Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 8
8
Meara s’intima d’oublier. De classer ça comme un moment de folie dû à un excès de stress. Après tout, ce n’était pas tous les jours que deux amies proches vous attrapaient par les bras et vous faisaient décoller pour vous transporter d’un endroit à un autre en un clin d’œil.
Tout ça pour se retrouver face à un homme qui comptait beaucoup depuis toujours et le croire mort.
Certaines femmes se seraient enfuies en hurlant, se dit-elle en reprenant le nettoyage des stalles. D’autres auraient piqué une crise de nerfs.
Et pour toute réaction, elle avait embrassé un homme qui n’était pas mort du tout.
— Ce n’est pas la première fois que je l’embrasse, marmonna-t-elle en lançant du foin souillé dans la charrette à bras. C’est inévitable, quand on se connaît depuis le berceau, qu’on évolue dans le même monde, et qu’on est amie avec sa sœur. Ce n’est rien. Ça compte pour du beurre.
Oh, mon Dieu.
Elle ferma les yeux en pressant ses paupières, s’appuya contre la fourche.
Bien sûr, elle l’avait déjà embrassé, et lui aussi l’avait déjà embrassée.
Mais pas comme ça. Oh, non, pas du tout de cette manière. Pas avec passion, pas à pleine bouche, le cœur battant à tout rompre.
Qu’en pensait-il ? Où avait-elle eu la tête ?
Plus grave encore, comment diable devait-elle se comporter la prochaine fois qu’elle le verrait ?
— Bon, dit Iona en entrant dans la stalle, surgissant dans son dos, prenant appui sur le manche d’une fourche. Je t’ai donné trente-deux minutes, montre en main. J’ai atteint ma limite. Dis-moi ce qui t’arrive.
— Ce qui m’arrive ?
Troublée, Meara baissa la visière de sa casquette sur son front et jeta un autre tas de foin dans la charrette.
— Rien. Je nettoie le fumier des chevaux, comme toi.
— Meara, tu m’as à peine regardée, et quasiment pas adressé la parole depuis ce matin. Tu restes là-dedans, à marmonner toute seule. Si j’ai fait quoi que ce soit qui t’ait mise en rogne…
— Non ! Tu n’as rien fait !
— C’est bien ce que je me disais. Pourtant, tu marmonnes, repliée sur toi-même, et tu évites les regards.
— J’ai peut-être mes règles.
— Peut-être ?
— Je n’ai pas eu le temps de me demander si j’étais énervée ces temps-ci quand je les avais. Ma mère…
Iona la menaça du doigt pour la faire taire.
— Sur ce coup-là non plus, tu n’as pas réfléchi. Quand tu as un souci avec ta mère, tu déblatères. Là, tu ne craches pas ta colère, tu te caches.
— Mais non ! (Insultée, Meara prit ses distances.) Je ne fais que réfléchir dans mon coin.
— Il y a un rapport avec ce qui s’est passé hier soir ?
Meara se redressa, droite comme un piquet.
— Quoi, hier soir ?
— Connor. Sa brûlure causée par la magie noire.
— Oh, eh bien, oui, bien sûr. C’est ça, évidemment.
Concentrée sur ses suppositions, Iona dessina un rond dans les airs du bout du doigt.
— Et ?
— Et ? Ça suffirait à n’importe qui. Ça enverrait la plupart des gens à l’hôpital pour une crise de nerfs.
— Tu n’es pas comme la plupart des gens. (Iona se rapprocha, fermant au maximum l’espace qui les séparait.) Que s’est-il passé après ton départ de chez Fin ?
— Pourquoi se serait-il passé quelque chose ?
— Tiens ! fit remarquer Iona. Tu as baissé les yeux. Il s’est passé un truc, et ça te rend fuyante.
Pourquoi mentait-elle aussi mal dès que c’était important ?
— Je regarde tout le crottin qui me reste à nettoyer…
— Je croyais que nous étions amies.
— C’est ce qui s’appelle un coup bas. (Ce fut au tour de Meara de pointer un doigt accusateur.) Cet air triste, ta petite voix qui se brise.
