Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 10
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10
Fin se trouvait plutôt sociable. Il était le premier à payer sa tournée au pub et, dans les dîners, c’était un convive agréable qui participait facilement aux conversations. S’il invitait des copains à regarder un match sportif ou à jouer au billard, il avait toujours de la bière et à manger pour eux, et il ne protestait jamais quand ils laissaient tout en fouillis.
Après tout, il n’avait pas grandi dans la jungle, et lorsqu’il donnait une soirée, il comprenait aussi bien que n’importe qui les attentes basiques des invités et ses devoirs d’hôte.
Mais Iona bouleversa ses principes.
Le dernier jour de l’année, dans l’après-midi, elle surgit à sa porte, sa chevelure claire rassemblée dans un bonnet bleu azur que Nan lui avait tricoté pour Noël. Elle avait les bras chargés de sacs de courses.
— Noël est déjà passé, je crois.
— Ce sont des accessoires pour la fête, dit-elle en lui fourrant des sacs dans les mains, avant de porter le reste dans sa cuisine. Après les avoir déposés sur l’îlot central, elle enleva son manteau, son écharpe, son bonnet, ses gants puis ses bottes, et emmena le tout dans la buanderie.
— Nous avons des bougies, commença-t-elle.
— J’ai déjà des bougies. J’en ai acheté à Branna avant Yule.
— Pas assez, loin de là, fit-elle en secouant la tête d’un air ferme et désolé. Il faut en mettre partout.
Elle plongea la main dans son sac pour le vider.
— Celles-ci sont pour le manteau de la cheminée. Comme elles brûlent pendant douze heures, tu les allumeras une demi-heure avant l’arrivée des premiers invités.
— Je vais faire ça, moi ?
— Tout à fait, dit-elle sur un ton sans appel. Elles apporteront une note charmante tout en donnant un élégant air de fête. Celles-là sont pour la salle d’eau de l’étage et les toilettes du bas, et aussi pour la grande salle de bains du haut. Personne ne doit entrer dans ta chambre, à moins d’y être invité, mais comme j’en ai pris en trop, au cas où, tu peux aussi en mettre dans ta salle de bains. Ça, ce sont des serviettes de toilette pour les invités – jolies, simples et jetables.
Elle disposa une pile de linges blancs ornés d’une flûte de champagne gaufrée.
— De cette manière, personne ne s’essuiera les mains sur la même serviette que les autres. Fin éclata de rire.
— Sérieusement ?
— Fin, regarde-moi bien, dit-elle en pointant l’index sur son visage. Je suis tout ce qu’il y a de plus sérieux. J’ai aussi pris des bougies pour ta salle à manger au cas où il en manquerait, et d’autres pour le manteau de la cheminée d’en bas. Bon, il faut absolument des réserves de papier toilette dans tous les sanitaires. Les femmes détestent littéralement se retrouver coincées là sans PQ.
— Je ne connais pas ça, mais j’imagine.
— J’ai prévu de vérifier les toilettes toutes les heures, donc le problème ne devrait pas se poser.
Elle prit le visage de Fin entre ses mains.
— C’est mon idée et j’ai dit que j’allais t’aider. Alors, tu vois, je suis venue t’aider. Bon, les traiteurs vont envahir la cuisine, et ils connaissent leur boulot. Je viendrais voir comment ça se passe de temps en temps. Ils sont réputés pour être pros. Excellent choix.
— Merci, je fais ce que je peux.
Elle se contenta de sourire.
— Nous devons seulement veiller à ce que les serveurs comprennent qu’ils doivent remplir le sous-sol de nourriture et de boissons parce que beaucoup de monde va s’y rassembler pour jouer, danser et bavarder. Tu allumeras des feux dans les cheminées, évidemment.
— Évidemment.
— Je sais que personne ne va manquer de rien. Ça ne s’appelle pas la Nuit de la Grosse Portion ou… attends. (Elle ferma les yeux un instant.)… ou Oiche ne Coda Moire, pour rien.
Il lui sourit de toutes ses dents.
