Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 10
10
Il bataillait rarement, mais là, c’était tellement… explosif qu’il perdit la cadence et le style qui le caractérisaient d’ordinaire. Il s’agrippa à ce qu’il put, saisit tout ce qui lui passait sous la main. Et elle était si impressionnante, sa grande amie aux courbes généreuses.
Il lui arracha quasiment sa chemise tant il avait faim d’elle.
Impossible de s’arrêter désormais, pour l’un comme pour l’autre, en cet instant dominé par les besoins impérieux et l’urgence qui avaient chassé toute prudence et toute pensée rationnelle. Seul l’instant présent comptait, et la suite devrait attendre.
Cette nouvelle faim d’elle, si vive, exigeait d’être rassasiée.
Mais pas debout dans son salon ou en se roulant par terre, se dit-il.
Il la souleva dans ses bras.
— Ouh là, n’essaie pas de me porter, tu vas te casser le dos.
— Mon dos est assez fort.
Il tourna la tête pour l’embrasser tout en se dirigeant vers la chambre.
Dingues, se dit-elle. Ils étaient tous les deux devenus complètement fous. Et elle s’en fichait complètement. Il la porta, et bien que son – leur – élan fût un peu trop hâtif, c’était très romantique.
S’il trébuchait, eh bien, ils concluraient là où ils atterriraient.
Mais il ne trébucha pas. Il tomba sur le lit tout en la déposant, faisant grincer les vieux ressorts peu habitués à recevoir un tel poids, faisant s’enfoncer le matelas dans un couinement lorsqu’ils se nichèrent au creux du duvet.
Ses mains, des mains magiques qui ne la quittaient pas, si belles.
Des siennes, elle tira et enleva plusieurs épaisseurs de vêtements jusqu’à ce que, enfin, elle puisse toucher sa peau.
Elle roula avec lui, tandis qu’il s’efforçait d’écarter toutes les barrières de tissu pour se rapprocher d’elle.
— Putains de fringues ! grommela-t-il, ce qui la fit éclater de rire pendant qu’elle se débattait avec la boucle de sa ceinture.
— Ça nous apprendra à travailler en extérieur.
— Heureusement que l’effeuillage en vaut la chandelle. Ah, vous voilà, murmura-t-il en prenant ses seins nus en coupe.
Fermes, délicats et généreux. Beaux, pleins au point qu’il se sente l’inspiration d’écrire une ode à la gloire de la poitrine de Meara Quinn. Mais pour l’instant, il désirait surtout les palper, les découvrir avec sa bouche. Sentir les battements de son cœur s’emballer pour s’élancer au grand galop quand il les effleura de ses doigts, de ses lèvres, de sa langue.
Tout ce qui manquait, c’était…
Il alluma une lampe qui diffusa une lumière aussi dorée et douce que sa peau. Quand leurs regards se croisèrent, il sourit.
— Je veux te voir, belle Meara. Tes yeux de Gitane, ton corps de déesse.
Il la caressait tout en parlant. Il n’avait plus besoin de chercher à s’agripper à ce qu’il pouvait, désormais ; il avait fini par trouver son rythme. Pourquoi hâter un moment de plaisir aussi intense alors qu’il pouvait prendre tout son temps ? Savourer ses seins pendant des décennies. Et ses lèvres, tendres et sensuelles, aussi avides que les siennes. Et ses épaules, fortes, massives. La base étonnamment lisse de sa nuque. Son point sensible, juste sous la mâchoire, qui frissonnait dès qu’il y déposait un baiser.
Il aimait toutes ses réactions – un tremblement, un souffle brisé, un gémissent rauque – au fur et à mesure qu’il apprenait à connaître son corps adorable, centimètre par centimètre.
Dehors, un ivrogne cria quelques politesses inaudibles, suivies d’un éclat de rire débridé.
Mais ici, dans le lit douillet, il n’y avait que des soupirs, des murmures et le discret grincement des ressorts sous eux.
