Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 32 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 6

6

 

 

Il rêva du garçon. Il était assis avec lui dans la lumière vacillante d’un feu de camp délimité par de grossières pierres grises. La pleine lune était suspendue dans le ciel comme une balle blanche dans une mer d’étoiles. Il sentait l’odeur de la fumée et de la terre – et du cheval. Pas Alastar tel qu’il était désormais, mais une jument robuste qui sommeillait, la croupe détendue.

Sur une branche surplombant le cheval, l’épervier veillait.

Et il entendait les bruits de la nuit, tous ses murmures dispersés par le vent.

Assis, le garçon avait ramené ses genoux contre sa poitrine, le menton posé dessus.

— J’étais en train de dormir, dit-il.

— Moi aussi. Nous sommes dans ton époque ou dans la mienne ?

— Je ne sais pas. Mais c’est chez moi, ici. C’est aussi chez toi ?

Connor porta son regard sur la maisonnette en ruine, puis vers la pierre tombale de Sorcha.

— C’est chez nous, autant que c’était chez elle. Que vois-tu là-bas ?

Eamon tourna la tête vers les ruines.

— Notre cabane, telle que nous l’avons laissée le jour où notre mère nous a demandé de partir.

— Telle que vous l’avez laissée ?

— Oui. J’ai envie d’entrer mais je n’arrive pas à ouvrir la porte. Je sais que ma mère ne se trouve pas à l’intérieur et que nous avons pris tout ce qu’elle a voulu que nous emportions avec nous. Mais j’ai tout de même envie d’entrer comme si elle était là, qu’elle m’attendait au coin du feu.

Eamon s’empara d’un long bâton, attisa les braises comme les garçons le font souvent.

— Que vois-tu ?

Il préféra éviter de faire de la peine au jeune homme en lui révélant qu’il voyait là des ruines envahies par la végétation. Et une tombe.

— Je te vois dans ton époque, et moi dans la mienne. Et pourtant… tu sens ma main, dit-il en touchant l’épaule d’Eamon.

— C’est vrai. Donc c’est un rêve, mais nous ne rêvons pas.

— Le pouvoir gouverne cet endroit. Celui de ta mère et, je le crains, également celui de Cabhan. Nous l’avons affaibli, toi et moi, si bien que ce soir, sa force est absente. Pour toi, notre rencontre remonte à combien de temps ?

— À trois semaines et cinq jours. Et pour toi ?

— Moins. Alors nos époques ne sont pas parallèles. Comment vous portez-vous, Eamon ? Toi et tes sœurs ?

— Nous nous sommes établis dans le comté de Clare, où nous avons construit une petite cabane dans les bois. (Il regarda une fois de plus sa maisonnette, le regard pétillant.) Nous avons eu recours à la magie. À nos mains et à nos dos également, mais nous avons pensé qu’elle serait plus solide avec l’aide de la magie. Mieux isolée aussi, ajouta-t-il en esquissant un sourire. Brannaugh s’est servie de ses talents de guérisseuse pendant le voyage, et elle continue depuis que nous sommes installés. Nous avons une poule qui nous donne des œufs, c’est une bonne chose, et nous chassons – sauf Teagan qui est incapable de tirer des flèches sur une créature vivante. Dès qu’elle essaie, ça lui fait mal au cœur mais elle s’occupe des chevaux et de la poule. Nous pratiquons le troc à l’occasion. Nous proposons nos bras, des guérisons et des potions en échange de pommes de terre, de navets, de céréales, ce genre de choses. Dès que nous le pourrons, nous cultiverons nos légumes. Je sais semer, faire pousser et moissonner.

— N’hésite pas à te tourner vers moi si tu as besoin de quoi que ce soit. C’est à moi de te procurer de la nourriture, ou des couvertures, tout ce qu’il te faut.

Du réconfort, ajouta Connor pour lui-même. Un jeune garçon triste si loin de chez lui en manquait nécessairement.

— Je te remercie, mais nous avons ce qu’il faut, même des pièces qu’Ailish et Bardan nous ont données. Mais…

— Quoi ? Demande-moi tout ce que tu veux.

— Pourrais-je avoir quelque chose qui t’appartient ? Un petit objet que je pourrais emporter avec moi ? Je peux te l’échanger contre autre chose. (Eamon offrit une pierre, un caillou d’un blanc pur posé délicatement dans le creux de sa main.) C’est juste une pierre que j’ai trouvée mais elle est jolie.

— Très jolie. Je ne sais pas ce que j’ai d’intéressant sur moi.

Repensant à la pointe de cristal attachée au fin lacet de cuir qu’il portait autour du cou, il la détacha.

