Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 46 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 20

20

 

— Je t’ai dit de ne plus m’approcher.

— Enfin, Meara, ce n’était qu’une pinte au pub.

— Les gens parlent, Connor, alors je sais comment tu passes ton temps au pub. (Elle lui décocha un regard de dégoût absolu.) Même quand je tenais à peine debout, après ce qu’on m’a fait. À cause de toi.

— Oh, Meara, j’ai juste un peu dragué. Bavardé, pour m’amuser un peu.

— Amuse-toi et bavarde autant que tu veux, mais après, ne viens pas me faire des cajoleries. (Elle accéléra volontairement le pas.) Je te connais bien. Mieux que personne.

— Que veux-tu ? (Il voûta le dos alors qu’ils grimpaient une pente douce.) J’avais besoin de me changer les idées, après être resté cloîtré pendant des jours au cottage, ou écrasé de boulot à la fauconnerie. À part dormir, tu ne faisais pas grand-chose.

— Et à cause de quoi ? (Elle s’arrêta pour mieux l’affronter.) C’est bien toi et ta magie qui m’ont mise à plat, non ?

Solidement planté sur ses jambes, il la toisa d’un regard noir.

— C’est moi et ma putain de magie qui t’ont sauvé la vie, oui !

— Et pendant que je m’accrochais à la vie, tu bavardais avec Alice Keenan au pub.

— Assez, ça suffit ! leur cria Branna. Nous n’avons pas de temps à perdre avec ça. Auriez-vous oublié que d’après ma carte stellaire, c’est ce soir que nous avons le plus de chances de conclure ? Nous n’y arriverons pas avec vous deux qui vous prenez sans cesse le bec.

— Je suis là, non ? (Meara redressa le menton.) Une fois de plus, je mets ma vie en jeu parce que j’ai dit que je viendrais. Je tiens parole. Contrairement à certains.

— Offrir un verre à une fille, ça fait d’un homme un menteur ?

— Dispose les bougies, Connor. (Branna les lui fourra entre les mains.) Concentre-toi sur notre dessein. Par tous les diables, tu n’aurais pas pu attendre qu’on ait terminé pour flirter avec Alice Keenan ?

Indignée, Meara laissa tomber son paquet à ses pieds.

— Alors c’est normal qu’il coure le jupon dans mon dos après s’être servi de moi ?

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, rétorqua Branna en faisant peu de cas de ses protestations. Arrête de dire n’importe quoi.

— C’est ma faute ? Tu le défendrais, même s’il était dans le pieu de cette menteuse !

— Ça suffit, maintenant ! s’écria Iona en se bouchant les oreilles.

— Mieux vaut éviter de t’en mêler, conseilla Boyle.

— Comment ? Ils sont de ma famille, et je ne supporte plus leurs querelles. Donne-moi ça. (Elle arracha les bougies des mains de Connor, les plaça en cercle sur la pente.) Comment voulez-vous qu’on travaille ensemble, qu’on tienne nos promesses, si on se dispute perpétuellement ?

— Facile à dire pour toi. (Meara fit claquer sa main sur la garde de son épée.) Boyle te suit partout comme un petit toutou.

— Ne me compare pas à un chien, Meara, fais attention à ce que tu dis.

— N’avais-je pas dit que ce n’était pas le bon soir ?

Fin tira son athamé de son fourreau, l’examina à la lumière de la lune ascendante.

— Il suffit que je dise blanc pour que tu dises noir, se défendit Branna. Juste pour me contrarier.

— Ce n’est pas toi qui as insisté, pour le solstice ? Et nous revoilà, des mois plus tard, à suivre tes ordres.

— Moi, je me demande encore ce que tu as gardé pour toi, ce soir-là. Si vous aviez obéi à mes ordres, tu ne serais pas là, tu ne serais pas avec nous.

— Branna, tu dépasses les bornes.

Connor posa la main sur son épaule.

— Il vient, dit-il, à elle puis aux autres. Il approche à grands pas.

— Que j’en fasse trop ou non ne compte plus à présent. Nous sommes là.

Branna balaya l’air de la main, allumant les bougies. Elle installa le bol au nord.

Derrière elle, Connor frôla les doigts de Meara.

Elle prit une inspiration et rassembla son courage.

Le brouillard tomba d’un coup tel un épais rideau, apportant un froid mordant. Un rugissement le déchira, frémissant au-dessus des hautes herbes.

Au moment où elle dégaina son épée, Connor la poussa sur le côté.

Elle sentit quelque chose l’effleurer, lui écorcher le bras, provoquant une sensation de brûlure. La peur et la confusion l’assaillirent, la submergeant aussi brusquement qu’une inondation.

