Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 37 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 11

11

 

 

Dès qu’il put s’échapper, Connor se rendit aux écuries en voiture. Trop de gens présents pour parler, constata-t-il rapidement, mais puisque Meara bavardait avec le groupe qu’elle venait de raccompagner, il savait au moins où elle était et ce qu’elle faisait.

Il trouva Boyle dans les stalles, qui brossait Caesar.

— La journée est chargée, dit Boyle. Ce mariage nous fait travailler au maximum de nos capacités.

— Pareil pour nous. Nos deux dernières sorties de découverte des rapaces de la journée sont en cours.

— Nous avons deux groupes en balade, nous aussi, mais Meara ne devrait plus tarder.

— Elle vient de rentrer. (D’un air distrait, Connor caressa la robe du gros hongre que Boyle soignait.) Tu peux la laisser partir, ou tu as encore besoin d’elle aujourd’hui ?

— Il nous reste à distribuer la nourriture et Iona donne une leçon aux grandes écuries.

— Alors tu peux la libérer ? Je vais filer à la fauconnerie pour boucler ma journée. Fin est avec Iona ?

— Il est là, si c’est ta question, et se prépare à la conduire chez toi dès qu’ils auront terminé. (Quelque chose dans la voix de Connor fit poser sa brosse à Boyle.) Il y a un souci ? Que se passe-t-il ?

— Cabhan. Il était dans les bois aujourd’hui. Il épiait Meara pendant sa balade guidée. Et moi aussi, un peu. Il ne s’est rien passé de plus, expliqua Connor quand Boyle se mit à jurer. Et il n’était pas tout à fait présent, physiquement.

— Il était là ou il n’était pas là ? demanda Boyle.

— Il était là, mais sous la forme d’une ombre. C’est nouveau, et nous devons en discuter ce soir quand nous serons tous réunis. Mais je serais plus tranquille si tu restais avec elle jusqu’à mon retour.

— Je vais la garder avec moi. (Boyle prit son téléphone.) Et assure-toi que Fin reste auprès d’Iona. Et Branna ?

— Roibeard la surveille, et Merlin est avec lui. Mais j’aurai le cœur plus léger quand nous serons tous les six réunis chez moi.

 

Il lui fallut près d’une heure pour installer les oiseaux en prévision de la nuit et régler quelques papiers administratifs que Kyra avait posés sur son bureau dans ce but. Il prit le temps de renforcer la protection autour de l’école. Cabhan avait déjà pénétré dans les écuries une fois, et il était probable qu’il tente encore d’approcher des rapaces.

Le temps qu’il finisse tout ce qu’il avait à faire, qu’il verrouille toutes les portes, le soleil se couchait. Les jours raccourcissent, se dit-il en prenant le temps d’ouvrir ses sens. Il ne perçut aucune menace, aucun observateur. Il entra en contact avec Roibeard, rejoignit en pensée l’épervier – et vit clairement les écuries, les bois, le cottage, le paysage paisible à travers les yeux de l’oiseau.

Il vit Mick, trapu au possible, monter dans sa camionnette, passer le bras par la vitre ouverte pour saluer Patti qui enfourchait sa bicyclette.

Et là se déployaient à ses pieds la grande maison en pierre de Fin, les champs et les paddocks. Iona s’élança pour effectuer un saut sur Alastar.

Un bref vol plané, une montée en flèche en épousant le vent et, en dessous, Branna cueillant des herbes aromatiques dans le jardinet de la cuisine. Elle se redressa, leva les yeux vers le ciel et il eut l’impression qu’elle le regardait droit dans les yeux.

Elle sourit, salua d’un signe de la main avant de rentrer dans la cuisine avec ses plantes.

Tout va bien, constata Connor, et malgré la pointe de regret qui ne manquait jamais d’accompagner son retour sur terre, il revint pleinement. Rassuré, il monta dans sa camionnette.

Approchant du centre équestre, il ressentit une onde de chaleur réchauffer son sang lorsqu’il aperçut Meara qui sortait de la bâtisse en compagnie de Boyle. Quelle beauté, se dit-il, d’un genre truculent, même en veste et pantalon de travail, chaussée de bottes qui avaient dû parcourir des centaines de kilomètres, sur la terre ferme comme à cheval.