Il avait pris les rênes, s’aperçut-elle. Elle se demandait comment c’était arrivé puisqu’elle ne les avait jamais cédées à personne avant lui. Toutefois, à un moment ou à un autre, entre la précipitation et la patience, elle les lui avait abandonnées.
Ses mains se promenaient sur elle comme s’il avait des siècles devant lui pour la caresser, la choyer, s’attarder sur sa peau. Elle eut la sensation qu’elles allumaient des feux sur leur passage, jusqu’à ce que son corps paraisse chatoyer sous la chaleur, rayonner de l’intérieur comme la lumière qu’il avait conjurée.
Elle aimait le contact de sa peau, explorer toute la longueur de son dos, ses hanches étroites, ses paumes endurcies par le travail manuel. Il sentait les bois, un parfum de terre et de liberté, et le goût de ses lèvres, de sa peau, était identique.
Son arôme était celui de sa terre natale.
Il la caressa là où elle se languissait d’être touchée, porta ses lèvres là où elle ne désirait que sa bouche. Et il découvrit d’autres lieux secrets qui, à son insu, réclamaient de l’attention. L’intérieur de son coude, l’arrière de son genou, de son poignet. Il lui murmurait des mots tendres qui l’atteignaient en plein cœur. Une autre lumière à faire étinceler.
Il parut savoir quand l’étincelle se mit à pulser, quand les pulsations redoublèrent pour devenir impérieuses. Alors il répondit à ses besoins en intensifiant le plaisir qu’elle prenait avant de la délivrer sur le seuil de l’orgasme.
Vulnérable, étourdie par les afflux émotionnels, elle resta accrochée à lui jusqu’à se ressaisir.
— Un instant. Donne-moi un peu de temps.
— C’est maintenant, dit-il. C’est le moment.
Il la pénétra. Et s’empara de sa bouche tout en s’enfonçant en elle, profondément, lentement.
C’est le moment, pensa-t-il de nouveau. Puisqu’elle était ouverte à lui. Chaude et humide, elle était prête à l’accueillir.
Son gémissement lui souhaita la bienvenue ; ses bras resserrés autour de lui comme des cordes.
Elle souleva le bassin pour aller à sa rencontre, ses longues jambes enroulées autour de lui. Ondula à son rythme comme s’ils s’étaient déjà unis des centaines de fois. Dans la lueur qu’il avait créée, dans l’éclat qui émanait de leur union, il l’observa.
Dubheasa. Beauté brune.
Il la regarda jusqu’à être submergé par un plaisir aussi profond que ses yeux. Baignant dans l’obscurité de la chambre et la lumière de leur union, il succomba comme elle s’était abandonnée. Et il accepta de la suivre.
Allongée, elle savourait l’instant. Elle s’était attendue à une partie de jambes en l’air brutale, à quelques galipettes – une fois qu’elle avait admis l’idée de coucher avec Connor. Au lieu de ça, il l’avait… dorlotée, lui avait donné du plaisir, l’avait même séduite, avec une douceur infinie.
Non pas qu’elle s’en plaignît.
Elle se sentait détendue, calme et faible, mais de la plus adorable des manières.
Si elle l’avait imaginé doué – il ne manquait pas d’entraînement –, rien ne laissait présager un moment aussi bigrement renversant.
Elle avait toutes les raisons de soupirer de satisfaction, les mains sur ses superbes fesses.
Et tout en soupirant, elle se dit qu’elle n’avait eu aucune chance d’être à la hauteur. Prise de court, elle n’avait pas fait de son mieux – pour ainsi dire.
Était-ce pour cette raison qu’il était allongé sur elle, lourd comme un âne mort ?
Elle bougea la main, cherchant ce qu’elle devait dire ou faire.
Il remua.
— Je suppose que tu préfères que je m’étende à côté ?
— Euh… d’accord.