La voix de Connor résonna dans sa tête. Je suis avec toi. Je t’aime.

Elle fit volte-face, se mouvant dos à dos avec Boyle, se préparant à attaquer ou à se défendre.

Le sol trembla sous ses pieds lorsque Fin conjura la terre.

— Dana, déesse et mère, par ton pouvoir, que la terre tremble et frémisse.

Bien qu’elle fût protégée par le rituel, Meara faillit tomber à la renverse lorsque le sol se souleva.

— J’en appelle à Acionna et à Manannan Mac Lir, cria Branna. Que votre colère divine s’abatte sur la tête de Cabhan !

La pluie se mit à tomber à torrents, comme si une divinité avait détourné le cours d’une rivière déchaînée.

À travers le brouillard, le déluge, elle vit des traînées noires scintiller en plongeant vers elle comme des flèches. À sa stupéfaction, le brouillard grésilla. Il s’enroula autour de sa jambe comme un serpent. D’instinct, elle le trancha de sa lame. Des éclaboussures de sang noir giclèrent à travers la brume.

Des boules de feu furent catapultées, réduisant les flèches noires en cendres à l’injonction d’Iona.

— Au nom de Brigitt, que le pouvoir du feu roussisse l’obscurité par sa lumière et ses flammes !

Elle sentit Boyle vaciller, tournoyer dans un mouvement défensif, et le vit auprès d’une vrille épineuse de brouillard, frappant en direction de Fin.

Elle plongea en dessous, donnant des coups de lame, puis dut s’agripper au sol lorsqu’il se souleva sous elle.

— Sidhe, aie cure de ton serviteur, ton fils, et par ton souffle scelle sa damnation.

Elle observa Connor, flamme parmi les flammes, levant les bras vers le ciel. Pendant qu’elle s’efforçait de se relever, elle vit le ciel en effervescence s’ouvrir au-dessus d’elle. Et tourbillonner.

La foudre éclata, transperçant l’obscurité pour percuter le sol tremblant. Même la pluie faisait des étincelles. Elle vit Iona chuter, Boyle se précipiter pour la prendre dans ses bras. Des flammes jaillissaient de ses mains pour carboniser le loup, l’homme, les bandes de brouillard qui s’enroulaient et serpentaient autour d’eux.

Tant bien que mal, elle rebroussa chemin, rejoignit le cercle où les bougies brillaient encore comme des balises. Retrouva Connor, qui saisit la main de Branna puis celle d’Iona afin que la trinité s’embrase telles des bougies humaines.

La chose hurla à la mort – le loup.

La chose rit – l’homme.

Les bougies, cire et mèche, crachotèrent, faiblissant peu à peu.

— Rappelons tout ! cria Branna. Nous l’avons perdu. Nous avons perdu la nuit. Nous l’avons vidée de son énergie. Fuyons, tant que nous le pouvons.

Connor saisit Meara par la taille – de ses mains fortes, l’air enragé, brillant de sueur, de sang.

— Je reprendrai mes distances dès que je t’aurai sauvé la vie une seconde fois.

Virevoltant autour d’eux, des pluies d’étoiles, des étincelles de feu. La lumière fut si vive qu’elle dut fermer les yeux de toutes ses forces et tourner la tête.

Tombant trop vite, si vite que son pas accéléré priva ses poumons d’air.

Sans s’en rendre compte, elle s’affala de tout son long sur Connor, sur le carrelage de la cuisine, le cœur de son homme tambourinant sous elle à la vitesse d’un cheval au galop.

Un atroce rugissement les engloba, faisant vibrer les fenêtres. Des poings cognaient furieusement aux portes, aux murs, si fort que le cottage en fut secoué. Pendant un bref instant, Meara pria pour qu’il ne s’effondre pas sur eux.

Puis ce fut le silence.

Les autres étaient étendus, tels les survivants d’un terrible naufrage. Kathel surgit auprès de Branna, lui léchant le visage en geignant.

— Je vais bien, ça va. Nous allons tous bien.

— Voilà qui devrait le convaincre que c’est la guerre. Moi, ça m’a bigrement bien convaincu. (Connor caressa les cheveux de Meara en remuant sous elle.) Tu es blessée ?

— Je ne sais pas. Je ne crois pas. Tu saignes.

Il porta la main à sa tempe entaillée.

— Pas esquivé assez vite.

— Attends, montre-moi. (Branna se rapprocha.) Iona…

— Je sais ce qu’il te faut.

Pendant qu’elle se ruait vers l’atelier, Meara remonta sa jambe de pantalon et découvrit un hématome au-dessus de sa cheville.

— Fais voir.

Tandis que Branna s’occupait de lui, Connor tendit le bras pour poser la main sur le bleu.