— C’est un œil-de-tigre bleu – qu’on appelle aussi un œil-de-faucon. C’est mon père qui me l’a donné.

— Je ne peux pas l’accepter.

— Prends-le. C’est autant le tien que le mien. Ça lui ferait plaisir de savoir que c’est toi qui l’as. C’est un échange équitable.

Pour couper court à ses protestations, il noua le collier autour du cou d’Eamon.

Le garçon caressa la pierre du bout des doigts, l’examina à la lumière des flammes.

— Je vais la montrer à mes sœurs. Elles étaient émerveillées et m’ont posé des tas de questions quand je leur ai raconté notre rencontre, et de quelle façon nous avons repoussé Cabhan. Un peu jalouses également. Elles souhaiteraient faire ta connaissance.

— Moi aussi, j’aimerais les rencontrer. Le jour viendra peut-être. Sens-tu sa présence démoniaque ?

— Plus depuis ce fameux jour. Brannaugh dit qu’il ne peut plus nous atteindre. Comme il ne peut pas sortir des limites de son territoire, il lui est impossible de venir jusqu’au comté de Clare. Nous reviendrons quand nous serons plus grands, plus forts. Nous rentrerons chez nous.

— Je sais que vous reviendrez mais en attendant le bon moment, vous êtes plus en sécurité là où vous êtes.

— Et toi, sens-tu sa présence ?

— Oui, mais pas ce soir. Pas ici. Tu devrais te reposer à présent, dit-il en remarquant qu’Eamon avait les paupières lourdes.

— Tu restes ici ?

— Je reste, aussi longtemps que possible.

Eamon se roula en boule, sa cape courte serrée autour de lui.

— De la musique. Tu l’entends ? Entends-tu la musique ?

— Oui, je l’entends.

La musique de Branna. Une chanson pleine de sanglots.

— C’est beau, murmura Eamon, gagné par le sommeil. Triste et beau. Qui la joue ?

— C’est la musique de l’amour.

Il laissa le garçon s’endormir, le regard rivé sur la flambée, puis se réveilla dans son lit, le soleil envahissant sa chambre.

Ouvrant son poing serré, il découvrit une pierre blanche lisse dans le creux de sa main.

Quand Branna descendit prendre son café matinal à la cuisine, il la lui montra. Les dernières traces de sommeil disparurent aussitôt de ses yeux.

— Elle est revenue avec toi.

— Nous étions tous les deux, aussi réels que toi et moi, mais chacun dans son époque. Je lui ai donné l’œil-de-faucon que Da m’a offert – tu t’en souviens ?

— Évidemment. Tu le portais souvent quand tu étais petit. Il est accroché au miroir de ta chambre.

— Plus maintenant. Je ne l’avais pas autour du cou, et j’étais nu en allant me coucher hier soir. Pourtant, dans mon rêve, j’étais tout habillé et je le portais. À présent, il est autour du cou d’Eamon.

— Chacun dans votre époque. (Elle alla ouvrir la porte à Kathel qui rentrait de sa balade du matin.) Et pourtant, vous étiez assis ensemble, vous parliez ensemble. Et après coup, quand tu t’es réveillé, ce qu’il t’a donné était toujours avec toi. Nous devons apprendre à nous servir de ça.

Elle ouvrit le réfrigérateur, et en la voyant sortir du beurre, des œufs, du bacon, il comprit que son histoire, l’énigme qu’elle représentait, ainsi que son besoin de retourner les pièces de ce casse-tête dans tous les sens allaient lui rapporter un petit déjeuner.

— Nous t’avons entendue jouer.

— Quoi ?

— Dans la clairière. Nous t’avons entendue. Il avait tellement sommeil qu’il avait du mal à garder les yeux ouverts. La musique nous est parvenue aux oreilles, ta musique. Il s’est endormi en t’écoutant. As-tu joué hier soir ?

— Oui, je me suis réveillée en sursaut et comme je n’arrivais pas à me rendormir, j’ai joué un peu de musique.

— Ta musique a fait tout ce chemin, de ta chambre à nous.

Il perçut une lueur d’hésitation dans ses yeux pendant qu’elle disposait les tranches de bacon dans la poêle à frire.

— Tu n’as pas joué dans ta chambre. Où étais-tu ?

— J’avais besoin de prendre l’air. Juste besoin de la nuit un petit moment. Alors je suis simplement allée dans le champ, derrière le cottage. J’avais la sensation d’étouffer sans air frais ni musique.

— J’aurais aimé que tu arranges la situation avec Fin.

— Connor, pas ça. S’il te plaît.

