Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 9
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9
Elle s’était préparée émotionnellement et psychologiquement. Branna se répétait que l’envoûtement et le voyage par le rêve étaient non seulement une étape nécessaire, mais qu’en plus elle s’en sortirait sans essuyer de problèmes personnels.
Après tout, avec Fin, ils avaient trouvé un équilibre dans leur relation au fil des mois. Ils étaient capables de collaborer, de se parler sans colère ni peine de cœur, non ?
Ils étaient devenus adultes, et l’époque de l’innocence était révolue. Elle avait un devoir envers sa lignée. Et Fin manifestait une loyauté sans failles à l’égard de leur cercle, ce qui était tout à son honneur.
Cela devrait suffire.
Et pourtant, alors qu’ils étaient réunis dans son atelier, longtemps après la tombée de la nuit, elle s’efforçait de maîtriser son anxiété.
— Tu es sûre de ça ? demanda Connor en lui passant une main dans le dos, geste qui lui valut un bref coup d’œil et un rejet tacite.
N’entre pas dans ma tête.
Sa main chaude s’attarda dans le creux de ses reins.
— Nous avons encore le temps de chercher un autre moyen.
— Je suis sûre de moi à cent pour cent, et c’est le meilleur moyen. Fin ?
— Affaire conclue.
— Cousine Mary Kate, vous êtes certaine de ne pas vouloir vous joindre au cercle ?
— Il vaut mieux que vous poursuiviez comme vous en avez l’habitude. Mais sachez que je serai là pour vous aider en cas de besoin.
— Nan est notre renfort.
Iona serra la main de sa grand-mère puis s’avança.
Ils formèrent le cercle, par sens du rituel et par respect, pour garantir protection et unité. Branna et Fin entrèrent ensemble dans le cercle. Il portait son épée à sa ceinture, elle son couteau rituel.
Cette fois, puisqu’ils partaient de leur propre volonté, ils étaient armés.
— Dans cette coupe, nous buvons la potion qui nous fera voyager en rêves l’un auprès de l’autre.
Branna but une gorgée et passa la coupe à Fin.
— Par cette potion, nous traversons le temps et l’espace côte à côte.
Fin but et passa la coupe à Connor.
— Au sein de notre cercle, main dans la main, nous traversons le ciel et survolons la terre.
Ils parlaient ensemble, les yeux dans les yeux, et Branna sentit leur force grimper en flèche.
— Dans les rêves, nous voulons aller, pour chercher, pour voir l’origine de la destinée de Cabhan. Avec toute notre foi, notre pleine confiance en eux comme en moi, qu’il en soit ainsi.
Fin tendit la main ; Branna posa les siennes dessus.
Dans un éclair de lumière, dans un éclat de pouvoir éblouissant, ils s’envolèrent dans le vent et les tourbillons, rapidement, si vite que l’air quitta leurs poumons. Elle eut juste le temps de se demander si la mixture n’était pas trop forte puis elle se retrouva sur ses pieds, chancelante, dans l’obscurité percée d’étoiles. Sa main était toujours agrippée à celle de Fin.
— Un peu trop d’essence de tourbillon.
— Tu trouves ?
Elle lui décocha un regard narquois. Il avait les cheveux aussi ébouriffés qu’elle, d’après son ressenti. Si son visage aux traits émaciés avait un air sombre, elle y perçut néanmoins une pointe de satisfaction.
Elle était exactement dans le même état d’esprit que lui.
— Pas la peine d’être sarcastique. J’ai autant participé à la formule que toi. (Branna secoua la tête pour chasser ses cheveux de ses yeux.) Et puis elle nous a conduits jusqu’ici. La grotte est devant nous.
Dans la nuit froide et étoilée, l’entrée de la grotte pulsait d’une lumière rouge. Branna entendit un léger grondement, comme si une tempête lointaine menaçait à l’intérieur. Mais rien n’éclata, rien ne bougea et rien ne s’agita.
— Il est à l’intérieur, lui dit Fin. Je le sens.
— Il n’est pas seul. Je sens une présence rusée, très affirmée.
— Je ferais mieux d’entrer d’abord, pour évaluer la situation.
— Ne sois pas insultant, Finbar. Côte à côte ou rien du tout.
