Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 38 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 12

12

 

 

Il était conscient de rêver. Dans son esprit, il se voyait, lové au chaud et nu dans le lit de Meara, et, s’il s’abandonnait, il sentait les battements lents et réguliers de son cœur contre le sien.

En sécurité et au chaud dans le lit, pensa-t-il.

Mais alors qu’il parcourait les bois, le froid imprégnait la nuit, et les nuages qui planaient avec la lune aux trois quarts pleine amplifiaient les ténèbres.

— Que cherchons-nous ? demanda Meara.

— Je ne le saurai pas avant de l’avoir trouvé. Tu ne devrais pas être là. (Il s’arrêta pour prendre son visage en coupe.) Reste au lit, dors tranquille.

— Tu ne vas pas m’enfermer ni me tenir à l’écart. (D’un geste ferme, elle saisit ses poignets.) Tu m’en as fait la promesse. Et c’est autant mon rêve que le tien.

Il pouvait la renvoyer dans le lit, dans des rêves qui lui feraient tout oublier. Mais cela reviendrait à lui mentir.

— Alors reste tout près de moi. Je ne connais pas cet endroit.

— Nous ne sommes pas chez nous.

— Non.

Meara souleva son épée de telle façon que la lueur de la lune se refléta sur la lame.

— Tu m’as donné l’épée ou c’est moi qui l’ai apportée ?

— Ça aussi, je l’ignore. (Un reflet miroita sur sa peau, aiguisa ses sens.) Il y a quelque chose dans l’air.

— De la fumée.

— Oui, et autre chose.

Il leva la main, une boule de lumière en son centre. Elle leur servit de torche, dispersant l’obscurité afin de les aider à distinguer leur chemin.

Un cerf surgit sur le sentier grossier, ses bois telle une couronne d’argent, sa robe brillant comme de l’or. Il resta immobile un moment, figé comme une statue, comme s’il leur offrait l’occasion d’admirer sa beauté, puis il fit demi-tour et s’éloigna d’un pas royal pour s’enfoncer dans les tourbillons brumeux.

— Allons-nous suivre le cerf ? demanda Meara. Comme dans les chansons et les contes ?

— Suivons-le.

Mais Connor n’éteignit pas la source lumineuse. Les arbres s’épaissirent, et l’odeur de végétation, de terre et de fumée s’affirma tandis que le cervidé cheminait tranquillement, avec grâce.

— Ça t’arrive souvent ? De faire ce genre de rêve ?

— Pas souvent, mais ce n’est pas le premier – bien que ce soit le premier où j’ai de la compagnie. Là, tu la vois ? Une lumière droit devant.

— À peine, mais oui. Ça pourrait être un piège ? Le sens-tu, Connor ? Est-il là avec nous ?

— Il y a beaucoup de magie dans l’air.

C’était si présent qu’il s’étonna qu’elle ne la sente pas.

— Le noir et le blanc, l’obscurité et la clarté. Ils battent comme un pouls.

— Et ça me donne la chair de poule.

Ainsi, elle la sentait.

— Tu ne rebrousses pas chemin ?

— Non, je ne rebrousse pas chemin.

Mais elle resta tout près de lui pendant qu’ils suivaient le cerf en direction de la lumière.

Connor se projeta en avant, pour risquer un regard. Et il distingua la forme, puis le visage dans la faible lumière.

— C’est Eamon.

— Le garçon ? Le fils de Sorcha ? Nous sommes des siècles en arrière.

— On dirait bien. Il est plus âgé, mais encore un enfant, qui a grandi.

Alors Connor retourna près de la lumière, cette fois en parlant d’esprit à esprit. C’est Connor des O’Dwyer qui vient. Ton sang, ton ami.

Il sentit le garçon se détendre – légèrement. Viens donc, sois le bienvenu. Mais tu n’es pas seul.

Je suis venu avec mon amie, et la tienne aussi.