— Je vous aime tous les deux. Je ne dirai rien de plus pour l’instant. (Il arpenta la cuisine en frottant la petite pierre.) Le champ est trop éloigné pour que la musique parvienne naturellement jusqu’à la clairière.

Il fit le tour de la cuisine pendant qu’elle tranchait le pain, cassait les œufs dans la poêle.

— Nous sommes liés les uns aux autres. Nous trois, la trinité. Il a entendu ta musique. Ça fait deux fois que je parle avec lui. Iona a vu Teagan.

— Et je ne les ai ni vus ni entendus.

Connor arrêta de marcher pour prendre sa tasse de café.

— Eamon a signalé que ses sœurs aussi étaient jalouses.

— Je ne suis pas jalouse. Enfin, un peu, je l’avoue. Mais c’est surtout frustrant, et peut-être même un peu insultant.

— Il a emporté ta musique dans ses rêves, et elle l’a fait sourire dans son sommeil alors qu’il était triste.

— Soit, je prends ça comme un bon point.

Elle plaça le bacon, les œufs qu’elle avait frits dans une assiette. La lui proposa.

— Tu ne manges pas ?

— Juste un café et du pain grillé.

— Ah, bon. Alors merci de t’être donné du mal pour moi.

— Tu vas me rendre un service en échange. (Elle fit sauter les tranches du grille-pain, en posa une dans son assiette et une autre dans une soucoupe.) Porte la pierre qu’il t’a donnée.

— Celle-là ?

Comme il l’avait déjà rangée dans sa poche, il la sortit.

— Garde-la sur toi, Connor, comme une amulette. Elle est porteuse de pouvoir.

Elle alla poser son toast et son café sur la table et attendit qu’il la rejoigne.

— Je ne sais pas si c’est une question de soupçons, d’intuition ou si je le sais vraiment, mais il y a de la force dans cette pierre. Des pouvoirs magiques bienfaisants, à en croire son origine, l’époque de laquelle elle vient et celui qui te l’a donnée.

— Très bien. J’espère que l’œil-de-faucon sera tout aussi bénéfique à Eamon et à ses sœurs.

 

Son travail ne se cantonnait pas à promener des touristes enthousiastes ou des groupes scolaires pour leur faire observer les rapaces. L’une des activités principales de la fauconnerie était le soin et l’entraînement des oiseaux. Astiquer les volières, changer l’eau des bassins, contrôler le poids des rapaces et équilibrer leur régime alimentaire, entretenir les nichoirs robustes afin que les volatiles puissent humer l’air, le déchiffrer tout en étant à l’abri des intempéries. La santé, le comportement et la fiabilité de ses oiseaux faisaient la fierté de Connor – des rapaces qu’il aidait à faire grandir dès leur naissance comme de ceux qu’il avait accueillis après les avoir secourus.

Il ne rechignait pas à nettoyer les fientes ni à donner de son temps pour sécher les ailes d’un volatile mouillé, ou le dresser.

L’aspect le plus dur de sa profession survenait, depuis toujours et pour toujours, lorsqu’il s’agissait de vendre un rapace qu’il avait élevé à un autre fauconnier.

Comme convenu, il retrouva sa cliente dans un champ à une dizaine de kilomètres de l’école. Le fermier, une vieille connaissance, l’autorisait à amener les jeunes rapaces qu’il avait dressés pour les laisser chasser à l’air libre.

Il appela Sally, la jolie femelle, et l’attacha à son gant pour faire quelques pas tout en lui parlant.

— Fin a rencontré la dame qui veut t’acheter, et il a même visité ce qui va devenir ta nouvelle maison si vous vous entendez bien, toutes les deux. Elle vient de Clare exprès pour toi. D’après ce que je sais, elle a une très belle maison et de très belles volières. Elle a suivi un entraînement, tout comme toi. Tu vas être son tout premier oiseau.

Sans cesser de l’observer de ses yeux dorés, Sally se pomponnait sur son poing.

Il regarda la BMW racée longer la route, s’arrêter derrière sa camionnette.

— C’est elle. Je compte sur toi pour montrer que tu es bien élevée et faire bonne impression.

Il prit un air de circonstance, même s’il haussa malgré lui les sourcils en voyant une blonde élancée au physique de star de cinéma descendre de voiture.

— Vous devez être Mme Stanley ?

— Megan Stanley. Vous êtes Connor O’Dwyer ?

Deuxième surprise, sa pointe d’accent américain. Fin avait également omis ce détail.

— Nous sommes enchantés de faire votre connaissance.

Sally, obéissante, se tenait bien, maintenant une attitude calme et observatrice.

— On ne m’a pas dit que vous étiez américaine.