— Le brouillard… Il s’est changé en serpents. Et en épines. Des épines en ont surgi.

— Pas des épines, des dents, dit Fin qui, luisant de sueur, était assis par terre, adossé contre un placard.

— Tu es blessé. Un peu de ça pour la tête de Connor, lança Branna à Iona avant de se lever pour se diriger vers Fin. Veille à bien nettoyer la plaie. Où as-tu été mordu ? lui demanda-t-elle.

— Je suis juste lessivé.

Elle posa la main sur son torse.

— Pas seulement. Fais voir.

— Je m’occuperai de moi dès que j’aurai repris mon souffle.

— Et puis quoi encore ?

D’un simple mouvement de la main, elle le mit torse nu.

— Si tu as envie de me voir tout nu, j’aimerais autant qu’on fasse ça en privé.

— Tais-toi. (Regardant par-dessus son épaule, elle ordonna d’une voix pressante :) Iona, le baume !

— Je peux me soigner tout seul, protesta Fin.

— Je t’endors si tu ne restes pas tranquille. Ne bouge pas. Tu sais que j’en suis capable. Connor, j’ai besoin de toi.

— C’est grave ?

Il obtint la réponse en rampant à travers la cuisine.

De part et d’autre du thorax, Fin portait des plaies perforantes noires et à vif comme si des mâchoires monstrueuses s’étaient refermées autour de lui.

— Elles sont assez superficielles, déclara Branna d’une voix maîtrisée. Remercions le ciel. Et le poison… (Elle examina la blessure avec attention.) Qu’as-tu fait pour éviter qu’il se répande ?

— Je suis du même sang que lui. (Haletant, Fin répondit lentement, avec une précision extrême.) Ce qui vient de son sang perd en force en se mêlant au mien.

— Tu souffres, dit Connor.

— C’est normal. (Mais il expira entre ses dents serrées pendant que Branna nettoyait la plaie en profondeur.) La vache, tes soins sont moins supportables que la plaie.

— Je dois extraire le poison, même s’il est moins fort.

— Regarde-moi, Fin, ordonna Connor.

— Je peux me débrouiller tout seul avec ma douleur, merci.

Connor prit la mâchoire de Fin dans sa main, le força à tourner la tête.

Il prend sa douleur, comprit Meara. Sans souffrance, Fin guérirait plus vite. Alors, elle sut que Branna ne pouvait pas la prendre.

Comme Boyle sortait la bouteille de whisky, elle alla chercher des verres. Se rasseyant par terre, elle se chargea de la distribution lorsque Branna se rassit, hochant la tête.

— Ça fera l’affaire.

— On a dépassé la prise de bec prévue. (Imitant Fin, Connor s’adossa contre les placards, le visage en sueur à cause de l’effort, de la douleur.) Mais nous lui avons bien botté le train, et nous sommes sains et saufs.

— Il va croire qu’il nous a intimidés, dit Branna. Que nous nous chamaillons, pansons nos plaies, nous demandons s’il est sage de retenter le coup.

— Et quand nous l’attaquerons dans deux jours, nous le réduirons en cendres avant qu’il n’ait eu le temps de comprendre qu’il a été dupé. Bien joué, bravo à tous ! (Il leva son verre.) Un plan génial, ma chère Meara, et qui a probablement renversé la vapeur. Pas étonnant que je t’aime.

Il but, comme les autres, sauf Meara qui considérait le contenu de son verre.

— Pas envie de whisky ? demanda-t-il.

— J’attends les palpitations. Je suis peut-être encore sous le choc. Tu veux bien répéter ? Pour voir ce que ça me fait.

Il posa son verre, se rapprocha d’elle à genoux.

— Je t’aime, Meara, et je t’aimerai toujours.

Elle vida son verre cul sec et s’agenouilla face à lui.

— Non, aucun effet. Mais qui peut être assez idiot et faible pour trembler de peur face à l’amour ? Voyons le tien… (Elle plaqua la main sur son torse.) Vérifions si ton cœur frémit. Je t’aime, Connor, et je t’aimerai toujours.

— Je crois qu’il a sursauté. (Il enferma ses mains dans les siennes.) Mais il n’y a ni peur ni doute dans mon cœur. Tu le sens ? Il danse, de joie.

Elle rit.

— Connor O’Dwyer, l’homme au cœur qui danse. Je te veux.

Elle jeta les bras autour de son cou, pressa sa bouche sur ses lèvres.

— Vous voulez qu’on vous laisse ? lança Boyle. Envie d’un tête-à-tête sur le carrelage de la cuisine ?

— Laisse-moi réfléchir, murmura Connor avant d’embrasser son amour.

Il se redressa, la souleva de terre et la fit tournoyer pour la faire rire.

