Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 8
8
Une fois sa journée de travail terminée, Iona s’autorisa à penser à la magie. Sur quoi porterait la leçon de Branna, aujourd’hui ? Quelles nouvelles merveilles allait-elle voir, ressentir, accomplir ? Elle dit au revoir aux chevaux et à ses collègues, puis se prépara à partir.
Dans son petit bureau, un Boyle renfrogné, aux jointures enflées, triait des papiers.
Pas à dire, il lui faisait toujours autant d’effet. Bien entendu, elle n’avait aucune intention de flirter avec son patron. D’ailleurs, si ça se trouvait, il avait une ribambelle de petites amies. Ou, pire, il n’était absolument pas attiré par elle.
De toute façon, elle n’avait pas envie d’une relation de couple ou d’une situation compliquée. Il fallait d’abord qu’elle ait les deux pieds bien plantés dans sa nouvelle vie, qu’elle en sache plus sur son pouvoir naissant – et qu’elle l’aiguise, si elle voulait réellement aider ses cousins.
Une femme qui s’apprêtait à lutter contre des maléfices anciens n’avait pas à se laisser distraire par des sourcils sexy, de larges épaules ou…
— Décide-toi, bon sang ! ronchonna Boyle sans s’arrêter de taper sur son clavier d’ordinateur. Dedans ou dehors ?
— Désolée. Je… euh, je n’étais pas sûre… J’ai fini pour aujourd’hui, articula-t-elle enfin.
Il releva la tête et croisa son regard. Puis poussa une sorte de grognement avant de se focaliser de nouveau sur son travail.
Ses mains devaient lui faire mal. Elle voyait pratiquement les élancements douloureux.
— Tu devrais mettre de la glace sur ces jointures.
— Ça ira. J’ai connu pire.
— Sans doute, mais si elles sont enflées et raides, ou, pire, infectées, tu ne pourras plus faire grand-chose.
— Pas besoin d’une infirmière, merci.
Quelle tête de mule ! Mais elle l’était tout autant. Elle retourna dans l’écurie chercher la trousse à pharmacie et deux poches de glace. Puis revint d’un pas décidé dans son bureau.
— Certains diraient sans doute que tu te montres stoïque et viril, commença-t-elle en approchant une chaise de la sienne. Moi, je vois plutôt un bébé boudeur parce qu’il a mal aux mains.
— Si j’ai mal aux mains, c’est parce que j’ai voulu me faire plaisir. Je ne boude pas. Range-moi tout ce bazar.
— Quand j’aurai fini, répondit-elle en sortant l’antiseptique et en lui attrapant le poignet. Ça va piquer.
— Ne sois donc pas… Eh ! ça fait mal, merde !
— Un vrai bébé, lâcha-t-elle avec une certaine satisfaction, avant de souffler pour faire passer la brûlure. Si tu t’amuses à boxer quelqu’un à poings nus, il y a inévitablement un prix à payer.
— Si tu désapprouves les bagarres, t’as mal choisi ton endroit. Et ton pays.
— Je ne désapprouve pas, du moins compte tenu des circonstances, et du fait que ce salopard l’avait bien mérité. Laisse cette main tranquille pendant que je m’occupe de l’autre, ordonna-t-elle en lui posant une poche de glace sur une main. Il était clair que tu savais ce que tu faisais. Tu pratiquais la boxe à la fac ?
— En quelque sorte, dit-il en se renfonçant dans son fauteuil, résigné – la glace lui faisait un bien fou, il fallait le reconnaître. T’essaies de me mettre le feu à la main pour la purifier, ou quoi ?
— Ça va picoter une minute ou deux. Que voulais-tu dire par « en quelque sorte » ?
Il lui lança un regard qui ne pouvait être qualifié que de « noir ». Elle s’était toujours demandé à quoi cela ressemblait.
— Tu poses trop de questions !
— J’en ai juste posé une, protesta-t-elle. Sans compter que parler est le meilleur moyen d’oublier que ça pique. Que voulais-tu dire par « en quelque sorte » ?
— Bon sang ! Je me suis payé la fac en me battant. Des combats à mains nues. On ne peut donc pas dire que la bagarre d’aujourd’hui soit une nouveauté. Je sais prendre soin de moi.
— Pourquoi ne l’as-tu pas fait, alors ? C’est un moyen particulièrement dur de se payer des études.