— Je l’avoue. (Elle sourit en se rapprochant de Connor et marqua quelques points en concentrant d’abord son attention sur l’épervier.) Mais je vis en Irlande depuis bientôt cinq ans – et j’ai l’intention d’y rester. Elle est belle.

— Oui, elle est belle.

— Fin m’a dit que vous vous occupiez d’elle depuis qu’elle est toute petite et que vous l’aviez dressée vous-même.

— Elle est née à la fauconnerie au printemps. Elle est douée, j’aime autant vous le dire. Elle a tout appris en un rien de temps. Très vite, elle s’est mise à sauter sur le gant avec l’air de dire : « Alors, on fait quoi maintenant ? » J’ai apporté son dossier, avec tous les détails sur sa santé, son poids, son alimentation, son entraînement. Vous pratiquiez la volerie aux États-Unis ?

— Pas du tout. Mon mari et moi sommes venus vivre dans le comté de Clare, non loin d’Ennis, et il se trouve que notre voisin possède deux buses de Harris. Comme je suis photographe, j’ai commencé à les prendre en photo et à m’intéresser de plus en plus aux rapaces. Alors il m’a formée et m’a aidée à concevoir les volières, les nichoirs, à choisir le bon équipement. Selon ses critères, il faut compter une année de préparation minimum avant de ne serait-ce qu’envisager d’acquérir un oiseau.

— C’est en effet mieux pour tout le monde.

— Au final, il m’en a fallu plus de deux, car je me suis interrompue quand mon mari est retourné vivre aux États-Unis et pendant notre divorce.

— Ça… a certainement dû être une période difficile.

— Ça aurait pu être pire. Je me sens chez moi à Clare et je me suis découvert une passion en apprenant l’art de la fauconnerie. J’ai fait des tas de recherches avant de contacter Finbar Burke. Votre école a une réputation sensationnelle, tout comme vous et votre associé.

— C’est lui le patron, mais…

— Il m’a plutôt présenté les choses en me disant que lorsqu’on s’intéresse aux faucons ou aux oiseaux de proie, il faut exiger l’œil, l’oreille, la main et le cœur de Connor O’Dwyer. (Elle sourit, et son visage de star s’illumina.) Je suis à peu près certaine que ce sont ses mots. J’aimerais beaucoup la voir voler.

— Nous sommes là pour ça. Je l’ai appelée Sally mais si le courant passe entre vous, vous pourrez lui donner le nom qui vous plaît.

— Pas de cloche, pas d’émetteur ?

— Elle n’en a pas besoin ici, elle connaît bien ces champs, expliqua Connor en libérant les liens. Mais il vous en faudra à Clare.

Il eut à peine besoin de bouger le bras pour que Sally s’élance, les ailes déployées. Elle s’éleva haut dans le ciel.

La cliente réagit comme il l’avait espéré. Les yeux de Megan reflétèrent un émerveillement proche de l’amour.

— Je vois que vous avez apporté votre gant. Vous devriez l’enfiler, l’appeler pour qu’elle vienne se poser sur votre bras.

— Par contre, je n’ai pas pris d’appâts.

— Elle n’en a pas besoin. Si elle décide de vous donner une chance, elle viendra.

— Je me sens nerveuse. (Son rire en attesta quand elle sortit son gant de la poche de sa veste et le passa.) Depuis combien de temps faites-vous ce métier ?

— Depuis toujours.

Il observa le vol de l’oiseau, lui adressa ses conseils. Si elle te plaît, pose-toi sur son bras.

Sally traça des cercles dans le ciel, plongea. Et atterrit tout en délicatesse sur le gant de Megan.

— Comme tu es belle ! Fin avait raison. Je ne repartirai pas sans elle.

Et, se dit Connor, elle ne reviendrait plus jamais vers lui.

— Vous avez envie de la voir chasser ?

— Oui, bien sûr.

— Faites-lui comprendre qu’elle y est autorisée. Vous ne parlez pas aux oiseaux, madame Stanley ?

— Megan. Si, je leur parle. (Son sourire se mua en moue interrogatrice quand elle scruta Connor.) Ce n’est pas quelque chose que je confie souvent. Très bien, Sally… elle va garder son nom… va chasser.

Le rapace s’éleva dans le ciel, tourna en ronds en haut vol. Connor se mit à traverser le champ avec Megan, en suivant l’animal.

— Racontez-moi pourquoi vous êtes venue vivre en Irlande, et à Clare en particulier, demanda-t-il.

— Pour tenter de sauver mon mariage. C’est raté. Mais je crois que ça m’a sauvée moi, et j’en suis très heureuse. Maintenant il n’y a plus que moi et Bruno… et Sally, bientôt.

— Bruno ?