Le cerf disparaissait dans la nuit à mesure que les lumières émergeaient. Connor vit la maisonnette, un petit appentis pour les chevaux, un jardin bien tenu d’herbes aromatiques et de plantes médicinales.

Ils avaient refait leur vie ici, se dit-il, les trois enfants de Sorcha. Une bonne vie.

— Sois le bienvenu, répéta Eamon, et il écarta la torche pour saisir la main de Connor. Vous aussi, dit-il à Meara. Je ne pensais pas vous revoir un jour.

— Me revoir ?

Le garçon la regarda de plus près, de toute l’intensité de ses yeux du même bleu que la pierre formant l’œil-de-faucon qu’il portait autour du cou.

— Tu n’es pas Aine ?

— La déesse ? demanda Meara en riant. Non, pas du tout.

— Pas la déesse, mais la Gitane du même nom. Vous lui ressemblez beaucoup mais je vois que vous n’êtes pas elle.

— C’est Meara, mon amie, et la tienne. Elle fait partie de notre cercle. Dis-moi, cousin, pour toi, à combien de temps remonte notre dernière rencontre ?

— À trois années. Mais je savais que je te reverrais un jour. La Gitane me l’a dit, et j’ai vu qu’elle avait le don. Elle est venue faire commerce par un matin de printemps et m’a dit que la magie et les présages l’avaient conduite jusqu’à notre porte. Ensuite, elle a raconté que j’avais un parent d’un autre temps, que nous nous reverrions, en rêve et dans la réalité.

— En rêve et dans la réalité, répéta Connor.

— Elle a dit que nous rentrerions à la maison, que notre destin nous y attendait. Vous avez son visage, madame, et son allure. Vous descendez d’elle, celle qui se fait appeler Aine. Alors je vous remercie comme je l’ai remerciée de m’avoir donné de l’espoir quand j’en avais besoin.

Il regarda Connor.

— C’était après notre premier hiver ici, et le jour ne semblait jamais vouloir se lever. Je me languissais de notre maison, je désespérais de jamais y retourner.

Il était devenu grand, remarqua Connor, et avait gagné en assurance.

— Vous êtes bien installés ici.

— Nous vivons, et nous apprenons. La terre est bonne, et la nature généreuse. Mais nous, la trinité, devons rentrer chez nous pour y faire notre vie et y rester.

— Mais le moment n’est pas encore venu, c’est bien ça ? Je te fais confiance pour savoir quand il viendra. Tes sœurs vont bien ?

— Bien, je te remercie. J’espère que ta sœur se porte bien, elle aussi.

— Elle va bien. Nous sommes six. Les Trois et trois autres, et nous apprenons nous aussi. Il a quelque chose de nouveau. Un sortilège fantôme, une façon de se tenir en équilibre entre les mondes et les formes. Ta mère a écrit des textes sur ce sujet, et ma sœur Branna étudie son livre.

— Tout comme ma sœur. Je lui en parlerai. Peut-être voulez-vous entrer ? Je vais la réveiller, ainsi que Teagan. Elles seront très heureuses de vous rencontrer tous les deux.

Eamon fit un pas vers la porte de la maisonnette.

Pour Meara, tout arriva soudainement.

Connor fit volte-face en même temps qu’Eamon, comme s’ils ne faisaient qu’un. Le grand cheval gris – et ça lui fit un choc de voir Alastar, ou un étalon identique à celui qu’elle connaissait – surgit de l’appentis. Comme dans un même élan, Roibeard fondit en piqué et Kathel bondit.

Avant qu’elle n’ait eu le temps de pivoter sur elle-même, Connor la tira en arrière pour la plaquer dans son dos au moment où le loup s’élança.

Il apparut de nulle part, aussi silencieux qu’un fantôme, aussi rapide qu’un serpent.

Dans la confusion, il esquiva les coups de sabot d’Alastar et chargea. Droit sur le garçon, s’aperçut-elle, et sans réfléchir, elle poussa Eamon sur le côté et brandit son épée.