— Pas si l’on aime ça. Ni si l’on gagne.
— Ce qui était ton cas ?
— Ça me plaisait plus quand je gagnais, et j’ai gagné un certain nombre de matchs.
— Bravo. C’est comme ça que tu t’es fait cette cicatrice à l’arcade sourcilière ?
— Ça fait deux questions, souligna-t-il. C’était un autre genre de bagarre, dans un pub, avec une bouteille cassée. J’avais bu moi aussi ; mes réflexes étaient un peu lents.
— Tu as de la chance d’avoir gardé ton œil.
Surpris par son ton pragmatique, il haussa son sourcil sexy.
— Pas si lents que ça.
Elle se contenta de sourire.
— L’autre main.
Il avait des mains énormes. Solides, avec de grands doigts spatulés et de larges paumes. Les mains rudes d’un homme qui s’en servait pour travailler, ce qu’elle respectait.
— Fin m’a raconté pour la jument, et le pari.
Il n’y eut pas de regard noir, cette fois. Il passa d’une fesse sur l’autre.
— Fin adore les histoires, et les raconter.
— J’aimerais bien la voir.
— Nous la gardons aux grandes écuries. Elle reste peureuse avec les gens qu’elle ne connaît pas ; il lui faudra encore un peu de temps et de soins.
— Comment l’as-tu appelée ?
Il passa de nouveau d’une fesse sur l’autre, comme il le faisait toujours quand il était mal à l’aise ou un peu gêné.
— Darling. Ça lui va bien. Bon, t’as fini ?
— Presque. Ça me plaît, que tu l’aies fait rouler sous la table pour ce cheval qui avait besoin de toi. Et que tu lui aies fichu une raclée aujourd’hui. Ça ne devrait probablement pas me plaire. Mes parents ont essayé de m’inculquer d’autres principes. Mais ils ont échoué.
Relevant les yeux, elle s’aperçut qu’il l’observait.
— On ne peut pas être ce que l’on n’est pas, dit-il.
— C’est vrai. Je les ai vaguement déçus, ce qui est pire, d’une certaine manière, que de les avoir gravement déçus. Je fais donc de mon mieux pour ne pas me décevoir, moi aussi.
Elle se recula.
— Voilà ! conclut-elle en lui prenant doucement le bout des doigts pour examiner les articulations. C’est mieux.
Leurs yeux se croisèrent de nouveau.
Plus aucun doute ! Des papillons dans le ventre, des frissons, un petit coup au cœur… elle se préparait de sérieux ennuis si elle n’y prenait pas garde.
Mais c’est Boyle qui rompit le charme de l’instant.
— Merci. Tu ferais mieux d’y aller, maintenant. Tu as certainement des occupations qui t’attendent.
— En effet.
Elle s’apprêtait à reprendre la trousse à pharmacie, mais il interrompit son geste.
— Laisse, je m’en occuperai. Demain matin, huit heures.
— Je serai là.
Quand elle fut partie, il contempla ses mains d’un air sombre. Il avait l’impression de toujours sentir celles d’Iona sur les siennes. Un autre genre de picotement. Il releva la tête quand Fin parut à la porte et s’appuya au chambranle. Avec un certain sourire.
— Commence pas !
— Joli brin de fille. Intelligente, enthousiaste. Si elle avait flirté un poil de plus, il ne me serait plus resté qu’à fermer la porte pour éviter de tenir la chandelle.
— N’importe quoi. Elle s’était seulement mis en tête de s’occuper de mes mains, voilà tout.
— Pas vraiment tout. Et je te connais, mo deartháir*. Tu penses à elle, tout en te disant que tu ne devrais pas.
Et alors, il était humain, non ? Mais il n’était pas stupide ni déraisonnable pour autant.
— C’est la cousine de Connor, et elle travaille pour nous. Je n’ai pas à penser à elle en dehors de ça.
— Quelles conneries ! C’est une jolie femme, suffisamment intelligente et forte pour faire ses propres choix, comme elle l’a déjà prouvé. Son pouvoir, ça t’inquiète un peu.
Boyle se laissa aller contre le dossier et hocha lentement la tête, sans quitter Fin des yeux.