— Mon chien. Un gentil petit bâtard qui est apparu devant ma porte il y a deux ans. Galeux, boiteux, à moitié mort de faim. Nous nous sommes adoptés mutuellement. Il est habitué aux rapaces. Il n’embête pas les voisins.

— Un chien est un atout pour la chasse. Même si elle n’en a pas besoin.

Pendant qu’ils bavardaient, Sally plongea, aussi vive qu’une balle qui jaillit d’un canon. Au moment où elle montra ses serres, Megan poussa un petit sifflement.

— Ça me fait toujours le même effet. Ils sont faits pour ça, ils en ont besoin. Dieu ou le monde ou tout ce en quoi vous croyez les a conçus pour qu’ils chassent et nous nourrissent. Mais ça me fait toujours un peu de peine. Il m’a fallu un certain temps pour ne plus être dégoûtée chaque fois que je dois les nourrir pendant la mue, mais j’ai fini par y arriver. Vous avez toujours vécu dans le comté de Mayo ?

— Oui, toujours.

Ils parlèrent de choses et d’autres – de la météo, de la volerie, d’un pub à Ennis qu’il connaissait bien – pendant que Sally dégustait un petit lapin qu’elle avait capturé.

— Je sens que je commence à tomber amoureuse d’elle.

Megan leva le bras, et le rapace répondit immédiatement à son geste en volant vers elle.

— C’est en partie dû à mon enthousiasme et à mon impatience de faire plein de choses avec elle, mais je pense que nous formons un bon duo. Êtes-vous d’accord pour me la confier ?

— Vous avez déjà arrangé la vente avec Fin, répondit Connor.

— Oui, c’est vrai, mais il a précisé que la décision vous revenait.

— Elle vous appartient déjà, Megan.

Son regard passa de l’oiseau à la femme.

— Sinon, elle ne serait pas venue se poser sur votre bras après avoir mangé. Vous voulez l’emmener tout de suite ?

— Oui, oui. J’ai prévu tout ce qu’il faut, en croisant les doigts pour que ça marche. J’ai failli amener Bruno, mais je me suis dit qu’il valait mieux qu’ils apprennent à se connaître avant de monter ensemble en voiture.

Elle regarda Sally, éclata de rire.

— J’ai un faucon !

— Et elle vous a, vous.

— Oui. Et je pense que vous resterez toujours avec elle. Ça vous ennuie si je vous prends en photo, tous les deux ?

— Pas de problème, si ça vous fait plaisir.

— Mon appareil photo est dans ma voiture.

Elle transféra Sally sur le bras de Connor, courut jusqu’à son véhicule et revint avec un Nikon assez imposant.

— Sacré appareil.

— Et je sais m’en servir. Allez sur mon site web si vous voulez vous en rendre compte par vous-même. Je vais en prendre plusieurs, d’accord ? expliqua-t-elle tout en vérifiant les réglages et la lumière. Détendez-vous, je n’ai pas envie d’une pose figée. Nous allons faire une belle photo du jeune dieu irlandais avec Sally, reine des faucons.

Profitant de l’éclat de rire de Connor, elle prit trois photos en rafales.

— Parfait. Une dernière de vous qui la regardez.

Obéissant, il se tourna vers Sally. Tu vas être heureuse avec elle, dit-il au rapace. Elle t’attend depuis un moment.

— Super ! Merci. (Elle passa la bride de l’appareil autour de son cou.) Je vous enverrai les plus belles par courriel, si vous voulez.

— Avec plaisir, oui.

Il piocha une carte de visite dans sa poche, puisque par chance il avait pensé à en prendre.

— Et voilà la mienne, avec l’adresse de mon site Internet. Et j’ai écrit mon adresse mail personnelle au dos en prenant mon appareil dans ma voiture. Au cas où vous voudriez me poser des questions ou prendre des nouvelles… de Sally.

— Formidable.

Il glissa la carte dans sa poche.

Un instant plus tard, après avoir aidé Megan à installer Sally dans sa cage pour le trajet, Connor monta dans sa camionnette.

— Formidable ? Tu n’as rien trouvé de mieux ?

Exaspéré, il roula en pestant.

— Quelle mouche t’a piqué, O’Dwyer ? Cette femme est splendide, célibataire et passionnée de fauconnerie. Et elle t’a tendu une perche d’un kilomètre. L’as-tu seulement saisie ? Non, que dalle. « Formidable », c’est tout ce que tu as trouvé à dire, et tu as laissé sa perche en plan.

Était-ce par simple étourderie, parce qu’il était préoccupé à l’idée de ce qui devait être fait, sans savoir quand cela pourrait être accompli ? Sauf que leur dessein avait toujours été là, dans le fond, non ? Et il n’avait jamais fait obstacle à sa vie sentimentale.