Plus tard, il aurait le plaisir de lui enlever ses bottes usées, son pantalon d’équitation. De dénouer sa grosse tresse pour se noyer dans ses boucles brunes.

— Boyle, tu veux que je te dépose ? cria-t-il par la vitre ouverte.

— Merci, mais ça va aller. Je te rejoins là-bas.

Se penchant en travers des sièges, il ouvrit la portière à Meara.

Elle entra d’un bond, apportant avec elle l’odeur des chevaux, des céréales et du savon.

— La vache, j’ai l’impression d’avoir abattu une journée et demie de travail en une seule. La fête des McKinnon ne nous laisse pas une seconde de répit. Nous avons des groupes d’invités qui vont s’enchaîner jusqu’à deux heures, demain, alors que le mariage est prévu à cinq heures, à ce qu’on m’a dit.

— C’est pareil pour nous.

Comme elle n’esquissait aucun geste tendre, il plaça la main derrière sa tête et l’attira vers lui pour l’embrasser.

— Bonsoir, mademoiselle.

— Bonsoir. (Elle retroussa les lèvres.) Je me demandais si tu ne serais pas mal à l’aise, après y avoir réfléchi toute la journée.

— Pas eu vraiment le temps de réfléchir, mais je suis plutôt à l’aise.

Le véhicule s’éloigna du centre équestre, suivi par celui de Boyle.

— Tu as remarqué le loup ? demanda-t-il.

— Oui, je l’ai vu. Boyle n’a pas pu me dire grand-chose, avec tout ce monde que nous avons eu jusqu’à ton arrivée, mais il m’a dit que tu l’avais vu toi aussi. Mais comme pour moi, c’était plutôt une ombre.

Elle pivota vers lui, les sourcils froncés.

— En même temps, ce n’était pas exactement une ombre puisqu’il montrait les crocs, je les ai distingués très nettement, et la pierre rouge aussi. As-tu envoyé Roibeard ?

— Je n’en ai pas eu besoin, il est allé te rejoindre sans que je lui demande. Mais à travers lui, j’ai su que le loup ne t’avait suivie que pendant une minute ou deux.

— Assez longtemps pour que les chevaux sentent sa présence. Ce que je redoutais le plus, pour être honnête, c’était qu’ils ne prennent peur. C’était possible mais par chance, c’était un groupe de bons cavaliers. Et eux ? Ils n’ont rien vu ni senti.

— Je me suis interrogé sur ce point. Pourquoi et comment c’est possible. J’aimerais avoir l’avis de Branna, de Fin et d’Iona sur le sujet. Et j’aimerais te demander de rester au cottage cette nuit.

— Je n’ai pas pris mes affaires.

— Tu as ce qu’il te faut au cottage, assez pour cette nuit. Disons que c’est chacun son tour. Reste à la maison cette nuit, Meara. Partage mon lit.

— Tu veux que je reste pour partager ton lit, ou parce que tu as peur de me laisser seule ?

— Les deux, d’une certaine façon, mais si tu ne dors pas à la maison, c’est moi qui irai dormir dans ton lit.

— Excellente réponse, dit-elle. Ça me va très bien. Je passerai donc la nuit chez toi.

Il lui prit la main, se pencha vers elle après avoir garé la camionnette devant le cottage. Leur baiser l’émut par anticipation.

La camionnette vibra comme s’il y avait un séisme, secouée par le loup qui bondit sur le capot. Il grogna férocement, ses yeux et la pierre étincelant d’une même lueur rouge, puis hurlant à la mort comme pour chanter sa victoire, il sauta à terre et disparut.

— Mon Dieu ! dit Meara dans un souffle tandis que Connor descendait précipitamment de la camionnette. Attends, ne bouge pas. Il n’est peut-être pas loin.

Elle tira sur sa poignée, donna un coup d’épaule dans sa portière qui continuait à lui résister.

— Bon sang, Connor, laisse-moi sortir !

Il lui accorda à peine un regard, accueillant Roibeard qui vint se poser en douceur sur son épaule.

En cet instant, dans ce bref coup d’œil, elle eut l’impression d’être face à un étranger, un inconnu débordant de puissance et de rage. Un flot de lumière tourbillonna autour de lui tel un courant qui enverrait des décharges à quiconque le toucherait.