— Ce que ça veut dire, et ce que vous allez sans doute tous être amenés à faire – et moi avec, puisque je suis avec vous… il y a de quoi me faire réfléchir. Ça devrait d’ailleurs aussi être ta priorité, Fin. Ce n’est pas le moment de flirter.
— Pourquoi ? Cette histoire pourrait signifier notre fin à tous. Quitte à mourir, j’aimerais autant que ce soit après avoir couché avec une femme, plutôt qu’avant.
— Et moi, je préférerais vivre. Et coucher avec la femme une fois la bataille remportée.
L’humeur de Fin se fit plus enjouée, comme son sourire.
— Commence donc par manger le dessert. Tu pourras toujours te resservir. Je vais aller faire un tour avec Alastar, voir comment il se comporte.
— Du côté de chez Branna ?
— Pas encore, non. Elle n’est pas prête. Moi non plus.
Resté seul, Boyle retourna à ses méditations. Il était urgent qu’ils se préparent, se dit-il en se rappelant le hurlement dans le brouillard. Tous, jusqu’au dernier.
À la fin de la semaine, Iona se réveilla juste avant six heures du matin. Elle avait passé sa dernière nuit au château. Elle avait très envie de partager le foyer de ses cousins, mais pour cela elle devait renoncer à sa vie de princesse.
Plus de sympathiques femmes de chambre pour ranger sa chambre ou lui apporter son thé et ses biscuits. Plus de somptueux buffets pour le petit déjeuner. Plus de lit douillet dans lequel se blottir la nuit en écoutant le vent, la pluie ou les deux, et en s’imaginant au XIIIe siècle.
Qu’importait ! puisqu’en échange elle aurait une famille. C’était mille fois mieux.
Elle avait refait ses valises la veille au soir. Elle se leva pour finir de ranger, calculer les pourboires et prendre la dernière douche de sa vie de château.
Il lui restait une demi-heure avant l’arrivée de Connor – il avait insisté pour passer la chercher –, qu’elle pouvait consacrer à la pratique de son art.
Compte tenu du lieu, le plus sûr serait sans doute les plumes. Branna refusait de lui enseigner autre chose tant qu’elle n’aurait pas maîtrisé les quatre éléments – « maîtrisé » conformément aux exigences de Branna. Iona avait eu beau la cajoler, la flatter, essayer de la soudoyer, rien n’y avait fait.
Eh bien ! elle les maîtriserait.
Elle avait au moins suffisamment progressé pour pouvoir désormais s’attaquer à un petit tas de plumes, plutôt qu’à une seule.
Dans la pénombre, elle fit le calme dans son esprit, alla puiser son pouvoir au plus profond d’elle-même. Tendant les mains devant elle, elle se concentra sur la brise douce et tiède, un mouvement, un murmure.
Voletant, les plumes blanches s’élevèrent, se séparèrent, oscillèrent puis tournoyèrent dans l’air. Elle les envoya plus haut, légère ascension, retombée tout en douceur. Doucement, doucement, se répétait-elle. Du doigté.
Les jolies plumes blanches se retournaient, tournoyaient, reflétant ses gestes. Haut, bas, volutes paresseuses, ronds parfaits, puis une étroite tour blanche.
— Ça y est, je le sens, murmura-t-elle. C’est délicieux.
Riant, elle les fit tournoyer, encore et encore. Écarta les bras de façon à ce que les plumes se suivent à la queue leu leu, puis forma deux cercles tourbillonnants. Un serpentin, un huit, puis elle les laissa retomber en un nuage duveteux.
— Vingt sur vingt ! Branna elle-même devra me donner la note maximale pour cela.
Un toc-toc rapide à la porte lui fit pousser un cri. Une cascade de plumes retomba sur elle.
— Et flûte !
Elle en fit tomber de ses épaules et souffla sur celles qui lui collaient au visage tout en se dirigeant vers la porte.
— Tu m’as déconcentrée, commença-t-elle. J’étais juste… Oh ! Boyle.
— Il y a des plumes partout. Tu as déchiré un oreiller ?
— Non, ce sont mes plumes. Que fais-tu là ? Il y a eu un accident ? ajouta-t-elle, l’irritation laissant place à l’inquiétude. Quelqu’un est blessé ?
— Non, non. Ni accident ni blessé. Connor a dû aller à la fauconnerie. Un problème de plomberie, et c’est lui le bricoleur de la maison. Il m’a délégué le soin de passer te chercher. Tes bagages sont prêts ?