Tout aurait donc changé à ce point depuis le solstice ? Assurément, il n’avait jamais connu de peur aussi vive qu’au moment où il avait vu les mains de Boyle en feu, Iona par terre, meurtrie, en sang. Rien de pire que cet instant vécu dans la conscience que leurs vies à tous dépendaient d’eux tous.

Bon, se dit-il, peut-être qu’il valait mieux se priver de toute conquête amoureuse pendant quelque temps. Rien ne lui interdirait de saisir plus tard la perche que Megan lui avait tendue.

Mais pour l’instant, il devait faire un détour par les grandes écuries pour annoncer à Fin que l’affaire était conclue. Ensuite, il irait rejoindre sa sœur qui l’attendait, puisque c’était, du moins en théorie, son jour de repos.

Il s’arrêta devant les étables où Fin avait aménagé sa résidence dans une élégante bâtisse de pierre, avec une terrasse à l’arrière qui accueillait un jacuzzi aussi vaste qu’une mare, et une salle à l’étage où il entreposait ses armes et ses livres de magie, et tout ce dont un magicien pouvait avoir besoin – en particulier s’il était résolu à détruire un ensorceleur maléfique du même sang que lui.

Juste à côté de la bâtisse, au-dessus du garage, se trouvait l’appartement que Boyle habitait – et bientôt Iona. Et les granges réservées aux chevaux – certains destinés à la reproduction, d’autres au centre d’équitation qui se trouvait à proximité.

Quelques-uns des chevaux broutaient dans l’enclos derrière le paddock consacré aux exercices de sauts et aux cours d’équitation.

Il eut alors la surprise de voir Meara surgir à dos de cheval.

Il descendit prestement de sa camionnette pour aller saluer Bugs, le joyeux bâtard qui avait élu domicile dans cette grange, puis la héla.

— J’espérais trouver Fin, mais je ne m’attendais pas à te voir ici.

— Je viens chercher Rufus. Caesar était sur la liste des visites guidées du jour, mais Iona pense qu’il a une petite entorse à la jambe antérieure.

— Rien de grave, j’espère ?

— Elle dit que non. (Elle enroula les rênes de Rufus autour de la clôture.) Mais il vaut mieux qu’il se repose et qu’on le surveille. Fin est dans le coin. Je te croyais en repos aujourd’hui.

— Je ne travaille pas mais j’avais rendez-vous avec une cliente à la ferme de Mulligan. Elle a acheté Sally, l’un des rapaces nés au printemps dernier.

— Et ça te rend triste.

— Je ne suis pas triste.

— Un peu, dit Meara, en se penchant pour gratter la tête de Bugs. C’est dur de voir grandir un être vivant, de créer des liens, de s’attacher à lui pour finalement le donner à quelqu’un d’autre. Mais on ne peut pas tous les garder.

— Je le sais – même s’il regrettait cet état de fait – et elles forment un bon duo. Sally l’a adoptée au premier coup d’œil, ça sautait aux yeux.

— Elles ?

— Une Américaine, qui vit ici depuis plusieurs années, et qui a l’intention de rester, même si son mari, dont elle a divorcé entre-temps, est rentré aux États-Unis.

Meara fit la moue, sourcils arqués.

— Un canon, pas vrai ?

— Exact. Pourquoi ?

— Comme ça, ça se sent à ta voix. Elle habite la région ?

— Dans le comté de Clare. Encore un peu dégoûtée par la chasse, mais elle est habile et bien disposée avec le rapace. Je comptais informer Fin que l’affaire était réglée avant de rentrer travailler avec Branna, comme promis.

— Moi aussi, je vais rentrer. (Elle déroula les rênes.) Puisque tu vas voir Branna avant moi, dis-lui qu’Iona a envie de faire un saut à Galway pour chercher une robe de mariée, et vite.

— Il reste des mois avant le mariage.

— Seulement six, et une future mariée doit trouver sa robe avant de programmer tout le reste.

— Tu crois qu’ils vont s’installer ici ?

Sur le point de monter en selle, Meara prit le temps de jeter un coup d’œil à l’appartement de Boyle, au-dessus du garage.

— Où veux-tu qu’ils aillent vivre ? J’ai du mal à les imaginer s’entasser longtemps dans la chambre d’Iona.

Il prit conscience qu’elle allait lui manquer – ou plutôt qu’ils allaient lui manquer, puisqu’ils étaient devenus inséparables. Discuter avec eux pendant le petit déjeuner, et de nouveau le soir avant d’aller se coucher, chaque fois qu’ils passaient la nuit au cottage.