Elle fendit l’air, mais cela suffit à faire vibrer ses bras et ses épaules.

Le loup la heurta de plein fouet, la projetant en arrière. La douleur, le choc, l’amertume glacée de la collision transpercèrent tout le côté de son corps. Poussée par l’instinct de survie, elle serra les mains autour de son cou pour maintenir ses mâchoires à distance et l’empêcher de la mordre.

Là encore, tout se passa rapidement.

Le chien attaqua, et la lumière fut si vive que l’air vira au rouge. Des cris et des grognements déchirèrent ce rideau brûlant tandis que ses muscles tendus par l’effort tremblaient. Elle s’entendit hurler, sans honte puisque le loup criait en écho.

Elle vit ses yeux emplis de rage, assassins et affolés, avant qu’il ne vacille, faiblisse et disparaisse comme il était venu. Sans crier gare.

Son nom, Connor le répétant, encore et encore. Elle était dans l’incapacité de reprendre son souffle, de simplement inspirer – l’air qui empestait le soufre.

Des mains chaudes sur son côté, des lèvres brûlantes sur ses lèvres.

— Montre-moi, montre-moi. Ah ! mon Dieu ! N’aie crainte, a ghrá *, je vais tout arranger. Reste allongée.

— Je peux t’aider.

Elle entendit la voix, vit le visage. Celui de Branna, mais plus jeune. Elle se souvint de ce visage, songea Meara malgré la douleur et son état d’hébétude. Son souvenir remontait à sa jeunesse.

— Tu ressembles à elle dans quelques années. Notre Branna est d’une rare beauté.

— Restez calme, madame. Teagan, va aller chercher… ah, elle y est déjà partie. Ma sœur va revenir avec le nécessaire. Je suis compétente, cousin, dit-elle à Connor. Tu me fais confiance ?

— Bien entendu. (Mais il prit la main de Meara.) Je suis là, ma chérie, juste là, mo chroi, regarde-moi. Et en moi.

Alors elle s’abandonna au songe, rêvant à travers ses yeux verts, libérée de la douleur, hors de tout sauf de lui. Lui murmurant des mots doux comme il le faisait lorsqu’ils s’aimaient.

Iona – non, Teagan, la cadette – Teagan porta une tasse à ses lèvres, et le goût sur sa langue, dans sa gorge lui parut délicieux.

Quand elle prit une inspiration, fluide et profonde, elle avait le même goût – celui de la verdure et de la terre, du feu de tourbe et des simples qui poussaient alentour.

— Je me sens bien.

— Encore un moment, un petit moment. Comment a-t-il pu venir ici ? demanda Brannaugh à Connor. Nous nous trouvons au-delà de son territoire.

— Mais pas moi. D’une manière ou d’une autre, j’ai dû l’amener avec moi, lui ouvrir la voie. C’était un piège, en fin de compte. Il s’est servi de moi pour t’atteindre, Eamon, ainsi que tes sœurs. Je l’ai guidé jusqu’ici, et provoqué ça.

— Non, il s’est servi de nous deux, de nos rêves.

— Et nous a attirés en même temps, dit Brannaugh. Il ne reste rien de sa magie noire en vous, madame. Voulez-vous vous rasseoir, tout doucement ?

— Je vais bien. Même mieux qu’avant qu’il ne me blesse. Tu es aussi douée qu’elle, ou elle que toi.

— Vous avez défendu mon frère. Si vous n’aviez pas pris autant de risques, il aurait été blessé, ou pis encore, car Cabhan veut son sang, sa mort.

— Votre épée.

Teagan la déposa sur les jambes de Meara.

— Il y a du sang dessus. Je croyais l’avoir manqué.

— Vous l’avez bel et bien touché.

— C’est un sortilège fantôme, déclara Brannaugh.