Il roula sur lui-même, s’affala sur le dos. Comme il ne disait rien, elle s’éclaircit la voix.
— Et maintenant ?
— Je me disais, répondit-il, qu’une fois que nous aurons repris notre souffle nous pourrions recommencer.
— Je peux faire mieux.
— Mieux que quoi ?
— Que ce que je viens de faire. Tu m’as déstabilisée.
Son doigt remonta paresseusement le long de son torse.
— Si tu avais fait mieux, il me faudrait des semaines pour récupérer.
S’interrogeant sur le sens de son commentaire, elle se redressa juste assez pour distinguer son visage. Sachant reconnaître un mâle satisfait quand elle en voyait un, elle put se détendre.
— Ça veut dire que ça t’a plu.
Battant des paupières, il la regarda dans les yeux.
— Je me demande ce que je dois répondre. Si je dis la vérité, tu risques de rétorquer : « Si ça t’a plu à ce point, ça suffira pour ce soir. » Et j’ai envie de recommencer avant d’avoir récupéré.
Il glissa un bras sous elle, l’attira vers lui, si près qu’ils se retrouvèrent nez à nez.
— Et à toi, ça t’a plu ?
— Je me demande ce que je dois répondre, dit-elle, ce qui le fit sourire.
— Ça me manquait de te voir nue.
— Tu ne m’avais jamais vue nue avant ce soir.
— Tu as l’air d’avoir oublié la nuit où toi, moi, Branna, Boyle et Fin sommes sortis en douce pour aller nager dans la rivière ?
— Nous n’avons jamais… Ah, ça ! (Rassurée, elle enroula ses jambes autour des siennes.) Je devais avoir neuf ans, tout au plus, espèce d’idiot !
— Tu étais quand même nue. Je dirais que tu as bien grandi, en effet, et aussi développé de belles formes. (Sa main effleura son dos, ses fesses et s’y immobilisa.) Très, très belles, même.
— Et toi, si j’ai bonne mémoire, tu étais maigre comme un coucou. Tu as bien grandi, toi aussi. On s’est bien amusés, cette nuit-là, se rappela-t-elle. On s’est caillé les miches, tous autant que nous étions, mais c’était génial. Nous étions tous innocents, sans aucun souci. Mais il nous observait déjà, à l’époque.
— Non. (Connor posa le doigt sur ses lèvres.) Ne parle pas de lui, pas ce soir.
— Tu as raison. (Elle passa la main dans la chevelure de Connor.) À ton avis, il y a beaucoup de gens qui vivent leur première fois en ayant autant de vieux souvenirs en commun ?
— Très peu, j’imagine.
— Nous ne pouvons pas le perdre, Connor. Nous ne pouvons pas perdre ce que nous représentons l’un pour l’autre, pour Branna, pour tous. Nous devons prêter serment. Nous ne perdrons pas une once de l’amitié que nous partageons depuis toujours, quoi qu’il arrive.
— Dans ce cas, je vais t’en faire la promesse et tu me la feras en retour. (Il prit sa main, entrelaça leurs doigts.) Un serment sacré, que rien ne saurait rompre. Amis nous avons toujours été et nous serons toujours.
Elle vit la lumière rougeoyer entre leurs mains jointes, sentit la chaleur en irradier.
— Je t’en fais la promesse.
— Je t’en fais également la promesse. (Il embrassa ses doigts, sa joue, et enfin sa bouche.) Il y a autre chose que je dois te dire.
— Quoi donc ?
— J’ai repris mon souffle.
Elle pouffa de rire, et il revint s’allonger sur elle.
Elle avait déjà pris le petit déjeuner avec Connor en d’autres circonstances. Un nombre incalculable de fois. Mais jamais à sa petite table, chez elle – et jamais après avoir pris sa douche avec lui.
Il pouvait s’estimer chanceux, se dit-elle, qu’elle ait ramené quelques délicieux croissants en allant acheter le dessert pour sa mère.