— Tu parles très bien l’irlandais maintenant.
— J’apprends. Nous ne sommes pas obligés de respecter les traditions à la lettre et de nettoyer la maison – je me suis documentée sur les coutumes irlandaises – parce que chez toi, c’est déjà impeccable. Tu as des manières aussi effrayantes que celles de Branna dans ce domaine, alors je vais placer ces bougies là où il faut, ainsi que les serviettes des invités et… (Elle ouvrit un autre sac.) J’ai pris ces adorables bonbons à la menthe et aux amandes. Les couleurs sont vraiment jolies, et c’est sympa d’en mettre dans des bols un peu partout. Au fait, Boyle est passé chercher la tringle sur roulettes chez la fille des amis de Nan.
— La tringle sur roulettes ?
Pour des raisons qu’il préférait ignorer, il imagina un instrument de torture portatif.
— Pour accrocher les manteaux. Il faut bien ranger les manteaux des invités quelque part, alors j’ai emprunté ce vestiaire. Ça sera parfait dans la buanderie. L’un de nous sera chargé de débarrasser les invités à leur arrivée, d’aller les pendre et de leur rendre au moment du départ. On ne va quand même pas les empiler sur le canapé ou sur le lit.
— Je n’y avais pas pensé. J’ai de la chance de t’avoir.
— C’est vrai, et c’est aussi un bon entraînement pour moi. J’ai déjà commencé à préparer notre pendaison de crémaillère, l’été prochain, quand la maison sera totalement aménagée et que nous serons installés.
— J’ai hâte d’y être.
— D’ici là, nous aurons détruit Cabhan. J’y crois. Nous n’aurons plus à travailler tous les jours comme maintenant, pour savoir comment et quand attaquer. Je sais que la semaine a été difficile, pour toi et pour Branna surtout.
— On ne s’attendait pas à ce que ce soit facile.
Iona arrangea soigneusement les piles d’essuie-mains.
— Tu l’as vue aujourd’hui ?
— Pas aujourd’hui, non.
— Ce matin, elle devait faire des calculs dans l’idée de l’achever un an pile après mon arrivée en Irlande – le jour où je suis allée frapper à sa porte et que je l’ai rencontrée pour la première fois.
Il considéra cette piste.
— Il fallait y penser.
— Elle avait l’air aussi incertaine que toi, mais pourquoi pas. Nous allons creuser cette idée. Mais pas ce soir. Ce soir, on fait la fête.
— Hmm… l’autre sac, qu’est-ce qu’il contient ?
— Eh bien… il y a des gens qui aiment les chapeaux rigolos et les sifflets.
Ouvrant le cabas, il se retrouva face à une montagne de chapeaux en papier multicolores et de tiares scintillantes.
— Je vais être franc avec toi. J’ai beau vénérer le sol que tu foules, je ne porterai jamais ça.
— Ce n’est pas une obligation. Je pensais les ranger dans des gros paniers pour ceux que ça intéresse. Bon, je vais installer tout ça, et ensuite j’irai travailler avec Branna pendant une heure ou deux avant d’aller passer mes habits de fête. Je serai là une heure avant le début de la soirée pour les touches finales.
Tandis qu’elle déballait les bougies, il fouilla dans le sac de chapeaux en papier. Non, il n’en porterait pas, mais puisqu’il acceptait la place d’assistant, il l’aida à tout arranger.
Ensuite, il s’accorda une heure de calculs en solitaire.
Plus tard, après que l’équipe du traiteur avait envahi sa cuisine et qu’il avait répondu à leurs dizaines de questions, qu’il avait pris trop de décisions à son goût sur des détails auxquels il n’avait même pas pensé, il s’enferma dans sa chambre pendant une heureuse demi-heure qu’il occupa en se préparant. Il se demanda s’il avait des chances de pouvoir rester caché là. Mais, étant donné la joyeuse détermination d’Iona, il les estima inexistantes.