— C’est vrai, admit Iona en esquissant un petit sourire. Mais ça ne change rien au fait que j’ai raison.
S’avouant vaincue, Meara s’appuya sur le manche de sa fourche.
— Je ne sais pas ce qu’il y a à dire, ou à faire.
— C’est pour ça que tu dois en parler avec une amie. Tu es proche de Branna – et ce n’est pas un coup bas. Si tu veux aller lui parler, je te remplace un moment.
— Ça ne t’ennuie pas ? dit Meara dans un soupir. J’ai besoin de lui parler, c’est clair. Je ne sais pas comment m’y prendre. Il est peut-être préférable de commencer par en parler à une cousine plutôt qu’à la sœur. Par étapes, en quelque sorte. C’est juste que…
Elle passa la tête par l’ouverture de la stalle, inspecta l’allée, à droite puis à gauche, pour vérifier si Boyle, Mick ou l’un des garçons d’écurie ne traînaient pas dans les parages.
— C’était terrifiant, hier soir. Et j’étais bouleversée dès le départ, d’avoir été transportée par magie d’une cuisine à une autre en un millième de seconde.
— Tu n’avais jamais volé ? Oh, mon Dieu, Meara, ça a dû te chambouler. J’imagine que j’ai dû croire que Branna t’avait déjà fait voler de temps en temps. Comme ça, pour s’amuser.
— Ça lui arrive d’avoir recours à la magie pour rigoler. Mais elle est plutôt stricte sur le sujet, la plupart du temps.
— Inutile de le préciser.
— Nous étions là, et d’un coup, plus là et Connor… Sur le moment, j’ai cru qu’il était mort.
— Oh, Meara. (D’instinct, Iona s’approcha pour la prendre dans ses bras.) J’ai failli perdre la boule alors que je savais qu’il était vivant, grâce à ce lien qui nous unit tous les trois.
— J’ai cru que je… que nous l’avions perdu. La tête me tournait, j’ai eu la nausée. Ensuite Branna et Fin ont commencé à le soigner, et toi aussi. Et moi qui ne pouvais rien faire !
— Ce n’est pas vrai. (Iona se recula et secoua légèrement Meara par les épaules.) Nous avons réussi parce que nous étions tous ensemble. Il avait besoin du cercle, de notre famille.
— Je me sentais malgré tout inutile, mais c’est sans importance. J’ai été tellement soulagée de le voir revenir à lui, comme avant. J’ai cru que j’allais me calmer, être rassurée. Mais quand il m’a raccompagnée chez moi, tout m’est revenu, et sans que je m’en rende compte, sans y avoir réfléchi clairement, je lui ai demandé de se garer sur le bas-côté.
— Tu étais malade ? Je suis désolée pour toi.
— Non, c’est ce qu’il a cru lui aussi. Mais j’ai plutôt perdu la tête, en fait. Je lui ai sauté dessus, là, dans sa camionnette.
Choquée, Iona resta bouche bée tout en reculant d’un bond.
— Tu l’as… frappé ?
— Non ! Ne sois pas bête ! Je l’ai embrassé. Et pas du tout comme un frère ou un ami, ou un proche que l’on est content de voir revenir à la vie.
— Oh, fit Iona dans un souffle.
— Oh, reprit Meara en écho, tournant en rond dans la stalle. Et ensuite, comme si ce n’était pas suffisant, je me suis écartée de lui. À ce stade, on pourrait croire que j’avais recouvré mes esprits, mais non, j’ai recommencé. Après tout, c’est un homme et il ne m’a pas repoussée. Au contraire, il aurait continué si la raison ne s’était pas imposée à moi.
— Ça ne devrait pas m’étonner. En fait, je ne suis pas vraiment surprise. J’ai toujours trouvé qu’il y avait quelque chose… En même temps, quand je suis arrivée ici l’hiver dernier, j’avais l’impression qu’il y avait un truc entre toi et Boyle.
— Oh, mon Dieu.
