Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 14
14
C’était si bon d’être de nouveau tous ensemble. Tout le monde réuni dans la cuisine spacieuse qu’embaumaient les préparatifs de Branna, les voix se mêlant allégrement, le chien toujours assoupi devant l’âtre.
Pour Iona, tout cela constituait la normalité, en dépit de l’ombre et de la lumière du paranormal.
Elle mélangea une grande salade – sa spécialité, si elle en avait une. Elle se débrouillait pas mal du tout dans la cuisine, tant qu’il n’y avait rien à faire cuire.
Elle se sentait donc bien, à sa place, et forte grâce à l’enseignement de plus en plus exigeant de Branna. Même le récit – réitéré – de sa rencontre avec le loup lui rappelait le pouvoir de son sang, au bout de ses doigts, et lui donnait de l’assurance.
— Il est culotté, vous ne trouvez pas ? fit remarquer Meara en étalant du beurre aux herbes sur de grosses tranches de baguette. S’en prendre à vous deux de cette façon, en plein jour et tout près d’Ashford !
— Je ne crois pas que c’était prémédité, dit Connor en chipant une tranche sur la tôle avant que Meara ait eu le temps de la mettre sous le gril. Une occasion s’est présentée, il en a profité sans avoir rien prévu.
— Peut-être cherchait-il plus à les effrayer qu’à leur faire du mal, suggéra Fin. Quitte à leur faire du mal si l’occasion se présentait, bien sûr. Vous étiez juste en balade, tranquilles, détendus.
— Nous n’étions pas sur nos gardes, reconnut Boyle. C’est une erreur que nous ne renouvellerons pas.
— C’est une sorte de terrorisme, n’est-ce pas ? reprit Fin en allant porter le grand saladier sur la table. Cette menace constante, ne jamais savoir quand ni où elle peut survenir. La perturbation du rythme normal des choses.
— En l’occurrence, c’est tout de même lui qui en a le plus pâti, dit Branna en versant les pâtes égouttées dans un bol gaiement décoré de blanc et de bleu. Sans compter qu’il s’est fait botter les fesses par une magicienne qui vient à peine de découvrir ses pouvoirs.
— Satisfaisant.
Mais Iona surprit le coup d’œil échangé par Fin et Branna.
— Mais ? Mais quoi ?
— Tout le monde à table, ordonna Branna. C’est la deuxième fois qu’il s’en prend à toi. Et les deux fois, il s’est enfui la queue entre les jambes.
— Il l’a sous-estimée, dit Boyle en s’asseyant.
— C’est évident, et tout aussi évident qu’il recommencera, dit Branna. Vas-y, sers tout le monde, ajouta-t-elle en tendant les couverts à salade à Meara. Je m’occupe du pain.
Une fois la situation aussi clairement esquissée, elle pouvait compléter par elle-même, se dit Iona.
— Tu penses qu’il va de nouveau s’en prendre à moi ? Spécifiquement ?
— C’est ton arrivée ici qui a fait bouger une situation figée depuis des centaines d’années. Tiens, de la pomme ! continua Connor en goûtant la salade. Bonne idée.
— Imaginons qu’il parvienne à la faire déguerpir, à la renvoyer en Amérique, qu’est-ce que cela changerait ? demanda Meara d’un air perplexe.
— Je ne suis pas sûre que cela ait beaucoup d’importance à présent, expliqua Branna en apportant le pain à table et en s’asseyant pour goûter la salade. Elle est la troisième. Il le sait aussi bien que nous. Son pouvoir s’est épanoui bien plus et bien plus vite qu’il ne s’y attendait – ou que je ne m’y attendais moi-même, d’ailleurs. On ne peut plus revenir en arrière.
Si elle appréciait le compliment, Iona voyait aussi où cela menait, et c’était plutôt inquiétant.
— Mais s’il me tue ? ou s’il tue l’un de vous deux ?
— La douleur est plus sûre, dit Connor d’un ton presque guilleret, en mangeant de bon appétit. Ou la séduction. L’une comme l’autre peuvent permettre de retourner quelqu’un, et, s’il y parvient avec l’un de nous, il renforcera son pouvoir. S’il nous tuait sans attendre, il gagnerait un peu de pouvoir, mais certainement pas autant. Cela dit, il n’est pas impossible qu’il essaie, faute de parvenir à ses fins, ou par dépit.
— Voilà qui est réjouissant, marmonna Meara.
— Dans ce cas, pourquoi ne s’en est-il pas pris à vous deux bien avant mon arrivée ?
— Oh ! il a essayé de temps à autre, mais sans laisser de cicatrices. (Les mots étaient à peine sortis de sa bouche que Connor fit la grimace.) Désolé, Fin.