— En effet, approuva Connor. Tant que je reste ici, il lui est possible de revenir. Je vous cause plus de tort que je ne vous fais de bien en m’attardant.

— Acceptez-vous de prendre cela, je vous prie ? (Teagan tendit une fleur s’élevant de son bulbe.) Quand vous le pourrez, voulez-vous bien la planter près de la tombe de notre mère ? Elle avait une préférence pour les jacinthes sauvages.

— Je le ferai dès que je le pourrai. Je dois partir et ramener Meara.

— Je me sens très bien, protesta-t-elle.

— Pas moi. Prenez soin de vous, tous les trois.

Il serra Meara dans ses bras, enfouit son visage dans ses cheveux.

Elle se réveilla sur son lit, assise, dans les bras de Connor qui la berçait comme un bébé.

— J’ai fait un rêve. Pas un simple rêve. Attends, donne-moi un instant.

Il déposa un baiser sur sa tête, ses tempes, ses joues, avec une lenteur délibérée.

— Montre-moi ta blessure.

— Je vais très bien. Très bien, répéta-t-elle lorsqu’il la fit pivoter pour passer ses mains le long de sa cage thoracique. En fait, j’ai senti que quelqu’un m’administrait un élixir magique. J’imagine que c’est exactement ce qui s’est passé. Comment est-ce arrivé ? Comment tout cela est-il possible ?

— Eamon a rêvé de moi et moi de lui. Il m’a amené à lui, et je t’ai entraînée avec moi. Et il est probable que Cabhan ait tout manigancé.

Ses poings se crispèrent dans ses cheveux, puis il déplia délicatement les mains.

— Dans le but de se servir de moi, de mes rêves, pour attaquer Eamon.

— Tu m’as poussée derrière toi.

— Et tu as fait la même chose avec Eamon. Ce qui est fait est fait. (Soupirant, il reposa son front contre le sien.) Ton épée l’a blessé au flanc, et ses griffes t’ont atteinte, mais comme il était encore en partie une ombre, la lame a fait couler son sang, mais sans l’arrêter. C’est du moins ma théorie.

— Il est tombé du ciel, Connor. Comment combattre ce qui vient de nulle part ?

— Comme nous l’avons fait. La lumière l’a chassé – celle d’Eamon jointe à la mienne, puis à celles des filles.

— Il a hurlé, se remémora Meara. Ce n’était pas le cri d’un animal, mais celui d’un homme.

— À cheval sur deux mondes, sur deux formes. Ça le saisit quand il se retire de l’un ou de l’autre, je pense. L’aube ne va pas tarder à se lever. Ça ne va pas être joli, mais je vais réveiller Branna. Je te laisse le soin d’appeler les autres. Nous devons partager cela avec eux au plus vite.

Mais avant de sortir, il prit son visage entre ses mains comme dans le rêve.

— Et ne sois pas aussi terriblement courageuse, la prochaine fois, car la prochaine fois pourrait signer mon arrêt de mort où que je sois.

— Ce n’était qu’un enfant, Connor, et il était pile sur son chemin. Et il te ressemble, ou c’est toi qui lui ressembles. La forme du visage, précisa-t-elle, sa bouche, son nez, et même sa façon de se tenir.

— Tu trouves ?

— C’est sûrement difficile pour toi de t’en rendre compte mais vous vous ressemblez beaucoup, oui. Je vais téléphoner à Iona et la charger de contacter Boyle qui réveillera Fin.

— Très bien. (Il caressa ses cheveux, longs et ondulés, tels qu’ils étaient lorsqu’il avait dénoué sa tresse, la veille au soir.) Le premier qui descend prépare le café.

— Ça marche. (Voyant qu’il était toujours inquiet, elle l’embrassa.) Vas-y, c’est toi qui as la tâche la plus ingrate : réveiller Branna avant le lever du soleil.

— Prépare la trousse de secours.

Roulant sur lui-même, il se leva et enfila son pantalon.