Où était-il l’an dernier, à la même date ? Dans les Alpes italiennes, près du lac de Côme. Il y avait passé trois semaines environ. Il avait alors trouvé plus facile de passer les fêtes de fin d’année loin de chez lui, de les célébrer à sa façon avec des inconnus.
Cette année, il allait voir comment il s’en tirait en les passant non seulement chez lui, mais aussi en accueillant ses proches sous son toit.
Il lambina plus que nécessaire, puis enfila un jean noir et un pull noir avant de descendre.
Dans l’escalier, il entendit des voix, de la musique, des rires. Il vérifia à sa montre s’il avait mal calculé son moment de répit, mais il se réjouit d’avoir quarante minutes devant lui, avant l’arrivée des premiers invités.
Des bougies dans des pots en verre rouges étaient allumées sur le manteau de la cheminée, au-dessus du feu qui crépitait. Son sapin clignotait. Un morceau rythmé sortait des enceintes. Le massif candélabre sur pied qu’il avait acheté dans un pays lointain était placé dans un coin, astucieusement chargé de chandelles votives qui dispersaient de la lumière dans cette zone.
La lumière et la musique, l’arme de son cercle contre le mal.
Iona avait bien fait. Elle avait eu parfaitement raison.
Poursuivant son chemin, il remarqua qu’elle avait disposé d’autres bougies dans sa bibliothèque, et d’autres encore dans la salle de musique.
Elle avait également apporté des fleurs – des roses dans des petits pots en verre décorés d’un ruban argenté.
Il la trouva en compagnie de Meara et des restaurateurs, dans la salle à manger.
Un autre feu de cheminée, d’autres chandelles, d’autres roses, d’autres plateaux en argent et des saladiers en cristal remplis de nourriture, des chauffe-plats proposant d’autres mets.
Une quantité de desserts disposés sur son buffet – des gâteaux, des biscuits et des pâtisseries. Et des plateaux de fromages sous une cloche transparente.
Iona, vêtue d’un fourreau court gris foncé, les mains sur les hanches, considérait la présentation d’un œil expert. Meara se tenait à côté d’elle, ses cheveux lâchés retombant sur ses épaules, sa robe couleur chair moulant ses formes.
— Je crois que j’ai été idiot, dit-il à ses deux amies qui se tournèrent vers lui. Pourquoi ai-je invité du monde alors que je pourrais avoir deux belles femmes pour moi toute seule.
— C’est le genre d’atout qui fait que tous tes invités vont parler de cette soirée pendant des mois, lui dit Iona.
— J’allais dire que c’est du pipeau, mais c’est tout de même assez charmant, déclara Meara. Et pour couronner le tout, ta maison est absolument splendide comme ça.
— Je n’y suis pas pour grand-chose.
— Au contraire, tu es responsable de tout, rectifia Iona. J’ai seulement eu le droit de jouer avec la cheminée. (Riant, elle lui prit le bras.) Et Cecile et son équipe sont les meilleurs. Honnêtement, ces plats sont si jolis qu’on n’ose pas y toucher.
Cecile, une grande blonde vêtue d’un pantalon, d’une veste noirs et d’une chemise d’un blanc immaculé, rougit de plaisir.
— Merci, c’est gentil, mais notre but est que tout le monde mange. Nous avons disposé quelques buffets en bas, comme Iona l’a suggéré, apprit-elle à Fin. Et nous avons aussi installé un bar. Des serveurs passeront régulièrement en bas et en haut, pour que tous les invités soient satisfaits.
— Tout ça m’a l’air formidable.
— Et tu n’as pas vu en bas, dit Iona en l’entraînant dans l’escalier. J’ai eu la main lourde sur les bougies, et comme j’ai eu des craintes, j’ai prononcé un petit envoûtement pour nous protéger. De cette manière, ni rien ni personne ne prendra feu.
— Tu penses à tout.
Encore des bougies, du vert, de magnifiques plats et des fleurs. Il se dirigea vers le bar et le contourna pour sortir une bouteille de champagne du réfrigérateur.
— Tu mérites le premier verre.