— Ce n’est pas grave. Il ne pouvait pas savoir, pas plus que nous, que vous trois étiez les trois personnes qui comptent. Pas avant que tu arrives ici, Iona, et que les liens entre vous soient évidents.
— Sans compter que les amulettes ont contribué à nous protéger, ajouta Branna. S’il se débarrassait de Connor ou de moi, d’autres viendraient. Les O’Dwyer sont légion.
— Aucun n’est comparable à toi, dit Boyle à mi-voix. Ni à Connor. Ni à toi, dit-il à Iona. Tu le savais, Fin, que ce seraient ces trois-là, et que l’heure était venue.
— Je n’en ai été certain que lorsque j’ai posé les yeux sur ce cheval. Je t’ai vue le monter, ajouta Fin en regardant Iona. Chevaucher cet étalon sous une lune si pleine et si blanche qu’elle semblait animée d’une pulsation et se détacher comme un cœur lumineux sur le ciel noir. J’ai vu le feu dans tes mains, et le pouvoir dans tes yeux.
— Tu n’en avais rien dit jusqu’à présent.
Fin tourna brièvement le regard vers Branna.
— J’ai acheté ce cheval parce que je savais qu’il était sien. Je ne savais pas quand tu arriverais, pas avec certitude, dit-il à Iona. Seulement que le jour viendrait, et que ce jour-là tu aurais besoin d’Alastar. Et lui, de toi.
— Qu’as-tu vu d’autre ? demanda Branna d’un ton impérieux.
— Trop de choses, et trop peu, répondit-il, le visage fermé.
— Les énigmes ne m’intéressent pas, Finbar.
— Ce qui t’intéresse, ce sont les réponses, comme toujours, et je ne les ai pas. J’ai vu, comme toi, le brouillard se répandre ; j’ai vu Cabhan, ombre parmi les ombres, qui observait. Je t’ai vue, toi, sous cette même lune lumineuse, rayonnant comme un millier d’étoiles. Le vent faisait voler tes cheveux, tu avais du sang sur les mains. Je me suis demandé si c’était le mien.
Sans répondre, Branna se leva et s’approcha du fourneau pour verser la sauce frémissante dans un bol.
— Je ne sais pas ce que cela veut dire, continua Fin, j’ignore dans quelle mesure c’est réel ou vrai, et dans quelle mesure ce sont des interrogations.
— Quand l’heure viendra, c’est le sang de Cabhan qui sera versé, déclara Connor d’une voix qui n’avait plus rien de joyeux. Une voix dure, où perçait la colère.
— Je suis du même sang que lui, frère.
— Tu ne lui appartiens pas. Et t’apitoyer sur ton sort n’aide pas, dit Iona en se redressant et en regardant Fin droit dans les yeux. Cela fait des centaines d’années qu’il attend son heure, poursuivit-elle, réaliste, tandis que Branna lui jetait un regard d’approbation par-dessus son épaule. Que diable a-t-il fait pendant tout ce temps-là ?
— Fin pense qu’il va et vient entre les époques ou les mondes, ou les deux, chaque fois qu’il le souhaite, intervint Boyle.
— Et comment… Oh ! la chaumière, les ruines. Ce lieu derrière les lianes. S’il est capable de cela, pourquoi n’en profite-t-il pas pour tuer Sorcha avant qu’elle le réduise en cendres ?
— Il ne peut changer le passé. La magie de Sorcha était aussi puissante que la sienne, peut-être plus, avant qu’elle ne tombe malade, avant que Cabhan ne tue son homme, hasarda Fin. C’est sans doute elle qui a jeté un charme sur ce lieu, qui le protège à ce jour. Ce qui est arrivé est arrivé, et ne peut être modifié. J’ai moi-même essayé.
— Eh bien ! on en apprend tous les jours, avec toi, dit Branna en posant les bols sur la table et en enlevant le saladier.
— Si j’avais pu achever ce que Sorcha a commencé et l’achever, lui, ce serait terminé.
— Mais… tu ne serais plus là toi non plus, souligna Iona. Enfin, je crois. Les paradoxes temporels sont… paradoxaux.
— De toute façon, je n’ai pas réussi à le modifier. Mon pouvoir était là, je le sentais, mais il était sans effet. D’ailleurs, je ne parvenais pas à défendre ma position, si vous voyez ce que je veux dire. Tout vacillait et me ramenait là où j’avais commencé.
— Tu aurais pu te perdre, lui rappela Connor. Être entraîné ailleurs, ou dans une tout autre époque.
— Ça n’a pas été le cas. J’ai l’impression qu’entre alors et maintenant, c’est comme une corde raide, et que l’on ne peut s’en écarter.