Pour les accompagner, elle prépara ses habituels flocons d’avoine, pendant qu’il se chargeait du thé, puisqu’elle n’avait de café sous aucune forme dans ses placards.
— Nous avons prévu de nous réunir ce soir, lui rappela-t-il avant de mordre dans un croissant. Mmm… délicieux.
— Oui, j’évite de passer devant cette pâtisserie, sinon je prends une douzaine de tout ce qu’il y a dans la vitrine. Je me rendrai au cottage directement du centre équestre, précisa-t-elle. J’aiderai Branna à cuisiner si je peux. C’est bien que nous nous réunissions aussi régulièrement maintenant, même si je ne suis pas sûre que l’un de nous ait un soudain trait de génie et sache nous dire quoi faire précisément et quand agir.
— Eh bien, nous réfléchissons, ensemble, alors on va finir par trouver une bonne idée.
Il y croyait, et les croissants ne faisaient que stimuler son optimisme.
— Je pourrais te déposer au centre équestre en chemin et passer te chercher quand nous aurons tous deux terminé notre journée de travail, non ? Ça te fera économiser de l’essence, et ça me semble inutile que nous prenions chacun notre camionnette.
— Oui mais du coup, ça t’oblige à me raccompagner chez moi ce soir.
— C’est le côté rusé de mon plan. (Il souleva sa tasse de thé comme pour trinquer à sa propre santé.) Ce soir, je te raccompagne chez toi et je reste dormir ici, si ça ne te dérange pas. Sinon, tu peux aussi rester dormir au cottage.
Elle but son thé, qu’il avait tant laissé infuser qu’il aurait eu la force de casser de la pierre.
— Que va en penser Branna ?
— Nous le saurons bientôt. Nous ne lui cacherions pas, ni toi ni moi, même si nous le pouvions. Et d’ailleurs, nous ne le pouvons pas, ajouta-t-il en haussant les épaules avec détachement, puisqu’elle saura bien vite.
— Il est nécessaire que tout le monde soit mis au courant. (Aucun intérêt, se dit Meara, à faire des mystères.) Pas seulement parce que nous sommes amis et que nous formons une famille, mais parce que nous sommes un cercle. Ces liens qui nous unissent… c’est bien ça, le cercle, non ?
Il scruta son visage pendant qu’elle repoussait ses flocons d’avoine vers les bords de son bol.
— Tu ne devrais pas t’inquiéter, Meara. Nous avons le droit de sortir ensemble tant que c’est notre désir. Parmi tous ceux qui tiennent à nous, personne n’irait s’imaginer le contraire.
— C’est exact. Mais en ce qui concerne mon autre famille, celle de mon sang, j’aime autant attendre avant de la mettre au parfum.
— Comme tu veux.
— Ne va pas croire que j’aie honte, Connor. Ne va pas te mettre ça en tête.
— Ce n’est pas ce que j’avais compris. (Les sourcils arqués, il prit une cuillerée de flocons d’avoine dans son bol pour la porter à la bouche de Meara.) Je te connais, tu ne crois pas ? Et, te connaissant, pourquoi irais-je penser une chose pareille ?
— C’est l’avantage, entre nous. Ma mère en ferait tout un plat, elle commencerait à t’inviter à dîner. Je n’aurais pas la force d’essuyer une autre catastrophe domestique aussitôt après la première. Et ma banque rejetterait une seconde addition du Ryan’s Hotel. De toute façon, ma mère va bientôt partir chez Maureen. À moins que cela n’annonce un second désastre, ce sera un changement d’adresse définitif.
— Elle va te manquer.
— J’aimerais en avoir l’occasion.
Elle expira longuement, mais mangea un peu de flocons d’avoine avant qu’il se remette en tête de lui donner la becquée.
— Ça paraît peut-être méchant, mais c’est la vérité pure et simple. Je pense que nous nous entendrions mieux à distance. Et…
— Et ?
