Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 4
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4
Ça lui faisait mal de la regarder – si proche mais si lointaine qu’elle semblait être sur une autre planète. Ça le revigorait bien mieux que les biscuits au gingembre de voir son visage, d’entendre sa voix, de sentir son parfum, juste le sien parmi les autres odeurs de l’atelier.
Il avait tenté de remédier à son amour pour elle de toutes les manières possibles. Il dut se rappeler qu’elle s’était détournée de lui, qu’elle l’avait rejeté. Avec d’autres femmes, il avait essayé de remplir le vide immense qu’elle avait laissé en lui et que leurs corps, leurs voix et leurs beautés comblaient à la perfection.
Il était parti de chez lui, souvent pendant plusieurs mois d’affilée, juste pour s’astreindre à vivre sans elle. Il avait voyagé, s’était baladé dans des villes proches et des terres lointaines, étrangères et familières.
Il avait bâti sa fortune, solide et rassurante, en travaillant, à grand renfort de patience, de volonté et de savoir. Il s’était construit une belle maison, et avait veillé à ce que ses parents ne manquent de rien, même s’ils étaient partis s’installer à New York pour se rapprocher de la sœur de sa mère. Ou, se disait-il souvent, pour vivre à l’écart des commérages, de la magie et des envoûtements. Ça, il ne pouvait pas le leur reprocher.
On ne pouvait pas dire qu’il avait gâché sa vie ou ses talents – magiques ou autres. Mais rien de ce qu’il avait accompli n’avait érodé cet amour, même partiellement.
Il avait envisagé une potion, un sortilège, mais il savait que la magie en amour – que ce soit pour l’attirer ou le chasser – avait des conséquences qui dépassaient le seul intéressé.
Il n’allait pas utiliser son talent pour apaiser son cœur. Il ne le pouvait pas.
Était-ce pire ou mieux, se demandait-il souvent, de savoir qu’elle l’aimait en retour, qu’elle souffrait aussi ? Certains jours, ça le réconfortait. D’autres jours, ça fichait sa vie en l’air.
Mais dans l’immédiat, ils n’avaient pas le choix. Ils étaient contraints de se fréquenter, de travailler et de s’associer pour accomplir un objectif commun : détruire Cabhan une bonne fois pour toutes.
Alors il œuvrait avec elle, supportait leurs désaccords et appréciait leurs ententes, dans son adorable atelier, devant une succession de tasses de thé – agrémenté d’une goutte de whisky en fin de journée –, décortiquant des livres, rédigeant de nouveaux sortilèges insatisfaisants, pour ensuite reprendre leurs batailles précédentes pas à pas.
Ni l’un ni l’autre ne concevait rien de nouveau, ni ne trouvait de nouvelle réponse.
Elle était la magicienne la plus rusée qui fût – et sa déontologie était trop souvent la plus stricte qu’il connaissait. Elle était belle, par-dessus le marché. Pas seulement du fait de son visage et de sa silhouette, de sa splendide chevelure et de ses yeux gris chaleureux. Ce qu’elle était, son pouvoir et sa présence, la différenciait des autres, et son dévouement infaillible envers son art, son don – sa famille – renforçait sa beauté.
Il était condamné à l’aimer.
Il travailla donc avec elle puis paya ses bougies – plein tarif, remarqua-t-il avec amusement, car il était de notoriété publique que pour une magicienne, Branna O’Dwyer avait le sens pratique – et rentra chez lui en roulant sous une pluie battante.
Il commença par aller voir Maggie, et se réjouit de l’évolution de son état de santé. Il donna à sa jument une demi-pomme, ainsi que du temps et de l’attention. Il rendit visite aux autres chevaux, et leur accorda de longues minutes, à eux aussi. Ce qu’il avait bâti ici l’emplissait de fierté, tout comme les écuries de location qu’il avait construites avec Boyle. Il était fier, également, de son école de fauconnerie voisine, que Connor dirigeait d’une main de maître.
Sans Cabhan, il aurait pu s’envoler dès le lendemain pour l’Inde ou l’Afrique, l’Amérique ou Istanbul, rassuré à l’idée que Boyle et Connor prendraient soin de ce qu’ils avaient bâti ensemble.