Elle le connaissait depuis l’enfance, se dit-elle en emplissant ses poumons d’air, mais elle ne l’avait jamais réellement vu avant ce moment, toute la force et la fureur de ce qui coulait dans ses veines le révélant pleinement.

Branna sortit de la maison en trombe, Kathel sur ses talons. Ses cheveux, d’un noir corbeau, volaient dans son dos. Elle portait une épée courte dans une main, une boule de feu bleu se formant dans l’autre.

Meara vit leurs regards se rencontrer, leurs yeux se fixer longuement. Pendant cet échange, elle perçut un lien qu’elle ne partagerait jamais avec personne, qu’elle ne connaîtrait jamais vraiment. Ils n’étaient pas seulement unis par le pouvoir et la magie, mais par un sang, un dessein et un savoir communs.

Puis elle vit leurs profondes affinités, encore plus vastes que l’amour fraternel.

Avant qu’elle n’ait totalement repris son souffle, la voiture racée de Fin déboula derrière eux. Lui et Iona en surgirent. Ainsi, ils étaient tous les quatre présents, unis, formant un cercle d’où la lumière ondoyait et se propageait au point de lui piquer les yeux.

Quand elle finit par s’éteindre, ils redevinrent ses amis, son amant, se tenant devant la jolie maison et son flamboiement de fleurs.

Cette fois, quand elle donna un coup d’épaule dans la porte, celle-ci s’ouvrit – et elle descendit aussitôt.

Elle alla droit vers Connor, le poussa assez rudement pour le faire reculer d’un pas.

— Ne m’enferme plus jamais. Je refuse d’être mise à l’écart ou rangée au placard comme si j’étais bonne à rien !

— Je suis désolé. Je n’ai pas réfléchi. J’ai eu tort d’agir ainsi et je m’en excuse.

— Tu n’as aucun droit sur moi, pas même celui de me tenir à l’écart.

— Moi non plus, dit Boyle qui, dans une colère noire, lui emboîta le pas. Tu peux t’estimer heureux que je ne te casse pas la figure.

— Reconnaissant, je le suis, autant que je suis désolé.

Meara remarqua alors qu’Alastar était venu – il avait dû pratiquement voler depuis le centre équestre. Il y avait donc le cheval, l’épervier et le chien ; la trinité des Ténébreux ; et le sang de Cabhan, avec son propre oiseau posé sur la branche d’un arbre proche, à côté de Roibeard.

Et puis elle-même et Boyle.

— Nous sommes un cercle, ou pas ? dit-elle.

— Oui. (Connor lui prit les mains, resserra son emprise sitôt qu’elle chercha à les libérer.) Nous sommes un cercle. J’ai eu tort. J’ai cédé à la fureur, et c’était très mal de ma part, ça aussi. Imprudent, qui plus est. Je vous ai empêchés d’intervenir, tous les deux, et c’est vous manquer de respect. J’insiste, j’en suis profondément désolé.

— Bon, très bien, céda Boyle en lui tirant les cheveux. Seigneur, je meurs d’envie de boire une bière !

— Entre, lui dit Branna en considérant les autres du regard. Allez vous servir ce que vous voulez à boire. J’aimerais parler seule à seule avec Meara. Seule à seule, répéta-t-elle en voyant que Connor ne lâchait pas les mains de Meara. Va prendre une bière et le vin que Fin a peut-être apporté.

— J’en ai apporté.

Fin alla chercher trois bouteilles dans sa voiture.

— Allez, viens, Connor. Un verre nous fera du bien après la journée que nous avons tous eue.

— Bon, d’accord.

À contrecœur, Connor lâcha les mains de Meara et suivit ses amis à l’intérieur.

— J’ai toutes les raisons d’être en rogne, commença Meara alors que Branna lui prenait les mains à son tour.

— Tout à fait, tu en as le droit, mais tu ne dois pas en vouloir à Connor uniquement. Je dois te dire que dès que j’ai mis le pied dehors, j’ai compris ce qu’il avait fait, et ça m’a soulagée. Je suis désolée, mais ce n’est pas entièrement sa faute.

Stupéfaite, blessée au plus profond, Meara regardait fixement Branna.

— Tu crois que parce que Boyle et moi n’avons pas vos dons, que nous ne sommes pas ce que vous êtes, nous ne pouvons pas nous battre à vos côtés ?

