Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 62 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 15

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15

 

Revigorée, Branna s’affairait avec plaisir à la préparation du repas, d’autant qu’Iona accomplissait habilement ses tâches. Ensuite, elle partagea un moment chaleureux avec son cercle, réuni autour de la table de Fin, bien que la conversation tournât principalement autour de Cabhan. En réalité, c’est ce qui lui redonnait de l’énergie.

Désormais, elle voyait clairement comment ils allaient s’y prendre. Elle avait défini le moment et la manière d’attaquer. Des risques demeuraient, mais ils les affronteraient. De plus, la confiance de Connor et d’Iona avait chassé ses derniers doutes.

La justice et la lumière triompheraient de l’obscurité et du mal.

Et de quelle autre manière aurait-elle pu mieux terminer la soirée que dans l’eau chaude du bain à remous de Fin, en buvant son dernier verre de vin, tout en regardant les flocons de neige tomber lentement ?

— Tu m’as surprise, Finbar.

Face à elle, il s’adossa dans la baignoire et la considéra entre ses paupières mi-closes.

— Ah bon ?

— Oui. Comment aurais-je pu imaginer que le garçon que j’ai rencontré bâtirait un jour cette grande maison élégante et luxueuse ? Que le jeune globe-trotter deviendrait un homme d’affaires accompli ? En plus, tu as réussi à développer un commerce en t’implantant dans ton village natal. Il y a douze ans, je n’aurais jamais cru possible qu’un jour je me prélasserais dans cette jolie pièce en regardant la neige tomber.

— Qu’imaginais-tu ?

— Quelque chose de considérablement plus modeste, j’avoue. Tes rêves ont pris plus d’ampleur que les miens, et tu les as brillamment réalisés.

— Certains sont restés les mêmes.

Elle sourit simplement, et fit remonter son pied le long de sa jambe, sous l’eau mousseuse.

— On se croirait dans un chalet suisse, et ça me plaît bien, mais ça m’intrigue que tu aies installé cette baignoire dans cette pièce vitrée, dans ce coin à la fois intime et ouvert sur les bois.

Il but une gorgée de vin.

— J’ai fait construire cette pièce en pensant à toi.

— Moi ?

— En espérant qu’un jour tu m’épouserais comme nous l’avions prévu, que tu vivrais ici avec moi. Et que tu installerais ton atelier ici.

— Fin…

Leurs vœux s’entremêlèrent en une tresse serrée autour de son cœur.

— Tu aimes avoir une vue dégagée quand tu travailles, des fenêtres pour regarder au-delà. L’impression d’être dehors, ça te plaît. Douillet à l’intérieur mais suffisamment ouvert pour t’imprégner de l’extérieur. Cette pièce vitrée face au bois offre à la fois l’intimité et l’ouverture.

Elle garda le silence de peur que sa voix tremble.

— Si mes pouvoirs magiques me permettaient de changer la réalité, de réaliser mes souhaits, ma vie serait comme ça, je vivrai et je travaillerai ici avec toi. Mais ce que nous avons, c’est ça.

Elle posa son verre sur le rebord et, traversant l’eau, alla se presser contre lui.

— Nous avons l’instant présent.

Il caressa ses cheveux sur toute leur longueur, jusqu’aux pointes qui flottaient à la surface de l’eau.

— Pas de lendemains.

— Aujourd’hui, dit-elle en plaçant sa joue contre la sienne. Je suis avec toi, tu es avec moi. Je ne croyais pas, ou je ne me suis jamais autorisée à croire qu’un jour nous aurions tant. Le présent représente tout pour moi, et toi aussi. Ça ne sera peut-être jamais suffisant, mais tout de même, c’est l’essentiel, termina-t-elle avec une pointe de prudence.

Elle l’embrassa avec douceur, projetant dans ce baiser toute la tendresse dont elle était capable.

Elle allait lui donner tout ce qu’elle avait à lui offrir. Et tout, c’était l’amour. Plus que physique, à travers son corps et son cœur. Puisqu’il en était ainsi depuis toujours, et que ça ne changerait jamais, ce don d’elle lui paraissait aussi naturel que le fait de respirer.

— Tu dois y croire, murmura-t-elle. Ce soir.

Avec délicatesse, ce que le côté « pratique » de sa personnalité tendait généralement à effacer, elle lui donna un baiser à la fois émouvant et apaisant.

Son unique amour.