C’est exactement ce qu’il ferait lorsque Cabhan ne serait plus qu’un vieux souvenir. Poser le doigt au hasard sur la carte du monde, et partir. S’en aller de là, découvrir autre chose. N’importe où pourvu que ce soit ailleurs, pendant un moment, puisqu’ici il avait trop d’attaches.
Il offrit une friandise à Bugs, le petit chien de l’écurie, puis, sans réfléchir, le prit dans ses bras et l’emmena chez lui. Fin se dit qu’ils apprécieraient tous deux d’avoir de la compagnie.
Il aimait autant la solitude que Branna – ou presque. Mais les nuits étaient atrocement longues en décembre, et le froid et l’obscurité si implacables. Il ne pouvait plus faire un saut chez Boyle, au-dessus du garage, comme ça lui arrivait souvent autrefois. En outre, il était probable que Boyle et Iona dorment chez Branna, malgré ses protestations.
Ils veilleraient sur elle, puisque lui ne pouvait pas le faire.
Cela suffisait à réveiller sa colère et sa frustration mal étouffées.
Une fois chez lui, il posa le chien, passa la main dans l’âtre pour allumer les flammes, et d’un autre geste, il illumina le sapin placé devant la grande fenêtre de devant.
Le chien se baladait dans la maison, heureux d’être au chaud. Fin sourit et se détendit un peu. Oui, avoir de la compagnie leur faisait du bien à tous les deux.
Il retourna dans la cuisine, dont il appréciait les surfaces brillantes, et se servit une bière.
Elle n’était venue chez lui qu’une fois, en présence de Connor, et cette idée lui faisait de la peine. Mais il la revoyait encore là. Il n’avait jamais eu de mal à l’imaginer chez lui. Sa fierté en prenait un coup lorsqu’il admettait qu’il avait construit sa demeure en pensant à elle, à partir des rêves qu’ils avaient tissés ensemble.
Il emmena quelques bougies dans la salle à manger, plaça les plus fines dans des bougeoirs argentés, disposa des pots miroitants. Il constata que ces bougies réfléchissaient bien la lumière. mais elle n’en apprécierait jamais le résultat chez lui.
Il soupesa l’idée de faire la cuisine, mais se ravisa puisqu’il détestait cuisiner. Il mangerait sur le pouce plus tard étant donné qu’avec ce déluge il rechignait à aller dîner au pub.
Il pouvait descendre, tuer le temps en regardant une chaîne sportive sur son grand écran, ou en jouant à des jeux. Il pouvait prendre une autre bière, allongé devant la cheminée, avec un livre qui ne parlerait pas de magie ou de sortilèges.
— Je peux faire tout ce qui me chante, dit-il à Bugs, et c’est entièrement ma faute si rien ne me fait envie. C’est peut-être dû à la pluie et à la nuit. Ce qui me ferait plaisir, c’est une plage dans un pays chaud, un soleil de plomb et une femme facile. Mais rien de tout cela n’est vrai, n’est-ce pas ?
Il s’accroupit pour frotter le ventre du chien, qui resta paralysé de joie.
— Si seulement nous avions tous le bonheur aussi facile qu’un petit chien errant. Bon, ça suffit. Je me fatigue tout seul. Nous allons monter nous mettre au boulot, puisque plus tôt ça sera fait, plus vite je saurai si la plage ensoleillée est vraiment la solution.
Le chien, aussi servile qu’un esclave, le suivit dans le grand escalier. À l’étage, Fin envisagea de prendre une douche chaude, et peut-être de profiter d’une séance de hammam, mais il bifurqua directement vers son bureau. Il alluma un feu d’un geste, et tandis que les flammes d’un vert de tourmaline s’élevaient, le chien partit en exploration.
Fin avait conçu cette pièce dans ses moindres détails, avec l’aide de Connor : les plans de travail en granite noir, les placards en ébène, les parquets à larges lattes de bois de cyprès que l’on retrouvait dans toute la maison. De grandes fenêtres arquées, dont celle du centre avec son vitrail. Son dessin représentait une femme portant tunique blanche resserrée par une ceinture sertie de pierreries. Elle tenait une baguette magique dans une main, une boule de feu dans l’autre tandis que ses cheveux noirs étaient soulevés par un vent imaginaire.