— J’ai eu un déclic, hier, pendant que je me précipitais chez elle, sans savoir ce que j’allais trouver. Tout à coup, je me suis dit : « Et si Cabhan s’en était pris à elle, comme il s’en est pris à moi ? » C’était absurde, il n’aurait aucune raison de faire ça, il n’a jamais rien fait de tel. Mais j’ai repensé à toi qui te sens plus tranquille depuis que tes parents vivent loin d’ici. Je me sentirais mieux si ma mère déménageait. Le reste est entre nos mains.
— Et nous allons nous en occuper.
Il la déposa devant les écuries, puis fit demi-tour pour aller chez lui changer sa tenue de travail de la veille.
Branna était déjà levée – pas encore habillée, mais elle prenait son café avec, une fois de plus, le livre de sortilèges de Sorcha ouvert devant elle.
— Tiens, bonjour, Connor.
— Bonjour à toi, Branna.
Elle l’observa par-dessus le rebord de sa tasse.
— Comment se porte notre Meara en cette belle matinée ?
— Elle va bien. Je viens de la déposer au centre équestre, mais je voulais me changer avant d’aller travailler. Et j’avais envie de voir comment tu te portais, toi aussi.
— En pleine forme, bien que je puisse affirmer que tu as encore meilleure mine que moi. Je dois en conclure que tu as déjà pris ton petit déjeuner ?
— Exact. (Mais les grosses pommes vertes brillantes qu’elle avait placées dans une corbeille lui faisaient de l’œil, si bien qu’il en prit une.) Ça t’ennuie, Branna ? Meara et moi ?
— Pourquoi veux-tu que ça m’ennuie ? Je vous aime tous les deux, et je vous ai vus vous tourner autour à petits pas, soigneusement, pendant des années, avant d’en arriver à ce qui s’est passé cette nuit, si mes fines déductions sont bonnes.
— Je n’avais jamais pensé à elle de cette façon avant… avant.
— Tu y avais pensé mais c’est une idée que tu ne t’autorisais pas, ce qui est tout à fait différent. Jamais tu ne lui ferais de mal.
— Jamais, à l’évidence !
— Et elle n’a jamais eu l’intention de te nuire. (Ce qui, se dit Branna, était tout à fait différent.) Le sexe, c’est puissant, et je pense que cela ne fera qu’accroître la force et le pouvoir du cercle.
— Apparemment, nous aurions dû coucher ensemble plus tôt.
Elle rit.
— Il fallait que vous soyez tous deux prêts et que le désir vous vienne. Coucher ensemble seulement pour gagner en pouvoir ? C’est un acte égoïste et qui finit par faire des dégâts.
— Je peux t’assurer que nous étions prêts et débordants de désir. (Il mordit dans la pomme, aussi acide et croquante qu’elle en avait l’air.) Et je ne m’aperçois que maintenant que je t’ai laissée seule cette nuit.
— Ne sois pas insultant, se récria Branna. Je suis tout à fait capable de m’occuper de moi et de notre maison, comme tu le sais.
— Je le sais, en effet. (Il saisit la cafetière pour remplir la tasse de sa sœur.) Pourtant je n’aime pas te laisser seule.
— J’ai appris à tolérer une maison pleine de monde, et même à l’apprécier. Mais comme tu me connais, tu sais que je prise aussi la solitude et le calme.
— Étant donné que l’on pourrait inverser les verbes priser et tolérer pour parler de moi, par moments, je trouve stupéfiant que nous ayons les mêmes parents.
— C’est peut-être que tu as été déposé sur le seuil de la porte et adopté par pitié. Mais j’avoue que c’est assez commode de t’avoir sous la main quand un robinet fuit ou qu’une porte grince.
Il lui tira les cheveux, croqua dans sa pomme.
— Malgré tout, tu ne peux pas nous demander trop souvent de t’offrir la solitude et le calme tant que tout n’est pas terminé.