— Avec joie.
Il déboucha le champagne dans un petit pop étouffé et servit deux flûtes.
— C’était un jour heureux, celui où tu as surgi dans nos vies, deirfiúr bheag.
— Le plus heureux de ma vie.
— Aux jours heureux !
Ils trinquèrent.
— Aux jours heureux, pour nous tous.
Dans l’heure qui suivit, la moitié du village parut accourir chez lui. Ils déambulaient, se rassemblaient par grappes, tantôt admiratifs, tantôt détendus, dès leur arrivée. Ils remplirent leurs assiettes et leurs verres, s’assirent ou restèrent debout dans sa salle de séjour ou, comme Iona l’avait prévu, ils descendirent lorsque le groupe de musique entama sa première chanson.
Il se surprit à être heureux de passer d’une conversation à une autre, une bière à la main. Mais parmi tous ces visages, il en manquait un.
Soudain, comme s’il en avait fait le vœu, elle apparut.
Quand il remonta au rez-de-chaussée pour accueillir ses invités, il la trouva en grande conversation avec le traiteur dans sa cuisine.
Ses cheveux retombaient comme une cascade noire qui lui battait les reins, et sa robe en velours était de la couleur du vin de Bordeaux. Il se dit que même en allumant cent bougies supplémentaires, Iona n’aurait pas pu égaler la lumière que Branna dispersait entre ses murs.
Il lui apporta une coupe de champagne.
— Tu veux un verre ?
— Avec plaisir, dit-elle en se tournant vers lui.
Elle avait maquillé ses yeux de gris et ses lèvres du même rouge que sa robe.
— Félicitations pour ta soirée, Fin. C’est très réussi.
— C’est réussi parce que j’ai obéi aux ordres d’Iona.
— Ce soir, elle était à moitié folle d’excitation et d’anxiété, d’autant plus qu’elle t’a un peu forcé la main. Elle m’a acheté toutes mes bougies ! Je vois qu’elle a su en faire usage.
— Il y en a partout, comme elle l’a exigé.
— À ce propos, où est-elle ?
Tout en parlant, il l’entraîna vers la salle à manger.
— En bas. Comme Meara, et Boyle, et Connor, et Nan. Tu veux manger quelque chose ?
— Tout a l’air délicieux, mais pas pour l’instant.
— Tu as toujours un faible pour ça ? demanda-t-il en prenant un petit chou à la crème recouvert de sucre glace.
— Je n’y résiste pas, ce que je nie en temps normal. Pour ce soir, je vais faire une exception. (Elle croqua dedans pour goûter.) Oh, un vrai péché mignon.
— Prends-en deux. Oiche na Coda Moire.
Elle rit et secoua la tête.
— Je reviendrai plus tard pour le deuxième.
— Dans ce cas, allons rejoindre le cercle, et nous rapprocher de la musique.
Il lui tendit la main.
— Voudrais-tu danser avec moi, Branna ? Oublions hier et demain et dansons ensemble ce soir.
Elle le suivit en direction de la musique, de la chaleur et des lumières.
— D’accord.
Elle avait failli ne pas venir. Elle avait cherché des raisons de l’éviter, ou de rentrer tôt. Mais chaque excuse lui donnait la même impression.
D’être lâche. Ou pire, mesquine.
Elle ne pouvait pas être suffisamment lâche, ni suffisamment mesquine pour le snober uniquement parce qu’elle était stressée à l’idée d’aller chez lui, de voir, de sentir la vie qu’il s’était construite sans elle.
Son choix à elle, la vie sans lui. Son devoir à elle, sans lui.
Donc elle était venue.
Elle avait passé un temps infini à se coiffer, à se maquiller, à soigner son apparence en général. Puisqu’elle allait célébrer la fin de l’année et le début de la suivante chez lui, en sa compagnie, autant qu’elle soit sur son trente et un.