— L’appartement de Boyle est plus grand, et il compte plusieurs pièces. Mais c’est sûr qu’avec des enfants en plus ça sera juste.

— Tu vas vite en besogne, fit remarquer Meara.

— Pas pour un couple comme Boyle et Iona.

D’un geste paresseux, il caressa le cheval tout en soupesant ce que Fin avait bâti – pour lui et pour les autres.

— Ils vont vouloir une maison individuelle, tu ne crois pas, plutôt que des pièces au-dessus d’un garage ?

— Je n’y ai pas vraiment réfléchi. Ils trouveront une solution. (Elle monta en selle.) Pour l’instant, elle a l’esprit occupé par les robes et les bouquets de fleurs, ce qui est normal pour une future mariée. Tiens, voilà Fin, sur Aine.

Elle observa la belle pouliche blanche qui sortait de la grange avec Fin.

— Bientôt fiancée elle aussi, dès que nous l’accouplerons avec Alastar.

— Sans robe blanche ni bouquets.

— Mais elle aura l’étalon, et pour certaines d’entre nous, c’est largement suffisant.

Elle partit sous les éclats de rire de Connor. Il la regarda pousser Rufus au grand galop avec une fluidité naturelle avant d’aller rejoindre Fin.

Son ami s’accroupit pour caresser Bugs, souriant au chien qui remuait frénétiquement la queue en poussant des grognements rauques.

Il parlait au chien, Connor le savait, comme il le faisait lui-même avec les rapaces, Iona avec les chevaux, Branna avec les chiens de meute. Ce qui coulait dans les veines de Fin lui permettait de communiquer avec tout ce qu’il voulait.

— Il a des raisons de se plaindre ? s’interrogea Connor.

— Il espère juste que je n’ai pas oublié ça.

Fin plongea la main dans la poche de sa veste de cuir pour piocher un petit biscuit pour chien. Bugs s’assit, le fixa de son regard le plus attendrissant.

— Tu es un bon chien, voilà ta récompense.

Bugs le saisit délicatement avant de s’éloigner en trottinant, d’une démarche triomphale.

— Il se contente de peu, commenta Connor.

— Sa vie lui plaît et il n’en changerait pour rien au monde. En tant qu’homme, on pourrait s’estimer chanceux d’être comme lui.

— Te sens-tu chanceux, Fin ?

— Parfois. Mais il me faut plus qu’un biscuit sec et une couche dans une grange pour être heureux. D’un autre côté, j’ai plus, ajouta-t-il en flattant l’encolure d’Aine.

— C’est assurément la plus belle pouliche que j’aie jamais vue.

— Et elle le sait bien. Mais en même temps, quand une belle femelle est modeste, c’est le plus souvent de la fausse modestie. Je m’apprête à l’emmener voir Alastar, pour qu’ils fassent un peu connaissance. Au fait, qu’as-tu pensé de Megan ?

— Une beauté elle aussi, c’est certain. Elles se sont tout de suite plu, elle et Sally. Elle m’a payé sur-le-champ.

— Ça ne m’étonne pas. (Il hocha la tête et fourra dans sa poche le chèque que Connor lui tendit sans même le vérifier.) Elle reviendra en chercher un autre d’ici un mois ou deux.

Connor sourit.

— C’est ce que je me suis dit.

— Et toi ? Tu vas aller leur rendre visite à Clare ?

— Ça m’a traversé l’esprit. Mais je ne crois pas, finalement et à mon avis, la seule raison qui m’en empêche, c’est que j’ai trop de choses en tête.

Connor se passa la main dans les cheveux avant de préciser sa pensée.

— Tous les matins, je me réveille en pensant à ça, et à lui. Ça ne m’était jamais arrivé.

— Nous l’avons blessé, mais il nous a également affaiblis. Nous avons failli perdre Iona. Aucun d’entre nous ne l’oubliera. Malgré tous nos efforts communs, ça n’a pas suffi. Il ne va pas l’oublier.

— Nous irons plus loin au prochain coup. Je vais travailler avec Branna. (Connor posa une main légère sur le bras de Fin.) Tu devrais m’accompagner.

— Pas aujourd’hui. Elle n’a pas envie de m’avoir dans les pattes alors qu’elle pense que vous ne serez que tous les deux.

— Branna ne laissera pas ses sentiments entraver ce qui doit être réalisé.

— C’est une vérité primordiale, concéda Fin tout en montant en selle. (Il laissa Aine danser sur place un moment.) Nous devons vivre notre vie, Connor. Malgré ça, à cause de ça, en fonction de ça, à travers ça. Nous devons vivre du mieux que nous le pouvons.