C’était Branna, évidemment, avec la pleine lune derrière elle, et entourée par les grands bois. La Ténébreuse posait sur lui ses yeux qui, même en verre, étaient emplis de force et de lumière.
Il avait un bureau ancien massif – agrémenté d’un ordinateur dernier cri, car les magiciens ne craignent pas la technologie. Dans un petit placard aux lourdes portes sculptées, il rangeait sa collection d’armes ramenées de tous les pays qu’il avait visités. Des épées, une machette, des masses, des fleurets, des shurikens. Dans d’autres placards, on trouvait des chaudrons, des bols, des bougies, des baguettes magiques, des livres, des cloches, des athamés, et tout un tas de potions et d’ingrédients.
Cette pièce plairait à Branna, songea-t-il, car dans sa vie professionnelle comme dans son quotidien, il était presque autant à cheval sur l’ordre qu’elle.
Bugs leva les yeux vers lui, remuant la queue pour exprimer son espoir. Lisant dans ses pensées, Fin sourit.
— Vas-y, fais comme chez toi.
Sans cacher sa joie, l’animal courut puis bondit sur un canapé en demi-lune, en fit le tour, et s’installa dans un soupir de pur bonheur.
Fin travailla jusque tard dans la nuit, traitant quelques problèmes pratiques tels que des charmes – toute protection devait être renouvelée régulièrement –, des toniques et des potions. Quelque chose de spécifique pour Maggie. Il nettoya des cristaux – son idée du ménage – puisque c’était également nécessaire.
Il aurait complètement oublié de dîner s’il n’avait pas remarqué la faim du chien. Il redescendit, Bugs sur les talons, prépara un sandwich sommaire, ajouta des chips et des tranches de pomme. Comme il n’avait pas pensé à acheter des croquettes, il partagea son repas avec son compagnon, jouant à lui lancer des morceaux de sandwich que l’animal s’amusait à rattraper au vol, avec la même facilité que lorsqu’il chassait les insectes. C’était de là qu’il tenait son nom.
Il fit sortir Bugs tout en restant lié à lui par l’esprit afin de savoir si le petit chien retournait aux écuries après avoir satisfait ses besoins.
Mais il revint rapidement se planter devant la porte de la cuisine et, assis, attendit que Fin le fasse rentrer.
— Bon d’accord, on dirait que tu vas passer la nuit ici. Si c’est ça, un rinçage te ferait encore plus de bien à toi qu’à moi. Tu sens les écuries, mon petit ami. Je vais m’occuper de toi.
Sous la douche, Bugs tentait de s’échapper mais Fin se dépêcha. Tout en riant, il prit le chien avec lui.
— C’est juste de l’eau. On va quand même ajouter un peu de savon sur toi.
Grelottant, Bugs lapait les multiples jets d’eau, et se tortilla contre le torse nu de Fin quand il versa du gel sur lui.
— Voilà. Tu vois, ce n’était pas si terrible que ça, dit-il en le caressant pour l’apaiser et le nettoyer par la même occasion. Pas mal du tout.
Il fit un geste vers le plafond. La lumière jaillit, dans des tons apaisants, et une musique douce comme une berceuse leur parvint aux oreilles. Il posa le chien, s’accorda un moment de plaisir sous les jets chauds tandis que le chien léchait les carreaux humides.
Fin l’avait lavé rapidement, mais il tarda à le sécher, si bien qu’il s’ébroua et projeta des gouttes dans toute la pièce.
Son rire résonna quand Bugs lui décocha un regard satisfait.
Après avoir nettoyé la salle de bains, il passa dans la chambre, jeta par terre l’un des gros coussins du canapé installé dans son coin salon. Mais le chien, tout à fait à son aise désormais, sauta sur le grand lit surélevé et s’allongea comme un potentat dans son royaume.
— Au moins, tu es propre, lui lança son maître.
Il grimpa lui aussi sur le lit, et préféra un livre à la télé pour s’endormir.
Quand Fin éteignit la lumière, Bugs ronflait doucement.