— Je ne pense rien de tel, et Connor non plus. Ni Iona, et j’imagine qu’elle va faire la même confession à Boyle.

Branna expira d’une façon qui laissait deviner ses regrets.

— Tout est allé très vite, Meara, et si quelqu’un a fait preuve de faiblesse, c’est nous et pas vous. Vous avez combattu avec nous pendant le solstice, et je n’ose pas penser à ce qui serait arrivé sans toi, ou sans Boyle. Mais sur le moment, prise par l’urgence, je me suis dit qu’au moins vous étiez en sécurité. J’ai été faible, ça n’arrivera plus.

— Je suis toujours aussi furieuse.

— Je ne peux pas te le reprocher. Mais entre, nous allons prendre un verre de vin et en discuter plus longuement.

— Il n’y avait nulle faiblesse entre vous quatre, dit Meara, qui se dirigea toutefois vers la porte d’entrée. Le pouvoir qui se dégageait de vous tous était aveuglant. Et Connor seul, avant ton arrivée… Je l’ai vu le soir du solstice, mais c’était une image floue chargée de peur, d’action et de violence mêlées. Je ne l’avais jamais vu comme là. Seul, avec l’épervier perché sur son épaule, si fortement lui-même, si… rayonnant, c’est le mot juste, je crois, bien qu’il me paraisse trop faible. Je me suis dit que si je posais la main sur lui, je me brûlerais.

— Il n’a pas la colère facile, notre Connor, comme tu le sais. Par contre, quand ça monte en lui, c’est violent… mais jamais brutal.

Avant de refermer la porte derrière elle, Branna lança un dernier regard vers les bois, s’attarda sur la route, les massifs colorés de fleurs tout autour du cottage. Elle rejoignit Meara dans la cuisine où les bouteilles de vin étaient débouchées, et l’odeur de la sauce onctueuse et riche qu’elle avait passé une bonne partie de la journée à préparer embaumait l’air.

— C’est bientôt prêt, annonça-t-elle en acceptant le verre de vin de Fin. Alors si vous voulez vous rendre utiles, vous pouvez mettre la table.

— Ça sent délicieusement bon, dit Iona.

— Justement parce que c’est délicieux. Nous parlerons de tout ça pendant le repas. Connor, prends le pain qui est enroulé dans le torchon.

Il alla le chercher, le posa sur la table et se tourna vers Meara.

— Suis-je pardonné ?

— Je n’en suis pas encore là. Mais j’y viens tout doucement.

— Je m’en réjouis.

Branna servit le bœuf bourguignon dans un long plat, la viande de bœuf aromatisée et les légumes accompagnés de leur sauce brune, le tout entouré de pommes de terre nouvelles rôties et décoré de brins de romarin.

— C’est un véritable festin, s’émerveilla Iona. Ça a dû te prendre des heures.

— Effectivement, et d’ailleurs, il est interdit de s’empiffrer sans déguster. (Branna servit chacun dans ses jolies assiettes creuses avant de s’installer.) Alors, vous avez tous eu une journée difficile. (Elle déplia sa serviette sur ses genoux avant de prendre la première bouchée de bœuf bourguignon de la tablée.) Meara, à toi de commencer.

— Eh bien, je pense que nous savons tous où nous étions ce matin, mais nous n’avons pas eu l’occasion d’en parler au cours de la journée. J’ai guidé un groupe de quatre, et en fait, nous sommes passés à cheval devant Connor, qui s’occupait aussi d’une sortie. Je les ai emmenés sur le plus long parcours, et, comme ils étaient tous bons cavaliers, je les ai même laissés aller au trot de temps à autre. C’est au moment où nous avons fait demi-tour, quand nous sommes passés par les bois et le sentier étroit, que j’ai vu le loup entre les arbres, qui observait, nous suivait. Mais…

Elle chercha les mots justes.

— Il était comme les ombres qui apparaissent à cet endroit, quand le soleil forme des taches en dardant à travers les feuillages. Plus distinct que ça, mais pas non plus une forme définie. J’avais l’impression de voir à travers lui, même si ce n’était pas le cas. Les chevaux l’ont vu ou senti, je ne saurais le dire, mais derrière moi, les clients n’ont rien perçu. Ils ont continué à discuter, et même à rire. Ça a duré une minute à peine, et Roibeard est apparu dans le ciel. Le loup, son image s’est estompée plutôt qu’il ne s’est enfui.