— Mais il y a un sacré paquet d’années sur la corde, dit Iona d’un ton songeur. Peut-être s’agit-il de trouver le bon endroit.
— Il suffit de changer un détail du passé pour que tout soit modifié. Tu devrais tout de même le savoir, dit Branna à Fin.
— J’étais jeune, idiot. (Il adressa un bref sourire à Iona.) Et je m’apitoyais sur mon sort. À présent que je suis plus âgé et plus sage, je vois bien que ce n’est pas à un seul d’entre nous qu’il reviendra d’anéantir Cabhan ou la menace dont il est porteur, mais à nous tous.
— Et si nous remontions tous dans le temps ?
— Tous ensemble ? dit Connor en cessant de se servir en sauce pour étudier Boyle.
— Peut-être cela changerait-il des choses. Nous ne savons pas quand il tentera de s’en prendre à l’un d’entre nous, ou ce qu’il peut faire d’autre. Je ne vois pas pourquoi vous ne pouvez changer ce qui est arrivé, ou pourquoi vous n’essaieriez pas, alors que ce qui est arrivé est maléfique.
— C’est un terrain glissant, Boyle, dit Branna en enroulant ses pâtes autour de sa fourchette, avant de les dérouler, puis de les enrouler de nouveau. Certains demandent : si vous en aviez la possibilité et les moyens, est-ce que vous ne retourneriez pas en arrière pour tuer Hitler ? Songez aux milliers de vies sauvées, parmi lesquelles tant de vies innocentes. Mais l’une de ces vies sauvées pourrait s’avérer bien pire et plus puissante que tout ce que Hitler a jamais rêvé.
— Ne voulez-vous pas essayer malgré tout ? Comme le disait Iona, il y a un sacré paquet d’années sur cette corde raide. Ne nous est-il pas possible d’aller lui livrer bataille après avoir pris soin de trouver une époque et un lieu ne risquant pas de faire disparaître Fin en un clin d’œil ?
— Merci.
— Je suis habitué à toi, rétorqua Boyle. Et je n’ai aucune envie de gérer seul l’entreprise. N’y a-t-il pas quelque sortilège que vous pourriez concocter à vous quatre, qui nous donnerait un maximum de chances ?
— Nous pourrions ne pas revenir dans le monde que nous aurions quitté, si tant est que nous revenions, insista Branna.
— Peut-être en retrouverions-nous un meilleur au retour. Cabhan jette une ombre sur l’époque actuelle, comme l’a dit Fin.
— Les ombres s’estompent à la lumière, intervint Meara en prenant son verre de vin. C’est une idée à creuser. Je ne suis pas capable de créer un sortilège, mais j’ai des connaissances de base en physique. Enfin, est-ce de la physique ? Bref, action, réaction, vous voyez ce que je veux dire ? Et je sais qu’il vaut toujours mieux prendre l’ennemi par surprise, sur un terrain que l’on a soi-même choisi.
— Tu serais prête à y aller ? demanda Iona. Je veux dire, si nous pouvions et voulions le faire ?
— À moins que je n’aie rendez-vous avec un type super sexy…
— Ce n’est pas une plaisanterie, Meara.
Meara se pencha vers Branna pour lui tapoter le bras.
— Tu as porté ce poids suffisamment longtemps. Il est temps de répartir la charge. Dire que nous formons un cercle et en être réellement persuadée, ce sont deux choses bien différentes, Branna. Tu ne peux pas nous protéger tous, alors protégeons-nous mutuellement.
— Prenons le temps de réfléchir à la façon de trouver ce lieu et ce temps, et de l’empêcher de s’en apercevoir. Faisons en sorte que ce lieu et ce temps soient ici et maintenant – dès que nous saurons comment le détruire une bonne fois pour toutes.
— Branna va étudier, et réfléchir, et travailler, murmura Iona à Boyle, pendant qu’ils débarrassaient la table. Et se faire du souci. Je me demande parfois si tout le monde n’aurait pas moins de problèmes si je n’étais pas venue.
— C’est une épée de Damoclès qui pend au-dessus de leurs têtes depuis bien plus longtemps que cela. De toute façon, tu es venue. Je ne pense pas trop en termes de destin, mais c’était apparemment le tien de venir ici. Il faut bien que tout ça se termine un jour, non ? Pourquoi pas maintenant ? Avec nous ?
— Je ne suis pas une grande adepte de la procrastination. (Elle réfléchit à ce qu’il suggérait en nettoyant la table, veillant à ce que sa voix reste couverte par le bruit que produisaient les autres en remplissant le lave-vaisselle.) Je préfère faire ce qu’il y a à faire, jour après jour. Mais je crois que je pourrais sans problème enterrer tout cela pour deux cents ans.