Dès qu’il quitta la chambre, Meara tendit la main vers le téléphone et vit la jacinthe des bois. Pensant à Teagan, qui ressemblait tant à la petite fille qu’Iona avait dû être, elle se leva, alla chercher un verre d’eau dans la salle de bains et y déposa le bulbe.

Pour Sorcha, se dit-elle avant de composer le numéro d’Iona.

Elle fut la première à descendre à la cuisine et fit le café comme prévu. Elle envisagea de faire des flocons d’avoine, le seul petit déjeuner qu’elle sache préparer correctement. Et Connor, quand il se chargeait du petit déjeuner, avait tendance à faire brûler les œufs.

 

Elle fut sauvée par l’arrivée de Branna. Son amie portait un bas de pyjama à rayures bleues et vertes, et un haut vert. Elle avait passé un gilet bleu par-dessus, assez bien assorti à ses grosses chaussettes.

Ses cheveux lui retombant librement jusqu’à la taille, Branna alla droit vers la cafetière.

— Ne me parle pas, pas un mot avant que j’aie bu mon café. Plonge des pommes de terre dans de l’eau bouillante, et quand elles commenceront à ramollir, coupe-les pour les faire frire.

Elle prit son café noir, sans ajouter de lait comme elle en avait l’habitude.

— Je fais le serment que très bientôt, je ne m’approcherai plus d’un réchaud pendant un mois.

— Ce sera mérité. Je ne parle à personne en particulier, précisa aussitôt Meara tout en lavant les pommes de terre dans l’évier. Ce n’est qu’une remarque dans le vide.

— Maudit Cabhan, marmonna Branna en sortant des ingrédients du réfrigérateur. Je vais le tuer de mes propres mains, et c’est un autre serment que je fais là, pour m’avoir obligée à voir le soleil se lever autant de fois. Les œufs seront brouillés, et si quelqu’un n’aime pas ça, il n’aura qu’à ne pas en manger.

Avec sagesse, Meara plongea les pommes de terre dans l’eau sans rien dire.

Sans cesser de grommeler, Branna fit cuire des saucisses, du bacon, trancha du pain à faire griller.

Et elle but une autre tasse de café.

— Je veux voir ton buste.

Meara se retint de dire qu’elle allait bien et souleva son haut.

Branna posa la main sur elle – comment connaissait-elle le point précis ? – et sonda sa peau. Meara sentit la chaleur s’immiscer en elle et ressortir.

Branna croisa son regard et la serra dans ses bras.

— La cicatrisation est parfaite. Bon sang, Meara…

— Ne commence pas. J’ai déjà eu droit à l’avis de Connor sur le sujet. À croire qu’il m’a éviscérée et pas seulement frappée à la volée.

— Que penses-tu qu’il visait, si ce n’était pas tes tripes ?

Branna s’écarta, pressa les paumes de ses mains sur ses paupières. Elle respira profondément avant de laisser retomber ses bras.

— Bon, terminons de préparer ce fichu petit déjeuner. Connor Sean Michael O’Dwyer ! Ramène tes fesses et rends-toi utile au lieu de te contenter de descendre pour t’empiffrer !

Comme il n’apparut qu’un instant plus tard, il était évident qu’il avait attendu qu’elle se calme.

— Tout ce que tu veux. Je peux m’occuper des œufs.

— Ne les touche pas. Mets la table puisqu’on dirait que je vais cuisiner pour six jusqu’à la fin de mes jours. Et quand tu auras terminé, tu pourras faire griller le pain.

Les pommes de terre rissolaient dans la poêle quand les autres arrivèrent.

— Tu n’as rien ? s’enquit aussitôt Iona auprès de Meara. Tu es sûre ?

— Je vais bien. Même mieux que cela puisque je déborde d’énergie grâce à la potion qu’ils m’ont donnée.

— Montre-moi, dit Fin en poussant Iona sur le côté.