Comme pour mettre un terme au débat, elle avança de quelques pas. Fin tenait fermement sa main, tandis que son autre main était posée sur la garde de son épée.
— Si la chose s’en prend à nous, nous rompons le sortilège. Sans hésitation, Branna. Nous n’allons pas finir ici.
Elle tituba certainement contre lui car l’envoûtement du voyage par le rêve provoquait ce genre de désirs. Mais elle se ressaisit, et tint bon.
— Je n’ai pas l’intention de finir ici. Nous avons des choses à faire chez nous, dans notre époque.
Ils franchirent l’ouverture de la grotte, traversant la lumière vibrante. Le bourdonnement devint plus affirmé, plus grave. Branna constata que ça ne ressemblait pas à un orage en mer, mais plutôt à une créature énorme et vivante au repos.
La grotte allait s’élargissant et débouchait sur des tunnels formés de murs si humides qu’ils gouttaient à un rythme régulier, produisant des plop ! plop ! sur la pierre, comme pour composer un fond sonore au grondement. Fin bifurqua vers la gauche, et comme l’instinct de Branna lui soufflait d’aller dans la même direction, ils s’enfoncèrent sans bruit dans la galerie.
Sa main était tout ce qui la reliait à la chaleur et à la réalité, et elle savait qu’il partageait son sentiment.
— Nous ne savons pas vraiment à quelle date nous sommes, murmura Branna.
— C’est après le jour de notre premier rêve. (Devant son air interrogateur, il secoua la tête.) J’ignore comment je le sais, mais je le sais.
Ils poursuivirent leur route. Plus ils avançaient, plus le vrombissement s’intensifiait. Branna le sentait presque vibrer en elle à présent, comme une pulsation, comme si elle avait avalé le mal incarné.
— Ça m’attire, murmura Fin. Il cherche à se nourrir. Ça m’attire à travers lui, de sang à sang. (Il se tourna vers elle et la prit fermement par les épaules.) Si cette chose ou Cabhan m’aspire, tu dois rompre l’envoûtement, sortir et retourner chez nous.
— Tu m’abandonnerais ici, moi ou l’un du cercle ?
— Ni toi ni les autres ne descendez de lui. Tu dois le promettre, Branna, sinon je romps l’envoûtement sur-le-champ et j’arrête tout avant même d’avoir commencé.
— Je le romprai, je t’en fais le serment.
Mais elle le ramènerait de force avec elle.
— Je te le jure sans difficulté puisqu’ils ne vont pas t’aspirer. Tu ne les laisseras pas faire. Et si nous continuons à nous disputer à ce sujet, nous n’aurons pas à rompre le sortilège puisqu’il s’achèvera à son époque sans qu’on ait appris quoi que ce soit.
Ce fut au tour de Branna de prendre la main de Fin. Une étincelle jaillit de leurs paumes jointes avant qu’ils eussent fait un seul pas.
Le souterrain, de plus en plus étroit, bifurquait vers une sorte de chambre – un semblant d’atelier dédié à la magie noire.
Des cadavres de chauves-souris, ailes dépliées, étaient cloués aux parois rocheuses comme une exposition d’art effrayante. Sur les étagères, des squelettes de pattes d’oiseaux, des têtes et des organes d’animaux, certains probablement humains, des corps de rats, tout cela flottait dans des bocaux remplis de liquide visqueux.
Un feu brûlait sous un chaudron dont s’élevaient des bulles et de la fumée d’un vert blafard. Sur la gauche, un autel de pierre était éclairé par des chandelles de suif noires. Il était taché du sang de la chèvre couchée sur le dessus, la gorge tranchée.
Cabhan recueillait le sang dans un calice.
Bien qu’il leur tournât le dos, il sembla à Branna plus jeune que le Cabhan qu’elle connaissait.
Il recula de quelques pas, s’agenouilla et brandit le bol à bout de bras.
— Reçois ce sang, un sacrifice offert à ta gloire. À travers moi tu te nourris, à travers toi je me nourris. Ainsi mon pouvoir grandit.
Il but dans la coupelle.
Le bourdonnement gagna en force pour battre comme un cœur.
— Ce n’est pas suffisant, murmura Fin. Il est pâle et faible.
Alarmée, Branna s’agrippa à sa main.
— Reste avec moi.