Il était conscient de ce qu’elle lui donnait, et il comprenait ce qu’elle demandait. Il allait prendre, et donner. Ignorer ses frustrations et embrasser cette nuit comme si c’était la dernière. Alors qu’il la tenait dans ses bras, il trouvait l’instant magique, sa douceur et son abandon, son soupir chaud contre sa joue. La chaleur l’envahit lentement, l’enveloppa, tandis que la neige les séparait du monde en jetant son rideau silencieux autour d’eux.

Il prit ses seins dans ses mains, avec une infinie tendresse, tout en ayant à l’esprit les marques agressives que lui avait infligées la créature du même sang que lui. Tandis que le cœur de Branna battait dans sa paume, il jura de ne jamais lui faire de mal, de donner de sa vie pour la protéger.

Quoi que le lendemain leur réservât, il ne romprait jamais son serment.

Alors qu’elle caressait son torse, sa main s’arrêta sur sa cicatrice. Ce contact, si léger fût-il, raviva une douleur enfouie au plus profond de lui. Un prix qu’il était prêt à payer.

L’eau et les remous qui vrombissaient dans le silence de la nuit tournoyaient autour d’eux alors que leurs mains plongeaient dans le bain pour se donner du plaisir mutuellement.

Les émotions et les sensations, si intenses, lui coupèrent le souffle si bien qu’elle s’émerveilla devant la violence de son désir.

Comment la tendresse pouvait-elle allumer une telle chaleur – semblable à un courant électrique traversant ses veines, attisant un feu dans son ventre – tout en entretenant son désir de prolonger chaque instant pour l’éternité ?

Quand elle se plaça à califourchon sur lui, qu’il la pénétra au plus profond de sa féminité, elle sut qu’aucun autre homme n’entrerait en elle. Quels que seraient ses besoins physiques, personne ne pourrait accéder à son cœur, à son âme. Elle passa les mains dans ses cheveux, et tint son visage tout en bougeant sur lui afin qu’il puisse la voir, voir en elle, et savoir.

Alors qu’ils approchaient de la jouissance, les tourbillons d’eau se mirent à luire comme s’ils se baignaient dans un bassin de lumière. Au moment où ils succombèrent, serrés l’un contre l’autre, la lumière transperça l’obscurité et illumina le doux rideau de neige.

Plus tard, dans son lit, détendue et somnolente, elle se blottit contre lui. Alors qu’un jour nouveau s’annonçait, elle s’accrochait à son amour.

 

Plusieurs jours précieux s’écoulèrent avant que Branna ne réunisse tous les ingrédients nécessaires en quantité suffisante pour procéder à des expériences et préparer le poison.

Sous l’œil attentif de Connor, elle les rangeait dans des bocaux individuels hermétiques sur son plan de travail.

— Ceux-ci sont dangereux, Branna.

— C’est ce qu’il faut.

— Tu dois prendre des précautions. (Lorsqu’elle lui lança un regard cinglant, il resta de marbre.) Tu es toujours prudente, je le sais très bien. Mais je sais aussi que tu n’as jamais utilisé de tels ingrédients, ni concocté de mixtion fatale. J’ai le droit de me faire du souci pour ma sœur.

— C’est vrai, mais ce n’est pas la peine. Ça fait des jours que j’attends de pouvoir les tester. Meara, emmène-le quelque part, tu veux ? Vous devriez partir travailler, tous les deux, au lieu de rester là à me surveiller.

— Puisque nous devons patienter jusqu’au printemps, tu ne peux pas attendre un peu pour la fabriquer ? avança Meara.

— Comme Connor l’a justement fait remarquer, c’est une première pour moi. Je vais peut-être avoir besoin de plusieurs essais avant d’obtenir le bon résultat. Il est même possible que je doive passer une autre commande avant d’être sûre de mon coup. C’est une affaire délicate.

— Iona et moi devrions t’aider.

Sois patiente, s’exhorta Branna en puisant dans ses dernières réserves.

— Et si les Trois sont réunis plusieurs heures par jour, peut-être pendant des jours d’affilée, Cabhan se doutera que nous préparons une potion. C’est mieux que l’on continue à vivre normalement. (Maîtrisant son agacement puisqu’elle savait que ses inquiétudes étaient un témoignage de son amour, elle se tourna vers lui.) Connor, nous en avons déjà longuement parlé.

— Parler et mettre en pratique, ce sont deux choses différentes.

— Nous pourrions faire quelques entorses à nos habitudes, suggéra Meara, prise entre deux feux. L’un de nous peut rester une heure ou deux le matin, un autre peut venir vers midi et un troisième quitter le travail plus tôt pour passer.