Les bruits du chien réconfortaient Fin qui se trouva plutôt minable d’atténuer sa solitude de cette manière.
Dans le noir, alors que le feu se réduisait à des braises rougeoyantes, il pensa à Branna.
Elle se tourna vers lui, ses cheveux retombant tel un rideau noir, comme un tissu de soie posé sur ses épaules nues. Dans le feu ranimé, les flammes dorées vacillèrent, créant un reflet argenté dans les pépites dorées qui dansaient dans ses iris.
Elle était souriante.
— Tu te languis de moi.
— Jour et nuit.
— C’est ici que tu me désires, dans ton grand lit, dans ta belle maison.
— Je te désire partout. Tu me tortures, Branna.
— Est-ce bien vrai ? (Elle rit, mais sans cruauté. C’était aussi chaud qu’un baiser.) Ce n’est pas moi, Finbar, pas moi seule. Nous nous torturons l’un l’autre. (Son doigt descendit le long de son torse.) Tu es plus fort qu’avant. Plus fort que moi. Te demandes-tu si nous serions plus forts ensemble ?
— Comment pourrais-je réfléchir, comment pourrais-je m’interroger alors que tu m’obsèdes ? Il prit sa chevelure dans ses mains, l’attira vers lui. Et par tous les dieux, la savourer après si longtemps, presque une vie entière, lui donnait l’impression de renaître.
Il roula sur le côté, la pressa sous lui, s’enfonçant plus profondément dans cet émerveillement. Ses seins, plus pleins, plus doux, plus magnifiques que dans ses souvenirs, et son cœur battant la chamade sous ses mains quand elle s’arc-bouta sous lui.
Une tempête de sensations – sa peau aussi soyeuse que ses cheveux et chaude, si chaude qu’elle dissipait tout le froid. Sa forme, ses merveilleuses courbes, son nom qu’elle prononçait dans un souffle, sa manière de bouger sous lui, chassant toute sa solitude.
Il vivait pour elle ; son propre cœur s’emballa quand elle passa les mains dans ses cheveux comme autrefois, et quand elle les fit descendre dans son dos. Agrippée à ses hanches, cambrée. Offerte.
Il plongea. La lumière jaillit, blanche, dorée, projetant des étincelles comme un feu – un monde entièrement embrasé. Le vent fouettait le feu sans trêve pour le faire rugir. Le temps d’un instant, d’une respiration, le plaisir le submergea.
Ensuite vint la foudre. Ensuite vint l’obscurité.
Il se tenait dans la tempête avec elle, sa main dans la sienne.
— Je ne connais pas cet endroit, dit-elle.
— Moi non plus. Mais…
Quelque chose, quelque chose qu’il connaissait, un coin reculé. Trop reculé pour qu’il puisse y accéder. Des bois denses, des vents tourbillonnants, et le bouillonnement d’une rivière non loin.
— Pourquoi sommes-nous ici ?
— Il y a quelque chose tout près, dit-il pour toute réponse.
Elle leva la main, la paume tournée vers le ciel, une boule de feu en son centre.
— Nous avons besoin de lumière. Sauras-tu trouver le chemin ?
— C’est tout proche de nous. Tu devrais repartir. C’est le malin qui est proche.
— Je refuse de repartir. (Elle toucha son amulette et ferma les yeux.) Je le sens.
Lorsqu’elle fit un pas, il serra plus fort sa main. Il trouverait le moyen de la protéger, si besoin était. Mais il était impératif qu’ils poursuivent.
Des arbres épais, des ombres impénétrables qui semblaient étinceler dans l’obscurité. Pas de lune, pas d’étoiles, juste le vent qui transperçait la nuit de ses hurlements.
Et dans la nuit, quelque chose rugissait, d’un cri affamé.
Comme Fin avait besoin d’une arme, il puisa dans ses pouvoirs les plus enfouis pour faire apparaître une épée, qu’il enflamma.
— De la magie noire, murmura Branna qui semblait luire elle aussi, comme si son pouvoir l’illuminait de l’intérieur. Ce paysage. Ce n’est pas chez nous.
— Pas chez nous, mais pas très loin. Pas maintenant, mais il y a longtemps.