— Quelqu’un doit déblayer le terrain.
— Et nous sommes équipés pour, c’est vrai, reconnut Iona. Pourquoi ne pas nous mettre au boulot, dans ce cas ? J’ai hâte d’être à demain, et pas seulement pour aller me balader un peu plus loin qu’à deux miles d’Ashford.
— On parle en kilomètres, ici.
— J’ai le sentiment que j’aurai moins de mal à maîtriser l’irlandais que le système métrique. Cela m’aidera sans doute d’avoir une idée de la région, en dehors de notre petit coin. Sans compter que j’aurai un guide exceptionnel.
— On en reparlera.
Profite de l’instant, songea Iona. De chaque instant de normalité, de bonheur, de bien-être.
— Je veux des ruines, des vieux cimetières, de vertes collines. Et des moutons.
— Pas besoin de se balader bien loin pour tout ça.
— Mais je me baladerai avec toi, répondit-elle en lui nouant les bras autour de la taille.
Elle le sentit passer d’un pied sur l’autre, ce petit mouvement qu’il faisait chaque fois qu’il était embarrassé, même si les bruits de vaisselle et de conversation continuaient autour d’eux. Et comme elle trouvait cela craquant, elle alla un peu plus loin en se mettant sur la pointe des pieds pour lui donner un rapide baiser.
— Je pourrais conduire un peu, proposa-t-elle. M’habituer à cette manie de rouler à gauche avant de m’acheter une voiture.
— Je ne crois pas, vraiment pas.
— J’ai déjà conduit un pick-up.
— Tu as déjà conduit un pick-up en roulant à droite et en comptant en miles. Mais tu n’as jamais conduit de camionnette en roulant à gauche, avec les kilomètres qui défilent au compteur.
Il l’avait eue.
— Eh bien ! justement. Tu pourrais m’apprendre.
— Mieux vaut essayer avec quelqu’un de moins… explosif, suggéra Branna.
— Elle veut dire quelqu’un qui ne va pas se mettre à hurler si tu frôles une haie ou si tu pars dans le mauvais sens à un rond-point, expliqua Meara. Tu serais mieux lotie avec Connor, qui a une patience à toute épreuve.
— Je n’en aurais pas besoin de beaucoup pour surpasser Boyle. Je te ferai conduire, cousine, dès que nous aurons un créneau de libre.
— Merci.
— Si tu envisages d’acheter une voiture, j’ai d’ailleurs un copain qui vend des véhicules d’occasion à Hollymount ; tu peux lui faire confiance.
— Connor a des copains partout.
Il se contenta de sourire à Meara.
— Que veux-tu ! je suis du genre amical.
— Toutes les filles peuvent l’attester. Il est temps que je rentre. Envoie-moi un texto si tu concoctes un plan, dit-elle à Branna.
— Il faut que je rassemble mes idées. Je te préviendrai quand j’y verrai plus clair.
— Prends soin de toi, ajouta Meara en la serrant dans ses bras.
— Et moi ? protesta Connor.
Haussant les sourcils, elle lui tapota la joue.
— Bonne balade demain, Iona. Prenez soin de vous, Boyle et toi. Toi aussi, Fin.
— Je t’accompagne, Meara. J’ai besoin de rassembler mes idées, moi aussi, dit-il à Branna. On pourrait envisager Litha.
— Je l’envisage, répondit-elle.
— C’est… le solstice d’été, c’est bien ça ? dit Iona. Pas avant juin, alors ?
— Cela nous laisse un peu de temps. La lumière étouffe les ténèbres – et c’est le plus long jour de l’année, ce qui peut nous servir. Il faut que j’y réfléchisse.
— Tu veux que je reste ici demain ? Pour travailler avec toi ?
— Non, va te balader. Tu as raison de dire que ce serait bien pour toi d’avoir une idée des lieux où tu vis, en dehors du village. Quant à moi, j’ai besoin de réfléchir.
— Dans ce cas, il est temps que l’on te laisse en paix, suggéra Boyle. À demain, Iona. Je passe te chercher vers neuf heures.
— Pourquoi pas ? Ou bien je peux t’accompagner maintenant, comme cela nous partirons de chez toi demain dès que tu seras prêt. (Elle lui sourit. Il ne changea pas de pied, mais elle sentait bien qu’il en mourait d’envie.) Ils savent tous que nous couchons ensemble.
— Non, c’est vrai ? dit Connor, feignant la surprise. Et moi qui croyais que vous jouiez aux échecs ou discutiez de politique internationale.