— Bon, très bien, dit Branna, qui était prête à tout accepter pourvu qu’ils avançassent. Mais pas ce matin puisque vous êtes attendus au travail. Je vais seulement confectionner des poudres, et distiller. Préparer les ingrédients. Je sais ce que je fais. Comme Fin doit venir à midi, nous serons deux.

— Marché conclu, dit Meara en prenant la main de Connor avant qu’il ne protestât. Je ferais bien de me dépêcher si je ne veux pas que Boyle me tire les oreilles et me botte le train en même temps. Branna, n’hésite pas à nous appeler si tu as besoin d’aide.

— Je n’y manquerai pas.

Connor alla embrasser sa sœur.

— Ne t’empoisonne pas.

— J’avais prévu d’y goûter mais puisque tu le demandes si gentiment…

Elle poussa un soupir de soulagement lorsqu’ils refermèrent la porte derrière eux. Kathel la fixa du regard.

— Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! Depuis quand suis-je devenue une incapable aux yeux de tous ? Si tu veux m’aider, pars en patrouille. Je vais tirer les rideaux de l’atelier et fermer à clé. J’aime autant éviter que quelqu’un passe prendre de la crème pour les mains pendant que je travaille. Rends-moi ce service, Kathel, dit-elle dans un regain de douceur, et reviens me dire si Cabhan est dans les parages.

Elle poussa un autre soupir de soulagement en refermant derrière le chien.

Elle voila les vitres de manière à n’être visible que par quelques élus. Elle enchanta les portes pour que seuls les rares élus en question puissent les ouvrir.

Devant son plan de travail, elle commença – très soigneusement – par l’aconit.

C’était un travail de fourmi puisque parmi les nombreuses mesures de précaution, il fallait purifier mentalement chaque ingrédient.

Elle avait entendu dire que ceux qui s’adonnent à l’art de la magie noire développent parfois d’étranges maladies rien qu’en touchant ou en respirant des plantes vénéneuses.

Elle n’avait ni le temps ni l’envie de tomber malade.

Après la purification, elle replaça la plante entière dans le bocal ainsi que les pétales concassés, les baies ou leur essence distillée.

De l’extérieur, Fin l’observait à travers le fin voile de gaze qui recouvrait les vitres. Il se réjouit de constater qu’elle avait eu la sagesse de dissimuler son atelier, bien que de là où il se trouvait, il distinguait la belladone, la trompette d’ange – même s’il n’était pas en mesure d’affirmer que cette dernière provenait effectivement d’Amazonie.

Elle utilisait le mortier et le pilon parce que le geste et la pierre multipliaient le pouvoir des ingrédients. De temps à autre, une discrète étincelle de lumière ou un fin nuage néfaste s’échappait du bol ou d’un bocal.

Les deux chiens se tenaient de part et d’autre d’elle. Il se demandait si Bugs était là pour lui ou pour Kathel, mais le petit chien errant manifestait la même patience que le molosse de Branna.

Fin n’avait pas souvenir d’avoir jamais surveillé Branna à travers la vitre sans s’inquiéter pour elle. Si une telle chose était envisageable, l’aube du jour de sa concrétisation n’était pas près de se lever.

Il alla vers la porte et l’ouvrit.

Elle avait mis de la musique, des violons tristes, ce qui étonna Fin puisqu’elle travaillait généralement en silence.

S’il n’entendit pas ce qu’elle dit aux chiens, il remarqua néanmoins qu’ils se figèrent sur le pas de la porte. Il enleva son manteau et attendit aussi.

Elle versa la poudre de sa fabrication dans un entonnoir posé sur un bocal et le ferma.

— Je voulais enfermer ça avant que les chiens approchent en remuant la queue dans tous les sens. Ça serait gênant qu’un grain de poussière ou qu’un poil se faufile dans le pot.

— Ça m’étonne que tu n’aies pas déjà banni les poussières.

Elle porta l’entonnoir, le mortier et le pilon vers le réchaud, et les plongea délicatement dans l’eau bouillante.

— Je préfère faire la chasse aux moutons avec un chiffon ou un balai. Il est midi ?

— Presque treize heures. J’ai été retardé. Tu travailles depuis le départ de Connor et Meara ?

— Je n’ai pas chômé. Non, ne me touche pas pour l’instant.

Elle alla se laver les mains dans l’évier, puis les frictionna avec une lotion.