— Je suis avec toi, et avec lui. Les chèvres, les moutons et les bâtards. Si le pouvoir est une soif, étanche-la. S’il est la faim, mange-la. S’il est luxure, assouvis-la. Prends ce qu’il te faut.
— Encore, dit Cabhan en brandissant de nouveau la coupe. Tu as promis plus que ça. Je suis ton serviteur, je suis ton soldat. Je suis ton vassal. Tu as promis plus.
— Pour avoir plus il faut donner plus, dit calmement Fin. Du sang de ton sang, comme avant. Prends-le, fais-le couler, goûte-le et tu auras plus. Tu seras moi, je serai eux. Et notre règne ne connaîtra pas de fin. La vie éternelle, le pouvoir infini. Tu n’auras plus qu’à cueillir la Ténébreuse que tu convoites. Elle doit céder son corps et son pouvoir à notre volonté.
— Quand ? Quand aurai-je plus ? Quand aurai-je Sorcha ?
— Verse-le, prends-le, goûte-le. Du sang de ton sang. Dans la coupe, entre tes lèvres. Dans le chaudron. Prouve que tu es digne d’estime !
La chaleur avait quitté la main de Fin. Branna la serra entre ses paumes en lui transmettant tout ce qu’elle pouvait.
— Je suis digne d’estime.
Cabhan posa le bol et se leva pour prendre une coupe. Il se retourna.
Pour la première fois, Branna vit la femme dans l’obscurité. Une vieille femme, mise aux fers, tremblante dans le froid piquant.
Il marcha vers elle en emportant la coupe.
— Aie pitié. Pour moi, pour toi-même. Pour ta maudite personne. Il ment. Il te ment, il ment à tous. Il t’a enchaîné avec ses mensonges comme tu m’as enchaînée avec ces liens de fer. Délivre-moi, Cabhan. Sauve-moi, épargne-toi.
— Tu n’es qu’une femme, vieille à présent, et tes pouvoirs dérisoires te quittent. Tu n’es plus bonne qu’à ça.
— Je suis ta mère.
— Je suis déjà né, dit-il en lui tranchant la gorge.
Choquée et horrifiée, Branna poussa un cri qui fut recouvert par le rugissement. Les forces obscures flottaient dans l’air depuis quelques instants, d’un noir profond, pesantes comme la mort.
Il remplit la coupe, but, et la remplit de nouveau. Puis il la porta jusqu’au chaudron et la vida dans la fumée, qui prit la couleur du sang.
— Maintenant, le créateur est aussi là, dit Fin tandis que Cabhan vidait le contenu d’une fiole dans le chaudron.
Les doigts de Fin, glacés dans la main de Branna, se plièrent et se déplièrent.
— Prononce les mots. Dis les mots, lie le tout.
— Sang mêlé au sang pour assouvir la faim et créer le pouvoir. Par la mère et le bélier mélangés et par la fumée et l’appel des forces du mal, j’invoque mon nom, mon pouvoir et ma destinée. Accorde-moi la vie éternelle et le refuge à travers ce portail. Je deviens dieu et démon et je règne présentement sur la femme et sur l’homme. Par mon sang et mon pouvoir, je conquerrai la Ténébreuse. Je suis Cabhan, ancien mortel, et par ces mots j’abjure l’être humain qui était en moi.
Son bras traversa la fumée, plongea dans le chaudron, et de sa main nue, il extirpa l’amulette ornée de sa pierre rouge sang.
— En cette heure, je reçois le pouvoir maléfique.
Il brandit le talisman au-dessus de sa tête et posa la pierre luisante sur son torse.
Le vent rugit en tourbillonnant au moment où Cabhan, le regard brillant du même éclat rouge que sa gemme, tendait les bras vers le ciel.
— Ainsi je suis né !
De l’autel sauta le loup, noir et féroce. Il s’élança vers Cabhan et rebondit sur lui dans un cri assourdissant.
Quand un hurlement victorieux retentit, même les pierres tremblèrent.
Il tourna la tête. Dans le noir, dans les ombres, ses yeux, toujours lumineux, croisèrent ceux de Branna.
Elle leva la main lorsqu’il lança ses bras vers elle, prête à repousser toute attaque magique. Mais Fin la fit pivoter vers lui et l’enveloppa dans ses bras. Quelque chose s’écrasa, quelque chose brûla.