— Oui. Je suis désolée. J’aurais pu demander à quelqu’un de l’hôtel de m’emmener.
— Puisque je suis là, allons-y.
— D’accord. Merci. Il faut juste que je nettoie toutes ces plumes.
— Hum…
La sensation des doigts de Boyle effleurant ses cheveux la prit par surprise.
— En voilà encore quelques-unes, dit-il en les lui tendant.
— Oh ! merci.
Elle se mit à quatre pattes pour ramasser ses plumes.
— Ces plumes que tu as répandues par terre ont une valeur particulière ?
— Non. Ce sont juste des plumes.
— Laisse-les, alors. La femme de ménage s’en occupera. Il va te falloir une heure pour les ramasser.
— Je ne vais certainement pas laisser Sinead nettoyer mes bêtises, protesta-t-elle en récoltant quelques plumes supplémentaires avant de s’asseoir sur ses talons. Je suis une idiote.
— Sans commentaire.
— Attends ! Attends une seconde.
Elle se remit debout, inspira : d’abord, faire le calme dans son esprit.
Puis, d’un geste des mains, elle fit s’élever toutes les plumes. Avec un petit rire de contentement, elle les réunit en bouquet, puis les recueillit dans ses mains en conque.
— Tu as vu ça ? Tu as vu ? répéta-t-elle, radieuse, en lui présentant la coupe de ses mains.
— Je ne suis pas aveugle.
— C’est fantastique. J’ai le sentiment d’être moi. Regarde ça.
Elle lança les mains vers le plafond et libéra les plumes, les fit de nouveau tourbillonner, plonger, remonter, puis remit ses mains en conque pour les récupérer.
— C’est joli, non ? Ça fait des jours que je m’entraîne, et ça y est, j’ai compris. Vraiment compris.
Avec un sourire jusqu’aux oreilles, elle leva les yeux vers lui, et s’arrêta. Tout s’arrêta.
Il la regardait de cette façon si franche qui était la sienne – droit dans les yeux. Ce n’est pas de l’émerveillement qu’elle y décela, ni de l’amusement ou de l’irritation.
Mais du désir.
— Oh !…
Un soupir plus qu’une exclamation. Écoutant son cœur, elle se pencha vers lui.
Il fit un pas en arrière, l’évitant vivement, totalement.
— Tu as récupéré tes plumes, dit-il en passant à côté d’elle pour aller récupérer les deux valises sur le lit. Prends ce que tu peux ; s’il reste des paquets, je ferai un tour de plus.
— Juste ma veste et mon ordinateur portable. Je vais les prendre. Je suis désolée. (Mortifiée, elle enfouit les plumes dans leur sac et le referma.) Je me suis laissé emporter, et j’ai mal jugé la situation. Je pensais que… mais visiblement, non.
— Bouge-toi, tu veux ? reprit-il d’un ton si sec que les mots lui firent l’effet d’une gifle. Nous avons tous du travail qui nous attend.
Il souleva les valises comme si elles étaient vides et repassa à côté d’elle.
— D’accord, d’accord, j’ai compris. Je l’ai déjà dit et je le répète : je suis une idiote. Je ne te plais pas, message reçu cinq sur cinq. Aucune raison d’être grossier pour autant.
Elle fourra son sac de plumes dans la sacoche de l’ordinateur.
— J’ai déjà été rejetée, et j’ai survécu. Ne t’inquiète pas, je n’ai pas l’intention de te sauter dessus ; tu peux te dispenser de me rudoyer. Je suis une grande fille, continua-t-elle en attrapant sa veste et son foulard. Je suis responsable…
Il laissa tomber les valises avec un tel bruit qu’elle sursauta.
— Tu parles dix fois trop.
Et sans plus de préliminaires il l’attira brusquement vers lui. Prise au dépourvu, elle s’écroula contre lui et ne put proférer qu’un ouf ! avant qu’il lui relève le menton et s’empare de sa bouche comme un affamé.
Un baiser sans douceur, à lui couper le souffle, qui ne lui laissait d’autre choix que de s’y livrer tout entière. C’était à présent un désir incandescent qui émanait de lui. Elle aurait trébuché sous cet assaut de sensualité s’il ne l’avait tout simplement soulevée de terre.