— Tout compte fait, c’est nous qui allons vous laisser.

Il la porta hors de la pièce, dans un nouvel éclat de rire.

— C’est ce que tu as toujours voulu, dit Fin à Branna.

— Je savais que c’était possible, je le sentais et oui, je le désirais. (Elle poussa un soupir.) Je vais préparer du thé.

Plus tard, alors qu’ils étaient enlacés dans le lit, que la maisonnée dormait et que le clair de lune filtrait à travers la fenêtre, Connor interrogea Meara.

— C’est la bataille qui t’a fait cet effet ? Jouer avec la vie et la mort a apaisé ton cœur ?

— Tu as pris sa douleur.

— Quoi ? Qui ?

— Dans la cuisine. Fin n’était pas d’accord, mais tu ne voulais pas le voir souffrir, alors tu as pris sa douleur. Là, je me suis dit : Il est comme ça. C’est lui. Un homme capable de souffrir pour soulager un ami – ou n’importe qui d’autre. Un être puissant et bon. Amusant, musicien et loyal. Et il m’aime.

Elle posa la main sur sa joue.

— Aussi loin que mes souvenirs remontent, je t’ai toujours aimé mais je ne l’acceptais pas, je refusais de prendre ce cadeau dont tu m’as parlé, ou de le donner. Par peur.

» Pendant que je t’observais ce soir, encore sous le coup de cette atroce bataille, sous le vif éclairage de la cuisine, je me suis demandé comment je pouvais continuer à craindre d’avoir ce que j’aime. Pourquoi je cherche à me convaincre que je suis comme mon père, pourquoi je laisse ses actes dicter ma vie. J’ai une dette envers Cabhan.

— Cabhan ?

— Il espérait me blesser, m’humilier, me bouleverser en me plaçant face à l’image de mon père. Il a réussi, mais dans le bon sens. Confrontée à tout ce que je gardais en moi, j’ai pu commencer à voir la vérité. Il ne m’a pas quittée, ni moi, ni ma mère, ni aucun de nous. Il a tourné le dos à sa honte, ses erreurs et ses échecs parce qu’il ne supportait plus de les voir chaque fois qu’il se regardait dans le miroir.

— Tu as toujours la force de supporter ce que tu vois dans le miroir.

— J’essaie, mais avant ce jour, je ne regardais pas comme il fallait. Je ne cherchais pas à changer de point de vue. C’est ma mère qui est restée, qui a porté le poids de la honte après son départ, et qui a vécu – à sa façon, équivoque – avec des erreurs et des échecs qui n’étaient pas les siens. Elle est restée là, pour moi et ma famille, même quand nous sommes devenus adultes. Elle est heureuse maintenant, libérée de tout ça même si elle n’en est pas consciente. Moi aussi, j’en suis débarrassée. Alors j’ai une dette envers Cabhan. Mais ça ne m’empêchera pas de faire tout mon possible pour l’expédier en enfer.

— Dans ce cas, j’ai indirectement une dette envers lui. Et nous l’enverrons en enfer ensemble.

 

Au cours des deux jours qui suivirent, en dehors du nid douillet du cottage, il avait du mal à réfréner sa joie. Quand il travaillait, il devait éviter de croiser le regard de Meara jusqu’à ce qu’ils se retrouvent dans leur refuge.

Il sentit Cabhan rôder une fois ou deux, mais à distance, avec prudence. Et le salopard portait des séquelles sérieuses, à la suite des coups qu’il avait reçus.

Il était venu affaibli, convaincu que leur cercle était abîmé alors qu’il était plus solide et plus vibrant d’énergie que jamais.

Et pourtant…

— Tu as des doutes, dit-il à Branna.

Comme il ne restait plus que quelques heures, il était rentré pour l’aider de son mieux.

— C’est un plan solide.

— Mais ?

Elle s’empara de la potion du rêve, la déposa délicatement dans une boîte argentée héritée de sa famille, à côté du brassage rouge sang destiné à achever Cabhan.

— Un pressentiment, mais je ne sais pas s’il est justifié. Je ne sais pas si c’est parce que j’étais sûre de moi le soir du solstice que maintenant je doute que ce soit le bon moment. Ou si je passe vraiment à côté de quelque chose, que je ne vois pas ce que je devrais voir, ce que je devrais faire.

— Tout ne repose pas sur tes épaules, Branna.

— Je le sais. Malgré ce qu’en pense Fin, je le sais très bien.

Elle rassembla les instruments qu’elle avait nettoyés et envoûtés et les enveloppa dans une bande de velours blanc.

Elle ouvrit un tiroir, en sortit une petite boîte en argent.

— J’ai quelque chose pour toi, et peu importe ce qui arrivera ce soir.