Et il rompit l’envoûtement.
Trop rapide, trop déstabilisant. Branna s’accrochait à Fin autant pour le réchauffer – car son corps brûlait de froid – que pour éviter d’être emportée loin de lui.
Elle entendit d’abord leurs voix – celle de Connor aussi posée qu’un rocher et calme qu’un lac en été –, et ces voix la guidèrent. Puis celle d’Iona se joignit à la sienne.
Ne flanche pas maintenant, pensa Connor. Tu es avec nous. Vous êtes tous les deux avec nous. Vous êtes presque rentrés. Vous êtes bientôt là.
Soudain, Branna se retrouva chez elle, prise de vertiges et les membres en coton, mais à la maison, où il faisait chaud, où la lumière brillait.
À l’instant où elle prit une inspiration, Fin lui échappa des mains et tomba à genoux.
— Il est blessé, dit Branna en s’effondrant à son tour. Laisse-moi voir. Attends que je regarde.
Elle prit son visage entre ses mains et dégagea ses cheveux.
— J’ai juste eu le souffle coupé.
— Le dos de son pull fume, constata Boyle, en intervenant rapidement. Comme la chemise de Connor l’autre fois.
Sans laisser à Branna le temps de le dévêtir, Connor arracha son vêtement d’un geste.
— Des brûlures. Moins profondes que celles de Connor, mais ça prend quasiment toute la surface de son dos.
— Allonge-le sur le ventre, dit Branna.
— Je n’ai pas très envie de me vautrer par terre comme un…
— Fais un somme, ordonna sèchement Branna tout en posant la main sur sa tête pour le forcer à dormir. Sur le ventre, répéta-t-elle.
Connor et Boyle s’empressèrent de l’allonger sur le sol de l’atelier.
Elle passa les mains au-dessus des brûlures qui recouvraient son dos.
— Pas très profond, et le poison ne peut pas se mêler à son sang. Je ne sens que le froid, la brûlure et la douleur. Je vais avoir besoin…
— De ça ? proposa Mary Kate en lui tendant un pot de baume. La guérison est mon art majeur. — C’est exactement ça, merci. Nous allons faire vite. Ça n’a pas eu le temps de creuser la peau. Iona, tu en prends ? J’ai une petite brûlure sur mon bras gauche. Ce n’est rien mais autant que ça disparaisse. Tu sais ce qu’il faut faire.
— Oui, répondit Iona en remontant la manche de Branna. C’est petit mais ça a l’air méchant. La blessure se refroidit à l’instant où Iona appliqua une noisette de baume. Comme la tête ne lui tournait plus grâce aux talents de guérisseuse de sa cousine, elle pouvait se concentrer entièrement sur Fin.
— Ça va mieux, non ? Bien sûr que ça va mieux. Un whisky nous ferait du bien, si ça ne t’ennuie pas. Nous sommes allés un peu plus vite que je ne l’avais calculé, et le retour m’a donné l’impression de chuter du haut d’un immeuble.
— Je l’ai déjà servi, dit Meara. Sa peau paraît saine maintenant.
Les mains posées sur lui, Branna chercha s’il y avait une blessure plus profonde, un restant de maléfice.
— Nous allons juste nous en assurer. Bon, ça ira. (Le soulagement lui serra la gorge si bien qu’elle parla d’une voix éraillée.) Il va très bien. Réveille-toi, Fin, dit-elle en posant la main sur sa tête. Il battit des paupières, et la regarda droit dans les yeux.
— Putain de merde, dit-il en se redressant.
— Je suis désolée, c’est grossier d’endormir quelqu’un sans sa permission mais je n’étais pas d’humeur à discuter.
— Elle avait une brûlure elle aussi, précisa Iona, sachant que cela calmerait Fin. Sur le bras gauche.
— Quoi ? Où ça ?
Il avait déjà empoigné le bras de Branna et remonté sa manche.
— Iona l’a soignée. C’était trois fois rien, comme tu t’es placé en bouclier. Tu m’as couverte comme si je n’étais pas capable de bloquer une attaque.