— Oui, jadis. Sa tanière ? Est-ce possible ? Le sais-tu ?
— Ce n’est pas la même. C’est… autre chose.
Elle hocha la tête comme s’il ne faisait que confirmer ses impressions.
— Nous devrions appeler les autres. Nous devrions former le cercle entier. Si c’est le bon endroit.
— Là.
Il la vit, dans l’obscurité. L’ouverture de la grotte nichée dans le flanc de la colline.
Hors de question de l’emmener à l’intérieur, se dit Fin. Jamais il ne l’entraînerait dans le royaume de la mort, ou pire encore.
Au moment où il se faisait cette réflexion, un vieil homme apparut. Il portait une robe grossière, des bottines en peau usées. Ses cheveux et sa barbe n’étaient qu’un long nœud gris. Ses yeux étincelaient de folie et de pouvoir magique.
— Vous arrivez trop tôt. Vous arrivez trop tard, clama-t-il en levant la main. (Du sang goutta de sa paume, souillant son modeste habit.) C’est fini. Aussi fini que moi. Vous arrivez trop tôt pour le voir, trop tard pour l’arrêter.
— Qu’est-ce qui est fini ? demanda Fin. Qui êtes-vous ?
— Je suis le sacrifice. Je suis le créateur de l’obscurité. J’ai été trahi.
— Je vais vous aider.
Mais au moment où Branna s’élança vers lui, le pouvoir rugit dans la grotte. Son souffle la projeta en arrière, et Fin avec elle, faisant tomber le vieil homme à terre, dans une mare de sang qui virait au noir sur le sol.
— Ténébreuse en devenir, dit-il, que le rejeton de Cabhan vienne. Il n’y a pas d’aide possible. Il a englouti l’obscurité. Nous sommes tous damnés.
Fin se releva, tentant de repousser Branna en arrière.
— Il est à l’intérieur. Il est là-dedans. Je le sens.
Mais alors qu’il s’apprêtait à bondir vers la grotte, elle l’en empêcha.
— Pas seul. Rien ne t’oblige à y aller seul.
Il se retourna soudainement vers elle, comme pris de rage.
— Il est à moi ; je suis à lui. Ton sang en a décidé ainsi. C’est ta malédiction que je porte, et je me vengerai.
— Pas par vengeance. (Elle s’enveloppa autour de lui.) Tu serais damné si tu agissais ainsi. Pas par vengeance. Pas seul.
Pourtant, il se réveilla seul, en nage, la marque à son bras brûlant comme une empreinte fraîche.
Il sentait toujours son parfum dans les draps, sur sa peau. Dans l’air.
Le chien tremblait en geignant contre lui.
— Tout va bien à présent, dit-il en la caressant d’un geste distrait. C’est fini pour l’instant.
Il se doucha pour se débarrasser de la sueur qui recouvrait sa peau, prit un pantalon et un vieux pull qu’il enfila tout en descendant l’escalier. Il fit sortir le chien, et remarqua à peine que la pluie avait cédé la place à un pâle soleil hivernal.
Puisqu’il avait besoin de réfléchir, d’avoir les idées claires, il prépara du café. Il jura en entendant frapper à la porte.
Craignant qu’il ne s’agisse de Maggie, il se hâta d’aller ouvrir en tentant de se rassurer sur l’état de la jument.
Mais c’est Branna qu’il découvrit sur son seuil.
Elle franchit l’entrée, le repoussant à deux mains.
— Tu n’avais pas le droit ! Espèce de salaud, tu n’avais aucun droit de m’attirer dans ton rêve. Il la prit par les poignets pour parer à une autre rebuffade. Et une fois de plus, il remarqua sa lumière, bien qu’elle débordât de rage.
— Je n’ai pas… pas fait exprès. Pour ce que j’en sais, c’est peut-être toi qui m’as attiré dans le tien.
— Moi ? Et puis quoi encore ? Tu m’as fait venir dans ton lit.
— Tu étais plutôt consentante.
Comme il lui tenait les mains, elle ne pouvait pas le gifler, mais elle se libéra à la force de son pouvoir et le frappa si fort qu’il recula de deux mètres. Sa joue piquait horriblement.