En arrivant au pied de l’escalier, elle découvrit la pièce qu’elle perçut comme son aire de jeu, tout à fait à son image. De belles couleurs riches répondaient aux teintes neutres, des meubles anciens restaurés cohabitaient avec des plus modernes. Des petits éléments de décoration apparemment achetés d’occasion. Et tout un tas de loisirs à disposition.
Le téléviseur mural d’une taille démesurée, la table de billard, le vieux flipper et le juke-box ainsi qu’une magnifique cheminée en marbre de Connemara surmontée d’une épaisse planche brute à la place du manteau.
Les musiciens jouaient des morceaux près d’un bar en bois d’acajou dont il lui apprit qu’il venait de Dublin. Bien que la salle fût spacieuse, les meubles avaient été déplacés sur les côtés pour former une plus grande piste de danse.
Quand il la fit danser, elle retrouva la joie innocente d’autrefois, avec sa simplicité et tous ses possibles. Mais elle repoussa son pincement au cœur en s’exhortant à profiter de cette soirée comme d’une parenthèse hors du temps.
Elle leva la tête vers lui en riant.
— Tu as réussi.
— À quoi faire ?
— À donner la soirée de l’année, celle que l’on attendra impatiemment l’année prochaine. Et les suivantes.
À moitié horrifié par cette idée, il regarda autour de lui.
— J’avais prévu de passer le flambeau à Iona et Boyle.
— Oh, non, ils auront leur soirée. Je me disais plutôt que le jour de l’An, ce serait toi qui t’en occuperais, dorénavant. Là, je vois Sean avec un chapeau sur la tête qui danse et tape des pieds dans ses bottes propres et cirées, et Kyra et son petit ami – son fiancé maintenant – qui porte une chemise assortie à sa robe et une couronne de roi en carton sur la tête. Et là-bas, Eileen qui danse avec son mari comme s’ils avaient quinze ans et la vie devant eux. Tu as construit une maison assez grande pour accueillir la plupart des villageois et ta fête est réussie.
— Je n’avais pas vu les choses sous cet angle.
— Il était plus que temps. Tiens, regarde Alice qui te fait les yeux doux puisqu’elle s’est enfin résignée à ne jamais conquérir Connor. Tu devrais l’inviter à danser.
— Je préfère danser avec toi.
— Tu danses avec moi. Mais le devoir t’appelle, Finbar. Va la faire danser. J’aimerais voir quelques personnes.
Elle s’écarta de lui et tourna les talons. Si elle dansait encore avec lui, trop longtemps, on finirait par parler d’eux au lieu de discuter avec elle.
— Tu ne trouves pas ça génial ? demanda Iona en l’attrapant au passage pour la faire virevolter. Sur sa tête, une tiare rose annonçait le début de l’année 2014 en lettres scintillantes. Cette soirée est formidable. Je vais juste vérifier les toilettes, comme toutes les heures, et je reviens.
— Vérifier les toilettes ?
— Voir s’il y a du PQ et des serviettes de toilette jetables, et tout ça.
— Je te nomme responsable de toutes les fêtes que je donnerai dorénavant.
— Tu as l’habitude de gérer des fêtes et des dîners, protesta Iona. Pour Fin, c’est tout nouveau. Pour moi aussi, mais je crois que je suis douée pour ça.
— Mon Dieu… fit Boyle en l’embrassant sur la tête.
Branna profita de la musique et des conversations entretenues ici et là. Après être remontée, elle mangea et passa un moment agréable avec les invités qui, à la recherche de calme, étaient réunis au salon ou dans la salle de séjour.
Cela lui donna l’occasion de poursuivre sa découverte de la maison, de s’imprégner de son énergie. Au passage, elle vérifia les fenêtres et, les sens aux aguets, elle chercha un signe de Cabhan.
— Il ne viendra pas.
Se détournant des portes-fenêtres de la bibliothèque, elle vit Fin entrer dans la pièce.
— Tu en es certain ?
— Peut-être parce qu’il y a trop de lumière, trop de monde, de voix, de pensées, de bruits, je ne sais pas, mais il ne viendra pas ce soir. Il est probablement tapi dans l’ombre en attendant le passage à la nouvelle année, mais en tout cas, on ne le verra pas ce soir. J’aimerais vraiment que tu cesses de te tracasser.