— J’ai tenu parole, dit-elle. J’ai été excessivement prudente.

— On n’est jamais trop prudent avec ce genre de choses. Maintenant, tu vas faire une pause, manger quelque chose et prendre un thé.

Sans lui laisser le temps de protester, il la prit par le bras et l’entraîna vers la cuisine.

— Si tu as faim, tu aurais dû prendre des plats à emporter en chemin. Tu vas devoir te contenter d’un sandwich.

Il lui avança une chaise.

— Assieds-toi, dit-il avant de mettre de l’eau à chauffer.

— Je croyais que tu voulais manger.

— J’ai dit que tu allais manger, mais c’est vrai que j’ai un petit creux. Je suis capable de préparer un sandwich. Je suis même doué pour ça, puisque c’est à peu près tout ce que je cuisine.

— Embauche un cuisinier, puisque tu en as les moyens, fit-elle remarquer.

— Pourquoi je ferais ça alors que je peux manger ici la moitié du temps ?

Quand il ouvrit le réfrigérateur, elle s’apprêtait à lui indiquer l’emplacement des différents ingrédients mais elle se ravisa, préférant le laisser se débrouiller seul.

— Connor t’a transmis ses inquiétudes ?

— Il n’a pas eu besoin. Je trouve aussi que ce serait mieux qu’on t’assiste. Et mieux aussi que tu prennes le temps de manger.

— C’est ce que je fais.

Elle le regarda superposer entre deux tranches de pain de la roquette, de fines tranches de jambon, du munster, et ajouter quelques chips dans l’assiette. Il prépara le thé, puis posa le tout sur la table sans plus de chichis.

Branna se leva pour aller chercher un couteau puisqu’il avait omis de couper son sandwich en deux.

— Il faut que tu chipotes.

— Eh oui. Et merci, dit-elle avant de prendre une bouchée en soupirant. Je ne m’étais pas rendu compte que j’avais faim. C’est la partie la plus astreignante, elle m’a accaparé l’esprit.

— Que reste-t-il à faire ?

— À cette étape, rien. J’ai les poudres, les teintures et les extraits. Les pétales et les baies doivent être pilés à la dernière minute. J’ai tout nettoyé, ça m’a pris du temps. Stériliser tous les instruments entre chaque ingrédient pour éviter les contaminations, c’est long aussi. Je vais laisser reposer pour l’instant, et je ne commencerai les mélanges que demain.

— Nous, corrigea-t-il. Je me suis libéré au maximum. À moins qu’on ait besoin de moi aux écuries ou à l’école, je reste avec toi jusqu’à ce que tu aies terminé.

— Je suis incapable de dire combien de temps ça va prendre pour atteindre la perfection.

— Jusqu’à ce que tu aies terminé, Branna.

Elle haussa les épaules sans cesser de manger.

— Tu as l’air perturbé. Ta réunion de ce matin s’est mal passée ?

— Non, plutôt bien, même.

Elle laissa passer un peu de temps avant de revenir à la charge.

— Tu envisages d’acheter des chevaux ou des rapaces ?

— J’ai vu un jeune cheval d’un an. Comme il me plaît bien, j’ai conclu la vente. Avec Iona, nous avons trouvé de nouveaux élèves pour le parcours d’obstacles. Je pense que c’est elle qui l’entraînera puisqu’il vient d’une bonne lignée. Si ça l’intéresse, nous pourrons développer ces cours en la nommant responsable.

Branna haussa les sourcils.

— Elle est contente de s’occuper des visites guidées, à ce qu’elle dit, mais je pense que ce projet va lui plaire. Si tu as eu cette idée, c’est que c’est une bonne monitrice.

— Elle est compétente et ses élèves l’adorent. Elle n’a que trois élèves réguliers pour l’instant, mais leurs parents la couvrent de louanges. Au départ, nous n’avions qu’un élève mais grâce au bouche-à-oreille, nous en avons deux nouveaux.

Branna hocha la tête, et continua à manger tandis que Fin se murait dans le silence.

— Tu vas me raconter ce qui te tracasse, oui ou non ? demanda-t-elle. Je le sens bien. Si c’est à propos de nous…

— Nous, nous nous en tenons au présent, comme convenu. (Il perçut l’agacement dans sa propre voix mais l’ignora.) Rien à voir avec nous, ou notre relation. Cabhan est apparu dans mes rêves, lui apprit-il. Ça fait trois nuits d’affilée.

— Tu ne m’en parles que maintenant ?