— Tu n’aurais pas réussi à la bloquer, celle-là. Avec son tout nouveau pouvoir, intact et frais, il était aussi déchaîné qu’un camé qui vient de prendre sa dose. Il était plus fort à ce moment-là qu’il ne l’est maintenant, ou que jamais depuis ce jour, je pense. Et il cherche désespérément à retrouver ce niveau.
Connor s’accroupit.
— J’ai quelque chose à dire. Merci pour avoir pris soin de ma sœur.
— Voilà que je deviens malpolie, soupira Branna. Je m’excuse pour ça aussi. Je suis encore chamboulée. Je te remercie sincèrement, Fin, de m’avoir protégée.
Elle prit les deux verres de whisky des mains de Meara et lui en tendit un.
— Il t’a prise pour Sorcha. Dans le noir, quasiment en état d’hallucination, il t’a sentie. Quand son pouvoir a atteint son maximum, il a senti ta présence mais il t’a confondue avec Sorcha. Il voulait…
— Bois.
— D’accord. (Fin trinqua avec elle, et avala le contenu de son verre.) Il t’aurait défigurée s’il avait pu, pour que personne ne voie plus jamais ta beauté, pour que ton époux te repousse. C’est du moins ce qu’il imaginait. J’ai vu dans son esprit à ce moment-là, toute la folie de ses pensées.
— Seul un dément peut trancher la gorge de sa propre mère et boire son sang.
— C’est absolument dégoûtant, décréta Meara. Mais puisque nous devons entendre l’histoire, j’aimerais autant l’écouter en entier, une fois que nous serons tous assis.
— Faisons cela. Fin, remets ton pull pour venir t’asseoir à table comme un homme civilisé, dit Mary Kate en lui passant son vêtement. Je vais farfouiller dans ta cuisine, Branna, et voir ce que je peux nous préparer. Je parie que personne n’a rien contre l’idée de manger un morceau.
Pendant que Mary Kate rassemblait les copieux restes du festin de Noël, Branna prit place – ravie de ne pas s’occuper du repas – et commença à raconter leur mésaventure.
— Sa propre mère…
Ahuri, Boyle prit l’un des jolis sandwichs de Mary Kate.
— Une simple femme, âgée, à ce qu’il a dit. Il n’éprouvait aucun sentiment envers elle. Il n’y avait rien en lui pour elle. Il n’y avait rien en lui du tout, continua Fin, à part le mal.
— Tu as entendu la voix qui lui parlait.
Fronçant les sourcils, Fin se tourna vers Branna.
— Pas toi ?
— Juste un bourdonnement, le même depuis notre arrivée, au moment où nous sommes entrés dans la grotte. Une sorte de… grondement.
Fin se massa inconsciemment l’épaule, à l’endroit de la marque.
— Je l’ai entendu. Les promesses d’un pouvoir accru, de la vie éternelle, tous les désirs de Cabhan. Mais pour l’obtenir, il devait donner plus. Sacrifier sa part humaine. Ça a commencé par le père.
— Tu le sais ou tu l’as deviné ? s’enquit Connor.
— Je le sais. Je voyais dans ses pensées, et je sentais le démon piégé dans la pierre, ses exigences, sa convoitise. Sa jubilation à l’idée de recouvrer sa liberté.
— Un démon ? s’étonna Meara en prenant son verre de vin tant attendu. Eh bien, ça, c’est nouveau… et terrifiant.
— Ancien, corrigea Fin. Plus ancien que le temps, et ça a attendu de trouver un vassal.
— Cabhan ?
— C’est toujours lui, dit Fin à Boyle. Bel et bien lui, mais avec une facette en plus, et toujours avide de pouvoir et de sang.
— La pierre est donc la source, comme nous le pensions, poursuivit Branna. Elle est née du sang du père et de la mère que Cabhan a sacrifiés pour obtenir son pouvoir. En le conjurant, en lui promettant allégeance, il a pris en lui ce… bon, si Fin dit que c’est un démon, c’est un démon.
— Pourquoi Sorcha ? s’étonna Iona. Pourquoi l’obsède-t-elle autant ?
— À cause de sa beauté et de son pouvoir… et de la pureté, dirons-nous, de son amour envers sa famille. Il voulait ardemment les deux premiers, et souhaitait détruire le troisième.
Fin se massa les tempes pour atténuer les bourdonnements qui faisaient encore rage dans sa tête.