— Une projection, suggéra Fin.

— Pas d’un genre classique. (Tout en mangeant, Connor fit non de la tête.) Je l’ai vu moi aussi. Il ressemblait plus à un spectre. J’avais la sensation qu’il n’était pas vraiment là. Ce n’en était pas une présence d’une forme consistante et réelle, mais il n’en était pas moins puissant.

— C’est nouveau, réfléchit Fin. Il évolue entre deux dimensions, ou il passe de l’une de l’autre, comme il le fait avec le temps aux abords de la chaumière de Sorcha.

— Ça jaillit de lui tout de même. Quand on fixe sa pierre, la source de son pouvoir, on sent le flux et le reflux.

Meara chercha confirmation auprès de Connor.

— C’est exact mais comme pour tout art, le pouvoir grandit à mesure qu’on aiguise ses compétences.

— Les McKinnon, les gens que j’ai guidés en balade, insista Meara, ils n’ont rien vu.

— Pour eux, ce n’était qu’une ombre, dit Fin. Rien de plus.

— Un sortilège fantôme. (Branna réfléchit à cette idée.) J’ai trouvé une ou deux allusions dans le livre de Sorcha qui pourraient nous être utiles.

— Et tu as aussi trouvé la recette de ce plat dans son livre ? demanda Fin sans cesser de manger. C’est magique. Un jour, j’ai commandé le même plat dans un grand restaurant parisien et ce n’était pas aussi bon.

— Le résultat est assez réussi.

— C’est succulent, dit Boyle.

— Exact, dit Branna en riant. Ça prend une éternité pour obtenir cette sauce délicate. Je ne recommencerais pas tous les jours. Mais aujourd’hui, ça m’a donné le temps de me creuser la cervelle. Il poursuit Meara comme Iona auparavant. Il prend la température, pourrait-on dire. Et s’il a choisi Meara, c’est, je pense, parce qu’à long terme, c’est Connor qu’il compte renverser.

— Il s’en est d’abord pris au garçon. (Fin sirota son vin tout en réfléchissant.) Un jeune garçon, une cible facile, il a dû se dire. Mais ensemble, le garçon et Connor l’ont blessé et repoussé. Il a dû être… déçu.

— Alors il cherche à se venger, continua Boyle. Il y a pris goût quand il s’est mesuré à Connor. Mais ça n’est pas allé plus loin. Ensuite, il a jeté son dévolu sur Meara.

— Après qu’elle et Connor se sont enflammés dans la camionnette, fit remarquer Iona. Le pouvoir d’un baiser.

— Oh, par pitié ! grommela Meara.

— Mais c’est assez juste. (Sous la table, Connor fit courir ses doigts le long de la jambe de Meara.) Et voyant les choses évoluer comme elles ont évolué, il est revenu. Par le biais d’un sortilège fantôme.

— Pourrait-il nuire sous cette forme qui n’en est pas une ? s’interrogea Meara.

— Je pense, oui. C’est un équilibre délicat, à ce que j’en sais, précisa Branna. Et l’illusionniste qui crée le sortilège doit être capable de changer de place sans briser ce fragile équilibre.

— S’il arrive à faire ça, pourquoi ne s’en est-il pas pris à moi aujourd’hui ? J’avais un couteau et je ne suis pas faible, mais il aurait eu le dessus, à mon avis.

— Il veut t’énerver plus qu’il n’a envie de te faire du mal, lui dit Fin. Te blesser lui procure de la satisfaction, bien entendu, puisque faire le mal le nourrit. Mais à ses yeux, tu as plus de valeur dans un autre domaine.

— Il te désire, déclara Connor en n’exprimant qu’un soupçon de la rage bouillonnante qu’elle avait vue déborder, parce que je te désire. Il a l’intention de te séduire en t’ensorcelant ou en te bouleversant suffisamment pour que tu cesses de lutter, pour que tu supplies…

Ses yeux étincelèrent tels des soleils noirs.

— Rien de tel n’arrivera jamais.