— Bien entendu, je ne vous demanderai rien de tel. J’ai prévu de préparer un bœuf bourguignon pour la tribu, ce soir.
Il arqua les sourcils.
— C’est chic.
— Je suis de cette humeur-là, et je veillerai à ce que quelqu’un apporte un bon vin rouge, en quantité.
— Ça, je m’en charge. (Il jeta le trognon de pomme dans le seau à compost et alla lui planter un baiser sur le dessus de la tête.) Je t’aime, Branna.
— Je le sais. Va vite te changer si tu ne veux pas arriver en retard au travail.
Une fois qu’il eut quitté la pièce, elle s’assit, le regard perdu au-dehors. Elle désirait son bonheur, plus qu’elle-même n’avait jamais voulu être heureuse. Néanmoins, savoir qu’il était bien parti pour découvrir quelque chose qu’elle ignorait encore la plongeait dans un abîme de solitude.
Sentant son humeur, Kathel se leva de sous la table, posa sa tête sur ses genoux. Elle resta là, à caresser le chien, et reprit son étude du livre des sortilèges.
Iona entra dans la sellerie, où Meara préparait l’équipement nécessaire à sa première balade guidée du matin.
— Il est temps de faire un sacré rangement là-dedans ! lança gaiement Meara. Je vais emmener un groupe de quatre, deux frères et leurs épouses sont venus à Ashford pour un grand mariage familial qui a lieu ce week-end. Leur nièce se marie à l’abbaye de Ballintubber, où tu vas épouser Boyle au printemps. Ils reviendront ensuite à Ashford pour la réception.
— Tu as couché avec Connor.
Meara leva les yeux et, battant exagérément des paupières, entreprit de se tâter le ventre et le dos.
— J’ai un panneau accroché quelque part ?
— Tu as souri toute la matinée, et chanté.
— Je suis connue pour sourire et chanter sans avoir besoin de sexe.
— Tu ne chantes pas en permanence quand tu ramasses les crottins à la pelle. Et tu as l’air très, très détendue, ce qui ne serait pas le cas si tu n’avais pas couché avec un homme, après ta journée d’hier. Puisque tu as embrassé Connor, tu as couché avec lui.
— Il paraît qu’il y a des gens qui s’embrassent et ne couchent jamais ensemble. Au fait, tu n’as pas une leçon à donner dans le manège ?
— J’ai cinq minutes devant moi, et c’est la première fois que j’arrive à te prendre à part. À moins que tu ne veuilles que ça parvienne aux oreilles de Boyle. C’était merveilleux, c’était bon, sinon tu n’aurais pas cet air heureux.
— C’était merveilleux et bon, et ce n’est pas un secret. Connor et moi sommes du même avis – puisque nous formons un cercle, et que ce genre de choses peut changer la donne, même si ça ne changera rien en réalité –, tout le monde doit savoir que nos rapports sont devenus intimes. Pour l’instant.
Elle rassembla les rênes, le mors, la selle, la couverture.
— Alors oui, nous sommes ensemble.
— Vous êtes bien assortis. Tu es heureuse, ajouta Iona, réunissant son matériel avant de sortir à la suite de Meara. Puisque vous vous sentez bien ensemble, pourquoi dis-tu « pour l’instant » ?
— Parce que le présent est ce qu’il est, et qui sait de quoi demain sera fait ? Toi et Boyle, vous pouvez vous tourner vers l’avenir – vous êtes ainsi faits. (Elle entra dans la stalle de Maggie, la jument qu’elle avait choisie pour l’une des clientes.) Dans ce domaine, je suis du genre « Un jour après l’autre ».
— Et Connor ?
— Je ne l’ai jamais vu adopter une autre attitude dans aucune situation. Ça, c’est pour Caesar. Laisse-le là, je m’en occuperai plus tard. Ton élève t’attend.
— Dis-moi au moins si c’était romantique ?