— Elle l’a rejeté, maintes et maintes fois, continua-t-il malgré sa violente migraine. Elle l’a traité avec mépris, et a repoussé toutes ses avances. Alors il…
Mary Kate le surprit en se plaçant dans son dos. Quand elle passa ses mains sur ses tempes, dans sa nuque, là où il n’avait pas remarqué qu’une autre douleur l’élançait, il perdit le fil de ses pensées.
Et son mal de tête disparut.
— Merci.
— Ce n’est rien.
Elle l’embrassa sur le dessus de la tête, à la manière d’une grand-mère, avant de se rasseoir. Troublé par son geste, il comprit de qui Iona tenait sa gentillesse et son grand cœur.
— Son vif désir pour elle, la femme et la magicienne, a viré à l’obsession. Il souhaite la faire céder, tout lui prendre et il croit qu’aucun envoûtement, aucun tour de magie ne peut l’en empêcher, ne peut l’atteindre. Le pouvoir de Sorcha peut lui faire du mal, menacer son existence, et son rejet a porté un coup à sa fierté.
— Donc ils étaient trois, calcula Branna. Avec les trois réunis, le pouvoir et la menace augmentent. Nous pouvons l’anéantir.
— À ce moment-là, dans la grotte, quand il a absorbé le démon et tout son mal, il a cru que rien ne saurait jamais lui nuire. Mais cette chose qui vit en lui sait. Elle lui a menti, et sa mère l’a prévenu. Cette chose lui a menti.
— Nous pouvons le diminuer, le mettre en pièces, le réduire en cendres mais… (Connor haussa les épaules.) À moins que nous ne détruisions aussi l’amulette, à moins que nous ne réussissions à détruire le démon qui s’est fondu en lui, il guérira, il reviendra toujours.
— C’est bien de le savoir, dit Iona en se préparant une tartine de fromage fondu. Mais comment détruire la pierre, le démon ?
— La magie du sang contre la magie du sang, décréta Branna. La lumière contre l’obscurité. Comme auparavant mais peut-être en nous concentrant sur un autre point. Nous devons déterminer le bon moment, avec certitude. J’ai la chaumière de Sorcha en tête, comme avant, pour attirer ce qu’elle renfermait, mais nous devons trouver un moyen de le piéger, de l’empêcher de s’enfuir si l’on veut l’achever. Et si nous y arrivons, c’est Fin qui devra détruire la pierre, la source du mal.
— J’ai senti l’attrait du démon, du sorcier. Et c’est devenu plus fort une fois qu’ils se sont unis. J’ai senti… l’attirance, la soif de posséder ce qu’ils m’offriraient.
— Et malgré cet attrait, tu t’es mis en danger pour me protéger. Ce sera à toi d’agir le moment venu, dit vivement Branna. Il ne nous reste plus qu’à définir quand et comment. Mary Kate, vous devez vraiment rentrer aux États-Unis ? C’est un vrai bonheur que quelqu’un s’occupe des repas à ma place.
Comprenant qu’elle avait besoin de changer de sujet, Mary Kate sourit.
— Oui, je le crains, mais je serai de retour pour le mariage d’Iona, et même un peu avant pour aider aux préparatifs. Et il se pourrait que je reste ici ensuite.
— Tu vas rester pour de bon ? fit Iona en se levant pour lui prendre les mains. Nan, tu veux dire que tu vas vivre en Irlande ?
— Je l’envisage sérieusement. Je suis restée aux États-Unis après la mort de ton grand-père pour ta mère, puis pour toi. J’aime ma maison là-bas, mon jardin, la vue de mes fenêtres. J’ai de bons amis là-bas, mais… je peux trouver une maison ici, et des jardins et de jolies vues depuis d’autres fenêtres. J’ai de bons amis ici. Et je t’ai, toi. Vous êtes tous ici, et vous êtes aussi une partie de la famille.
— Tu peux venir vivre avec nous. Comme je te l’ai montré, nous préparons une chambre pour toi, quand tu viendras nous voir. Mais tu peux très bien t’y installer définitivement, avec nous, dit Iona en consultant Boyle du regard.
— Bien sûr, ça nous ferait très plaisir.
