lui était un jeune garçon, enfoncé dans la brume jusqu’aux chevilles, privé d’arme, quand le loup dont la gemme rouge étincelait à son cou surgit du brouillard. Et se changea en homme.

— Bienvenue, jeune Eamon. J’ai attendu ton retour.

— Tu as tué mon père, ma mère. Je suis venu les venger.

Cabhan éclata d’un rire joyeux qui fit courir une onde glacée le long du dos d’Eamon.

— De courage tu ne manques pas, je t’en félicite. Allez, viens donc les venger, le père mort, la sorcière morte qui t’a mis au monde. Je prendrai ce que tu es, et ensuite tes sœurs deviendront miennes.

— Jamais tu ne toucheras à ce qui m’appartient !

Eamon tournait en rond, s’efforçant de réfléchir.

Le brouillard s’élevait sans cesse, troublant tout, les bois, le sentier, son esprit. Il saisit une poignée d’air dans sa main, serra les doigts, la lança avec violence. Le jet creusa un chemin irrégulier et étroit. Cabhan rit de nouveau.

— Plus près. Viens plus près. Sens ce que je suis.

Il la sentait, la douleur qui émanait de lui, et son pouvoir aussi. Et la peur. Il tenta d’invoquer le feu, mais celui-ci s’étouffa aussitôt et retomba en cendres grises. Lorsque Cabhan tendit les mains vers lui, il brandit les poings, prêt à se battre.

Roibeard descendit en flèche et déchira les mains tendues de ses serres et de son bec. Du sang noir en jaillit quand l’homme poussa un hurlement, tout en reprenant la forme du loup.

Un autre homme apparut dans le brouillard. Grand, ses cheveux châtains trempés de brume, ses yeux d’un vert intense, débordants de pouvoir et de fureur.

— Cours, dit-il à Eamon.

— Je ne m’enfuirai pas devant un être tel que lui. Je ne peux pas.

Le loup frappait le sol de ses pattes, montrait les crocs dans un lugubre sourire.

— Prends ma main.

L’homme saisit la main d’Eamon. La lumière explosa comme mille soleils, le pouvoir s’éleva comme mille ailes battant l’air. Aveugle et sourd, Eamon poussa un cri. Seul le pouvoir demeurait, le couvrant, l’emplissant, jaillissant de lui. Puis, dans un terrible vrombissement, le brouillard disparut, le loup s’évanouit, et ne resta plus que l’homme lui serrant la main.

L’homme tomba à genoux, respirant péniblement, le visage pâle, les yeux pétillants de magie.

— Qui es-tu ? demanda-t-il.

— Je suis Eamon, fils de Daithi, fils de Sorcha. Je suis l’un des Trois. Je suis le Ténébreux du comté de Mayo.

— Moi aussi. Eamon. (Dans un rire tremblant, l’homme toucha les cheveux d’Eamon, son visage.) Je descends de toi. Tu n’es pas dans ton temps, mon gars, mais dans le mien. Je suis Connor, du clan O’Dwyer. Je descends de Sorcha, de toi. L’un des Trois.

— Comment puis-je savoir si tu dis vrai ?

— Je suis ton sang, tu es le mien. Tu le sais.

Connor dégagea l’amulette de sous sa chemise, posa la main sur celle, identique, que portait Eamon.

Et l’homme leva le bras. Roibeard atterrit sur son gant de cuir.

Ce n’était pas son Roibeard, s’aperçut Eamon, et pourtant…

— Mon épervier. Pas le tien, mais il porte son nom. Demande-lui ce que tu veux. Il est autant à toi qu’à moi.

— Ici… ce n’est pas chez moi.

— C’est chez toi, tu n’es pas dans ton époque mais tu es au bon endroit. Ce sera toujours chez toi.

Les larmes piquèrent les yeux d’Eamon, et son ventre fut pris d’une crampe plus vive que la faim.

— Sommes-nous rentrés chez nous ?

— Oui, vous êtes revenus.

— Allons-nous réussir à le vaincre, à venger nos parents ?

— Nous le vaincrons. Nous n’abandonnerons pas avant de l’avoir vaincu. Je t’en donne ma parole.

— Je souhaite… je vais rentrer. Je le sens. Brannaugh, elle m’intime de revenir. Tu m’as sauvé des griffes de Cabhan.

— Te sauver me sauve, à mon avis.

— Connor, du clan O’Dwyer. Je ne l’oublierai pas.

Et il s’envola, repartit au-dessus des collines jusqu’au petit jour et se retrouva assis au coin du feu allumé par Brannaugh, secoué par ses deux sœurs.

— Arrêtez, maintenant ! Ma tête tourne autour de mon corps.

— Il est terriblement pâle, dit Teagan. Allons, allons, je vais te préparer une infusion.

— Une infusion me ferait du bien. Je reviens de voyage. Je ne sais pas comment, mais je suis rentré à la maison, sauf que ce n’était pas notre maison. J’ai besoin d’élucider tout ça. Mais j’ai appris quelque chose que je n’ai pas fait. Quelque chose que nous n’avons pas fait.

Il but l’eau que Brannaugh lui tendit, puis repoussa la gourde.

— Il ne peut pas quitter ces lieux. Cabhan. Il ne peut pas partir, ou pas loin. Plus il s’éloigne de l’endroit où il a échangé ses anciens pouvoirs contre ses nouveaux, moins il en a. Il risque la mort en s’éloignant. Il ne peut pas nous suivre.

— Comment sais-tu cela ? demanda Brannaugh.

— Je… l’ai vu dans son esprit. Je ne sais pas comment. Je l’ai vue, cette faiblesse. J’ai rencontré un homme, l’un des nôtres. Je…

Eamon prit une longue inspiration, ferma les yeux un instant.

— Laissez-moi le temps de boire une tisane, voulez-vous ? Quelques gorgées, et ensuite je vous raconterai une histoire. Nous allons rester ici un moment, tout de même, mais je vous raconterai tout. Ensuite, oui, oui, le Sud nous attend, pour apprendre, grandir et échafauder un plan. Car il ne peut pas nous atteindre. Jamais il ne pourra nous nuire.

S’il était resté un enfant au fond de lui, désormais c’était un homme. Et le pouvoir bouillait toujours dans ses veines.

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