— Tu penses qu’il va nous battre ?

— Pas du tout. Non, il ne vous vaincra pas.

D’un geste délibéré, Connor glissa la main sur la longe d’Aine et plongea ses yeux dans ceux, d’un gris-vert, de Fin.

— Nous. Nous, Fin, et il ne sera toujours question que de nous.

Fin approuva d’un hochement de tête.

— Il ne gagnera pas. Mais jusqu’au jour de la bataille, qui sera obligatoirement âpre et sanglante, nous devons vivre. Je préférerais une autre vie si j’avais le choix, mais je compte profiter au maximum de celle que j’ai. Je passe bientôt au cottage.

Il laissa Aine céder à son envie de prendre le galop et disparut en trombe.

D’humeur mitigée et changeante, Connor se rendit directement au cottage. La lumière filtrait à travers les fenêtres de l’atelier de Branna, ricochait sur les bouteilles colorées exposées à la vue de tous et qui contenaient ses crèmes et ses lotions, ses sérums et ses potions. Sa collection de mortiers et de pilons, ses outils, les bougies et les plantes aromatiques disposées de-ci de-là, tout était ordonné avec exactitude.

Kathel était couché au pied de son plan de travail comme s’il le protégeait, et Branna assise devant, le nez plongé dans un épais ouvrage dont il savait qu’il était celui de Sorcha.

Dans l’âtre mijotait une marmite posée sur son réchaud de magicienne.

Encore une beauté, se dit-il – il semblait être entouré de belles femmes –, avec ses cheveux foncés ramenés en arrière pour dégager son visage, son pull aux manches retroussées. Ses yeux, du même gris que la fumée qui s’échappait de la cheminée par bouffées, se portèrent sur lui.

— Tiens, te voilà ! Je pensais te voir arriver beaucoup plus tôt. Nous avons déjà perdu la moitié de la journée.

— J’avais des choses à faire, comme je te l’ai dit assez clairement.

Elle arqua les sourcils.

— Quelle mouche t’a piqué ?

— Là, tout de suite, c’est toi.

Il s’aperçut qu’il n’était plus d’humeur mitigée, mais carrément massacrante. Il alla d’un pas raide vers le bocal posé sur le plan de travail, à côté du réchaud. Il y avait toujours des biscuits, et en trouvant ceux plus tendres, plus mous, qu’elle roulait dans la cannelle et le sucre, il se sentit un peu apaisé.

— Je suis venu dès que j’ai pu. Je devais m’occuper de la vente de la buse.

— Était-ce l’une de tes préférées ? Inutile de me répondre, elles le sont toutes. Tu dois être réaliste, Connor.

— Je suis sacrément réaliste. J’ai vendu la buse, et l’acheteuse était belle, libre, et je ne l’ai pas laissée indifférente. Mais je suis assez réaliste pour savoir que je devais revenir ici pour toi et pour ça ; sinon, je serais en train de tirer un bon coup.

— Si baiser compte à ce point pour toi, vas-y, ne te gêne pas. (Les yeux plissés, elle poursuivit sans se laisser démonter.) Je préfère travailler seule qu’avec toi, tout excité et amer, qui fais les cent pas.

— C’est justement parce que ça ne comptait pas vraiment pour moi, ça ne compte plus depuis avant le solstice, que ça m’inquiète.

Il fourra un biscuit dans sa bouche, en agita un deuxième dans le vide.

— Je vais préparer du thé.

— Je ne veux pas de ton fichu thé ! Si, j’en veux.

Il se laissa choir sur l’un des tabourets hauts, devant son plan de travail. Kathel reposa sa magnifique tête contre sa cuisse, et Connor le caressa.

— Ce n’est pas à cause de la baise, ni de la femme, ni de la buse. C’est l’ensemble. Tout ça. Tout, et je laisse ça me bouffer la vie.

— Il y a des jours où j’ai envie de monter sur le toit pour hurler. Crier contre tout et contre tout le monde.

Rasséréné, Connor mordit dans l’autre gâteau sec.

— Mais tu ne le fais pas.

— Je ne l’ai pas encore fait, mais ça pourrait arriver. Nous allons prendre le thé et ensuite nous nous mettrons au travail.

— Merci, dit-il en approuvant d’un signe de tête.

Branna laissa glisser ses doigts dans son dos lorsqu’elle passa derrière lui pour se diriger vers le réchaud.

— Tant que ça ne sera pas terminé, nous aurons de bons et de mauvais jours, mais nous devons profiter de la vie au maximum.

Fixant sa nuque pendant qu’elle mettait de l’eau à bouillir, il fit le choix de ne pas répondre que Fin avait dit exactement la même chose.

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