— Vais-je devoir montrer mon ventre à tout le monde ? (Elle le fit néanmoins, fronçant les sourcils quand Fin posa la main sur elle.) Branna a déjà jeté un coup d’œil.

— Il est de mon sang. S’il y avait la moindre trace de lui, je le saurais. Il n’y a rien du tout. (Fin remit son vêtement en place d’un geste délicat.) Je ne t’aurais jamais fait de mal, mo deirfiúr*.

— Je le sais. Bien entendu, il y a eu un moment délicat, et ça ne me dérangerait pas de le répéter, mais le reste ? C’était fascinant. Tu y es allé avec Iona, une fois, dit-elle à Boyle.

— En effet, alors je connais cette impression. C’était comme rêver mais avec la sensation de marcher, de parler, d’agir pendant que tu rêves. Ça donne un peu le tournis.

— Tu devrais t’asseoir, dit Iona. Allez, assieds-toi. Je vais aider Branna à terminer de préparer le petit déjeuner.

— Surtout pas ! riposta Branna. Boyle, tu es le seul qui n’ait pas deux mains gauches en cuisine. Prépare les œufs brouillés, veux-tu, j’ai presque fini le reste.

Il la rejoignit devant le réchaud, versa les œufs battus dans un poêlon avec du beurre fondu.

— Ça va ? demanda-t-il.

Branna se pencha vers lui.

— Ça va aller.

Elle éteignit le feu sous les pommes de terre et les déposa sur des serviettes en papier à l’aide d’une écumoire pour éponger le gras.

— Comment se fait-il que je n’aie rien senti ? s’interrogea-t-elle. Je dormais pendant ce temps-là, totalement inconsciente de ce qui se passait.

— Et moi ? Et Iona ? répliqua Fin. Ce n’était pas notre rêve. Nous n’y avons joué aucun rôle.

— J’étais dans la même maison, au bout du couloir. J’aurais dû sentir quelque chose.

— Je vois bien qu’en tant que centre de ce monde tu mérites de participer à tout.

La voyant sur le point de bondir, le regard menaçant, Iona s’interposa.

— Arrêtez tout de suite, tous les deux. Vous vous sentez responsables, l’un et l’autre, et c’est stupide. Vous n’êtes pas plus responsables l’un que l’autre. Le seul qui le soit, c’est Cabhan, alors laissez tomber. Mon sang, mon frère, ajouta-t-elle sans les laisser parler. Bla bla bla… Et alors ? Nous sommes tous dans le même bateau. Et si nous commencions par essayer de comprendre ce qui s’est passé avant de décider qui doit porter le chapeau ?

— Tu vas épouser une femme autoritaire, mo deartháir, dit Fin à Boyle. Une femme sensée, qui plus est. Assieds-toi, Iona, et Meara aussi. Je vais vous servir du café.

Iona prit place, croisa les mains sur la table.

— Voilà qui serait très gentil.

— Ne bois pas tout, l’avertit Meara en la rejoignant à la table.

Suivant les indications de Branna, Boyle déposa les œufs dans un plat, avec les saucisses, le bacon, les pommes de terre, les tomates frites et le pudding.

Il porta le tout sur la table pendant que Fin servait le café et Connor, le jus de fruits.

— Raconte-nous tout, dit Fin à Connor.

— Ça a commencé comme chaque fois, avec l’impression d’être réveillé, conscient mais ailleurs en même temps. Nous étions dans le comté de Clare, mais je l’ignorais au début. Dans le comté de Clare, et dans l’époque à laquelle Eamon a vécu.

Il raconta toute l’histoire pendant qu’ils se servaient à manger.

— Un cerf ? l’interrompit Branna. Il était réel, ou tu l’as amené avec toi ?

— Je n’y aurais pas pensé. Si j’avais voulu avoir un guide, j’aurais choisi Roibeard. C’est une bête imposante et splendide. L’allure royale, avec une robe plus dorée que brune.

— Des yeux bleus, précisa Meara.