— Très drôle, marmonna Boyle. Nous pouvons partir de chez moi, si tu préfères. J’espère juste qu’il ne va pas te falloir la moitié de la nuit pour préparer tes affaires, alors qu’on va passer la journée dans les ruines et les cimetières.
— J’ai déjà préparé mon sac, au cas où. Appelle-moi si tu as besoin de moi, dit-elle à Branna.
— Profite de ta journée.
Branna leur fit presser le mouvement à tous, amis et famille, allant jusqu’à leur adresser un au revoir depuis la porte d’entrée de la maison.
Puis elle resta là un instant encore, dans l’obscurité et le froid.
— Bien, nous voilà juste tous les deux, comme tu le voulais, dit Connor en lui posant la main sur l’épaule. Qu’y a-t-il ?
Il ne cherchait pas à lire en elle, songea Branna. Elle n’avait pas à l’en empêcher, il n’était tout simplement pas du genre à essayer de percer son cœur ou son esprit. Il aurait considéré cela comme une intrusion.
— Je ne cherche pas à exclure Iona, et Dieu sait qu’elle a fait ses preuves.
— Mais tu n’es pas encore totalement habituée à ce qu’elle ou les autres luttent avec nous. Que nous soyons tout à coup aussi nombreux te donne l’impression d’être à l’étroit dans ta peau, c’est ça ?
Comme il la connaissait bien ! Les dieux soient loués pour cette connivence, et pour l’existence de Connor.
— C’est vrai. Je ne sais pas comment nous pouvons être issus des mêmes parents. Rien ne te plaît tant que d’avoir plein de gens autour de toi, et rien ne me plaît si peu.
— Ça rétablit l’équilibre.
— Apparemment, et je me disais que l’équilibre est peut-être la clé.
— Ostara, l’équinoxe, l’équilibre entre le jour et la nuit ? Plutôt que le solstice ?
— J’y ai réfléchi – comme toi, manifestement. Nous n’aurons jamais le temps de tout préparer, car on va très vite arriver au solstice.
— J’avoue que je ne la croyais pas prête, notre Iona, mais je me demande si je n’avais pas tort.
— À mon avis, elle a besoin de plus d’expérience. Et elle le mérite. Le solstice n’est pas si loin, et il représente un certain équilibre lui aussi. Ce moment de l’année où tout bascule. C’est peut-être une chance pour nous. Si tu voulais bien travailler avec moi, ce soir. Juste en tête à tête.
Il posa son front sur le sien.
— Un rituel, un sortilège d’équilibre et de bannissement au moment où le jour est le plus long, puis décline.
— Tu vois, avec toi, je n’ai pas besoin d’expliquer.
— Ce à quoi tu penses sera tout sauf facile, mais ça pourrait marcher. Nous allons voir ce que nous pouvons faire ensemble. Juste tous les deux pour l’instant, puis avec les autres le moment venu.
Ils gagnèrent l’atelier ensemble, Branna essayant de ne pas céder à la culpabilité, malgré son soulagement de se retrouver seule avec Connor, pour le moment du moins.
— Je t’ai embarrassé, dit Iona tandis qu’ils effectuaient le court trajet pour rentrer chez Boyle.
— Quoi ? Non, je ne suis pas embarrassé.
— Un peu. J’aurais probablement dû attendre qu’il n’y ait personne à proximité pour parler de passer la nuit avec toi. Je ne pense jamais à ce genre de choses. Et j’ai pensé trop tard que tu n’avais peut-être pas envie de compagnie.
— Je ne te considère plus comme une compagnie.
Que révélait sur elle le fait qu’elle trouve romantique ce commentaire désinvolte ? Mieux valait ne pas trop creuser.
— Cela aurait été plus facile pour toi de refuser, de dire que tu passerais me chercher demain.
— Je te fais l’impression d’un imbécile ?
— Absolument pas.
— Il faudrait pourtant que je le sois pour ne pas vouloir passer la nuit avec toi, non ?
Romantique encore, à la façon Boyle McGrath.
— Mais je n’aurais pas dû l’annoncer comme si je lisais l’ordre du jour de notre prochaine réunion – si toutefois nous en avions un.
— C’est privé.
— Je le sais, et en temps ordinaire ce le serait. Ou du moins je ferais plus attention. Mais il me semble que, vu les circonstances, le respect de notre vie privée n’est pas vraiment une priorité. C’est plus difficile à accepter pour toi que pour moi.
— Peut-être, mais tu n’as pas tort. Nous avons des soucis plus importants en ce moment.
Il se gara derrière Fin, fit tinter ses clés en sortant de la camionnette.
— Bonne nuit ! leur cria Fin. Et bonne balade demain.
— J’aurai mon portable si tu as besoin de moi.