— Nous ne pouvons pas le sous-estimer, rétorqua sèchement Connor. C’est ce qu’il recherche dans le but de t’anéantir. Et t’anéantir de cette façon nous nuirait à tous. Il a compris quels liens nous unissent, mais il voit ça comme une obligation qui entretient notre pouvoir – rien de plus. En te ravissant, il briserait le cercle. Tu peux te réjouir qu’il ne comprenne pas que ce n’est pas une question d’obligation ou de pouvoir, mais que nous sommes liés par l’amour et la loyauté. S’il comprenait ça, la force de ce lien, il te traquerait sans relâche.

— Tu lui as tapé dans l’œil, résuma Fin à sa façon. Et il a une bonne compréhension du sexe, même s’il n’en perçoit pas les vrais plaisirs ou la profondeur. Pour lui, c’est une autre forme de pouvoir et il éprouve un certain désir envers l’acte lui-même.

— Alors ces deux derniers jours, il m’a joué une sorte de parade amoureuse ?

— Plus ou moins, dit Branna à Meara. Sorcha a longuement écrit sur les nombreuses semaines pendant lesquelles il a cherché à la séduire, à la soudoyer, à la menacer, à l’épuiser mentalement et spirituellement. Il voulait s’approprier son pouvoir, c’est indéniable, mais il désirait aussi son corps – et il souhaitait avoir un enfant d’elle, je crois.

— Plutôt me trancher la gorge que de le laisser me violer.

— Ne dis pas ça ! s’écria Connor dans un éclat de colère. Ne redis plus jamais une chose pareille !

— Jamais, répéta calmement Iona avant que Meara n’ait pu répliquer. Connor a raison. Ne dis pas ça. Nous te protégerons. Nous sommes un cercle, et nous nous protégeons les uns les autres. Tu te protégeras toi aussi, mais tu dois avoir confiance en nous.

— J’aimerais dire quelque chose. (Avant de poursuivre, Boyle se resservit du bœuf bourguignon.) Tous les quatre, vous ne comprenez pas vraiment ce que c’est pour Meara et moi. Nous avons nos poings, notre tête, une lame, l’instinct, la stratégie. Mais ce sont des atouts ordinaires. Je ne cherche pas à appuyer là où ça fait mal, mais si vous nous mettez à l’écart par la pensée, si vous nous écartez du jeu, le fait est qu’il ne nous reste plus que ces atouts ordinaires.

— Boyle, tu dois savoir…

Fin interrompit Iona en lui effleurant le bras.

— J’aimerais répondre à cela, en tant que membre extérieur. J’aimerais revenir en arrière, insista-t-il face à l’air attristé d’Iona. Nous n’appartenons pas à la trinité, mais nous l’accompagnons. On peut parler d’un équilibre délicat. Ce que nous apportons au cercle est aussi vital que cet équilibre. Il peut arriver aux membres de la trinité – ou à ceux qui la soutiennent – de voir les choses autrement, mais les choses sont ce qu’elles sont, et nous devons nous en souvenir et le respecter.

— Tu manges à ma table, déclara Branna d’une voix posée. La nourriture que j’ai cuisinée. Je te manifeste du respect.

— C’est vrai, et je t’en suis reconnaissant. Mais le moment est venu pour toi d’ouvrir à nouveau la porte, Branna, et de me permettre de travailler avec toi sans que j’aie besoin de la forcer. C’est de Meara que nous parlons, et tout cela pèse dans la balance.

Branna serra les doigts autour du pied de son verre, puis les détendit.

— Tu as raison, je m’excuse. Je constate qu’il nous a perturbés. C’est une victoire pour lui, et cela doit se terminer sans tarder.

— Nous ne pouvons pas comprendre ce que c’est que d’être différent de nous. Toutefois, Iona en est capable, je pense, continua Connor, étant donné qu’elle a été si longtemps privée de ce qu’elle était, de ce qu’elle avait. Mais je crois que toi – et toi aussi, Fin –, vous ne comprenez pas que pour Branna et pour moi, sachant que vous êtes avec nous, tandis que pour Fin, retourner à Paris et vers son restaurant chic serait plus facile, pour toi, Meara, et pour toi, Boyle, qui n’avez pas de pouvoir mais qui êtes avec nous, c’est de loin plus courageux que de poursuivre cette tâche, comme Branna, moi et désormais Iona, nous devons le faire. Pour nous, c’est un devoir mais pour vous trois, c’est un choix. Nous ne l’oublions pas. Ne va pas croire que nous puissions l’oublier.