— Nous ne pouvons rien y faire, rétorqua Fin. Il ne m’a pas attiré dans le rêve. Je pense qu’il ne cherche pas à se battre, ça lui demanderait trop d’énergie. Alors il se faufile sournoisement dans mes rêves, il répète ses promesses, distord les images. Il m’en a montré une de toi la nuit dernière.

— De moi.

— Tu étais avec un homme, un blond aux yeux bleus, avec un accent américain. Vous étiez ensemble, dans un endroit que je ne connais pas, mais je pense qu’il s’agissait d’une chambre d’hôtel. Tu riais pendant que vous vous déshabilliez l’un l’autre.

Elle serra les mains sous la table.

— C’est David Watson. Il est venu à Cong, ça fait au moins cinq ans. Un photographe de New York. Nous avons partagé de bons moments, dont deux nuits, et il est retourné aux États-Unis. Ce n’est pas le seul que Cabhan risque de te montrer. Ils ne sont pas nombreux, en plus de David Watson. Tu n’as couché avec personne ces dernières années, Finbar ?

Il la regarda dans les yeux, l’air vaguement mauvais.

— Il y a eu quelques femmes. J’ai essayé de ne faire de mal à personne, mais la plupart du temps, elles se rendaient compte qu’elles étaient juste là pour m’apporter du réconfort, ou pire, que la place était réservée. Je n’imaginais pas que tu n’avais… eu personne dans ta vie, Branna, mais c’était difficile d’être forcé à te regarder avec un autre.

— C’est sa façon de te blesser. Il ne veut pas ta mort, puisqu’il espère mêler vos pouvoirs, te garder comme fils, alors que tu n’es rien de tel. Mais c’est comme ça qu’il te diminue sans laisser de cicatrice.

— Je porte déjà sa marque, sinon ni toi ni moi n’aurions eu d’aventures. Je connais son objectif, Branna, aussi bien que toi. Ça ne m’aide pas à avaler la pilule pour autant.

— Nous pourrions chercher quelque chose qui l’empêcherait de s’immiscer dans tes rêves.

Fin secoua la tête.

— Nous avons assez à faire comme ça. Je le supporterai. Il y a autre chose, quelque chose que je ne vois ni n’entends, mais je sens que quelque chose d’autre essaie d’entrer en moi.

— Quelque chose ?

— Peut-être quelqu’un, et je ne veux pas faire barrage avant de l’identifier. C’est comme s’il jouait des coudes pour passer. J’ai du mal à l’expliquer autrement. J’ai l’impression qu’une voix parle mais qu’elle est trop loin pour que je l’entende. Quand je me réveille, je tends l’oreille.

— Tu ferais mieux de dormir au lieu d’écouter les voix dans ta tête. Je ne peux rien changer à ces dernières années, Fin.

— Moi non plus, dit-il en croisant son regard.

— Ce serait plus facile pour toi si nous n’étions pas ensemble maintenant ? Si on se contentait de travailler tous les deux, comme avant ? S’il ne pouvait pas se servir de moi comme d’une arme pour t’atteindre, ça…

— Il n’y a rien de pire que de vivre sans toi.

Elle se leva, contourna la table pour s’asseoir sur ses genoux.

— Tu veux les noms des hommes que j’ai connus ? Je peux même te les décrire pour éviter que tu sois surpris.

Au bout d’un long moment, il tira durement sur sa queue-de-cheval.

— En voilà une proposition cruelle et insensible !

Elle rejeta la tête en arrière.

— Mais j’ai bien failli t’arracher un sourire. Je vais t’aider à dormir ce soir, Fin. D’accord ? dit-elle en l’embrassant sur la joue. Ça ira mieux ensuite. Cette chose qui essaie de s’immiscer en toi en même temps que lui attendra.

— J’ai connu une rouquine qui s’appelait Tilda, à Londres. Elle avait des yeux de la couleur des jacinthes des bois, et un rire de sirène. Et des fossettes.

Les yeux plissés, Branna le prit à la gorge.

— Donnant-donnant, c’est ça ?

— Tant que tu n’as pas eu un aperçu de l’impressionnante souplesse de Tilda, nous ne sommes pas encore à égalité. Mais te parler d’elle devrait m’aider à mieux dormir cette nuit.

Il pressa son front contre celui de Branna.

— Je ne le laisserai pas m’affaiblir, ni moi ni nous.

Entrant en trombe par la porte arrière, Iona s’écria :

— Oups !