Étourdie, conquise, elle lui noua les bras autour du cou et se laissa porter par cette déferlante passionnée.
Deux secondes plus tard, il la reposait sans cérémonie sur ses deux pieds.
— J’ai au moins trouvé le moyen de te faire taire.
— Heu…
Il reprit les valises.
— Bouge-toi les fesses si tu veux que je t’emmène.
— Quoi ? Qu’est-ce qui t’a pris ? demanda-t-elle en fourrageant dans ses cheveux.
— Tu avais raison, tu es une idiote. Bien sûr que tu me plais. Il faudrait ne pas avoir de sang dans les veines pour ne pas être attiré. Ce n’est pas le problème.
— Et quel est le problème ?
— Je ne tiens pas à aller plus loin. Et si tu poses une seule question de plus, je te plante là avec tes bagages, et tu te débrouilleras seule pour aller chez Branna.
— J’ai juste fait un petit pas, protesta-t-elle en enfilant sa veste. C’est toi qui m’as sauté dessus.
Elle se saisit de son ordinateur portable et sortit de la chambre, la tête haute.
— Je ne peux pas dire le contraire, marmonna-t-il. Ce qui fait aussi de moi un idiot.
Elle garda la bouche résolument fermée pendant le bref trajet. Elle ne lui adresserait pas la parole. Ce qui lui demanda un énorme effort de volonté, vu qu’elle ne manquait pas de choses à lui dire. Pas question cependant de lui donner cette satisfaction.
Mieux valait l’ignorer. Ce serait plus adulte.
Même pas. C’était une question de pouvoir.
Au même instant, la camionnette tressauta, comme si elle avait rencontré une bosse sur cette route parfaitement plate.
Boyle lui décocha un bref regard incandescent.
C’était elle qui avait fait ça ? Elle s’agrippa les mains pour éviter de pousser un cri de triomphe. Avait-elle été capable de soulever une camionnette ? Sans le vouloir, d’accord, mais c’était tout de même un sacré progrès par rapport aux plumes.
Elle songeait à réessayer, juste pour voir, quand fort heureusement Boyle s’arrêta devant chez Branna.
Elle sortit brusquement du véhicule, faillit aller prendre ses bagages sur le plateau, puis y renonça. Puisqu’il avait trimballé ses valises jusqu’à sa camionnette, il pouvait bien les trimballer jusqu’à la maison. Tournant les talons, elle se dirigea droit vers la porte.
Les yeux lourds de sommeil, Branna ouvrit sans lui laisser le temps de frapper.
— Tu n’as pas traîné.
— Il est arrivé en avance. Merci encore de m’accueillir chez toi.
— On en reparlera dans une semaine ou deux. Bonjour, Boyle. Si tu es parti pour jouer les porteurs, c’est la deuxième porte à gauche. Je vais te montrer ta chambre, Iona, dit Branna en la précédant dans l’escalier étroit. J’ai la chambre à l’arrière de la maison, et Connor celle en façade. J’ai ma propre salle de bains. Quand on a fait construire l’extension, c’était ma priorité. Partager la salle de bains avec lui, c’était l’enfer, comme tu le découvriras.
— Ça ne me dérange pas du tout.
— Si tu dis encore ça dans une semaine ou deux, c’est que tu es une menteuse. Quoi qu’il en soit, il n’y a pas d’autre solution.
Le lit sobre en fer forgé, peint en blanc crème, faisait face à la fenêtre, où un brise-bise de dentelle encadrait la vue sur les bois. Le plafond suivait la pente du toit et formait un coin douillet, avec un petit bureau et un fauteuil recouvert de tapisserie au petit point.
La commode, de format réduit elle aussi, était ornée de fleurs peintes se détachant sur un fond crème assorti à la tête de lit. Le dessus du meuble accueillait un pied de trèfle aux jolies fleurs blanches. Sur les murs peints de ce même vert se détachaient des vues des collines, des bois et des jardins.
— Oh ! Branna, c’est merveilleux. C’est tellement joli, s’extasia Iona en effleurant des doigts la descente de lit toute douce, dans des tons chauds de prune, de violet et de lavande, pliée au pied du lit. J’adore cette chambre. Merci du fond du cœur.
Cette fois, Branna était un peu mieux préparée à ce qu’Iona la prenne avec enthousiasme dans ses bras, sinon à décoller de terre.
— Il n’y a vraiment pas de quoi. Si tu veux changer quoi que ce soit…
— Jamais de la vie ! C’est parfait.
— Où est-ce que je les mets ? demanda Boyle, resté sur le seuil, sans chercher à masquer sa mauvaise humeur.
Iona se tourna vers lui, sans une once d’enthousiasme.
— Où tu veux. Merci.
La prenant au mot, il laissa tomber les valises à l’entrée de la pièce, sans faire un seul pas à l’intérieur.
— Bon, ben, j’y vais.
— Tu n’es pas si pressé que ça ? demanda Branna, toujours souriante et amicale, malgré les mille et une questions qu’elle devait se poser devant ces variations de la température ambiante. Je t’offre le petit déjeuner pour te remercier.
— Merci, mais j’ai des choses à faire. Tu peux venir à neuf heures, ce matin. Prends le temps de t’installer.
Sans attendre de réponse, il tourna les talons, et le bruit de ses pas s’éloigna dans l’escalier.
— Qu’est-ce qui vous prend, tous les deux ? demanda Branna. Attends ! ajouta-t-elle en voyant que les yeux d’Iona jetaient des éclairs. Allons d’abord à la cuisine. J’ai le sentiment que j’aurai bien besoin de mon café.
Quand elles eurent regagné le rez-de-chaussée, elle remplit deux mugs.
— Vas-y, raconte.
— Il arrive sans prévenir et tambourine à ma porte. J’étais en train de faire léviter des plumes. J’ai compris, d’ailleurs, Branna. Je te montrerai. Bref, il m’a complètement déconcentrée, si bien qu’il y avait des plumes partout, mais je les ai récupérées, et je lui ai montré. J’étais tellement excitée, tellement heureuse, c’est normal, non ? Mais je n’étais ni aveugle ni stupide pour autant.
Elle faisait les cent pas dans la cuisine tout en parlant, ponctuant ses allers et retours de grands gestes d’une main. Branna ne quittait pas des yeux le mug d’Iona, de crainte qu’elle finisse par le renverser.
— Je sais bien quand un homme est prêt à me sauter dessus. C’est un regard que je connais. Toi aussi.
— En effet, et c’est bien agréable la plupart du temps.
— Exactement. Comme c’était le cas, j’ai suivi le mouvement, ou du moins j’étais prête à suivre. Bon sang ! tout ce que j’ai fait, c’est me pencher un peu vers lui. Et voilà qu’il se recule comme si je l’avais agressé avec un bâton enflammé.
— Hum… dit Branna en décrochant le poêlon.
— Je me suis sentie comme une véritable idiote. Tu sais comment on se sent, dans ces cas-là. Enfin, non. Tu n’en sais probablement rien. J’imagine mal un homme reculer au lieu de te prendre dans ses bras. En tout cas, j’avais chaud partout, et pas pour les bonnes raisons. J’étais vraiment gênée. Je lui ai donc dit que j’étais désolée, que je m’étais méprise, voilà tout. Bon, d’accord, peut-être que j’ai un peu trop parlé, mais je me sentais mal à l’aise et stupide, et complètement déboussolée, parce que j’avais cru que Meara et lui étaient en couple, mais elle m’a affirmé que non, du coup j’ai pensé que je pouvais y aller, alors qu’au départ je voulais éviter à cause de Meara, c’était pour moi chasse gardée. Et puis, il est le patron, alors je ne voulais pas faire de faux pas. Tu parles d’un faux pas ! Bref. J’étais là à m’excuser et à prétendre que ce n’était pas grave quand il m’a sauté dessus.
— Vraiment ? demanda Branna en cessant un instant de s’occuper des œufs et du bacon.
— Il me tire à lui, il m’embrasse à me faire couler le cerveau par les oreilles et à me décoller la boîte crânienne (bruit d’explosion à l’appui, et geste des mains pour montrer le geyser), et quoi, cinq secondes plus tard ? il me lâche sans le moindre ménagement et y va d’un commentaire mesquin, comme quoi il a réussi à me faire taire, et qu’il est temps de se bouger les fesses.
— Boyle McGrath ne fera jamais carrière comme poète.
— Je me fiche pas mal de la poésie. Il n’avait pas à me rabaisser comme ça.
— C’est vrai, reconnut Branna avec une sympathie mêlée d’amusement. Boyle est un peu brusque, et parfois ça peut ressembler à de la méchanceté, mais en règle générale ce n’est pas le cas.
— Eh bien ! j’ai dû avoir droit à l’exception plutôt qu’à la règle.
— Sans doute, s’il t’a embrassée à te faire couler le cerveau par les oreilles. Tu travailles pour lui, c’est une situation un peu délicate. Il est le genre d’homme à prendre ce genre de choses à cœur.
— Mais…
— Tiens, mets-toi à table et mange, dit-elle en tendant à Iona une assiettée d’œufs au bacon et une épaisse tranche de pain grillé. Toutes ces émotions de bon matin, ça m’ouvre l’appétit, continua-t-elle en s’asseyant à son tour avec son assiette et son café. Dis-toi que cet homme a des règles : tu ne tricheras pas, ne voleras pas, ne mentiras pas, ne maltraiteras pas les animaux ni ne profiteras des plus faibles que toi. Tu ne chercheras pas la bagarre – c’est une règle qui n’existe que depuis quelques années –, mais tu ne te déroberas pas non plus. Tu défendras tes amis, et tu offriras une tournée au pub. Jamais tu ne toucheras à la femme d’un autre, jamais tu ne t’engageras sans avoir l’intention de tenir parole.
— Je ne cherchais pas la bagarre, et je ne suis la femme de personne. Je ne suis pas plus faible que lui. Physiquement, si, bien sûr, mais j’ai d’autres atouts qu’il n’a pas. Je crois bien avoir réussi à faire décoller son pick-up… sa camionnette ; juste un peu, comme s’il y avait eu une grosse bosse sur la route. Entre l’hôtel et ici.
Franchement amusée, cette fois, Branna déjeunait de bon appétit.
— L’irritation peut exacerber les pouvoirs. Il faudra que tu apprennes à contrôler ce phénomène. Tu l’as dit toi-même : c’est ton patron. Il y a certainement pensé. Tu peux être sûre que c’est important pour lui, même si tu as fait le premier pas. S’il t’a embrassée à te faire couler le cerveau par les oreilles, tu peux aussi être sûre qu’il le voulait vraiment. Ce n’était pas contrôlé, pas plus que le décollage de la camionnette.
Pensive, Iona coupa une bouchée de sa tartine.
— Tu ne crois pas qu’il a fait ça pour me donner une leçon ?
— Oh non ! pas Boyle. Jamais il n’aurait une idée de ce genre. Ce que j’essaie de te dire – c’est juste mon hypothèse, d’après ce que tu m’as raconté –, c’est que, s’il s’est conduit comme cela après, c’est sans doute qu’il était furieux contre lui-même. L’autre soir, au pub, il a eu quelques regards éloquents.
— C’est vrai ?
— Ah ! dans quelle position tu me mets. Ma cousine et ma sœur magicienne d’un côté, et de l’autre un homme qui est un ami depuis l’enfance.
— Tu as raison. Tu ne devrais pas te retrouver au milieu à cause de moi.
— Ne dis pas de bêtises. Être sœurs, ce n’est pas rien. À mon avis, il a réfléchi et décidé que c’était contraire aux règles. Et maintenant, il est furieux et frustré, parce qu’il n’a fait que compliquer la situation.
— Tant mieux ! répondit Iona en prenant une nouvelle bouchée d’un air décidé. Comme ça, nous pourrons tous les deux être furieux et frustrés. Ça me fait du bien, de parler avec toi. Je sais que j’ai tendance à tout déballer, tandis que toi… tu ne le fais pas. Mais si jamais tu as besoin de parler à quelqu’un, je suis capable de me taire et d’écouter.
— Ce ne seront pas les sujets de conversation qui nous manqueront. À présent que tu vis ici, nous devrons profiter de tous les instants. Il te reste beaucoup à apprendre, et j’ignore de combien de temps tu disposes. Je ne le vois pas, et ça m’inquiète vraiment.
— Je sais que c’est bien peu de chose, mais j’ai réussi à faire léviter toutes les plumes d’un coup. Je pouvais les diriger, changer d’allure, les retourner. J’avais le sentiment de ne plus avoir besoin de réfléchir, d’avoir compris une bonne fois pour toutes. Je sentais ce que je devais faire.