— Nous ne sommes pas en quête de reconnaissance, se défendit Boyle.

— Vous l’avez pourtant, que tu le veuilles ou non. Et notre admiration aussi, même s’il y a eu des moments, et il y en aura d’autres, où nous ne le montrons pas.

Branna se leva pour aller chercher une autre bouteille de vin et remplit les verres de la tablée.

— Mais enfin, tu crois que j’ai passé des heures à cuisiner un repas comme celui-ci pour moi-même ? Seule, je me contente d’un sandwich au bacon. Alors arrêtons tous de nous apitoyer sur notre sort, ou d’être désolés pour les autres. Soyons tout simplement nous-mêmes.

Comme à point nommé, Meara se servit du bœuf bourguignon.

— C’est absolument délicieux, Branna.

— Ça, c’est sûr, et à moins que vous ne vouliez dîner d’un simple sandwich au bacon la prochaine fois que vous viendrez, ne parlons plus de ça. Alors, à votre avis, pourquoi Cabhan a-t-il bondi sur le capot de la camionnette de Connor ?

— Au risque de pencher du côté des sandwichs au bacon – qui sont plutôt bons –, je dirais que répondre à ça nous ramène à l’autre sujet, dit Fin.

— Réponds à ma question. (Branna agita la main devant elle.) Ensuite, je déciderai si je te donne à manger la prochaine fois.

— Pour voir ce qui allait se passer. Il était sous une forme pleinement incarnée.

— C’est exact, confirma Meara. Tout en muscles, en os et en sang.

— Mais il a été véloce. Il a surgi de nulle part. Connor n’a rien vu venir, tout comme moi, alors que nous n’étions pas très loin de vous. Et d’un bond, il s’est enfui vers l’endroit secret où il attend son heure. Mais pendant ce bref laps de temps, qu’a-t-il appris ?

— Je ne te suis pas, dit Boyle.

— Qu’a-t-il vu Connor faire ? Sortir de la camionnette pour l’affronter seul – volontairement seul puisqu’il vous a enfermés, toi et Meara, à l’intérieur. Par mesure de protection. Et il a vu Branna surgir en courant – armée, mais seule elle aussi – pour aider son frère.

— Aussi Iona et toi, précisa Meara.

— Il était déjà parti quand je vous ai rejoints, quand nous avons formé le cercle. Il nous épiait ? (Fin haussa les épaules.) Je ne peux rien affirmer, mais je ne sentais pas sa présence.

— Moi non plus, dit Connor pour répondre à son regard interrogateur.

— Il a donc pu constater que l’instinct a tout de suite poussé Connor à protéger… sa femme. Le terme n’est pas trop fort, ne fais pas la moue, dit Fin à Meara qui s’apprêtait à protester. Sa femme, son ami. Chasser le danger et protéger. L’instinct pousse Branna à s’allier à Connor, comme il a tendance à la soutenir. Mais elle protège aussi, puisqu’elle n’a rien fait pour libérer Meara ou Boyle, même si cela nous aurait permis d’être plus nombreux.

— C’était une erreur de ma part, et j’ai déjà présenté mes excuses à Meara. Je te présente aussi mes excuses, Boyle.

— Nous en avons déjà parlé, c’est oublié.

— Lui n’oubliera pas. (Iona survola la tablée du regard alors qu’elle comprenait mieux.) Et il va se servir de ce qu’il sait, ou il essaiera, pour avancer d’une façon ou d’une autre.

— Alors nous devons trouver le moyen d’utiliser ce qu’il sait, ou ce que nous pensons qu’il sait, contre lui. (Se réjouissant à cette idée, Meara sourit largement.) Comment pouvons-nous nous servir de moi pour le piéger ?

— Nous n’allons pas faire ça, affirma Connor d’un ton sans appel. Nous avons déjà essayé avec Iona, et ça n’a pas marché. Nous avons même failli la perdre et lui, la rafler.

— Quand on ne réussit pas du premier coup…

— On oublie, et on tente une autre approche, termina Connor.