— Arrête ça. Tu ferais bien de te calmer, Branna. Tu es chez moi. J’ignore lequel de nous deux a attiré l’autre, ou si c’est autre chose qui nous a réunis. Et je ne suis pas fichu d’y réfléchir avant d’avoir bu mon café.
Sans attendre de réponse, il lui tourna le dos et partit vers la cuisine.
Elle le suivit d’un pas précipité.
— Eh bien, moi non plus, je n’ai pas eu mon café. Je veux que tu me regardes.
— Moi, c’est mon putain de café que je veux.
— Regarde-moi, Finbar, bordel. Regarde-moi et réponds à cette question : m’as-tu fait venir dans ton rêve, dans ton lit ?
Il se passa nerveusement la main dans les cheveux.
— Non… Je ne sais pas, voilà tout, mais si c’est moi, je l’ai fait en dormant et inconsciemment. Merde, Branna, je ne t’envoûterai jamais. Malgré tout ce que tu penses de moi, tu ne peux pas imaginer ça. Je ne me servirais jamais de toi de cette façon.
Elle prit une inspiration, puis réfléchit un bref instant.
— Dans le fond, je le sais bien. Je m’excuse. Je te crois, maintenant que je suis plus calme. Je suis désolée, sincèrement. J’étais… bouleversée.
— Pas étonnant. Moi aussi, je me sens tout chose.
— Je ne dirais pas non à une tasse de café, si tu veux bien.
— D’accord.
Il se dirigea vers la cafetière – un modèle qu’elle rêvait de s’offrir, qui faisait toutes les sortes de cafés, de thés et de chocolats chauds les plus originales.
— Tu veux bien t’asseoir ?
Du menton, il indiqua une petite véranda où elle imaginait qu’il prenait son café le matin.
Elle se glissa sur un banc recouvert d’un épais rembourrage orangé, examina le saladier en bois tourné – aussi lisse que du verre – rempli de pommes rouge vif.
Ils étaient adultes, se rappela-t-elle, et ils ne pouvaient pas fuir devant la discussion qui s’imposait à propos de leurs aventures dans ce grand lit.
— Je ne peux pas te reprocher à toi, ni à aucun homme, ce que ton esprit invente pendant ton sommeil, lança-t-elle.
Il posa son café, servi dans une tasse blanche démesurée, sur la table, devant elle.
— Je ne peux reprocher ni à toi ni à aucune femme ce qu’invente l’esprit. C’est vrai que ça aurait pu aussi bien être toi que moi.
Elle n’y avait pas pensé et, perplexe, elle se trouva réduite au silence. Elle prit le temps de réfléchir, but une gorgée de café et le trouva tout à fait à son goût.
— C’est de bonne guerre. Très bien. Si je m’étais donné le temps d’y réfléchir avant de venir, j’aurais eu l’idée que ça peut aussi bien être le fait d’un tout autre pouvoir.
— Un autre ?
— Comment savoir ? (Tandis que la frustration l’emportait sur la colère, elle leva les bras au ciel.) Tout ce que nous savons, c’est que je suis venue ou que j’ai été amenée dans ton lit, et dans cet état onirique, nous nous sommes comportés comme n’importe quelle personne saine d’esprit l’aurait fait à notre place.
— Ta peau est douce comme un pétale de rose.
— Pas étonnant, dit-elle avec légèreté. J’utilise des produits de ma fabrication, et ils sont très efficaces.
— Pendant ce rêve, Branna, c’était comme cette fois-là entre nous, sinon plus fort.
— Pendant ce rêve, nous étions tous deux envoûtés. Et que s’est-il passé, Fin, quand nous nous sommes unis ? À cet instant précis ? La foudre, la tempête, la lumière dominée par la nuit, et nous étions projetés dans un autre lieu et une autre époque. Ce n’est pas suffisamment clair, le prix à payer pour ces moments ?
— Pas pour moi. Ce n’est pas clair du tout. Qu’avons-nous appris, Branna ? Retournes-y.
Elle croisa les mains sur la table et, volontairement, fermement, refoula toute émotion.
— Très bien. Dans l’obscurité, la forêt dense, pas de lune ni d’étoiles, un grand vent sifflant dans les branches.