Iona donna un petit coup de hanche à Boyle en montant les marches.
— C’est vraiment plus difficile pour toi. Mais Fin doit bien avoir l’habitude de te voir ramener une femme de temps à autre, et réciproquement.
— Je n’amène pas de femmes ici. D’ordinaire, ajouta-t-il après une pause.
— Oh ! (Pas seulement une histoire de vie privée, songea-t-elle.) Si tu vas chez elles, tu peux partir quand tu veux.
— C’est l’une des raisons.
Il entra.
— Il faut me le dire, quand tu veux que je m’en aille. Je préfère ça, plutôt que d’être tolérée.
— La tolérance n’est pas mon fort, répondit-il en jetant ses clés dans une coupelle. Je ne te tolère pas.
Elle ne put s’empêcher de sourire.
— Tant mieux. C’est pitoyable, d’être toléré.
Il posa le sac d’Iona sur une chaise.
— Si je ne voulais pas de toi ici, tu n’y serais pas. Tu veux boire quelque chose ?
— Je croyais que tu ne me considérais plus comme une compagnie.
— Tu as raison.
Il l’agrippa comme elle aimait tant, et l’entraîna vers la chambre.
— Tu te prépareras toi-même un verre après.
— Je t’en préparerai un aussi. (Elle tira sur sa veste pour la lui ôter plus vite, et la jeta au hasard.) Les bottes, suggéra-t-elle, et il se mit à rire.
— Je n’ai pas oublié dans quel ordre faire les choses.
Ce qui ne les empêcha pas de plonger sur le lit avant de tirer tant bien que mal sur leurs bottes et de les envoyer valser.
— Nous avons cassé quelque chose, la dernière fois, se rappela-t-elle soudain, tout en lui déboutonnant à la hâte sa chemise. C’était quoi ?
— Le vase en cristal de ma grand-mère.
Elle s’immobilisa, le contemplant d’un air navré.
Il eut un grand sourire.
— Oh ! menteur ! Tu vas me payer ça, jura-t-elle en le faisant rouler sur le dos et en le chevauchant.
Croisant les bras, elle attrapa le bas de son pull et le fit passer par-dessus sa tête, l’envoyant voler derrière son épaule.
— Et plus encore, répondit-il en lui caressant le buste de ses deux mains, remontant jusqu’à ses seins tandis qu’elle luttait pour défaire les derniers boutons.
— Tu vas voir ce que tu vas voir !
Elle baissa la tête vers lui, lui écrasa la bouche dans un baiser avant de lui saisir la lèvre inférieure entre ses dents et de la mordiller.
Il se vengea aussitôt en la faisant rouler sous lui et en lui infligeant le même traitement.
Ils finirent de se déshabiller mutuellement, luttant corps à corps, mêlant caresses et baisers.
Comme la première fois, songea-t-elle, une nouvelle et merveilleuse première fois. Mais elle savait désormais ce qu’ils pouvaient s’apporter l’un l’autre. Chaleur et caresses impérieuses, vite, toujours plus vite, l’impression de voler au travers du feu – ébullition, éclairs, explosions.
Elle savourait la sensation de leurs peaux glissant l’une sur l’autre, le frottement grisant de leurs deux épidermes. Il lui parcourait tout le corps de sa bouche affamée, de ses mains rudes et avides.
Comment avait-elle pu vivre sans savoir ce que c’était qu’être désirée aussi totalement, exhaustivement, avec une telle urgence ?
Elle devait lui en donner autant en retour, lui montrer à quel point le désir qu’elle avait de lui l’emplissait tout entière.
Il ne pouvait se lasser d’elle. Tout ce qu’elle lui donnait ne faisait que générer en lui le désir incandescent d’obtenir plus, et plus encore. Quand il la sentait ainsi sous lui, bougeant, bougeant dans l’obscurité, il cessait de penser, n’était plus que sensations.
Elle le grisait, le rendait à moitié fou. Lui donnait la force d’un dieu, l’intrépidité d’un loup aux abois.
Le monde extérieur s’évanouissait ; le temps disparaissait.
Il n’y avait plus que le corps d’Iona, ses formes, le jeu fluide de ses muscles sous sa peau soyeuse. Le bruit de sa respiration, de ses soupirs, de ses gémissements si caressants. Et son goût, épicé et doux tout à la fois.
Avec vivacité, elle lutta contre lui pour se redresser et se mit à califourchon, la clarté des étoiles faisant briller ses cheveux comme un diadème.
L’accueillant vivement et profondément en elle, elle pressa ses seins de ses mains tandis que la première vague d’extase déferlait sur elle.
Puis elle le chevaucha, libre et sauvage, sa peau miroitant sous le reflet des étoiles, le regard triomphant.