— Nous ne faisons que déjeuner, la rassura Branna.

— Je vois ça. Vous devriez venir voir dehors.

Sans attendre, elle se précipita dans l’atelier.

Lorsque Branna et Fin l’eurent rejointe devant la fenêtre, ils se retrouvèrent face à une armée de rats alignés en bordure de la zone de protection.

Kathel se mit à grogner, aussi Branna posa-t-elle une main sur sa tête.

— Il n’apprécie pas de ne pas voir ce qui se passe à l’intérieur, dit-elle d’une voix calme.

— J’ai commencé à les brûler, mais j’ai préféré te les montrer. C’est pour ça que je suis entrée par-derrière.

— Laissez-moi faire, dit Fin en s’approchant de la porte.

— Ne les enflamme pas ici, lui dit Branna. Ils laisseraient de vilaines traces noires sur la neige, et on devrait encore nettoyer. C’est tellement joli comme ça.

Fin secoua la tête puis sortit sans manteau.

— Les voisins…

Poussant un soupir irrité, Branna fit apparaître un mur pour cacher Fin.

Rapidement, les rats se dispersèrent devant son pouvoir tout en poussant des cris suraigus. Il les repoussa millimètre par millimètre, opposant sa volonté à leur détermination.

Branna sortit sur le seuil dans l’idée de lui prêter main-forte, mais elle s’aperçut bien vite que ce n’était pas nécessaire.

Il convoqua le vent qui les chassa en les faisant rouler sur eux-mêmes comme des vagues malfaisantes. Il fendit le sol et les entassa dans la tranchée en les happant dans un tourbillon. Quand les flammes s’élevèrent de la terre, leurs cris stridents déchirèrent l’air.

Quand le silence retomba, il fit appel à la pluie pour éteindre le feu et laver les cendres. Ensuite, il referma simplement la tranchée sur leurs cadavres.

— C’était génial, dit Iona dans un souffle. Dégoûtant mais extraordinaire. J’ignorais qu’il jonglait aussi bien avec les éléments.

— Il en a fait des tonnes, rétorqua Branna. Pour impressionner Cabhan.

Fin se tenait immobile, à découvert, comme pour le mettre au défi de répondre à son attaque.

Il leva les bras au-dessus de sa tête, et appela son épervier. Comme un éclair doré, Merlin descendit en piqué, puis, suivant la main de Fin, plongea entre les arbres.

Fin fit tournoyer ses bras dans un sens puis dans l’autre, et disparut dans un tourbillon de brume.

— Oh, mon Dieu… Cabhan.

— Ce n’était pas le brouillard de Cabhan, dit Branna en s’astreignant au calme. C’était celui de Fin. Il est parti à sa poursuite.

— Que pouvons-nous faire ? Nous devrions appeler les autres, et aller rejoindre Fin.

— C’est impossible de le rejoindre puisque nous ignorons où il est parti. Il devrait nous le dire, mais il ne le fait pas. Il veut agir seul.

Il volait, caché par le brouillard, et il voyait avec les yeux de l’épervier. Et grâce à cette vue perçante, il distingua le loup qui sortait des bois. Il ne laissait aucune empreinte sur son passage, et ne projetait aucune ombre.

Une fois arrivé près de la rivière, il se ramassa sur lui-même, bondit, se redressa et sauta par-dessus la surface froide et sombre comme un caillou projeté d’un lance-pierre. Et pendant ce mouvement, la marque de Fin le brûla brutalement.

Ainsi, Cabhan payait cher sa traversée de la rivière.

Il suivit le loup, camouflé par son propre brouillard jusqu’à ce qu’il sente un changement, un tremblement. Il appela Merlin, freina son vol quelques secondes avant que le loup ne disparaisse.

 

Fin avait peut-être envie de faire cavalier solitaire, mais cela n’empêcha pas Iona de faire appel aux autres. Placide et silencieuse, Branna faisait infuser du thé.

— Tu es tellement flegmatique, dit Iona qui, anxieuse, faisait les cent pas. Mais comment fais-tu pour garder ton calme ?

— Je suis tellement furieuse que j’ai l’impression de brûler de l’intérieur. Si je n’étouffais pas ma rage, je me consumerais sur place.

Iona se plaça dans le dos de Branna et la prit dans ses bras.

— Tu sais qu’il va bien. Tu sais qu’il est capable de faire attention à lui.

Elle tapota la main d’Iona, alla chercher un plat pour les biscuits tandis que son cœur battait contre ses côtes.