— Tu es tellement fleur bleue, Iona ! Mais je peux te dire que ça l’était. Et c’était même inattendu, et très attendrissant. (Pendant un bref instant, Meara posa la joue contre la douce encolure de Maggie.) J’ai pensé, bon, une fois que tout sera clair, ça sera rapidement terminé. Mais… il a fait rayonner la chambre. Et moi avec.
— C’est beau. (Iona serra Meara dans ses bras.) Tout simplement beau. Ça me rend heureuse, moi aussi.
Iona guida Alastar, son beau hongre massif, déjà sellé et qui attendait devant sa stalle, vers l’arène. Elle sourit en entendant Meara se remettre à chanter.
— Elle est amoureuse, murmura Iona à son cheval en frottant son cou puissant. Seulement, elle ne le sait pas encore. (Quand Alastar la poussa du bout du nez, elle rit.) Je sais, elle rayonne encore un peu. Je l’ai remarqué, moi aussi.
Meara fredonnait quand elle mena les chevaux au paddock, enroula les rênes autour de la clôture. Faisant demi-tour pour aller chercher le reste du matériel, elle vit Boyle approcher en guidant Rufus.
— Je te remercie. Comme Iona donne un cours dans le manège, je vais emmener le groupe faire le tour du paddock, et vérifier si chacun est aussi expérimenté qu’il l’affirme avant de partir en promenade.
Elle leva les yeux.
— C’est une belle journée, non ? C’est chouette qu’ils aient réservé une heure pleine.
— Et quelqu’un vient de faire une réservation pour quatre à midi. Ce mariage amène du monde.
— Je peux m’occuper d’eux aussi. (Elle avait suffisamment d’énergie pour chevaucher, nettoyer et soigner les chevaux toute la journée et la moitié de la nuit.) Je dois rattraper les heures que tu m’as si gentiment accordées hier.
— Nous ne nous devons rien ici, dit-il. Mais ça me rendrait service étant donné qu’Iona a deux cavaliers à dix heures et demie, que Mick donne un cours à onze heures, que Patti a pris sa matinée pour aller chez le dentiste et que Deborah a une réservation à treize heures. Toutefois, je peux m’occuper d’eux.
— Tu détestes t’occuper des promenades guidées, et moi, ça ne m’ennuie pas du tout.
Elle lui tapota la joue et il la fixa avec insistance.
— Tu es d’humeur guillerette, ce matin.
— Pourquoi serais-je de mauvaise humeur ? demanda-t-elle tandis que quatre personnes se dirigeaient vers les écuries. C’est une belle journée, ma mère va partir quelque temps chez Maureen et il y a de fortes chances pour que ce soit permanent, et j’ai passé une merveilleuse nuit avec Connor.
— C’est bien que ta mère aille chez… Quoi ?
Devant l’air ahuri de Boyle, Meara refréna son envie de glousser.
— J’ai couché avec Connor hier soir, et aussi ce matin.
— Tu…
Sans terminer sa phrase, il enfonça les mains dans ses poches. Sa réaction était tellement typique qu’elle ne put s’empêcher de tapoter sa joue une nouvelle fois.
— J’imagine qu’il est aussi gai que moi ce matin, mais tu peux lui poser la question dès que l’occasion se présentera. Vous devez être les McKinnon, je pense ? lança Meara en allant rejoindre son groupe de la matinée, le sourire aux lèvres.
En peu de temps, elle remplit les formulaires et, tout en ignorant les regards insistants de Boyle, termina d’équiper son groupe qu’elle fit monter en selle.
— Je vois que vous n’êtes pas des débutants, dit-elle après qu’ils furent allés au pas puis au trot autour de l’enclos.
Elle leur ouvrit le portail, monta Queen Bee.
— Vous avez choisi une belle matinée, et il n’y a pas mieux que le cheval pour voir tout ce que vous allez voir. Comment se passe votre séjour à Ashford ? demanda-t-elle en bavardant aimablement alors qu’elle les menait à la sortie du centre équestre.