— Tu es si gentille, dit Mary Kate à Iona, et Boyle, tu es très généreux. Mais si je dois m’installer ici, je préfère avoir ma propre maison. Près de chez vous, évidemment. Plutôt dans le village, pour faire mes courses et aller voir mes amis à pied. Comme ça, je pourrais vous rendre visite dans votre belle maison aussi souvent que vous en aurez envie.
— J’ai une maison à louer, proposa Fin, piquant la curiosité de Mary Kate.
— J’en ai entendu parler, mais il reste plusieurs mois d’ici à avril.
— Je n’aurai pas de mal à la louer à des touristes à la recherche d’un meublé dans le village pour de courtes périodes. Vous pourriez aller la visiter avant de rentrer aux États-Unis.
— Très bonne idée, mais je dois admettre que j’ai déjà jeté un coup d’œil par la fenêtre, dit-elle avec un grand sourire. Un joli nid douillet, très bien rénové.
— Je vous donnerai une clé pour que vous puissiez y faire un tour quand vous en aurez envie.
— Je n’y manquerai pas. Bon, je dois vous laisser, Margaret va commencer à se faire du souci.
— Je vais vous conduire chez elle, dit Boyle en se levant.
— C’est moi qui l’accompagne, dit Fin en se levant lui aussi. Je vous donnerai la clé comme ça, avant de vous déposer chez votre amie. J’ai besoin de rentrer.
— Je vais chercher mon manteau. Mais non, ce n’est pas la peine de tous vous lever, insista Mary Kate. Je suis ravie d’être escortée par un aussi séduisant jeune homme.
Une fois qu’ils furent partis, Iona se leva.
— Je vais te faire couler un bain.
Branna haussa les sourcils.
— Vraiment ?
— Un bain avec des sels relaxants de ta création, et Meara va te préparer une tasse de thé. J’aimerais envoyer Connor et Boyle chez Fin pour qu’ils en fassent autant pour lui…
— Je refuse de préparer le bain de Fin Burke, déclara Boyle.
— … Mais ils vont tous les deux faire du ménage ici, exactement à ta façon. Comme ça, tu vas pouvoir te reposer, et sortir tout ça de ta tête le temps d’une nuit.
— Quand elle est lancée, il ne faut pas la contrarier, conseilla Boyle.
— Je ne dis pas non à un bain et à un thé.
— Alors c’est réglé, dit Iona en quittant la pièce.
— Mais ça ne me dérange pas que vous laissiez la cuisine dans cet état tant que l’un de vous va voir Fin, dit Branna. C’était plus épuisant pour lui que pour moi, et je dois avouer que je suis lessivée.
— Je le laisse un peu seul avant d’aller le voir, lui dit Connor. Je resterai chez lui s’il a besoin de moi, au moins jusqu’à ce qu’il aille se coucher. Nous nous occuperons de la cuisine. Allez, monte et ne te fais pas de souci.
— J’y vais. Bonne nuit.
Une fois Branna arrivée à l’étage avec Kathel à côté d’elle, Meara mit de l’eau à bouillir.
— C’est toi qui te fais du souci, Connor.
— Elle n’a rien avalé, même pas une bouchée. (Il jeta un œil vers l’entrée de la cuisine et enfonça les mains dans ses poches comme s’il ne savait pas quoi en faire.) Elle a fait semblant de manger, reprit-il. Elle a des cernes, elle n’en avait pas avant l’envoûtement. Qu’elle vous laisse, toi et Iona, vous occuper d’elle sans faire d’histoires ? Elle est exténuée, voilà pourquoi. Tu veilles sur elle, hein, Meara ? Toi et Iona, vous vous occupez bien d’elle ? Je ne resterai pas longtemps chez Fin, sauf s’il me le demande.
— Donne à Fin tout ce dont il a besoin, et nous nous occupons de Branna.
— Ne montre pas trop que tu la surveilles.
Elle le regarda de travers.
— Je la connais depuis presque aussi longtemps que toi, Connor. Je pense savoir m’y prendre avec Branna O’Dwyer, même mieux que personne. Nous allons passer un moment entre filles, et ensuite nous la laisserons tranquille. Elle se reposera mieux dans le calme et la solitude.
— C’est vrai. Je file chez Fin et je rentre dès que possible.