— Une rivière. L’eau qui coule quelque part derrière nous.
Elle ferma les yeux et se projeta dans ce lieu.
— Oui. C’est ça, oui. La rivière derrière, le pouvoir devant. Malgré son animosité, nous avons quand même avancé.
— La grotte. La tanière de Cabhan, je le sais.
— Nous ne l’avons même pas aperçu.
— Je le sentais mais… il n’était pas comme maintenant. Autre chose. (Il secoua la tête.) C’est confus. J’ignore où nous étions, mais c’était familier, en quelque sorte. Comme si j’aurais dû connaître cet endroit. Ensuite, le vieil homme est apparu.
— Je ne le connaissais pas.
— Moi non plus, mais là encore, j’ai l’impression que j’aurais dû. « Nous sommes venus trop tôt pour voir », a-t-il dit, « et trop tard pour l’arrêter. » Des énigmes. Rien que des maudites devinettes.
— Un décalage temporel, je pense. Nous n’étions pas dans le présent, mais pas non plus dans un temps où nous aurions eu accès à plus de connaissances. Il s’est désigné comme étant le sacrifice.
— Et le créateur de l’obscurité. Il n’arrêtait pas de saigner. Fou et mourant, mais il ne manquait pas de pouvoir. Affaibli, mais bien là.
— Le sacrifice de Cabhan ? se demanda Branna avant de poursuivre. Le créateur de Cabhan ? demanda-t-elle, tandis qu’elle entrevoyait la même idée dans les yeux de Fin. Est-ce possible ?
— Eh bien, il a été mis au monde par quelqu’un. Ah oui, il m’a appelé « le rejeton de Cabhan », et toi « la Ténébreuse en devenir ». Il nous connaissait, Branna, bien que nous ne soyons pas encore nés dans son temps. Il nous connaissait.
— Il n’a pas fait de Cabhan ce qu’il est. (Elle secoua la tête, et se reconnecta avec ses émotions de la nuit.) Il n’y avait pas suffisamment de pouvoir en lui pour ça. Mais…
— Dans la grotte, il y avait autre chose. (Apaisé, Fin ouvrit le poing qu’il serrait sur la table et déplia les doigts.) Le vieillard aurait conjuré quelque chose qui l’a dépassé, insufflé le mal en lui, et lui aurait donné une source ?
— Le sang de Cabhan – son créateur. Et le sang du créateur qui coulait. Sa vie se répandait sur le sol. Un sacrifice ? Mon Dieu, Fin, Cabhan aurait tué son propre père, et sacrifié son géniteur pour s’approprier les ténèbres ?
— Le sang est nécessaire, murmura Fin. Il faut toujours du sang. Le mal l’exige ; même la clarté en a besoin. Trop tôt pour voir. Si nous étions restés, l’aurions-nous trouvé au moment où il a hérité de son pouvoir ? Quand il est apparu mais qu’il n’était pas encore complètement formé ?
— C’était déjà arrivé, puisque le vieillard était mourant. Il a explosé, n’est-ce pas, nous propulsant de force dans le temps, rompant le sortilège. Et ce froid, tu te souviens, tu l’as senti ? L’atmosphère a même été glaciale soudainement pendant un moment, avant que ça s’arrête et que je me réveille dans mon lit.
Agité, Fin se leva et fit les cent pas.
— Impossible que Cabhan ait exigé notre présence. Il n’a pas pu vouloir nous attirer près de sa tanière, ni que l’on apprenne quelque information sur ses origines.
— Si toutefois nous sommes dans le vrai.
— Ce n’est pas lui qui nous a transportés là, Branna. Pourquoi aurait-il fait ça ? Plus nous en savons, mieux nous sommes armés contre lui. Tu as évoqué un autre pouvoir. Et j’ai dit que d’autres forces nous avaient envoyés là-bas. Ces pouvoirs peuvent aussi bien être en nous qu’extérieurs à nous.
— Pourquoi juste nous deux ? Pourquoi pas tous les six ?
— « La Ténébreuse en devenir », « le rejeton de Cabhan » ? (Il haussa les épaules.) Tu sais très bien que la magie ne s’explique pas toujours par la logique. Nous devons y retourner, en apprendre plus.
