Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 45 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 19

19

 

Ils prirent le thé, agrémenté de whisky pour ceux qui le souhaitaient, dans le salon du cottage. Branna apporta une assiette de biscuits en pain d’épices, dernière de ses tâches domestiques de la journée.

— Par où commencer ? s’interrogea-t-elle. Nous sommes toujours d’accord pour agir à Samhain ?

— Ça nous laisse deux semaines, fit remarquer Boyle. D’après ce que je vois, ce ne sera pas de trop. Mais…

— Mais. (Fin se versa deux doigts de whisky.) Il nous a joué un sale tour. Nous n’étions pas prêts, ça me paraît clair.

— C’était ma faute.

— Ce n’est pas une question de responsabilité, Meara, l’interrompit Fin. Il épie et traque comme il veut. Il pourrait s’en prendre à n’importe lequel d’entre nous, dans un moment de vulnérabilité. