Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 7
7
Tout en lui était vif et net : les pommettes et la mâchoire bien dessinées, les yeux d’un vert hardi, et la lueur pénétrante qui y brillait.
Son entrée avait coïncidé avec une bourrasque qui avait fait crépiter la tourbe se consumant dans l’âtre.
Plusieurs personnes lui dirent bonsoir, mais alors qu’elles avaient accueilli Connor avec une cordialité affectueuse, leur façon de saluer Finbar Burke fut plutôt empreinte de respect teinté d’une certaine prudence, voire de méfiance, songea Iona.
Il portait un manteau de cuir noir lui descendant aux genoux. La pluie, qui avait dû commencer à tomber pendant qu’elle était confortablement installée au chaud, luisait sur ses vêtements et sur ses cheveux noirs.
Avec prudence elle aussi, Iona coula un regard en direction de sa cousine. Le visage de Branna était à présent impassible, comme si ce tourbillon momentané d’émotions n’avait été qu’une illusion.
Fin se faufila à travers la foule et posa la main sur l’épaule de Boyle puis sur celle de Connor, comme Branna l’avait fait avec Meara. Iona remarqua qu’il fixait Branna des yeux.
— Je ne veux pas vous interrompre.
— Ha, ha ! le voilà enfin de retour du champ de bataille, plaisanta Connor. Juste à temps pour offrir sa tournée.
— Certains d’entre nous doivent travailler demain, lui rappela Branna.
— Heureusement, mon patron est compréhensif et généreux. Ce n’est pas comme le tien, qui peut se montrer réellement tyrannique ! rétorqua-t-il à sa sœur avec un clin d’œil.
— J’offre une tournée, dit Fin. Bonsoir, Meara, comment va ta mère ? J’ai entendu dire qu’elle était patraque, expliqua-t-il quand elle le regarda bizarrement.
— Elle va mieux, merci. Une bronchite qui a eu du mal à passer. Entre la prescription du médecin et la soupe de Branna, elle est rétablie.
— J’en suis heureux.
— Tu nous as apporté la pluie, fit remarquer Boyle.
— Apparemment. Tu sembles en grande forme, Branna.
— Ça va, merci. Tu es revenu plus tôt que prévu ?
— Six semaines, ce n’est déjà pas si mal. Je t’ai manqué ?
— Absolument pas.
Il eut un sourire bref et entendu, puis tourna son regard vif vers Iona.
— Tu dois être la cousine américaine. Iona, c’est bien ça ?
— C’est cela.
— Je suis Fin Burke, puisque ces malotrus ne nous présentent pas, dit-il en lui tendant la main par-dessus la table.
Elle lui rendit son salut et sentit aussitôt la chaleur, une bouffée de puissance. Sans cesser de sourire, il haussa un sourcil, comme pour dire : « Eh bien ! à quoi t’attendais-tu ? »
— Une autre Guinness ? lui proposa-t-il à voix haute.
— Non, merci. Si compréhensifs et généreux que puissent être mes patrons, j’ai atteint ma limite.
— Je ne dirais pas non à un thé avant d’affronter la pluie, dit Meara. Merci, Fin.
— Entendu pour un thé. Et toi, Boyle, une autre pinte ?
— Je conduis, je vais devoir en rester là.
— Moi, je veux bien, répondit Connor, je suis à pied.
— Bien, avec moi, ça fera deux. Bonsoir, Clare, dit-il à la serveuse qui approchait déjà. Du thé pour ces dames, s’il te plaît. Et deux pintes de Guinness, pour Connor et moi.
Il attrapa une chaise et prit place.
— Je ne veux pas embêter tout le monde avec nos affaires, Boyle. Nous en parlerons plus tard ; il ne doit de toute façon pas y avoir grand-chose de neuf depuis nos derniers échanges. Même chose pour toi, Connor.
— Ça me va. J’ai sorti Merlin plusieurs fois pendant que tu étais en balade, et Meara a fait de même. Sans compter qu’il est sorti tout seul quand il en avait envie. Tu passes à l’école demain ?
— Bien sûr, et aux écuries.
— J’espère que tu auras un mot gentil pour Kevin et pour Mooney, dit Boyle en prenant une gorgée de bière. Ta nouvelle acquisition les a malmenés.
— Il est fougueux et a une volonté de fer. T’a-t-il malmené toi aussi ?
— Non, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé. Elle, il l’aime bien, dit Boyle en désignant Iona.
— Vraiment ! répondit Fin en plongeant son regard dans celui d’Iona et en tambourinant sur la table.
— Avec moi, il n’a pas cessé de ruer comme s’il voulait m’expédier à Galway. Cette Yankee se met en selle, et il fait le tour du manège comme à la parade.
— Tiens donc ! Tu es bonne cavalière, Iona ?
— Aucun doute à ce sujet, intervint Boyle. D’ailleurs, à propos de « neuf », elle travaille désormais pour nous.
— J’en suis ravi. C’est un travail pour la durée de tes vacances ?
— En fait… je vais venir vivre ici. Ou plutôt, j’y vis déjà.
— Dans ce cas, bienvenue au pays ! J’espère que ta grand-mère, Mme O’Connor, va bien ?
— Très bien, merci, répondit Iona en serrant de toutes ses forces ses mains l’une contre l’autre sous la table pour les empêcher de trembler. Comme j’avais besoin d’un emploi, Branna a demandé à Boyle de me recevoir. J’ai travaillé à l’Académie équestre de Laurel, dans le Maryland. J’ai des références, et mon CV. Enfin, c’est Boyle qui les a maintenant, si tu veux les voir.
Elle avait beau s’enjoindre d’arrêter de parler à tort et à travers, sa nervosité fut la plus forte.
— Votre centre équestre est vraiment impressionnant, poursuivit-elle. Meara m’a fait visiter. Et pour Alastar, tu as raison : il est fougueux, volontaire, mais il n’est pas méchant de nature. Il est juste en colère, privé de ses repères habituels parce qu’il se retrouve dans un lieu complètement nouveau, avec des gens et des chevaux qu’il ne connaît pas. Alors il veut montrer à tout le monde, et surtout à Boyle, à qui nous avons affaire.
» Oh ! du thé, murmura-t-elle en voyant la serveuse approcher, heureuse de cette diversion.
— Tu la rends nerveuse, dit Branna à Fin, amusée. Quand elle a le trac, elle jacasse comme une pie.
— C’est vrai. Je suis désolée.
— Et elle passe son temps à être désolée. Il va vraiment falloir que ça cesse, Iona.
— Je sais. Pourquoi l’as-tu acheté… Alastar, je veux dire, demanda-t-elle à Fin. Oh ! pardon. Ça ne me regarde pas. Sans compter que tu as bien précisé que tu ne voulais pas parler affaires.
— Il est magnifique, répondit Fin. J’ai un faible pour la beauté, la force… et la puissance.
— Ça le décrit parfaitement, acquiesça Meara. Quiconque s’y connaît en chevaux voit d’emblée qu’il n’est pas fait pour trimballer des touristes sur son dos à longueur de journée.
— Non. Il est fait pour d’autres choses. Il a en réalité besoin d’autre chose, ajouta-t-il en regardant Branna.
— Où veux-tu en venir ? murmura-t-elle.
— Il m’a parlé. Tu me comprends, dit-il à Iona.
— Oui. Oui.
— Le voilà donc ici. Et la plus jolie petite pouliche de tous les comtés de l’Ouest est en route, elle aussi. Une vraie princesse âgée de deux ans, tout aussi fougueuse, nommée Aine, comme la reine des fées. Nous allons jouer les marieurs, Boyle, quand elle aura l’âge. Jusque-là, elle fera merveille pour le jumping, y compris avec les débutants, je crois.
— Tu ne penses pas seulement à la reproduction, dit Branna en écartant son thé.
— Ah ! mon cœur, j’y pense constamment.
— Tu savais qu’elle viendrait, et ce que cela signifierait. Les choses ont déjà commencé.
— Nous en parlerons, promit Fin en couvrant la main de Branna de la sienne. Mais pas au pub.
— Pas au pub, en effet, répondit-elle en retirant sa main. Tu en sais plus que tu n’en dis, et je veux savoir de quoi il retourne.
— Je ne t’ai jamais menti de toute notre vie, mo chroi*, protesta-t-il avec une lueur d’irritation dans les yeux. Tu le sais très bien. Pas même quand un mensonge aurait suffi à me donner ce que je désirais plus que tout.
— Passer des choses sous silence ou mentir éhontément, c’est du pareil au même, répliqua-t-elle en se mettant debout. J’ai du travail qui m’attend. Tu veux bien profiter d’avoir ta camionnette pour ramener Iona à l’hôtel, Boyle ? Je n’ai pas envie qu’elle traverse les bois à pied en pleine nuit.
— Oh ! mais…
— Je m’en occupe, coupa Boyle sans paraître remarquer l’objection d’Iona. Ne t’inquiète pas.
— Je t’enverrai le baume demain matin. Quant à toi, Iona, on se voit demain après ton travail. Nous avons beaucoup à faire.
— Bon, soupira Connor en se levant pour suivre Branna.
— Reste, finis ta pinte tranquillement, intervint Meara en lui frottant le bras comme pour le réconforter, tout en le forçant à se rasseoir. Je vais la rattraper. Il est temps que je rentre, de toute façon. Merci pour le thé, Fin. Je suis contente que tu sois de retour. Je vous verrai tous demain, je suppose, conclut-elle en enfilant sa veste tout en se dirigeant vers la sortie.
— Il faudra t’y faire, dit Connor à Iona en lui tapotant le bras.
— Comme tu dis ! marmonna Fin, avant de retrouver son calme et de sourire, par un effort de volonté. J’ai tendance à mettre notre Branna de mauvaise humeur. Mais dis-moi, Iona l’Américaine, qu’as-tu eu le temps de voir et de faire en Irlande ?
— Heu… commença Iona, en se demandant comment ils pouvaient continuer à bavarder comme si de rien n’était, alors que l’air vibrait encore d’ondes de mauvaise humeur et de réelle douleur. Je… je n’ai pas fait grand-chose, à vrai dire. Et plein de choses à la fois. Je suis venue ici pour faire la connaissance de Branna et de Connor, ainsi que pour trouver un lieu de vie, un travail. Voilà qui est fait. Mais je n’ai pas encore eu le temps de visiter. Ce coin est tellement magnifique que ça me suffit.
— Il faudra que l’on te le fasse découvrir, malgré tout. Tu disais que tu avais trouvé un endroit où vivre ? Tu n’as pas traîné.
— J’ai une chambre au château pour quelques jours encore.
— C’est un lieu exceptionnel.
— C’est vrai. Ensuite, j’irai vivre avec Branna et Connor. Ça pose un problème ? dit-elle en voyant Fin battre des paupières à cette nouvelle, avant d’adresser un regard perçant à Connor.
— Elle t’a reconnue, se contenta de répondre Fin en se penchant vers elle, les yeux fixés sur son visage. Elle tend la main à bien des gens, mais en garde peu auprès d’elle. Le foyer est un sanctuaire. Si elle a fait de son foyer le tien, c’est qu’elle t’a reconnue. Par tous les dieux, veille sur elles, murmura-t-il à l’adresse de Connor.
— Tu n’as pas à en douter.
— À propos de passer des choses sous silence…
Avec une certaine impatience, elle regarda les deux hommes tour à tour, puis Boyle qui se tenait là sans rien dire. Elle n’obtiendrait rien d’eux, du moins pas pour le moment.
— Il est temps que je rentre, dit-elle. Merci pour le dîner, Connor, et pour le thé, Fin. À demain, Boyle. Ce n’est pas la peine de me ramener à l’hôtel.
— Elle me tannera les fesses si je ne le fais pas, et pas seulement au figuré. Je te retrouve tout à l’heure à la maison, ajouta-t-il à l’intention de Fin.
— Je ne vais pas tarder.
Ne pouvant protester plus longtemps, Iona se dirigea vers la porte. Juste avant de sortir, elle vit que Fin contemplait sa pinte d’un air maussade, tandis que Connor lui parlait vivement à voix basse, penché vers lui.
Accueillie par des bourrasques de vent mêlées de pluie, elle songea que ce n’était finalement pas plus mal de ne pas avoir à marcher.
— Fin et toi vivez ensemble ? demanda-t-elle à Boyle.
— J’ai un appartement au-dessus du garage, tout en ayant accès à la maison principale chaque fois que je le désire, vu que Fin est souvent absent. C’est pratique pour nous d’habiter tout près des grandes écuries.
Il ouvrit la portière d’une vieille camionnette à la peinture rouge passé, et débarrassa à la hâte le siège de ce qui l’encombrait.
— Désolé pour tout ce bazar, je n’avais pas prévu d’avoir une passagère.
— Ne t’inquiète pas. Je suis soulagée de ne pas être la seule à vivre dans le fouillis.
— Si c’est vrai, méfie-toi ! Tu auras intérêt à t’imposer des limites, car Branna est ordonnée, et tu l’auras constamment sur le dos si tu laisses tes affaires traîner.
— C’est noté.
Elle se hissa sur le siège et se glissa parmi les blocs-notes, emballages et chiffons, sans compter une vieille serviette de toilette et une boîte en carton peu profonde contenant des cure-pieds, des anneaux de bride, des piles et un tournevis.
Il monta à son tour dans l’habitacle et mit le contact.
— Tu n’as pas dit grand-chose, ce soir, Boyle.
— Comme je suis leur ami à tous, je préfère ne pas m’en mêler.
La camionnette avançait dans un bruit de ferraille et dans un crépitement de pluie, et Iona se laissa aller contre le dossier.
— Il y a quelque chose entre eux.
— Entre qui ?
— Branna et Fin. Ils sont ensemble, ou l’ont été. Il y a une telle tension sensuelle entre eux qu’il y a de quoi recevoir une décharge.
Boyle passa d’une fesse sur l’autre, et fronça les sourcils en fixant la route devant lui.
— Je n’aime pas parler de mes amis derrière leur dos.
— Il ne s’agit pas de parler d’eux derrière leur dos. C’était juste une observation. Ce doit être compliqué, pour l’un comme pour l’autre. De toute façon, il est clair que j’ai besoin de savoir ce qui se passe. Tu en sais plus sur eux que moi, et je suis maintenant mêlée à tout ça.
— Tu t’y es toi-même mêlée, pour autant que je peux en juger.
— Peut-être. Et alors ? Comment as-tu deviné que j’étais comme eux ?
— Je les connais et fais partie de ce groupe pratiquement depuis ma naissance. J’ai vu la même chose en toi, avec le cheval.
L’air perplexe, elle se tourna vers lui.
— Il n’y a pas beaucoup de gens qui prendraient la chose avec autant de détachement. Comment se fait-il que ce soit ton cas ?
— Je les connais depuis toujours, répéta-t-il.
— Ça ne me paraît pas si simple. Je peux faire ça, dit-elle en tendant le bras devant elle, concentrée, et en faisant jaillir une petite flamme dans sa paume.
C’était dérisoire, comparé à ce dont Branna était capable, mais elle y avait travaillé depuis sa leçon.
C’est à peine s’il lui accorda un regard.
— Bien pratique en randonnée, quand on a oublié les allumettes.
— Quel flegme ! lâcha-t-elle, admirative malgré elle. Si j’avais fait un truc de ce genre devant le gars avec qui je sortais, il se serait enfui tellement vite qu’il en aurait laissé un trou dans ma porte, comme dans les BD.
— Il ne devait pas être très branché randonnée.
Elle se mit à rire, puis eut un hoquet de surprise en voyant le brouillard s’élever devant eux comme un mur. Elle crispa les poings quand la camionnette passa au travers, s’enfonça les ongles dans la paume quand il les enveloppa d’un épais rideau.
— Tu entends ça ? Tu l’entends ?
— Entendre quoi ?
— Mon nom. Il ne cesse de le répéter.
Désormais obligé de rouler au pas, Boyle gardait les deux mains détendues sur le volant.
— Qui répète ton nom ?
— Cabhan. Il est dans le brouillard. Peut-être même qu’il est le brouillard. Tu ne l’entends pas ?
— Non.
Il ne l’avait d’ailleurs jamais entendu. Et ça lui convenait très bien ainsi.
— Je me disais que demain tu pourrais continuer à bosser avec Meara, continua-t-il.
— Hein ? Quoi ?
— J’attendrai d’avoir son feu vert avant de te confier des clients.
Il parlait tranquillement, conduisait lentement. Il aurait été capable de faire cette route les yeux fermés, et c’était presque le cas compte tenu de la visibilité.
— Je veux aussi voir comment tu te débrouilles en cours. Pour ça, tu travailleras en binôme avec Mick, ou avec moi de temps en temps. Tu fais du jumping ?
Il savait bien que oui, qu’elle avait les rubans bleus et les trophées pour le prouver, ainsi que les diplômes lui permettant d’enseigner. Il avait lu son CV.
— Oui, y compris en compétition depuis l’âge de huit ans. À un moment, j’ai envisagé d’intégrer l’équipe olympique, mais…
— C’est trop prenant ?
— Non. Enfin, oui, d’une certaine façon. Il faut vraiment avoir le soutien de sa famille, et les moyens financiers.
» Tu as entendu ça ? demanda-t-elle à nouveau en regardant de tous côtés et en se frottant nerveusement la gorge du bout des doigts. Ne me dis pas que tu ne l’as pas entendu ?
— Ça, oui. (Le hurlement sauvage lui avait fait froid dans le dos. Et cela, c’était nouveau. Pour lui, du moins.) Je suppose qu’il n’aime pas que l’on parle de lui.
— Comment se fait-il que tu n’aies pas peur ?
— Je suis accompagné d’une magicienne, non ? De quoi devrais-je m’inquiéter ?
Elle eut un rire étranglé, puis lutta pour calmer les battements de son cœur.
— Aujourd’hui, j’ai appris à faire léviter une plume. Je crains que ça ne nous soit pas très utile.
Lui, il avait ses deux poings, et un couteau de scout dans sa poche en cas de besoin.
— C’est plus que ce dont je suis capable. Regarde, le brouillard se dissipe, et nous voilà à Ashford.
En effet, le château de conte de fées s’étendait devant eux, les fenêtres éclairées d’une lumière dorée.
— Ils y sont venus. Les trois premiers Ténébreux. Des années après avoir été envoyés au loin par leur mère, ils sont revenus. Ils ont habité au château, parcouru les bois. J’ai rêvé que la benjamine revenait, à dos de cheval comme elle était partie toute petite. Son cheval s’appelait Alastar.
— Tiens donc. J’ignorais le nom du cheval. Ça explique tout, non ?
— Je ne sais pas ce que ça explique. Je ne sais pas non plus ce que je suis censée faire.
— Ce que tu dois faire.
— Ce que je dois faire, murmura-t-elle alors qu’il s’arrêtait devant l’entrée de l’hôtel. Je vois. Merci de m’avoir ramenée, et d’avoir continué à me parler, tout à l’heure, malgré tous ces phénomènes bizarres. Ça m’a bien aidée…
— Pas de quoi. Je t’accompagne à l’intérieur.
Elle faillit protester. Il n’y avait que quelques pas jusqu’à la porte. Puis elle repensa à la voix dans le brouillard et changea d’avis. Ce n’était pas plus mal d’avoir un grand homme bien bâti avec soi. Aucune honte à cela.
À ses côtés, elle gagna le hall chaleureux, richement coloré et fleuri, où la réceptionniste l’accueillit comme toujours avec le sourire.
— Bonsoir, madame Sheehan. Bonsoir, Boyle, je suis contente de te voir.
— Tu travailles tard, Bridget ?
— Eh oui ! Vu la pluie qui tombe, c’est une soirée parfaite pour travailler. Voilà votre clé, madame. J’espère que vous avez passé une bonne journée ?
— Excellente. Merci encore, Boyle.
— Je t’accompagne jusqu’à ta porte.
— Oh ! mais…
Il se contenta de lui prendre la clé et de regarder le numéro.
— C’est dans la partie ancienne, n’est-ce pas ? dit-il en attrapant Iona par le bras et en l’entraînant dans le couloir.
— On tourne ici, intervint-elle.
— C’est un vrai labyrinthe, ce château !
— Ça fait partie de son charme.
Elle essaya de ne pas s’inquiéter de ce qu’avait pu conclure la réceptionniste à propos de ses relations avec Boyle.
Il s’arrêta devant la porte de la chambre et la déverrouilla, puis inspecta soigneusement la pièce du regard.
— Ce n’est rien de dire que tu es désordonnée !
— Je t’avais prévenu.
Elle écarquilla les yeux en le voyant entrer dans la chambre. Il ne s’imaginait tout de même pas…
Il attrapa le bloc de papier à lettres et le stylo portant le logo de l’hôtel, puis griffonna quelque chose.
— C’est mon numéro de portable. Si jamais quelque chose t’inquiète, appelle-moi. Enfin, Branna serait sans doute plus à même de t’aider, mais je peux être ici en quelques minutes.
— C’est… c’est très gentil.
— Oh ! pas d’effusions. Je viens de t’embaucher et de me taper toute la paperasse, non ? Je n’ai aucune envie que tu retournes illico en Amérique. Ferme la porte à clé, mets-toi au lit et allume la télé si tu as besoin de meubler le silence.
Il se dirigea vers la porte, s’arrêta sur le seuil et se retourna.
— N’oublie pas que tu peux allumer un feu dans la paume de ta main, ajouta-t-il en la regardant.
Puis il sortit en fermant la porte derrière lui. Elle avait à peine esquissé un sourire qu’il tambourina à la porte, la faisant sauter au plafond.
— Ferme cette satanée porte à clé !
Elle se dépêcha d’obtempérer, puis écouta ses pas s’éloigner dans le couloir.
Elle conclut un marché avec elle-même : au travail, elle se concentrerait sur ses tâches. Pas question de risquer son gagne-pain sous prétexte qu’elle pouvait avoir des épreuves à affronter.
En dehors de son travail, elle profiterait des leçons de Branna chaque fois que celle-ci aurait du temps à lui consacrer. Elle apprendrait, s’entraînerait, étudierait.
Mais elle exigerait aussi des réponses, et les obtiendrait.
Dès le lendemain, elle recommença donc à nettoyer, curer, brosser, transporter, nourrir et abreuver, évitant Boyle autant que possible. Quand elle repensait à leur retour de Cong et à sa panique, elle était gênée. C’était elle qui était censée détenir un pouvoir hors du commun, quoique balbutiant, et elle s’était comportée comme une petite chose tremblante, le laissant veiller sur elle.
Pire encore, quand il était entré dans sa chambre, elle avait laissé son imagination divaguer l’espace d’une seconde – ou peut-être même de deux ou trois. Il lui avait bien fallu reconnaître que « divaguer » était le seul terme qui convenait quand elle avait renoncé à son rêve. Pas un rêve de sorciers maléfiques et d’ombres menaçantes, songea-t-elle en brossant la crinière de Spud.
Non. Un rêve sexy en diable, avec dans les rôles principaux Boyle et elle, et un champ de pavots digne du Magicien d’Oz… qui ne leur avait pas du tout donné envie de dormir !
Cette révélation subconsciente avait largement contribué à la mettre mal à l’aise.
Meara passa la tête à l’entrée de la stalle. Elle portait une casquette vert pomme, aujourd’hui, et avait glissé sa longue queue de cheval dans l’ouverture sur la nuque.
— Tu as tressé la crinière de Queen Bee.
— Euh, oui, mais… je vais la défaire.
— Non, non, surtout pas. C’est mignon tout plein, et elle a l’air très fier de sa nouvelle coiffure. Évite simplement les fioritures avec les hongres. Boyle nous reprocherait de vouloir les transformer en dandys, alors que ce sont simplement de bons chevaux pour les promenades. C’est un tel homme, notre Boyle !
— J’ai remarqué. Vous vous complétez.
— Je l’espère, en effet. Ça va s’éclaircir ; nous avons donc une promenade guidée cet après-midi. Les clients ont déplacé le rendez-vous à quinze heures en espérant que le temps s’améliore, et c’est apparemment le cas. Ils seront quatre : deux couples d’amis, qui viennent des États-Unis. Ce sera sympa pour toi. Boyle a envoyé quelqu’un chercher Rufus ; c’est un grand hongre, plutôt espiègle. Un de nos clients fait près de deux mètres.
— C’est-à-dire ?
— Oh ! tu veux dire en mesures américaines ? (Meara repoussa sa casquette vers l’arrière et se gratta la tête.) Ça doit faire dans les six pieds et demi, je crois. À part Rufus, nous sellerons Bee, Jack, et notre ami Spud. Choisis celui que tu veux parmi ceux qui restent.
— Peut-être Caesar, à moins que tu le veuilles ?
— Vas-y, dit Meara en notant son choix sur son bloc. Nos clients ont demandé une promenade d’une heure et demie ; tu verras donc un peu plus de pays qu’hier.
— Je veux voir le pays tout entier ! Au fait, Meara, continua-t-elle, mue par la culpabilité engendrée par son rêve. Je voulais juste te remercier de m’avoir prêté Boyle hier soir, pour rentrer au château.
— Je n’ai pas l’habitude de le prêter. Tu peux le garder tout entier, si tu veux.
— Oh !… vous vous êtes disputés ?
— À propos de quoi ? demanda Meara d’un air perplexe, avant d’éclater d’un rire espiègle. Toi, tu t’es imaginé que Boyle et moi étions en couple ! Non, non, non ! J’aime cet homme à la folie, mais je n’en veux pas dans mon lit. Ce serait comme de coucher avec mon frère. Rien que d’y penser, ça me coupe l’appétit.
— Vous n’êtes pas… commença Iona, plus mal à l’aise encore qu’auparavant. Je croyais juste…
— Tu trouves qu’on a l’air d’un couple d’amoureux ?
— C’est juste qu’il y a quelque chose… d’intime, je suppose, entre vous ; si bien que je croyais que vous étiez ensemble. Tu vois ce que je veux dire.
— Nous sommes comme frère et sœur.
— Bien. Enfin, je suppose que c’est bien. Mais c’est peut-être un problème.
— Un problème ? répéta Meara en se penchant sur le côté pour mieux voir Iona. Tu me fascines ! Pourquoi serait-ce un problème ?
— Tant que je vous croyais ensemble, j’avais de bonnes raisons d’ignorer mes…
Elle agita ses doigts au-dessus de son ventre.
— Ah ! Boyle te provoque des… reprit Meara en imitant le geste d’Iona.
— Il est vraiment craquant quand il est à cheval, ou pas, d’ailleurs. Dès l’instant où je l’ai vu, j’ai juste… waouh !
Iona posa une main sur son cœur, l’autre sur son ventre, et les tapota.
— À ce point ?
— Un dur à cuire comme lui ? soupe au lait, avec ces mains énormes et cette cicatrice, répondit Iona en se tapotant le sourcil. Et ces yeux de lion !
— De lion, répéta prudemment Meara. Hum, oui, pourquoi pas. Boyle McGrath, le roi des animaux, lança-t-elle avant de partir d’un nouvel éclat de rire sonore.
— Et ça, c’est juste le physique, qui est sacrément impressionnant. Ajoute à ça qu’il s’est montré vraiment gentil avec moi. Et puis le sexe. En rêve ! s’empressa-t-elle d’ajouter quand Meara la contempla bouche bée. J’ai fait un rêve érotique la nuit dernière, si bien que je me sentais drôlement coupable, parce que je t’aime bien. Mais tu ne veux pas entendre tout ça.
— Si, si ! au contraire. Je veux tout entendre dans le moindre détail.
Iona gémit avant d’être prise d’un fou rire, et se couvrit le visage de ses mains.
— Tu es amie avec Boyle. Si tu lui racontes que la Yankee en pince pour lui, il va soit éclater de rire, soit me mettre aussitôt à la porte.
— Il ne ferait ni l’un ni l’autre, mais pourquoi diable irais-je lui raconter une chose pareille ? Ce n’est pas le genre de sale tour qu’on se joue entre sœurs, non ? Pour moi, c’est quasiment une règle universelle.
— Oui, bien sûr. Mais bon ! je crois que c’est le décalage horaire, et puis toutes ces nouveautés, j’ai encore un peu de mal à m’y faire. Ce n’est rien. Ça va passer.
— Tu ferais peut-être bien…
Elle s’interrompit en entendant des imprécations.
— Bon sang ! lança-t-elle.
Elle fit demi-tour et partit à grandes enjambées. Comme les voix d’hommes, apparemment furieux, se faisaient de plus en plus fortes, Iona lui emboîta le pas.
Boyle se tenait face à un homme trapu au physique de taureau, portant une casquette rouge et une veste écossaise. Le taureau en question, le visage presque aussi rouge que sa casquette, martelait l’air d’un index rageur.
— Je viens ici prêt à me montrer raisonnable, alors que tu n’es qu’un sale tricheur et un sale menteur…
— Je te répète que l’affaire est close, Riley. Alors, sors de ma propriété, et n’y remets pas les pieds.
— Je sortirai d’ici quand tu m’auras rendu le cheval que tu m’as volé, ou que tu m’auras versé un prix raisonnable. Si tu crois pouvoir me rouler, espèce de voleur, gronda l’homme en forçant Boyle à reculer de deux pas.
— Bon Dieu ! marmonna Meara. Il l’aura bien cherché.
— Ne me touche plus jamais, dit Boyle d’une voix contenue.
— Je te toucherai si ça me plaît, espèce de merdeux !
Riley lança le poing en avant. Boyle esquiva en penchant la tête sur le côté, et le poing lui frôla l’oreille.
— Nous devrions appeler la police, ou les gendarmes, je ne sais pas comment vous les appelez dans ce pays, suggéra Iona.
— Inutile, répondit Meara en la regardant à peine.
— Dernière chance, prévint Boyle, les bras toujours le long du corps, en montrant ses mains grandes ouvertes. Libre à toi de tenter le coup, mais je te préviens, tu le regretteras.
— Je vais te réduire en pulpe ! hurla Riley en chargeant tête baissée, les poings en avant.
Boyle sautilla de côté, tourna sur lui-même et décocha deux directs rapprochés.
Dans les reins ? se demanda Iona, les yeux écarquillés. Grand Dieu !
Riley trébucha, mais resta debout, et lança de nouveau le poing en avant. Cette fois, il effleura Boyle à l’épaule comme celui-ci parait le coup de l’avant-bras. Boyle enchaîna aussitôt : droit à la mâchoire, gauche sur le nez. Direct du bras avant, uppercut – sauf erreur de sa part –, direct du bras arrière. Deux coups droits en plein centre.
Boyle était incroyablement rapide. Léger et vif sur ses pieds, réagissant à peine quand Riley parvint à le frapper. Les poings nus frappaient et écrasaient la chair et les os. Riley, le nez tellement abîmé que le sang lui dégoulinait sur la bouche, chargea d’un pas vacillant. Boyle pivota pour porter un coup de bas en haut – un uppercut, aucun doute cette fois – et atteignit son adversaire à la mâchoire, telle une flèche frappant la cible dans le mille.
Il allait frapper encore mais retint son geste.
— Et merde ! l’entendit-elle grommeler tandis qu’il se contentait de mettre son pied aux fesses de Riley et de l’envoyer le nez dans la poussière.
— Mon Dieu !
— Allons ! dit Meara en lui tapotant l’épaule, ce n’est rien. Juste une petite bagarre.
— Ce n’est pas ça. C’est…
Iona agita de nouveau les doigts au-dessus de son ventre, et Meara éclata de rire.
— Pas à dire, tu me fascines !
À un ou deux mètres de là se tenait Fin sur un Alastar ombrageux.
— Encore ? dit tranquillement Fin.
— Ce crétin a refusé de s’en aller alors que je lui ai donné je ne sais combien de fois sa chance, dit Boyle en suçant ses jointures à vif.
— Ah ça ! j’ai vu comme tu lui donnais sa chance. Comment était-il censé s’en aller avec ton poing dans la figure ?
— Ça, c’était après avoir eu sa chance, dit Boyle avec un grand sourire.
— Bon. Assurons-nous tout de même que tu ne l’as pas tué, parce que je n’ai aucune envie de t’aider à cacher un cadavre ce matin. (Il mit pied à terre en faisant signe à Iona.) Oui, toi. Sois gentille, attache Alastar au poteau. Ne le desselle pas.