— Je le sais très bien, mais ça ne change rien. Je ne t’ai pas demandé pourquoi tu rentrais si tôt.

— Nous avons décidé de changer nos horaires dès aujourd’hui. J’ai une leçon au grand haras à seize heures, mais Boyle m’a libérée jusque-là. (Iona se rua vers l’entrée.) Ils arrivent. Oh, Fin est là ! Il va bien.

Comme Branna ne disait rien, elle ouvrit la porte.

— Entrez vite, dit-elle d’une voix cinglante. Tu n’as même pas pris de veste.

— J’avais assez chaud comme ça.

— Tu auras encore plus chaud quand je t’aurai botté le train, le menaça Boyle. C’est quoi, cette histoire ? Tu es parti seul à la poursuite de Cabhan, dans une espèce de tunnel brumeux ?

— Un petit truc que j’ai mis au point. C’était l’occasion de le tester. (Fin chassa ses cheveux de son front, et fit rouler ses épaules.) Me faire la morale ne t’avancera à rien, mais ne te gêne pas si ça te soulage.

— C’est moi qui vais te plaquer au sol pendant qu’il te bottera le train, gronda Connor en ôtant son manteau d’un geste énervé. Tu ne devrais pas partir seul à sa poursuite.

— Rien ne me l’interdit.

— Nous formons un cercle, lui rappela Iona.

— Exact, répondit Fin en se radoucissant. Et nous sommes aussi des individus avec des intérêts personnels.

— Nos intérêts personnels vont dans le même sens. Ce que tu vis nous touche tous, dit Meara en jetant un œil à Branna qui était toujours occupée à préparer un encas. Chacun de nous.

— Il ne savait pas que j’étais là. Il n’a même pas remarqué que je le pistais. J’étais caché. C’est là-dessus que j’ai travaillé et j’ai voulu essayer mon tour.

— Et tu n’as pas cru bon de nous avertir ? lança Connor.

— Eh bien, je ne pouvais pas être sûr que ça fonctionnerait avant d’avoir essayé. (Il se rapprocha de Branna.) Je me suis servi de son maudit sang pour conjurer le brouillard. Ça fait des semaines, et même des mois que je m’entraîne puisque je n’ai pas eu beaucoup de temps libre. Aujourd’hui, c’était l’occasion idéale. Honnêtement, c’est un peu comme aller faire du cheval dans les bois en espérant tomber sur lui.

— Je n’étais pas seule.

— Moi non plus, se défendit-il froidement. J’avais Merlin avec moi, et je l’ai suivi à travers ses yeux. Il nous a nargués, et il faut bien lui rendre la monnaie de sa pièce parce que sinon, comme nous le savons tous, il se douterait qu’on mijote quelque chose. Et pour quelle autre raison aurais-je fait tout un tralala pour chasser les rats ?

Percevant l’énervement général, il leva les mains.

— Personne ne me fait confiance ?

— Ce n’est pas une question de confiance, expliqua Iona. Nous avons eu peur pour toi. Au début, j’ai cru que Cabhan t’avait pris en embuscade mais Branna m’a dit que c’était toi qui avais provoqué le brouillard. Mais nous ne pouvions pas te voir, et nous ne savions pas où tu étais. Nous avons eu peur.

— Pour ça, je te présente mes excuses, deirfiúr bheag. Je suis désolé de vous avoir fait peur, à vous tous, mais plus particulièrement à toi qui me soutenais presque avant de me connaître.

Iona soupira.

— C’est ta façon de t’éviter des ennuis supplémentaires ?

— Ce n’est que la vérité, dit-il en l’embrassant sur le front. J’avoue que j’ai agi dans l’instant, et j’ai saisi l’occasion. J’ai réussi mon coup, si ça peut justifier mes agissements.

— Il a raison, dit Branna sans laisser le temps aux autres de répondre. Je vais peut-être avoir du mal à chasser ma colère, comme vous autres, mais d’un point de vue pratique, Fin a raison et c’est tout ce qui doit compter. Il s’est servi de son potentiel. Je me suis demandé pourquoi tu en avais fait des caisses. C’était presque embarrassant. (Devant l’air interrogateur de Fin, elle s’adressa à Connor :) Emmène le plateau devant la cheminée, s’il te plaît. Les bocaux sont fermés hermétiquement sur le plan de travail mais je préfère que le thé ne reste pas à côté.