— Je suis vigilante, pas soucieuse.
— Tu t’inquiètes, ça se voit.
Instinctivement, elle se massa la ride du lion qui se creusait entre ses yeux lorsqu’elle était préoccupée. Ce geste le fit sourire.
— Tu es parfaitement belle. Ça ne changera jamais. L’inquiétude est comme imprimée dans tes yeux.
— Puisque tu affirmes qu’il ne viendra pas ce soir, j’arrête de m’en faire. J’ai un petit penchant pour cette pièce.
Elle passa la main sur le dossier d’un large fauteuil en cuir chocolat.
— C’est un lieu paisible, conçu pour les récompenses.
— Les récompenses ?
— À la fin d’une journée de travail, je viens m’installer ici, dans un bon fauteuil comme celui-ci avec un livre, devant un feu de cheminée. Avec la pluie qui fouette les fenêtres, ou le vent qui souffle, ou la lune accrochée dans le ciel. Un verre de whisky, une tasse de thé – ce qui me fait plaisir – et un chien à mes pieds.
Elle pivota en tendant la main.
— Tous ces livres à disposition. Une belle couleur chaude pour les murs – tu as fait du beau travail dans cette pièce, avec le bois foncé qui la met en valeur.
Devant son petit sourire, elle pencha la tête sur le côté.
— Quoi ?
— Je l’ai construite en pensant à toi. Avant, tu disais toujours, lorsque nous imaginions la demeure de nos rêves, qu’il devait y avoir une bibliothèque avec une cheminée et des fauteuils, de grandes fenêtres contre lesquelles la pluie battrait, ou à travers lesquelles le soleil filtrerait. Il y aurait des portes vitrées qui ouvriraient sur un jardin dans lequel tu pourrais te balader par beau temps, ou t’installer pour lire.
— Je me souviens.
Elle revoyait cette image. Il venait de ressusciter l’un de ses fantasmes.
— Et il y aurait une salle dédiée à la musique, ajouta Fin. Les notes résonneraient dans toute la maison, mais dans une pièce spéciale, il y aurait un piano et tout le reste. Les enfants pourraient y apprendre la musique.
Il jeta un coup d’œil dans son dos.
— C’est par ici.
— Oui, je sais. Je l’ai vue. Elle est ravissante.
— En un sens, je croyais qu’en la faisant construire, en te gardant présente à mon esprit, tu viendrais. Mais tu n’es pas venue.
À présent qu’elle avait ouvert les yeux, elle voyait clairement que la maison était celle dont ils avaient rêvé ensemble.
— Je suis là, maintenant.
— Tu es là maintenant. Qu’est-ce que cela signifie pour nous ?
Son cœur était rempli de lui, dans cette pièce qu’il avait sortie tout droit de ses songes.
— Je garde en tête ce qui ne peut pas arriver. C’est si clair, si rationnel. Je ne peux pas voir ce que ça pourrait être.
— Peux-tu dire ce que tu souhaites ?
— Ce que je souhaite est impossible, et c’est plus dur qu’avant de le constater, puisque j’en suis venue à croire que ce n’est ni ta faute ni la mienne. C’était plus simple quand je pouvais t’en vouloir ou m’en vouloir à moi-même. Je pouvais bâtir un mur à partir de cette culpabilité, et garder mes distances lorsque tu ne restais que quelques jours ou quelques semaines ici et que tu repartais.
— C’est toi que je veux. Ça passe avant tout le reste.
— Je sais. (Elle expira.) Je sais. Nous devrions rejoindre tout le monde. Ce n’est pas bien que tu passes trop de temps à l’écart des invités.
Mais ni l’un ni l’autre ne bougea.
Elle entendit des cris, des éclats de voix, le compte à rebours. Derrière elle, l’horloge posée sur le manteau de la cheminée sonna les premiers coups.
— Il est presque minuit.