— Ça ne me dit rien de coucher avec toi juste pour voyager dans le temps jusqu’à la grotte de Cabhan.
— Pourtant, tu donnerais ta vie pour ça. (Comme elle s’apprêtait à répondre, il l’arrêta d’un geste.) Le sexe en tant qu’instrument magique ne m’intéresse pas, même avec toi. S’il doit y avoir un autre voyage, j’aime autant en avoir le contrôle absolu. J’ai besoin d’y réfléchir.
— J’aimerais que tu m’en fasses le serment.
— Quoi ?
Distrait, il la regarda par-dessus son épaule et la vit se lever de table, ses longs cheveux lâchés, vaguement décoiffés. Il ne sut trop comment, son regard devint calme et féroce à la fois.
— Ton serment, Finbar. N’y retourne pas seul. Jure que tu ne poursuivras pas cette piste sans moi, ni sans ton cercle. Tu n’es pas seul et tu n’agiras pas seul. Donne-moi ta parole, tout de suite.
— Tu me trouves donc tellement imprudent, tellement acharné à fomenter ma propre destruction ?
— Je te vois comme je t’ai vu à Samhain, quand tu étais prêt à quitter ton cercle pour traquer Cabhan seul en dépit de tous les dangers, même au risque de ne jamais revenir chez toi, dans ton époque. Tu as donc si peu d’estime pour nous, Fin ? Si peu que tu étais prêt à te séparer de nous et à nous abandonner ?
— Je ne pense que du bien de toi et des autres, mais Cabhan est de mon sang, pas du vôtre. (Ses mots avaient un goût amer, mais c’était la vérité.) Mais je n’agirai pas seul. Je ne le ferai pas parce qu’au moindre faux pas je vous mettrai en danger, toi, les autres, et tout le reste.
— Jure-le en me donnant la main. (Elle tendit la sienne.) Ta main pour sceller notre pacte.
Il lui prit la sienne. Des rais de lumière filtrèrent entre leurs doigts, crépitant et craquant comme des brindilles jetées dans le feu.
— Bien. Très bien, dit-il calmement. Ça faisait un moment que ça n’était pas arrivé.
Elle sentit la chaleur se répandre en elle – lui apportant à la fois réconfort et tourment. S’accroîtrait-elle si elle se rapprochait de lui, si elle le touchait ?
Elle sépara leurs mains, et recula.
— Je dois en parler aux autres avant qu’ils ne se dispersent pour la journée. Tu es le bienvenu, si tu souhaites m’accompagner.
— Je te laisse t’en occuper. J’ai des choses à faire, prétexta-t-il, alors qu’en réalité il avait besoin de prendre ses distances.
Il la suivit dans l’entrée.
— Très bien. Je vais travailler avec Iona aujourd’hui. Nous verrons ce que nous pouvons faire. Ça serait peut-être mieux qu’on se réunisse, nous tous, mais pas ce soir. Il me faut un peu de temps pour y voir plus clair. Demain soir, si ça te convient ?
— Tu vas cuisiner.
— C’est l’histoire de ma vie.
Malgré son envie de caresser sa chevelure, de toucher ses cheveux comme dans son rêve, il n’en fit rien.
— J’apporterai du vin.
— Ça, c’est l’histoire de ta vie.
Lorsqu’il ouvrit la porte, elle sortit sur le perron puis se retourna, et s’attarda un instant, entourée par les brumes matinales.
— Tu as construit un bon foyer, Fin. C’est juste une belle demeure pour certains mais elle dégage de bonnes ondes.
— Tu n’as vu que la cuisine.
— N’est-ce pas le cœur d’une maison ? Si tu pouvais venir vers quinze heures demain, nous pourrions travailler avant que les autres arrivent pour le dîner.
— Je vais m’arranger, je serai là.
Il la regarda marcher vers sa voiture. Surpris, il la vit s’arrêter et se retourner avec un petit sourire coquin.
— J’oubliais : la douceur de ta peau est assez proche du pétale de rose, en plus viril, évidemment.
Quand il rit, son ventre crispé se détendit un peu. Même si elle s’éloignait de lui.
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