Poussé par la curiosité, il l’ouvrit, vit la bague, le rubis étincelant sur l’anneau en or ciselé.

— C’est pour toi, elle vient de notre arrière-grand-mère.

— Elle est à toi maintenant, si tu veux l’offrir à Meara. C’est ma sœur, et nos liens ne feront que se resserrer quand tu la lui donneras. Un autre cercle, la bague lui revient. Mais seulement si tu le désires.

Il contourna le plan de travail pour la prendre dans ses bras.

— Quand tout sera terminé. Je te remercie.

— J’ai envie que ça s’arrête, plus que jamais. Je veux te voir faire ta vie avec Meara.

— Nous l’achèverons. C’est notre destin.

— C’est ton cœur qui parle.

— Oui, et si tes pensées ne prenaient pas le dessus, tu entendrais aussi ton cœur. (Il s’écarta d’elle.) Si tu n’as pas confiance en ton cœur, aie foi en ton sang. C’est aussi le mien.

— J’ai confiance.

De son côté, il réunit son matériel et se prépara à la nuit qui s’annonçait.

Ils se retrouvèrent à la grande écurie, et à la demande de Fin, Connor sella Aine, la pouliche blanche achetée par Fin pour l’unir à Alastar.

— Je croyais que Fin prenait Baru, son étalon.

Connor regarda Meara par-dessus son épaule. Elle portait des bottes et un pantalon résistants, une épaisse ceinture équipée d’un fourreau dans lequel elle avait glissé son épée. Il savait qu’Iona avait tressé des talismans dans ses cheveux.

Et elle portait son collier sur sa chemise de flanelle.

— C’est le cas. Nous prenons Aine, et Iona et Boyle montent Alastar. Avec un troisième cheval, la route sera plus facile.

— Nous nous rendons à la chaumière de Sorcha à cheval, si je comprends bien.

— En un sens. Tu es prête pour ce soir ?

— Autant que possible.

Il lui prit la main par-dessus la selle.

— Nous en ressortirons vainqueurs.

— J’y crois.

Ensemble, ils menèrent le cheval à l’extérieur et rejoignirent le groupe éclairé par le faible croissant de lune.

— Quand nous serons sur place, il faudra agir vite, sans commettre d’impair. Mon père, la grand-mère d’Iona, la cousine de Fin sont prêts à intervenir pour nous ramener au cas où les choses tournent mal.

— C’est toi qui me ramèneras, dit-elle.

Il s’installa en selle, et elle se hissa derrière lui. Il jeta un coup d’œil à Boyle et à Iona, sur Alastar qui était agité.

Impatient d’y aller, d’agir.

Il vit Fin appeler son petit cabot, monter l’étalon noir puis tendre la main à Branna.

— C’est dur pour elle, murmura Connor. D’y aller comme ça, avec lui.

— Pour lui aussi.

Mais Branna monta en selle, puis fit un signe à Kathel. Le chien partit en courant. Dans le ciel, Roibeard poussa un cri, et Merlin, l’oiseau de Fin, lui répondit.

— Accroche-toi à moi, conseilla Connor.

Les trois chevaux s’élancèrent brusquement au galop.

Puis ils s’envolèrent.

— Oh là là ! s’exclama Meara en pouffant de rire. C’est merveilleux ! On aurait dû faire ça plus tôt !

Le vent lui fouettait le visage, frais et humide, tandis que des nuages jouaient à cache-cache avec la lune. Il apportait des parfums d’épices et de terre, de tous les végétaux en fin de maturité se préparant au repos hivernal.

Ils volèrent, sillonnèrent le ciel, puis plongèrent dans les grands bois, traversant la vigne vierge pour atteindre la chaumière de Sorcha.

— On se dépêche, lui dit Connor.

Il la laissa pour conjurer le cercle avec Branna et Iona, préparer une centaine de bougies, les bols, le chaudron.

Branna ouvrit la boîte argentée, en sortit la potion destinée à leur ouvrir la porte du monde des rêves.

— Par les esprits qui parcourent cette nuit, nous sommes venus nous joindre à eux par notre clarté. En ce lieu et en cette heure, nous convoquons les forces claires. Nous sommes les Trois, et sommes trois de plus. Ensemble nous passons la porte pour entrer dans le monde onirique et y rencontrer notre destin. Ainsi nous buvons une fois trois et une fois trois.

Elle versa la potion dans un calice en argent, le brandit vers le ciel. La portant à sa bouche, elle but une gorgée.

— Corps, sang, esprit et cœur, vers les rêves nous partons.

Elle passa la coupe à Fin. Il but, répéta l’enchantement puis la tendit à Iona, à tout le cercle.

Elle avait un goût d’étoiles, se dit Connor quand vint son tour.