— Exact. Bleus. Vifs et bleus, comme ceux d’Eamon, maintenant que j’y pense.

— Comme ceux de son père, souligna Branna. Dans son livre, Sorcha écrit que son fils a les yeux de son père, de la même couleur.

— Tu penses que c’était Daithi, en conclut Connor, ou qu’il le représentait. Il a pu être doté de cette forme pour vivre à proximité de ses enfants, les protéger de son mieux.

— Le cerf était peut-être l’esprit de Daithi vous guidant vers la lumière, et la lumière était Eamon. Pour lui, notre dernière rencontre remontait à trois ans. Il a grandi, et son visage s’est affiné comme cela arrive au sortir de l’enfance. C’est un beau gars.

Il sourit largement en regardant Meara.

— Il dit ça parce que je lui ai dit qu’ils se ressemblaient. Ils n’ont pas la même carnation, c’est certain, mais on voit d’emblée qu’ils sont parents.

— Il a pris Meara pour Aine – une Gitane, expliqua Connor. Elle est venue le trouver un jour pour lui apprendre qu’ils rentreraient chez eux.

— C’est intéressant. Tu as une Gitane parmi tes aïeux, fit remarquer Iona.

— C’est vrai.

— Et Fin a baptisé Aine la pouliche qu’il a choisie pour Alastar.

— J’y ai pensé, et je préfère croire que ça ne veut pas dire que je ressemble à un cheval.

— D’une beauté et d’une énergie formidables, précisa Fin. Elle portait déjà ce nom, et je n’ai pas envisagé de le changer. C’était elle, dès que je l’ai vue. Bien évidemment, c’est intéressant, tous ces points communs, ces recoupements.

— Le problème est que je n’ai rien senti pendant que nous discutions, devant la petite maison. Et lui non plus, remarqua Connor. Nous avons pris des nouvelles de nos familles respectives. Je lui ai parlé du sortilège fantôme. Et c’est quand il m’a proposé d’aller chez lui que c’est arrivé. Je ne sentais rien et tout à coup, j’ai perçu sa présence. Toute proche, juste avant qu’il ne bondisse de nulle part. Et il l’a sentie aussi bien que moi.

— Vous vous êtes retournés en même temps, comme si vous n’étiez qu’un, ajouta Meara. C’était si rapide. Connor m’a poussée derrière lui, mais ce n’était pas moi qu’il voulait ; c’était le garçon.

— Alors elle a poussé Eamon sur le côté, s’est placée en bouclier devant lui en jouant de l’épée. Tout est allé trop vite pour que j’aie le temps de lui lancer un projectile quelconque. Il l’a percutée de plein fouet, toutes griffes dehors. Leur sang a giclé. Le chien a chargé. Eamon et moi sommes passés à l’attaque, et les filles sont sorties en trombe de la maison. Ce sont elles qui ont jeté des pierres, ce qui m’a retenu de m’élancer vers lui. Elles l’ont bombardé avec tout ce qu’elles avaient sous la main. Je leur ai prêté main-forte au final, puisque c’est allé trop vite pour qu’on puisse faire autre chose. Mais avec le peu que nous avions, nous avons réussi à lui faire mal, avec le secours de Kathel, de Roibeard et d’Alastar. Il braillait comme une gonzesse.

— Oh !

Il adressa un grand sourire à Iona.

— Sans vouloir t’offenser. À nous tous, avec Kathel, les sabots d’Alastar et les serres de Roibeard, il s’est enfui aussi soudainement qu’il était arrivé. Disparu, envolé, ne laissant derrière lui qu’une forte odeur de soufre. Et Meara à terre, en sang. Tout cela en moins de deux minutes, quand j’y repense, à peine deux minutes.

— Chaque fois, c’est bref, non ? Détail intéressant, dit Branna. C’est possible que sa puissance ne lui permette que des attaques éclairs avec ce type de maléfice.

— Pour l’instant, ajouta Fin.