Il lui prit les hanches à deux mains, se raccrochant à elle comme à un dernier vestige de raison.
Elle leva les bras très haut, poussant un cri triomphal.
Des flammes luisaient au bout de ses doigts, minuscules gouttes de lumière aussi éclatantes et aveuglantes que le soleil. Stupéfié, ensorcelé, il resta un instant figé – puis s’abandonna à la jouissance.
Dans l’obscurité, au cœur de son rêve, elle tendit la main vers lui.
— Tu l’entends ? Tu l’entends ?
— C’est juste le vent.
— Non.
Les bois étaient si épais, la nuit si noire. Où était la lune ? Pourquoi n’y avait-il ni lune ni étoiles ?
Avec un frisson, elle comprit soudain.
— C’est dans le vent.
Son nom, la séduisante attraction du murmure. Caresse de soie sur sa peau nue.
— Tu as besoin de dormir.
— Mais je dors. Non ?
Quand elle frissonna de nouveau, il frictionna ses mains gelées entre les siennes.
— Nous devrions faire un feu.
— C’est si sombre. Trop sombre, trop froid.
— Je sais comment rentrer chez nous. Ne t’inquiète pas.
Il commença à la guider au travers des arbres, loin des langues de brouillard qui avançaient à ras de terre, sournoises comme le dard d’un serpent.
— Ne me lâche pas, dit-elle tandis que le murmure glissait sur sa peau comme une caresse.
— Le sentier est barré, tu vois bien, dit-il en montrant les grosses branches d’arbres disposées en travers du chemin. Nous ne pourrons pas passer si je ne les déplace pas.
— Non ! (Prise de panique, elle serra sa main de toutes ses forces.) C’est ce qu’il veut. Juste comme la dernière fois : nous séparer. Nous devons rester ensemble. Nous devons résister.
— Le sentier est barré, Iona. (Il se tourna vers elle, la regardant de ses yeux d’or sombre, intenses et fixes.) Nous devrions faire un feu.
— Le brouillard se rapproche. Tu l’entends ?
Le loup, à présent. Un grognement faible perçant l’obscurité et le brouillard.
— Je l’entends. Du feu, Iona. C’est ce qu’il nous faut.
Du feu, songea-t-elle. Contre l’obscurité et le froid.
Du feu. Bien sûr.
Elle ouvrit grands, très grands les bras, leva le visage vers le ciel. Et l’invoqua.
Fort, lumineux, avec un claquement de fouet qui cingla le brouillard rampant, le fit frémir puis se transformer en vapeur, mourir enfin en une mince cendre noire.
— À l’obscurité j’apporte la lumière. Blancheur forgée contre les ténèbres. Par mon sang j’appelle la flamme à brûler toujours plus haut. Sans entraves est mon pouvoir, dans le rêve comme dans la vie. Tel est mon vouloir, qu’il en soit ainsi.
Une volute de brouillard s’approchait en rampant insidieusement. Boyle plongea devant Iona et lança le poing.
Une douleur fugitive lui irradia les doigts. Puis brouillard et cendre disparurent, il n’y eut plus que le feu et la lumière.
Elle vit le sang sourdre de la main de Boyle.
Et se réveilla en sursaut.
Le matin. La promesse nacrée du jour pointait derrière la vitre.
Un rêve, juste un rêve. Elle inspira profondément pour se calmer. Quand Boyle s’assit dans le lit à côté d’elle, elle lui prit la main.
Et vit le sang.
— Mon Dieu !
— Dans les bois, tous les deux. (Il referma les doigts sur les siens.) C’est bien ce qui s’est passé ?
Elle hocha la tête.
— Un genre de projection astrale, je crois. Nous sommes ici, mais nous sommes allés là-bas. Je dois t’avoir entraîné avec moi. Et toi… tu as frappé le brouillard.
— Ça a marché, et je me sentais bien, même si ton feu a été plus efficace.
— Non, oui… Je ne sais pas. Tu as lancé le poing, et j’ai eu l’impression, un instant, que tu avais créé un trou. Je… Mais tu saignes !
— C’est rien, juste une égratignure.
— Non, cela vient de lui. Je ne suis pas sûre que ce soit juste une égratignure.
Elle aurait dû faire appel à Connor ou à Branna, mais elle sentait, sans trop savoir d’où cela venait, que c’était à elle d’intervenir.
— Il faut que je m’en occupe.
— Je vais juste me laver la main, et mettre un antiseptique si tu y tiens.
— Non, pas comme cela.
Son cœur battait à toute vitesse, bien plus vite que dans le rêve, malgré la peur qu’elle avait ressentie.