Il donna la main à sa sœur et à Meara et, uni à son cercle, prononça les mots.

— Par la justice, par la volonté, par la lumière nous appelons la nuit. Que le rêve nous plonge dans le passé, que cette promenade vide Cabhan de ses pouvoirs maléfiques. Retournons au temps des Trois de Sorcha. Qu’il en soit ainsi.

Il n’eut pas l’impression de flotter comme lors de ses précédentes expériences, mais plutôt de nager dans la brume et les couleurs, des voix murmurant derrière et devant lui, des images à la périphérie de sa vision.

Quand le brouillard se dissipa, il était toujours dans la même position, avec son cercle, tenant Meara d’une main et Branna de l’autre.

— Avons-nous remonté le temps ?

— Regarde, dit Connor à Meara.

La vigne vierge recouvrait la chaumière mais elle n’était plus en ruine. Les jacinthes étaient en fleur autour de la pierre tombale.

Les chevaux étaient perchés avec les rapaces sur les branches les surplombant. Kathel était d’un calme princier aux côtés de Branna, tandis que Bugs tremblait entre les pieds de Fin.

— Nous sommes tous là, comme prévu. Appelle-le, Meara.

— Maintenant ?

— Oui, confirma Branna, la fiole pleine de liquide rouge à la main. Fais-le venir.

Dans la fiole, le liquide vibrait et tournait. De la lumière liquide, un feu magique.

— Au centre du cercle. (Connor la prit par les épaules, l’embrassa.) Ne t’arrête pas de chanter, quoi qu’il arrive.

Elle dut commencer par se calmer, rassembler son courage avant d’ouvrir son cœur.

Elle avait choisi une ballade, qu’elle entonna en gaélique même s’il doutait qu’elle connaisse le sens des paroles. Touchantes à fendre l’âme, aussi belles que sa voix qui retentit dans la clairière, emplit la nuit, traversa le temps du rêve.

Il lui demanderait de la chanter pour lui, plus tard, quand ils auraient vaincu le mal, quand ils seraient seuls. Elle l’entamerait pour lui.

— Il l’entend, chuchota Fin.

— C’est une nuit qui convoque le noir et le blanc, le noir et la lumière. Il va venir.

— Quoi qu’il arrive, répéta Connor, chante. Il approche.

— Oui…

Fin quitta le cercle, laissant Meara sous la protection de Boyle.

Il brandit son épée et en incendia la lame.

Il arriva à travers le brouillard, une ombre qui se mua en loup. Tel un rôdeur, il approcha de la ligne des quatre magiciens, puis virevolta et bondit sur le cercle.

Boyle se plaça en bouclier devant Meara, mais le loup rebondit sur la boule de feu lancée par Iona et fut propulsé en arrière.

Il arpenta la clairière, regardant fixement les chevaux jusqu’à ce qu’Alastar donne des coups de sabot et qu’il se redresse dans la peau d’un homme.

— Vous croyez m’atteindre cette fois ? Vous pensez pouvoir me détruire avec une chanson et votre misérable magie blanche ?

D’un geste, il éteignit la flamme brûlant sur l’épée de Fin.

Fin se contenta de la brandir, et le feu se ralluma.

— Viens si tu l’oses, lança-t-il pour le provoquer en se postant devant les Trois.

— Mon fils, sang de mon sang, tu n’es pas mon ennemi.

— Je suis ta mort.

Fin bondit en agitant son épée, mais ne trancha que le brouillard.

Les rats envahirent le terrain par centaines, leurs yeux rouges exprimant toute leur sauvagerie. Ceux qui affluèrent vers le cercle hurlèrent en s’enflammant. Mais Meara vit l’une des bougies suinter.

C’est le moment qu’elle choisit pour dégainer son épée en chantant.

Aine se cabra, les yeux révulsés par l’effroi. Fin empoigna son licou et traça un cercle de feu autour d’elle de la pointe de sa lame. Pendant que les deux étalons écrasaient les rats à coups de sabot, les rapaces les attaquaient en piqué.

Des chauves-souris emplirent le ciel.

Connor vit une autre bougie s’éteindre.

— Il attaque le cercle pour l’atteindre, elle. C’est maintenant ou jamais, Branna.

— Il faut attendre qu’il se rapproche.

Rejetant la tête en arrière, Connor convoqua le vent. Un souffle violent déchira les fines ailes des oiseaux de malheur, puis l’air s’emplit de fumée et de hurlements.

La voix de Meara se mit à trembler au moment où un corps vrillé s’abattait au bord du cercle, soufflant une troisième bougie.

— Reste concentrée, petite, murmura Boyle.

— Je suis concentrée.

Inspirant à pleins poumons, elle chanta plus fort pour couvrir les cris.