— Si jamais tu restes chez lui pour la nuit, tiens-nous au courant.
Comme il s’approchait, elle tendit la joue pour l’embrasser et sourit quand il l’enlaça brièvement.
Elle termina de préparer le thé de Branna pendant que Connor enfilait son manteau. Quand il sortit, elle se tourna vers Boyle.
— On dirait que la vaisselle sale est pour toi, dit Meara en lui donnant une tape sur l’épaule.
Il considéra la cuisine en soupirant.
— Bon… fit-il en relevant ses manches.
Connor entra chez Fin sans frapper, comme il en avait l’habitude depuis que la porte était en place. Même avant, à bien y réfléchir, puisque c’était lui qui l’avait posée.
Il trouva Fin au salon, un whisky à la main, devant la cheminée, avec Bugs couché à ses pieds.
— On m’a donné l’ordre de passer prendre de tes nouvelles, annonça-t-il en se félicitant d’être venu.
Fin avait l’air aussi usé et chamboulé que Branna.
— Je vais bien, comme tu peux le constater.
— Ce que je constate, c’est plutôt le contraire, rectifia Connor en se servant un verre avant de s’asseoir. Iona a décidé de faire couler un bain à Branna, et Meara lui a préparé un thé. Elle les laisse faire, ce qui me porte à croire qu’elle a besoin d’attention. Et toi, de quoi as-tu besoin ?
— J’aurai tout ce que je demande ?
— Je ferai de mon mieux, même si l’idée de te faire couler un bain et de te border me dérange un peu.
Le visage dénué d’expression, Fin détacha son regard des flammes, qu’il fixait d’un air absent, pour le porter sur son ami.
— C’était une violente attraction, salement brutale. Pendant un moment, ses promesses m’ont trompé. Ce pouvoir qui va au-delà de ce que nous possédons tous. C’est noir, c’est froid mais c’est… séduisant. Il m’aurait suffi de dire : « D’accord, je prends. »
— Tu ne l’as pas pris. Tu ne l’accepteras jamais.
— Pas cette fois, non. Ni avant, mais c’est un appel du sang. Un appel à l’animal qui vit en chacun de nous. Alors je vais te demander quelque chose, Connor, puisque tu es comme un frère pour moi, autant que pour Branna.
— Je suis votre frère à tous les deux.
— Alors tu dois me promettre, sur mon sang, sur ton cœur dans lequel tes pouvoirs magiques sont enracinés, que si je fais volte-face, si l’attrait est si fort que j’en viens à céder, tu m’arrêteras par tous les moyens possibles.
— Jamais tu ne…
— Je te demande de me le promettre, interrompit Fin, le regard féroce. Sinon, je m’en irai, je partirai loin d’ici, loin d’elle. Je vous quitterai tous. Je refuse de prendre le moindre risque.
Connor étendit ses jambes, croisa les chevilles et fixa ses pieds un instant.
Lentement, il leva les yeux vers Fin.
— Tu t’entends parler ? Tu souhaites sa mort plus qu’aucun de nous trois, plus que les trois dont nous sommes nés, mais tu serais prêt à te mettre à l’écart uniquement parce que tu t’es mis en tête que tu risques de flancher alors que tu as toujours tenu bon.
— Tu n’étais pas dans la grotte. Tu n’as pas ressenti la même chose que moi.
— Mais je suis là maintenant. Je te connais depuis toujours, avant l’apparition de la marque. Je sais qui tu es. Et comme je te connais bien, je te le promets, Fin, puisque c’est ton souhait. Ce que j’ai me vient du cœur, comme tu l’as dit, et mon cœur te connaît. Alors continue à ruminer, et permets-moi de te dire que tu ne l’as pas volé. Demain, nous en reparlerons.
Rasséréné, Fin but une gorgée de whisky.
— Très bien. J’ai gagné une soirée à broyer du noir.
— C’est sûr, et je vais ressasser avec toi le temps de finir mon verre.
Connor but une gorgée en silence.
— Nous l’aimons tous les deux, dit-il.
Adossé dans son fauteuil, Fin ferma les yeux.
— Ça, c’est la fichue vérité.
Et l’amour, Connor en était convaincu, avait un plus grand pouvoir d’attraction que n’importe quelle promesse maléfique.
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