— C’est mon choix. Rappelle-toi tes propres mots. Je t’ai demandé, dit-elle à Fin, s’il était possible de se servir de moi pour l’appâter ?

— Je ne sais pas – et ce n’est pas par crainte de m’opposer à Connor ou à Branna. Seulement, nous devons nous poser et retourner la question dans tous les sens. Je ne suis pas plus séduit que Connor par l’idée de prendre autant de risques qu’avec Iona, le soir du solstice.

— Je ne peux pas te le reprocher.

— Nous allons y réfléchir. Au bout du compte, il est essentiel que nous tombions tous d’accord. (Il consulta Connor du regard, qui accepta d’un signe de tête.) Ensuite, nous y travaillerons, en utilisant nos informations, en peaufinant ce que nous avons, puisque nous étions près du but.

Il regarda Branna.

— Nous étions près du but, comme Sorcha avec son poison. Mais les deux méthodes ont échoué au final. Je n’arrive pas à mettre le doigt sur ce qui manque – et oui, nous devrions travailler ensemble. Tu es habile avec les potions et les sortilèges. Nous avons jusqu’à Samhain.

— Pourquoi Samhain ? demanda Connor.

— C’est le début de l’hiver, et presque le début de l’année pour nous, les Celtes. J’y ai réfléchi en préparant le repas. Nous avons cru que le jour le plus long serait bénéfique, alors que la lumière l’emporte sur la nuit, mais c’était une erreur. C’est peut-être là que nous avons fait fausse route. Samhain, parce que nous avons besoin de temps – mais comme il s’attaque si ouvertement à l’un de nous, nous ne pouvons pas en prendre trop.

— La nuit où le Voile est plus fin, dit Connor. Et où l’on raconte que l’on peut aller d’un royaume à un autre sans mot de passe. C’est peut-être la solution, l’un des points que nous avons ratés. Il peut changer de monde aussi facilement que l’on traverse cette pièce. Ce soir-là, il est possible que nous puissions faire de même sans avoir besoin de commencer par chercher où et quand.

— La nuit où les morts cherchent à profiter de la chaleur du feu de Samhain, ajouta Fin, et à se réconforter auprès de ceux avec lesquels ils partagent le même sang.

— Les morts… les fantômes, maintenant ? s’interrogea Meara. La sorcellerie ne va plus suffire.

— Sorcha, dit simplement Branna.

— Ah, tu penses qu’elle viendrait, pour ajouter son pouvoir aux nôtres ? Sorcha, et aussi la toute première trinité ?

— C’est dans ce sens que je vais réfléchir et travailler. Si nous sommes tous d’accord.

— L’idée me plaît. (Boyle leva son verre en regardant Branna.) Le soir de Halloween ce sera.

— Si nous parvenons à le maintenir à distance aussi longtemps et à en apprendre suffisamment, précisa Branna.

— Nous le pouvons. Et c’est ce que nous ferons, déclara Connor avec détermination. J’ai toujours eu un faible pour Samhain et pas seulement pour les friandises. Un jour, j’ai eu une conversation enrichissante sur Samhain avec mon arrière-grand-mère.

— Qui était morte à ce moment-là, j’imagine.

Il adressa un clin d’œil à Meara.

— Morte des années avant ma naissance. Quand le Voile s’affine, j’arrive à voir au travers plus facilement qu’à d’autres moments. Et puisque nous pensons tous qu’il me teste, moi en particulier, c’est peut-être que je suis l’appât que nous recherchons. Tu y as pensé, Fin.

— Ça m’a traversé l’esprit. Nous allons y réfléchir longuement et travailler scrupuleusement. Je peux t’accorder tout le temps nécessaire, Branna. Quand tu veux.

— Pas de randonnées en vue ? demanda-t-elle d’un ton léger.

— Rien qui ne puisse être reporté. Je resterai ici jusqu’à ce que ce soit terminé.

— Et ensuite ?

Il la regarda, observa un long silence.

— Ensuite, nous verrons bien.

— Il n’a fait que nous renforcer. (Iona prit la main de Boyle.) Dans toutes les familles, il y a des disputes, des erreurs. Mais elles peuvent en ressortir plus fortes.

— Aux bisbilles et aux coups foireux !

Connor leva son verre, les autres l’imitèrent et dans un tintement musical, ils trinquèrent à leur pacte.

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