— Je vais te trancher la gorge et t’arracher le cœur par la bouche.

Cabhan, les yeux presque aussi rouges que sa pierre, projeta des éclairs noirs vers le cercle.

Boyle saisit l’occasion pour l’attaquer au couteau et fit d’abord couler du sang. Le souffle d’air qui suivit le fit violemment tomber à la renverse. Le sang qui perlait au bout de son couteau goutta sur le sol et noircit en crépitant.

— Maintenant ! brailla Connor avant de se mettre à chanter.

Le pouvoir s’éleva sous la forme d’une chaleur lumineuse. Il entendit encore des voix, d’autres en plus de celles de Meara et d’Iona. Lointaines, des murmures traversant le Voile fin. Le chant de Meara les recouvrait, emplissant son cœur.

Fin ralluma les bougies en balayant l’air de sa lame, et leurs flammes droites brûlèrent fièrement.

Les rats rebroussèrent chemin, affluant vers les Trois. Cabhan tomba à quatre pattes. Le loup chargea Kathel.

Connor sentit la peur de Branna, se tourna en même temps qu’elle et Iona pour écraser le loup de son pouvoir. Mais le sol se souleva sous lui – l’œuvre de Fin. Les dents de Kathel mordirent l’épaule du loup, et Roibeard plongea.

Il cria, se débattit pour s’enfuir vers les arbres qui bordaient la clairière.

— Bloque-lui le passage ! ordonna Connor. Ramène-le par ici.

Mais son cœur s’arrêta de battre lorsque Boyle et Meara quittèrent le cercle pour aider Fin.

Il s’élança vers la droite, tourna et, désespéré, passa à la charge. L’épée de Meara s’enflamma. Sa pointe roussit sa fourrure, puis le loup se retourna.

Du coin de l’œil, Connor perçut du mouvement. Jetant un coup d’œil vers la chaumière, il vit trois silhouettes postées devant sa porte. Une vision floue, leurs voix traversant le Voile à grand-peine.

Puis il n’eut plus conscience que de la présence de sa sœur, d’Iona, des Trois et de l’afflux brûlant de pouvoir.

Elle plaça la fiole en suspension devant eux et, mains jointes, esprits joints, pouvoirs joints, ils la lancèrent violemment vers le loup.

La lumière jaillit comme si des milliers de soleils explosaient. Elle l’attaqua, le traversa.

— Par le pouvoir de la trinité, tu es vaincu. Notre lumière a déchiré tes ténèbres. Avec notre lumière nous tissons cette toile, avec notre sang nous signons ta chute. Il ne te reste ni vie, ni esprit, ni pouvoir magique. Telle est notre volonté, qu’il en soit ainsi.

La lumière éclata, de plus en plus vive. Elle s’épanouit dans ses yeux, frémit dans ses veines. Et à travers elle, il revit les trois silhouettes. L’une d’elles lui tendit la main avec insistance.

Puis elles s’évanouirent, et la lumière se dissipa. La nuit retomba, seulement percée par le halo de la lune et le cercle des bougies. Se séparant des Trois, Connor se précipita vers Meara.

— Tu es blessée ? Où ça ?

— Non, rien du tout.

— Tu n’aurais pas dû cesser de chanter, tu n’aurais pas dû sortir du cercle.

— J’avais la gorge sèche. (Elle sourit, le visage noir de suie, et jeta les bras autour de lui.) Nous l’avons vaincu ? C’est terminé ?

— Donne-moi un moment.

Les cendres et le sang jonchaient le sol, de minuscules flaques noires brûlant encore par endroits.

— Par tous les dieux, ce qu’il reste de lui doit se trouver là. Attends un instant.

— Il n’y a rien. Je le sens. (Fin essuya le sang sur son visage.) Je sens sa présence, son odeur. Je vais le trouver. L’achever.

— Tu ne dois pas quitter la clairière, dit Branna en l’attrapant par le bras. Si tu t’éloignes, tu risques de ne plus pouvoir revenir.

Déterminé, Fin dégagea son bras.

— Ça change quoi si, au bout du compte, je l’achève ? Si je mets un terme à tout ça ?

— Tu n’es pas à ta place ici.

— Ce n’est pas à toi d’en décider.

— Ni à toi, dit-elle en le poussant à l’intérieur du cercle. Connor.

— Putain de merde !

Accablé de regrets, il immobilisa Fin et reçut son poing dans la figure. Boyle se joignit à lui.

— Vite.

Branna posa la main sur l’épaule de Connor, prit la main de Meara, adressa un signe à Iona pendant que les hommes se battaient en roulant dans la terre.

Elle ferma les yeux, rompit le charme.