— Nous devons nous en tenir à ce que nous avons dans l’immédiat. Il s’est immiscé dans le rêve de Connor, s’est faufilé jusqu’à vous pour tenter d’atteindre le garçon – ou l’une des sœurs si elles étaient venues te saluer, Connor. Il ne peut pas entrer dans la maison, mais dans un rêve, oui, une fois que tu t’es éloigné de la protection que t’assure ce lieu… Ça me paraît clair. Il est incapable de les attraper dans leur époque, dans cet endroit, mais il y est parvenu par le biais du rêve.

— Là où le garçon aurait dû être vulnérable, ajouta Fin, dans le demi-monde des rêves actifs. Ensuite Cabhan attend à la lisière de ce monde, prêt à attaquer – jusqu’à ce que tu tournes le dos.

— Espèce de sale lâche, grommela Boyle.

— Tu as dit que Meara avait fait couler son sang. Où est ton épée ? demanda Branna.

— Chez moi. Je ne l’ai pas apportée. Dans le rêve, je la tenais à la main.

— Je vais aller la prendre, dit Fin. Où la ranges-tu ?

— Sur l’étagère, dans le placard de ma chambre. Je vais chercher la clé de chez moi. (Il répondit d’un sourire et elle se rassit.) Dont tu n’as pas du tout besoin, c’est ça ? Tiens, je n’avais jamais pensé à ça. N’importe lequel d’entre vous peut entrer chez moi à sa guise.

— Je la rapporte. Je fais vite.

— J’apprécie cette marque de respect, comme tu sais que je n’aime pas que l’on choisisse la facilité quand un petit effort et un tout petit peu de temps suffisent. (Branna soupira.) Mais nous n’en sommes plus là, et ce serait idiot que tu prennes ta voiture pour aller jusqu’au village et revenir.

Fin hocha vaguement la tête. Il leva la main, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il brandit l’épée de Meara.

La jeune femme sursauta, puis émit un petit rire.

— Magnifique, et c’est tellement rare de vous voir à l’œuvre qu’il m’arrive d’oublier de quoi vous êtes capables.

— Fin est un peu plus libéré que Branna sur le sujet, fit remarquer Boyle.

— Nous n’avons pas tous les mêmes limites. (Branna se leva pour la lui prendre des mains.) C’est assez pour travailler dessus. En plus, il m’en reste du solstice. Mais comme tu l’as dit, c’est du sang frais – et c’est le sien qui a coulé d’une plaie pendant un sortilège fantôme.

— Je reviendrai dès que je pourrai pour travailler avec toi, lui dit Connor.

— Moi aussi, ajouta Iona. Nous avons un planning chargé ce matin, mais je pense que mes patrons voudront bien m’accorder un moment de liberté dans le courant de l’après-midi.

Boyle passa la main sur la tête d’Iona.

— Ils pourraient se laisser convaincre. Je reviendrai avec Meara si nous pouvons t’être utiles. Nous apporterons à manger, ce sera déjà ça.

— En quantité, dit Branna en examinant l’épée. Il ne reste pas assez de bœuf bourguignon pour nous remplir l’estomac une deuxième fois.

— Nous nous occupons des courses, dans ce cas, Meara et moi, et nous reviendrons dès que nous en aurons terminé au centre équestre. Je libérerai Iona au plus vite.

— Je viendrai la chercher, dit Connor. Je pense qu’il vaut mieux repartir du principe que personne ne doit se déplacer seul, au moins pendant un moment. Je peux jongler avec le planning pour être disponible à quinze heures, si ça te va.

— Très bien.

— Je vais rester ici. (Un silence suivit la phrase de Fin.) Si ça te va.

— Entendu. (Branna baissa l’épée.) Je vous laisse le soin de remettre ma cuisine en état. Quand tout sera propre, tu pourras me rejoindre dans l’atelier, dit-elle à Fin avant de quitter la pièce.

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