Quelques secondes seulement, se dit-elle, entre ce qui a été et ce qui est. Et de là, ce qu’il adviendrait. Elle fit un pas vers lui. Puis un second.
L’aurais-je dépassé sans m’arrêter ? se demanda-t-elle quand il l’attira vers lui. Non, pas cette fois. Au moins pour cette fois-là.
Au lieu de ça, elle passa les bras autour de son cou, le regarda dans les yeux. Au dernier coup de minuit, leurs lèvres s’unirent.
La lumière jaillit entre eux comme un choc électrique qui pénétra leurs veines, et remonta jusqu’à leurs cœurs. Puis, faisant écho à ce qu’ils attendaient depuis si longtemps, elle se changea en une vague de chaleur infinie.
Être dans cet état, ressentir enfin cela… Tenir enfin le corps de Branna, sentir ses pulsations, son esprit uni à lui dans cet élan de joie singulière, cette chaleur si bénéfique.
Lèvres contre lèvres, leurs souffles mêlés, leurs poitrines battant l’une contre l’autre. Tout le chagrin s’envola comme s’il n’avait jamais existé.
Autrefois, il avait cru que ce qu’il éprouvait pour elle dépassait tous les sentiments humains. Mais il avait eu tort. Ce moment, après toutes ces années vécues dans la privation, était bien plus grand.
Il s’enivra de son parfum, de son goût. Elle se donna comme par le passé, entièrement, dans un simple baiser. Douceur et force, pouvoir et abandon, exigence et générosité.
Il désirait seulement la retenir, faire durer cet instant jusqu’à la fin de ses jours.
Mais elle se détacha de lui, s’attarda quelques secondes, lui caressa la joue et s’éloigna.
— C’est une nouvelle année qui commence.
— Reste avec moi, Branna.
Elle posa la main sur son cœur. Avant qu’elle n’ait eu le temps de parler, Connor et Meara surgirent dans la pièce.
— Nous étions juste…
— Sur le point de partir, termina Meara à la place de Connor. On retourne faire la fête, tout de suite.
— Ah oui, évidemment, nous ne sommes pas descendus.
— Pas de problème, dit Branna qui laissa sa main sur la poitrine de Fin un peu plus longtemps avant de la retirer. Nous venons avec vous. Fin doit retourner auprès de ses invités. Nous allons trinquer à la nouvelle année. À la chance. À la lumière. À l’avenir qui nous accueillera peut-être positivement.
— À ce que l’avenir devrait être, dit Fin en les précédant dans le couloir.
— Va avec lui, suggéra Meara en s’approchant de Branna. Tu te sens bien ?
— Très bien. Mais plus que jamais, j’ai besoin d’un verre, et bien que ce ne soit pas dans ma nature, le bruit et la foule me font envie.
— Nous allons te trouver tout ça.
Quand elle passa le bras autour de la taille de Branna, celle-ci s’appuya sur elle un instant.
— Comment puis-je l’aimer plus maintenant qu’avant ? Comment est-il possible que j’aie plus à lui donner que lorsque nous étions ensemble et qu’il était tout pour moi ?
— L’amour peut se faner et mourir. J’ai déjà vu ça. Mais il peut aussi grandir et se construire solidement. Je pense que si c’est sincère et décidé, il ne peut que devenir plus important et plus fort.
— L’amour n’est pas fait pour rendre malheureux.
— Non. C’est ce que nous en faisons qui le change en source de chagrin ou de joie, je pense, ce n’est pas l’amour en soi.
Branna soupira, et considéra longuement Meara.
— Depuis quand es-tu aussi sage ?
— Depuis que j’ai ouvert mon cœur à l’amour.
— Allons trinquer à ça. À toi qui t’es ouverte à l’amour, aux talents d’organisatrice de soirée d’Iona, à cette sacrée nouvelle année, et à la fin de Cabhan. Je crois que je vais me soûler un peu.
— Quel genre d’amie serais-je si je ne me soûlais pas avec toi ? Allons chercher du champagne.
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