Il lui tendit les rênes, qu’elle prit aussitôt.
Boyle fit rouler Riley sur le dos du bout de sa botte.
— Nez cassé, aucun doute, et quelques dents branlantes, mais il n’en mourra pas.
Les mains dans les poches, Fin se planta près de lui, et ils observèrent ensemble Riley, inconscient.
— C’est toujours cette histoire de cheval que tu as gagné, je suppose.
— Oui.
— Quel imbécile !
Sifflotant joyeusement, Mick s’approcha avec un seau d’eau.
— Je me suis dit que ça pourrait vous rendre service.
— Écartez-vous, conseilla Fin en lui prenant le seau des mains et en jetant l’eau à la figure du vaincu.
Riley toussa et cracha. Ses yeux s’ouvrirent et roulèrent dans leurs orbites.
— Ça ira comme ça, marmonna Boyle en s’accroupissant pour lui attraper un bras.
Avec un soupir, Fin se saisit de l’autre bras.
Caressant machinalement Alastar, Iona les regarda traîner l’homme jusqu’à sa camionnette et le hisser sur le siège. Elle ne put entendre ce qu’ils se disaient, mais quelques instants plus tard le véhicule s’éloigna, zigzaguant quelque peu.
Les hommes observèrent eux aussi son départ, puis Fin adressa à Boyle quelques mots qui le firent rire. Celui-ci passa un bras autour des épaules de Fin, et tous deux revinrent vers elle.
Ils étaient tellement à l’aise l’un avec l’autre qu’il était évident qu’ils étaient bien plus que des associés. Et même plus que des amis. Des frères.
— Le spectacle est terminé pour aujourd’hui, lança Boyle. Tout le monde au travail.
Les employés qui s’étaient approchés repartirent vaquer à leurs occupations.
— Tu devrais mettre quelque chose sur tes jointures, dit Iona en toussotant.
Boyle se contenta de les regarder distraitement, et de les suçoter de nouveau. Avec un haussement d’épaules, il entra dans le bâtiment.
Fin s’arrêta près d’Iona.
— C’est un bagarreur-né, ce Boyle.
— C’est l’autre qui a commencé.
— J’en suis sûr, dit Fin en riant. La maturité aidant, Boyle a appris à attendre d’avoir été réellement provoqué, et il est rare qu’il porte le premier coup. Sans ça, ça fait des semaines qu’il aurait administré à Riley la raclée qu’il méritait, au lieu d’engager ce pari.
Elle aurait dû se mêler de ses affaires. Vraiment…
— Quel pari ?
— Riley est un maquignon de la pire espèce. Il avait en sa possession une jument qu’il négligeait. À ce qu’on m’a raconté, elle n’avait plus que la peau sur les os, elle était malade, boiteuse. Il avait prévu de la vendre à des fabricants de pâtée pour chiens.
Les yeux lançant des éclairs, Iona dit avec un rictus de rage :
— Je lui mettrais volontiers mon poing dans la figure.
— Tu n’as pas les mains pour ça, répondit Fin en observant Alastar qui frottait ses naseaux contre l’épaule d’Iona, tandis qu’elle penchait la tête vers lui. Il est préférable d’utiliser tes pieds, dans ces cas-là, et de viser les couilles.
— Je ne demanderais pas mieux pour ce salopard.
— Mieux vaut que je te raconte le reste, car Boyle ne le fera probablement pas ; il n’est pas très bavard, voire carrément muet quand il peut se le permettre. Il a proposé à Riley de lui verser ce qu’il aurait touché s’il avait vendu la jument, et même un peu plus, mais Riley ne nous aime pas trop, Boyle et moi, et il a exigé le double. Comme Boyle est plus roublard en affaires qu’on ne l’imaginerait, il lui a proposé un pari : si Riley parvenait à boire plus de whiskey que lui sans rouler sous la table, Boyle lui verserait ce qu’il demandait. Sinon, Riley lui remettrait la jument pour le prix proposé. Le patron du pub a noté le pari dans son livre, et des sommes considérables ont changé de mains, à ce qu’on m’a dit.
» À la fin d’une longue nuit, poursuivit Fin en détachant les rênes, Boyle était toujours sur ses pieds. Je suis sûr qu’il a eu une gueule de bois de première classe le lendemain matin, mais il a aussi eu la jument.
— Un pari d’ivrognes.
— Comme je le disais, notre Boyle a mûri. Bon. À toi, maintenant. En selle, conclut-il en tendant les rênes à Iona avant de lui présenter ses mains entrelacées.
La tête pleine de questions et d’impressions, elle posa sa botte dans l’étrier improvisé et se mit souplement en selle.
— Où veux-tu que je l’emmène ?
— Je veux vous voir tous les deux au manège. Montre-moi ce que tu sais faire.
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