Il saignait, et c’était Cabhan qui avait fait couler ce sang.
— Ce n’est pas une blessure naturelle. J’ai étudié la question. Fais-moi confiance.
Elle posa la main sur la coupure, ferma les yeux. Elle voyait sa main – forte et large, les jointures et leurs fascinantes cicatrices datant de l’époque où il boxait. Le sang, et plus profond, bien plus profond, la mince ligne noire du venin de Cabhan.
Exactement ce qu’elle avait craint.
Aspire-le, s’ordonna-t-elle. Extrais-le, purge la plaie. Blanc contre noir une fois encore. Lumière contre ténèbres. Il faut l’extraire et purger la plaie avant qu’il ne s’enfonce plus loin et puisse gangrener le reste du corps.
Elle le sentit sortir, peu à peu, puis brûler et disparaître. Elle avait conscience de faire mal à Boyle, dont la main se raidissait. Mais à présent le sang coulant de la blessure était clair. Lentement, soigneusement, elle entreprit de refermer la coupure. La douleur était sienne à présent – de petites piqûres et de cuisantes brûlures. Mais elles s’estompaient.
Juste une égratignure, pour reprendre le terme qu’il avait utilisé, à présent que le poison avait été extirpé.
Elle ouvrit les yeux, s’aperçut qu’il la fixait du regard.
— Tu es blanche comme tout.
— Cela m’a demandé une certaine énergie. C’est la première fois que j’essaie ce genre de choses.
La tête lui tournait un peu, et elle eut quelques haut-le-cœur.
Mais la plaie était propre, refermée. Elle observa attentivement la main de Boyle, satisfaite.
— Cabhan a utilisé le poison. J’ignore s’il y aurait eu des conséquences, mais il aurait pu se propager. Il n’y en avait pas beaucoup, mais tu en es débarrassé, désormais. Mieux vaudrait demander à Connor de jeter un œil.
Boyle continuait à l’examiner, tout en faisant jouer ses doigts.
— J’ai l’impression que tu t’en es bien sortie.
— Je ne sais pas s’il s’attendait à ce que je t’entraîne avec moi. Et j’ignore comment j’ai fait cela. Mais tu m’as guidée. Le feu. C’est toi qui me l’as suggéré, et ça a marché.
— Tu l’as réduit en cendres.
— Ce ne serait pas la première fois, et ce ne sera certainement pas la dernière.
— Non, en effet.
— J’ai envie de dire que je suis désolée de t’avoir entraîné là-dedans, mais en fait je suis contente de t’avoir eu à mes côtés.
— Une expérience peu habituelle, c’est sûr.
Une expérience qui l’avait secoué, et qui le rendait perplexe. Il avait ressenti un tel calme tant que cela durait, une telle certitude de pouvoir s’en remettre à elle.
— J’avais l’impression d’un rêve, continua-t-il avec cette lenteur caractéristique de l’esprit, cette façon de ne pas remettre en question les bizarreries.
— Je vais créer un talisman pour le lit ou, mieux, en demander un à Branna. Ça devrait aider.
— Je l’ai blessé. (Il fit de nouveau jouer ses doigts.) Il ne s’attendait pas à un coup de poing, je crois. Je sais reconnaître un coup qui porte, et celui-là a porté. Je pense aussi que le poison t’était destiné. Aurais-je été capable de te ramener ici ? Connais-tu la réponse ? Et si j’en avais été capable, t’aurais-je amenée à Connor à temps pour qu’il neutralise le poison, y aurais-je même pensé ?
— Tu savais quoi faire. (Instinctivement, elle posa les mains sur les épaules de Boyle et les trouva nouées.) Tu savais qu’il nous fallait le feu, et tu es resté d’un tel calme ! J’en avais besoin. Je suis donc persuadée que tu sauras quoi faire s’il s’en prend de nouveau à nous, ce qui me paraît inéluctable.
Elle poussa un long soupir.
— Je meurs de faim. Je vais aller préparer le petit déjeuner.
— Je m’en occupe. Tu es vraiment trop mauvaise cuisinière.
— C’est vrai ! Très bien, tu t’en occupes, alors. Je vais appeler Branna pour lui raconter, juste au cas où. La balade tient toujours ?
— Je ne vois pas ce que cela change.
— Parfait. Je file prendre une douche, puis j’appelle Branna. Il est tôt, elle sera moins à prendre avec des pincettes si je la laisse dormir un quart d’heure de plus.
— Je mets la bouilloire à chauffer.
Mais il décrocha d’abord le téléphone pour appeler Fin pendant qu’elle prenait sa douche. Il préférait savoir ce qu’il pensait de tout ça avant de faire frire le bacon.
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