Déconfite, Meara enfouit son visage dans ses mains.
— Je sais qu’il n’y avait rien, rien d’autre que des liens familiaux, amicaux. Alors j’ai fini par me dire que ce truc que je ressentais entre toi et Connor, c’était la même chose.
— C’est la même chose ! Évidemment. C’est la conséquence d’un traumatisme, rien de plus.
— C’est le coma qui fait suite à un choc, normalement. Se tripoter dans un pick-up, enfin, dans une camionnette, c’est le résultat d’un état tout à fait différent.
— Nous ne nous sommes pas tripotés. Juste un baiser ou deux.
— Avec la langue ?
— Et merde !
Elle arracha sa casquette d’un geste rageur, la jeta au sol et sauta dessus à pieds joints.
— Ça va mieux ? demanda Iona.
— Non. (Dépitée, Meara ramassa la casquette et l’épousseta contre sa cuisse.) Comment veux-tu que je raconte à Branna que j’ai fricoté avec son frère, dans sa camionnette, sur le bas-côté, comme une adolescente qui a le feu aux fesses ?
— De la même façon qu’à moi. Et si…
— Dites-moi, vous deux, vous avez prévu de passer la matinée à traînasser ou vous comptez me sortir tout ce crottin ?
Boyle entra dans la stalle, l’air renfrogné.
— Nous avons presque terminé, répondit Iona. Et nous avons besoin de parler de quelque chose.
— Vous discuterez plus tard. Occupez-vous tout de suite du fumier.
— Laisse-nous tranquilles !
— C’est moi le chef, ici.
Elle lui accorda à peine un regard le temps qu’il enfonce ses mains dans ses poches et qu’il disparaisse.
— Ne t’inquiète pas, je ne lui dirai rien.
— Oh, peu importe.
De nouveau froissée, Meara chargea quelques pelletées de fumier.
— Connor va sûrement lui en toucher deux mots. Les hommes sont pires que les femmes avec ce genre de sujets.
— Qu’as-tu dit à Connor ? Après coup.
— Je lui ai dit que ça s’arrêtait là et que je n’avais pas envie d’en parler.
— Bon, marmonna Iona en ravalant une envie de pouffer, non sans sourire de toutes ses dents. Ça devrait marcher.
— Nous ne pouvons pas laisser un moment de folie, d’emportement, venir tout chambouler. Nous avons d’autres chats à fouetter, des préoccupations qui nous concernent tous, en tant que cercle.
Iona ne dit rien mais se rapprocha de Meara pour l’étreindre.
— Je comprends. Je t’accompagnerai quand tu iras en parler avec Branna, si tu veux.
— Je te remercie, mais c’est mieux que j’y aille seule.
— Vas-y ce matin, tu auras l’esprit plus léger après. Je te remplace.
— C’est vrai que ça me ferait du bien de cracher le morceau…
Et peut-être qu’elle n’aurait plus de crampes d’estomac, se dit-elle en posant la main sur son ventre.
— Je vais terminer le nettoyage de cette stalle avant de faire un saut chez elle. Une fois que je lui en aurai parlé et que ça me sera sorti de la tête, je pourrai me concentrer sur le travail l’esprit tranquille.
— Je prépare le terrain avec Boyle.
— Dis-lui que j’ai mes règles, ou un autre problème de filles. Ça lui cloue le bec à tous les coups.
— À qui le dis-tu ! dit Iona en riant, avant d’aller s’affairer dans sa stalle.
Dépêche-toi, s’ordonna Meara tout en traversant les bois à grands pas. Passe à autre chose. Branna ne va sûrement pas t’en vouloir – elle va plus probablement en rire et prendre ça comme une bonne blague.
Ce serait formidable, car ensuite elle pourrait le vivre comme une plaisanterie.
Imaginer que Meara Quinn en pince pour Connor O’Dwyer ? Et elle devait admettre qu’elle éprouvait de petits pincements à des endroits gênants.
Mais en parler avec Branna étoufferait tout ça, et la vie reprendrait son cours normal.
Peut-être qu’au fil du temps il lui était arrivé d’être en proie au désir face à lui. Quelle femme resterait de marbre devant des hommes de la trempe de Connor O’Dwyer ?
Il en imposait, non ? Sa silhouette élancée, sa masse de boucles, son joli visage, son sourire sûr de lui. Sans oublier ses gestes attentionnés, aussi remarquables que son physique.
Un caractère bien trempé, assurément, mais de loin plus doux que le sien. De très loin, à dire vrai. Une manière de penser beaucoup plus optimiste et constante que la plupart de ses semblables, elle y comprise.
Malgré tout ce qu’il avait affronté au cours de sa vie, il conservait une image positive de l’existence et un tempérament altruiste. Si l’on ajoutait son pouvoir à la liste – ce qui était un don formidable même pour quelqu’un qui, comme elle, en faisait l’expérience au quotidien –, l’ensemble ne manquait pas d’attrait.
Elle était convaincue qu’il le savait bien et s’en servait sans retenue pour charmer plus que son compte de femmes.
Comment le lui reprocher ? Après tout, pourquoi ne cueillerait-il pas toutes les belles fleurs qui poussaient sur son chemin ?
Quant à elle, par raison et par logique, elle s’en tiendrait à rester son amie plutôt que d’entrer dans la composition de son bouquet de conquêtes.
Elle soupira, voûta le dos pour lutter contre le vent frais. Elle allait devoir lui en parler – ce serait de la folie de s’entêter à fuir cette conversation. Mais seulement après en avoir discuté avec Branna et qu’elles en auraient ri ensemble.
Ensuite, elle pourrait aborder le problème avec Connor, tourner leurs baisers en dérision ; mais pas avant d’avoir tout raconté à Branna.
Pour se protéger du vent qui gagnait en force, elle chercha ses gants dans sa poche. Dire qu’ils avaient annoncé une belle matinée ! pensa-t-elle en voyant les nuages cacher le soleil.
Soudain, elle entendit son nom porté par le vent.
S’arrêtant, elle tourna la tête dans la direction de l’appel, s’aperçut qu’elle se tenait devant le grand arbre abattu, près des amas de vigne vierge. Non loin de l’endroit des ruines de la chaumière de Sorcha et du terrain que Cabhan pouvait déplacer dans le temps à volonté.
Jamais il ne l’avait appelée, jamais il ne s’était donné de mal pour elle. Pourquoi commencerait-il maintenant ? Elle n’avait aucun pouvoir, ne représentait aucune menace. Malgré cela il l’apostrophait, d’une voix outrageusement séductrice qui ne fut pas sans effet sur elle.
Elle était pourtant consciente du danger, connaissait par cœur les recommandations et les risques, ce qui ne l’empêcha pas de se retrouver devant le rideau de vigne vierge sans avoir eu l’impression de s’en approcher. Elle se surprit à tendre la main.
Juste un petit coup d’œil, rapidement, rien de plus.
Quand sa main toucha le feuillage, une vague de chaleur irréelle la submergea. Souriant, elle l’écarta tandis que le brouillard se glissait entre ses enchevêtrements.
L’épervier poussa un cri en tombant en piqué. Il longea la vigne vierge de façon à la faire tomber à la renverse. Alors que le brouillard s’épaississait au point de lui arriver aux genoux, elle frissonna.
Roibeard se percha sur le tronc déraciné, posant sur elle son regard vif et féroce.
— J’ai failli entrer, jeter un coup d’œil à l’intérieur. Tu l’entends, toi aussi ? C’est moi qu’il appelle. J’ai juste envie de voir.
Cette fois, quand elle tendit la main, Roibeard déploya les ailes en signe d’avertissement. Derrière elle, le chien de Branna poussa un discret aboiement.
— Viens avec moi si tu veux. Pourquoi tu ne veux pas venir avec moi ?
Kathel saisit le bas de sa veste entre ses crocs, la tira en arrière.
— Arrête ça tout de suite ! Qu’est-ce qui te prend ? Qu’est-ce… qui me prend ? murmura-t-elle. (Elle se mit à tituber, ses genoux flanchèrent et elle fut prise de vertiges.) Merde. (Elle posa une main tremblante sur la grosse tête de Kathel.) Tu es un bon chien, intelligent et gentil. Partons vite d’ici.
Elle se tourna vers Roibeard, puis vers l’obscurité chassée par le soleil qui l’emportait péniblement sur la brume.
— Partons tous d’ici.
Gardant une main sur le chien, elle hâta le pas pendant que l’épervier tournoyait en vol plané au-dessus de sa tête. De toute sa vie, elle ne s’était jamais autant réjouie de quitter les bois et la maison de la Ténébreuse alors qu’elle se trouvait à portée de main.
Elle courut à perdre haleine et se réfugia, suivie de près par le chien, à bout de souffle, dans l’atelier de Branna.
Occupée à verser un ingrédient qui sentait le sucre roux d’une cuve dans une bouteille, Branna leva les yeux. Elle posa immédiatement la cuve.
— Qu’y a-t-il ? Tu trembles. Viens, viens t’asseoir devant la cheminée.
— Il m’a appelée, articula Meara pendant que Branna s’affairait autour de son plan de travail. Il a murmuré mon nom.
— Cabhan. (Passant le bras autour des épaules de Meara, Branna la guida vers la cheminée et la fit asseoir sur une chaise.) Aux écuries ?
— Non, non, dans les bois. En venant te voir. Au même endroit, devant la maison de Sorcha. Branna, il m’a appelée, et j’ai failli y aller. J’avais envie d’entrer, d’aller vers lui. C’est ce que je voulais.
— Ça va. Tu es là maintenant.
Elle passa les mains sur les joues froides de Meara pour les réchauffer.
— Mais j’en avais envie.
— Il est sournois. C’est sa propre envie qu’il t’a transmise. Mais tu es là.
— Je ne serais pas là si Roibeard n’avait pas surgi de nulle part pour m’en empêcher. Kathel est venu aussi, il s’est accroché à ma veste pour m’en empêcher.
— Ils t’aiment, comme moi. (Branna se pencha pour poser la joue sur le dessus de la tête de Kathel, l’étreindre un instant.) Je vais te préparer une infusion. Ne discute pas. Tu en as besoin, et moi aussi.
Elle donna d’abord un biscuit au chien, puis sortit brièvement.
Pour remercier l’épervier, se dit Meara. Pour lui faire savoir que tout allait bien et qu’elle lui était reconnaissante. Branna ne manquait jamais de saluer les marques de loyauté.
Pour le remercier à son tour, et pour chercher un peu de réconfort, Meara se laissa glisser au bas de sa chaise pour serrer Kathel dans ses bras.
— Fort, courageux et fidèle, chuchota-t-elle. Il n’y a pas meilleur chien au monde que notre Kathel.
— Pas un seul. Assieds-toi, reprends ton souffle.
Branna prépara l’infusion dès son retour dans l’atelier.
— Pourquoi m’a-t-il appelée, moi ? Que peut-il me vouloir ?
— Tu es l’une des nôtres.
— Je n’ai pas de pouvoir magique.
— Ce n’est pas parce que tu n’es pas magicienne que tu n’as pas de pouvoir. Tu as un cœur et un mental puissants. Tu es aussi forte, courageuse et fidèle que Kathel.
— Je n’avais jamais rien ressenti de pareil. C’était comme si tout le reste n’existait plus, qu’il n’y avait plus que sa voix, et mon besoin irrépressible d’y répondre.
— Je vais te fabriquer une amulette que tu porteras constamment sur toi.
Réchauffée, Meara ôta sa veste.
— Tu m’as déjà fabriqué des talismans.
— Je vais t’en créer un autre plus fort, plus spécifique dirons-nous. (Elle lui servit son infusion.) Raconte-moi tout à présent, aussi précisément que possible.
Une fois son récit terminé, Meara s’adossa contre le dossier de son siège.
— Au final, ça n’a duré qu’une minute ou deux. J’avais l’impression que tout se passait au ralenti, comme dans un rêve. Pourquoi ne m’a-t-il pas terrassée ?
— Pour éviter de gaspiller une pucelle avenante.
— Je ne suis plus pucelle depuis un moment. (Meara haussa les épaules.) Quelle horrible idée ! Dire que j’étais à deux doigts de succomber, quelle horreur !
— Une femme envoûtée n’est pas consentante. Je pense qu’il aurait abusé de toi si tu avais traversé la vigne vierge. Il t’aurait emmenée dans une autre époque, se serait servi de toi et aurait fait tout son possible pour faire de toi une alliée.
— Ses sortilèges n’auront jamais cet effet sur moi. Aucun ne m’aurait poussée à retourner ma veste.
— Non, il n’y arriverait pas, pas à ça. Mais comme tu l’as dit à propos de Fin, le sens de la famille et de l’amour lui échappe. (Branna saisit la main de Meara, la porta à sa joue.) Il t’aurait fait du mal, Meara, et cela nous aurait nui à tous. Tu vas porter ce talisman que je vais te fabriquer.
— Bien sûr, je vais le porter.
— Nous devons en informer les autres. Boyle va avoir besoin de plus d’attention, lui aussi. Mais il a Iona et Fin. Tu devrais t’installer ici, avec Connor et moi.
— Je ne peux pas.
— Je sais que tu aimes avoir ton chez-toi, c’est tout à fait compréhensible mais tant que nous n’avons pas décidé de la prochaine étape, c’est mieux que…
— Je l’ai embrassé.
— Quoi ? Hein ? (Abasourdie, Branna fit un bond en arrière.) Tu as embrassé Cabhan ? Mais tu as dit qu’il n’était pas parvenu à ses fins. Que…
— Connor. J’ai embrassé Connor. Hier soir. Je l’ai quasiment agressé sur le bord de la route. J’ai perdu la tête, rien qu’une minute, c’est tout. Voler, le découvrir allongé par terre dans la cuisine de Fin, sa souffrance si visible quand il a commencé à guérir… Je me suis dit, il est mort, et puis j’ai réalisé qu’il était vivant, il tremblait, il se consumait, et d’un coup il a arraché un pilon du poulet et l’a dévoré avant même d’avoir enfilé un tee-shirt. Toutes ces images s’entrechoquaient dans ma tête et sans réfléchir, je lui ai sauté dessus, et je l’ai embrassé.
— Eh bien, dit Branna tandis que Meara reprenait son souffle.
— Mais je me suis arrêtée là, tu dois le savoir, enfin, après la deuxième fois, j’ai arrêté.
Branna tordit bizarrement la bouche, mais elle répondit d’une voix neutre.
— La deuxième fois ?
— Je… ça… il… C’était juste le contrecoup de la soirée, c’est ridicule.
— Et lui, il a eu une réaction ridicule… aux événements de la soirée ?
— Je t’avoue que, maintenant que j’y pense, le premier baiser l’a pris de court, il faut se mettre à sa place. Mais le second… C’est un homme, après tout.
— En effet.
— Mais ça s’est arrêté là. Je tiens à te préciser que je lui ai demandé de me déposer devant chez moi et de rentrer tout de suite chez lui. Nous n’avons rien fait de plus.
— Pourquoi ?
— Pourquoi ? (Interdite, Meara la fixa un instant.) Il m’a déposée chez moi, comme je viens de le dire.
— Pourquoi n’est-il pas entré chez toi ?
— Chez moi ? Il avait besoin de rentrer chez lui, auprès de toi.
— Ce sont des foutaises, Meara. (Branna exprima un léger agacement.) Je refuse de servir d’excuse.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire, pas du tout. Je… j’ai cru que ça t’énerverait, ou que ça t’amuserait ou au moins que tu en resterais comme deux ronds de flan. Mais non, ça ne te fait rien.
— Rien de tout ça, non. Et je ne suis même pas surprise, pas le moins du monde. Je me demandais plutôt ce que vous fichiez depuis tout ce temps. Vous avez sacrément tardé à vous y mettre.
— À quoi ?
— Vous mettre ensemble.
— Ensemble ? (Profondément choquée, Meara se leva d’un bond.) Moi et Connor ? Non, impossible.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que nous sommes amis.
Meara prit une gorgée d’infusion, regarda le feu dans la cheminée.
— Pour moi, un amant qui me toucherait au-delà du physique, c’est un ami. Une connivence sexuelle qui ne m’enflamme pas jusqu’au fond de mon être ? Pourquoi pas, ça peut marcher, mais pas longtemps.
— Et qu’advient-il de l’amitié quand l’ami n’est plus l’amant ?
— Je ne sais pas. Je vois nos parents, ceux de Connor et moi, ils sont toujours heureux. Ils ne baignent pas dans la félicité en permanence ni même tous les jours, et ce serait d’ailleurs insupportable. Mais ils sont heureux, ils vivent en harmonie la plupart du temps.
— Quand je vois les miens…
— Je sais. (Branna prit la main de Meara pour l’inviter à se rasseoir.) Ceux qui nous ont conçus nous ont donné à chacun une place, non ? Je veux, quand je me l’autorise, connaître ce genre de bonheur à deux, cette harmonie. Et tu refuses de t’accorder le droit d’en avoir envie parce que tu ne vois que la destruction, la tristesse et l’égoïsme sous-jacents.
— Je tiens trop à lui pour prendre le risque de tout perdre. Et le combat qui nous attend est trop important, comme nous en avons encore eu la preuve hier et aujourd’hui, pour compliquer notre cercle avec le sexe.
— À mon avis, Iona et Boyle couchent ensemble à la moindre occasion.
Meara pouffa de rire.
— Ils sont fous amoureux, et bien assortis, c’est différent.
— C’est toi qui vois, bien entendu. Toi et Connor. (Et Connor, se dit Branna, aurait très probablement un autre point de vue sur la question.) Mais sache que je n’ai aucune raison de m’y opposer, au cas où ça t’inquiète. Pourquoi serais-je contre ? Je vous aime tous les deux. Et j’ajouterais même que le sexe a des pouvoirs magiques qui lui sont propres.
— Donc je devrais coucher avec Connor au nom de notre cause ?
— Tu dois faire ce qui te rend heureuse.
— Tout est trop confus dans ma tête pour que je sache ce qui me rend heureuse. Pour l’instant, je dois retourner au travail avant que Boyle ne me sacque.
— Je vais d’abord préparer ton talisman, et Kathel et Roibeard te raccompagneront. Ne t’approche surtout pas de la chaumière de Sorcha, Meara.
— Crois-moi, je vais l’éviter.
— Raconte à Iona et à Boyle ce qui s’est passé. Boyle veillera à en informer Fin, et j’en parlerai à Connor. Cabhan retrouve toute son audace, nous devons tous rester sur nos gardes.
Branna n’eut pas besoin de raconter sa mésaventure à Connor. Fin le prit à l’écart dès qu’il passa à la fauconnerie, dans l’après-midi.
— Elle va bien ? Tu es sûr ?
— Je l’ai vue il y a moins d’une heure. Elle pète le feu, comme toujours.
— J’étais très occupé, dit Connor. Je n’ai pas tout de suite remarqué l’absence de Roibeard, et je me suis dit qu’il devait être aux écuries. Il aime rester là-bas, avec les chevaux. Avec Meara. Alors je n’y ai pas prêté attention, et il ne m’a envoyé aucun signal.
— C’est parce qu’elle n’avait besoin que de lui et de Kathel. Branna lui a façonné un talisman très puissant, Meara me l’a montré. Et elle est forte, elle aussi. Malgré tout, nous devons tous redoubler de prudence.
Connor marchait de long en large, les semelles de ses bottes crissant sur les graviers.
— Il l’aurait violée. Forte ou pas, elle aurait été incapable de l’en empêcher. J’ai vu ce qu’il faisait aux femmes autrefois.
— Il ne l’a pas touchée, Connor, et il ne la touchera pas. Nous allons tous veiller à ce que ça n’arrive pas.
— Je m’inquiète pour Branna. Il a soif de pouvoir, et elle en regorge. Elle a hérité du prénom de la première-née de Sorcha, et c’est la première des Trois de l’époque actuelle, celle qui a hérité de l’amulette. Et…
— C’est la femme que j’aime, qui m’aime bien qu’elle ne puisse pas être avec moi. Tu n’es pas le seul à te faire du souci.
— Et Meara est comme une sœur pour Branna. Ça risque de la rendre plus attrayante à ses yeux, estima Connor.
— Blesser Branna à travers Meara. (Fin hocha la tête.) Tout à fait son genre.
— Oui, et après ce qui s’est passé hier soir…
— Ce qu’il t’a fait ? Quel est le rapport avec Meara ?
— Il n’y en a aucun. Sauf indirectement.
Aucun homme ne doit mentir ou éluder une question face à un ami. De toute façon, il y avait trop en jeu pour craindre l’indiscrétion.
— Nous avons fait des trucs, Meara et moi, après avoir déposé Branna. Un truc ou deux dans la camionnette, sur le bas-côté.
Fin fronça les sourcils.
— Tu as dragué Meara ?
— Plutôt le contraire. Elle m’a franchement sauté dessus. Avec beaucoup d’enthousiasme. Elle s’est arrêtée net, en disant que ça n’irait pas plus loin. Elle m’a demandé de la raccompagner chez elle. J’aime les femmes, Fin. Je les aime de la tête aux pieds, leur façon de penser, leur cœur, leur corps. Leurs seins. Quoi de meilleur que la poitrine d’une femme ?
— On est obligés de développer ?
Connor éclata de rire.
— Compris. Je pourrais parler poitrine pendant des heures. J’aime les femmes, Fin, mais malgré tous mes efforts, elles sont incompréhensibles par tant d’aspects.
— Et cette discussion pourrait durer des jours qu’on ne trouverait pas les réponses.
Visiblement intrigué, Fin scruta Connor.
— Dis-moi juste si tu avais envie de poursuivre ?
— Je me suis longuement interrogé sur ses désirs cachés, et les miens, enfouis depuis si longtemps, et oui, j’avais envie de continuer. D’ailleurs j’en ai toujours envie.
— Dans ce cas, mo deartháir (Fin donna une tape sur l’épaule de Connor), il ne te reste plus qu’à te décider à y donner suite.
— J’y songe. Mais maintenant, je me demande si ce n’est pas à cause de notre tête-à-tête au bord de la route que Cabhan s’en est pris à elle aujourd’hui. Juste parce que je me suis intéressé à elle. Ça me semble logique.
— Tout juste. Il t’a causé du tort hier soir. Et peut-être qu’il a voulu recommencer à travers Meara, aujourd’hui. Alors faites attention, tous les deux.
— Promis, et je veillerai à ce qu’elle soit prudente, elle aussi. Tiens, voilà mon rendez-vous qui arrive. Un monsieur et sa bobonne du pays de Galles. Tu veux venir ? Je vais te chercher un sac et un gant, si tu veux.
Fin était sur le point de décliner l’invitation quand il s’aperçut qu’il n’avait pas fait de promenade de découverte des rapaces avec Connor depuis longtemps et que cela lui manquait.
— Tout compte fait, pourquoi pas ? Mais je préfère aller chercher mon matériel.
Levant les yeux, Connor vit Merlin dans le ciel.
— Tu vas l’emmener ? Tu as confiance ?
— Ça lui plaira à lui aussi.
— Ce sera un peu comme au bon vieux temps.
Une fois Fin parti, Connor consulta l’heure d’un rapide coup d’œil. Dès qu’il aurait une minute, il irait chercher Meara. Il y avait matière à parler, que ça lui plaise ou non.
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