— Il s’est servi des éléments, l’un après l’autre, rapidement, expliqua Iona. Le vent, le feu, la terre, l’eau. C’était fabuleux.

— Carrément exagéré, lança Branna avec aigreur. Mais maintenant, je comprends pourquoi.

— Ce qui est fait est fait, dit Boyle dans un haussement d’épaules avant de prendre une tasse de thé. J’aimerais savoir ce que nous avons appris de neuf, et puisque personne n’est en danger, faisons vite. J’ai du boulot.

— Il s’est enfui comme un loup-fantôme, sans laisser d’empreintes dans la neige. Rapide, très rapide. Mais il courait, il ne volait pas. Je pense qu’il économise son énergie. (Fin prit un biscuit puis poursuivit en arpentant la pièce.) Il s’est juste envolé pour traverser la rivière et au moment où il a bondi, ma marque est devenue brûlante. Ça lui coûte cher de franchir la rivière, mais maintenant je sais que chaque fois que je ressens cette douleur, et c’est fréquent, c’est qu’il passe de l’autre côté. Il a repris par le bois, puis il a tourné vers le lac. Cette longue course l’a épuisé. Ensuite, j’ai senti un changement, et j’ai ramené Merlin vers moi. Le loup a disparu. Il a changé d’époque. Parti dans la sienne, je dirais. Vers sa tanière.

— Tu saurais y retourner ? Oui, évidemment, sinon tu n’aurais pas cet air suffisant.

— Je saurais retrouver l’endroit où le loup a disparu et je pense qu’en y retournant nous découvririons le repaire de Cabhan à proximité.

— On peut y aller bientôt ? demanda Meara. Cette nuit ?

— Il se trouve que je suis libre ce soir, proposa Connor.

— Pas ce soir, dit Branna en secouant la tête. Il y a des choses à préparer, au cas où nous mettrions la main dessus. Des choses qui nous seraient utiles. Ce que nous trouverons, si jamais nous trouvons quoi que ce soit, se situerait dans notre temps. Mais…

— Tu envisages d’y retourner. Une fois que nous l’aurons localisé, tu y retourneras en te projetant dans son époque, réfléchit Boyle à voix haute. Et tu prévois de l’attaquer là ?

— Non, pas du tout. Il nous manque des éléments, et c’est à nous de déterminer le moment. Mais si nous pouvions laisser quelque chose dans sa grotte, quelque chose qu’il ne remarquerait pas et qui nous permettrait de le voir… de l’entendre. Alors nous obtiendrions probablement le nom. Et nous aurions connaissance de ses projets avant qu’il ne les mette à exécution.

— Pas tous ensemble, s’opposa Fin. C’est trop risqué qu’on remonte tous le temps d’un coup. S’il nous prenait au piège, nous serions fichus. Un seul ira.

— Toi, évidemment, conclut Branna.

— Eh oui, moi, je sais y aller. Sous mon manteau de brouillard, je serai invisible. Je dépose ton cristal puisque c’est le mieux pour voir à distance, et je reviens.

— Et s’il est dans la grotte ? s’enquit Iona en donnant un coup de poing dans l’épaule de Fin. Tu es fichu.

— C’est pourquoi deux d’entre nous, au moins deux, estima Connor, devraient être là pour l’attirer à l’extérieur et l’occuper un petit moment. Ça te tente ? proposa-t-il à Meara avec un grand sourire.

— Je trépigne d’impatience.

— Bon… reprit Boyle en prenant un biscuit dans sa main et en en mettant un autre dans sa poche. Nous allons tous les quatre à l’endroit jusqu’où Fin l’a suivi aujourd’hui et, de là, nous cherchons une piste. Connor et Meara attirent l’attention de Cabhan de manière à ce qu’il parte à leur poursuite, et libère la tanière. Si nous le trouvons, Fin prend le cristal, remonte le temps jusqu’au XIIIe siècle, dépose le truc dans la grotte, revient, et nous filons tous au pub nous rafraîchir le gosier.

— Voilà, dans les grandes lignes, dit Branna en lui tapotant le bras. Nous allons régler les petits détails, qui ne sont pas des moindres. Mais d’ici là, personne ne va là-bas. Aucun de nous ne va dans ce coin. Nous sommes bien d’accord ? s’assura-t-elle en regardant Fin dans les yeux.

— Nous sommes d’accord, dit-il, et j’ai quelques idées au sujet des petits détails.

— Moi aussi.

Satisfaite, quoique toujours un peu en colère, Branna prit un biscuit.

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