Ils traversèrent la nuit et la clarté rétablie, les couleurs et les brumes pour revenir dans la clairière, à côté de la chaumière en ruine, sous les hululements d’une chouette.

— Tu n’avais pas le droit de me retenir.

— Nous voulions tous t’empêcher de partir, répondit Connor en se massant la mâchoire tout en jetant un coup d’œil à Fin. Nous avons besoin de toi.

— Comment en être sûrs ? demanda Meara. Comment savoir si nous l’avons eu ?

Sans rien dire, Fin enleva son manteau, son pull. Sur son épaule, la marque était à vif et battait comme un cœur.

— C’est quoi ? demanda Branna. Tu ressens ses souffrances ?

— Ceux de ton sang s’en sont occupés. Il est blessé, mais impossible de dire si c’est fatal. J’aurais pu l’achever.

— Si tu avais quitté la clairière, tu te serais perdu, dit Connor. Tu es l’un des nôtres, Fin. Tu appartiens à ce lieu, à ce temps. Nous ne l’avons pas tué. Je le sentais moi aussi avant que Branna ne rompe l’envoûtement. Mais pas ici, pas maintenant. Et dans cette époque, nous avons quelques plaies et bosses, mais rien de plus – sans oublier ton coup de poing. Il est exténué, déchiré, brisé, à moitié aveugle aussi. C’est tout ce que je sais. C’est probable qu’il ne passe pas la nuit.

— Je peux atténuer la douleur.

Fin se contenta de fixer Branna.

— Ça ne changera rien.

— Fin. (Iona s’approcha de lui, se hissant sur la pointe des pieds pour prendre son visage en coupe.) Mo deartháir. Nous avons besoin de toi à nos côtés.

Renonçant à lutter, Fin plaqua son front contre celui d’Iona, soupira.

— Très bien.

— Nous devrions rentrer. (Meara tendit Bugs à Fin. Le chien frétilla dans ses bras, lui lécha le visage.) Même si nous ne l’avons pas anéanti, nous avons fait du bon boulot ce soir. J’ai tellement chanté que j’ai la gorge complètement sèche.

— Ce n’est pas fini. (Branna se rapprocha de la tombe de Sorcha, caressa du bout des doigts les mots gravés dans la pierre.) Pas encore fini, mais le jour viendra. J’en fais le serment.

Ils montèrent en selle, sales et épuisés. Connor accorda un dernier regard à la clairière avant de traverser la vigne vierge.

— Je les ai vus… je dois le dire aux autres.

— Tu as vu qui ?

— Les Trois. Les trois enfants de Sorcha – ou leurs ombres. Eamon portait une épée, Brannaugh un arc et Teagan une baguette magique. Ils n’étaient pas vraiment là, mais ils ont pénétré dans le rêve. Ils ont essayé de nous rejoindre.

— Ils auraient pu nous aider… s’ils avaient été physiquement présents.

— Tout à fait. (Il guida Aine vers la maison.) J’y ai cru, pendant un moment, j’ai cru que nous avions gagné.

— Moi aussi. Tu avais envie d’accompagner Fin. D’aller l’achever avec lui, sans penser aux conséquences.

— Exact, mais je n’ai pas pu.

— Parce que ce n’est pas comme ça que ça doit se passer.

— Pas seulement. Je ne pouvais pas te quitter. (Il arrêta Aine pour se tourner vers elle, lui caresser le visage.) Je ne pouvais pas et je ne désirais pas te quitter, Meara, même pour ça. J’ai quelque chose pour toi.

Il plongea la main dans sa poche, en sortit l’écrin argenté. Quand il l’ouvrit, le rubis refléta le clair de lune.

— Mais, Connor…

— C’est une belle bague. Je vais l’adapter à ton doigt… aussi justement que tu es faite pour moi et que je suis fait pour toi. Elle est dans la famille depuis plusieurs générations. Branna me l’a donnée pour que je te l’offre.

— Tu me fais ta demande en mariage à dos de cheval, alors que nous empestons le soufre ?

— Ça me semble romantique et inoubliable. Regarde. (Il la lui passa au doigt, la tapota.) Voilà, elle est pile à ta taille, je le savais. Tu ne peux plus refuser de m’épouser maintenant.

Elle regarda l’alliance, puis Connor.

— Dans ce cas, je vais dire oui.

Son baiser fut aussi tendre que maladroit.

— Accroche-toi, conseilla-t-il.

Et ils poursuivirent le trajet en volant.

 

Cherchant son gîte, la créature rampait au ras du sol, plus ombre que loup, plus loup qu’homme. Son sang noir calcinait la terre à son passage.

Il était réduit à la souffrance, à la haine et à une terrible soif.

Une soif que seule la vengeance étancherait.

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