— Ce n’est pas peu de chose. Tu as bien progressé jusqu’à maintenant. Si mon seul objectif était de te donner accès à tout ce qu’il y a en toi, nous pourrions prendre le temps nécessaire, et ce serait plus agréable pour toi comme pour moi. Mais je ne sais pas comment, ni quand il viendra, continua-t-elle en contemplant les collines par la fenêtre. Je ne comprends même pas qu’il puisse revenir après avoir été réduit en cendres par une puissante magie. Mais il va venir, cousine, dès qu’il se croira suffisamment fort pour nous vaincre tous. À nous de faire en sorte qu’il ait tort.
— Nous sommes quatre…
— Trois, coupa Branna sèchement. Nous sommes trois. Fin ne fait pas partie du cercle.
— D’accord.
Il y avait là bien des zones d’ombre. Elle essaierait de ne pas s’en mêler tant qu’elle n’y verrait pas plus clair.
— Nous sommes trois, reprit-elle. Lui, il est seul. C’est un gros avantage.
— Pour sortir vainqueur, il est capable de nuire à tous et à chacun, et il le fera. Notre sang, notre art, tout ce que nous sommes nous impose de ne nuire à personne. C’est quelque chose qu’il ne comprend peut-être pas, mais il sait que c’est le cas.
Elle se leva pour aller ouvrir la porte du jardin. Le chien entra aussitôt. Iona n’avait rien entendu.
— Kathel t’accompagnera jusqu’aux écuries quand tu seras prête.
— Mon chien de garde ?
— Il adore se balader. Cabhan te prêtera de plus en plus d’attention à mesure que tes pouvoirs s’affirmeront. Ne l’oublie pas.
— Je n’oublierai pas. Quand m’emmèneras-tu dans les bois, à l’endroit dont je t’ai parlé ?
— Bientôt. Je dois me préparer. J’ai du travail. Va défaire tes bagages avant de sortir.
— Je vais débarrasser. Tu n’es pas obligée de me préparer le petit déjeuner.
— Ne t’inquiète pas, je ne le ferai que si j’en ai envie, répondit Branna si simplement qu’Iona n’en fut que plus sûre d’être la bienvenue. Pour cette fois, ne t’occupe pas de débarrasser. Mais, à partir de ce soir, tu t’arrangeras avec Connor. Quand je cuisine, l’un de vous deux doit faire le reste.
— C’est plus qu’équitable.
— Par là, nous avons un petit lave-linge séchant, même si nous étendons le linge dehors quand il fait beau. Nous nous répartirons aussi les courses et les autres corvées. Au printemps, il y aura le jardinage : défense de toucher au moindre brin d’herbe tant que je ne serai pas sûre que tu sais ce que tu fais !
— Nan m’a appris. Je me débrouille pas mal du tout.
— Nous verrons. Tu pratiqueras la fauconnerie avec Connor.
— Ça me ferait très plaisir.
— Je suis sûre que ça te plaira, mais ce n’est pas la seule raison. Même si chacun de nous a son guide, nous sommes plus forts si nous créons des liens avec chacun des trois, et réciproquement.
— Je comprends. Tu viendras voir Alastar ?
— Oui, bientôt. Tu es ici chez toi, maintenant et pour toujours.
— Tu ne sais pas ce que c’est d’avoir le sentiment de ne pas être à sa place. Je ne suis pas sûre que tu puisses comprendre à quel point ça me touche.
— Dans ce cas, va finir de t’installer ! Quand tu rentreras ce soir, nous nous mettrons au travail. Au fait, c’est pour toi. (Branna tendit la main devant elle, ferma le poing, puis le rouvrit. Une clé argentée reposait sur sa paume.) Nous ne fermons pas toujours les portes à clé, mais si jamais c’est le cas, tu pourras les ouvrir.
— Il faudra que tu me montres comment faire ça, murmura Iona en prenant la clé, tiède encore de la magie de Branna. Merci.
— De rien. Je serai dans mon atelier quand tu reviendras des écuries. Viens m’y rejoindre, et sois prête à apprendre.
— Ne t’inquiète pas, je serai prête.
Tout excitée, Iona dansait presque en regagnant sa chambre.
Cette maison était désormais le foyer d’Iona, songea Branna. Elle s’en occuperait, travaillerait pour le financer, et, un jour, n’aurait d’autre choix que de se battre pour le défendre.
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