Elle répondit à leurs questions, les laissa discuter entre eux, tournant la tête de temps à autre pour vérifier qu’ils suivaient et leur faire savoir qu’elle restait disponible en cas de besoin.
C’était très plaisant, se dit-elle, de chevaucher dans les bois, sous ce ciel bleu, les parfums de la terre et de l’automne diffusés par une douce brise. Ces odeurs qui évoquaient Connor la firent sourire de plus belle.
Alors elle le vit, accompagnant un groupe en balade de découverte des rapaces. Il portait une veste de travail, mais pas de casquette, si bien que ses cheveux virevoltaient autour de son visage comme s’ils dansaient au rythme du vent. Il lui décocha un franc sourire tout en plaçant un leurre sur le gant de son client, sous le regard de l’épouse qui se préparait à le prendre en photo.
— Ils sont de votre famille ? demanda Meara à son groupe qui salua celui de Connor.
— Des cousins, du côté de nos maris. (La femme, Deirdre, vint se placer à la hauteur de Meara.) Nous avons envie d’essayer la découverte des rapaces, nous aussi.
— Bonne idée, je vous le conseille. C’est une magnifique expérience, ça vous fera de beaux souvenirs à partager à votre retour.
— Est-ce que tous les fauconniers ressemblent à celui-ci ?
— Oh, c’est Connor, il dirige l’école. Il est assez unique en son genre.
J’ai couché avec lui avant le petit déjeuner, ajouta-t-elle dans sa tête et elle lui rendit son grand sourire tout en poursuivant son chemin.
— Connor, répéta la femme tandis qu’elle laissait Meara la devancer. Jack, nous devrions réserver une sortie de découverte des rapaces.
Dans ces circonstances, Meara ne pouvait pas le lui reprocher.
Elle les mena le long de la rivière, appréciant leur compagnie et la balade. Elle les entraîna au cœur de la végétation, là où les ombres s’épaississaient, puis les fit ressortir sous le ciel bleu.
Alors qu’elle amorçait un demi-tour, elle remarqua le loup.
Juste une ombre parmi les ombres, les pattes plantées dans la brume. Autour de son cou, la pierre luisait comme un œil alors même que sa silhouette paraissait vaciller, comme s’il n’était pas plus consistant que de la buée.
Son cheval trembla sous elle.
— Tout doux, murmura-t-elle, sans quitter le loup des yeux, caressant l’encolure de Queen Bee. Reste calme, que les autres puissent te suivre. Tu es la reine, ne l’oublie pas.
Le loup faisait les cent pas, mais sans se rapprocher.
Le chant des oiseaux s’était tu dans les bois ; les écureuils ne sautaient plus de branche en branche.
Meara saisit le collier offert par Connor sous son pull-over et le tendit de façon que les pierres capturent la lumière.
Derrière elle, le groupe bavardait tranquillement, inconscient du danger.
Quand le loup montra les crocs, Meara porta la main au couteau qu’elle portait à la taille. Elle était prête à combattre s’il osait l’attaquer. À protéger les gens qu’elle guidait, les chevaux, elle-même.
Elle se battrait sans hésiter.
L’épervier fondit sur eux, surgissant du bleu du ciel, du vert des feuillages.
Meara eut à peine le temps de cligner les yeux que l’ombre du loup s’évanouit.
— Regardez, il y a un faucon ! s’écria Deirdre en pointant du doigt la branche sur laquelle était perché l’oiseau, les ailes repliées. Il est perdu ?
— Non, pas du tout. (Meara se calma, afficha un sourire en se tournant vers eux.) C’est Roibeard, l’épervier de Connor. Il s’amuse un peu avant de rentrer à la fauconnerie.
Elle reprit son collier dans sa main et quitta les bois au petit trot.
OceanofPDF.com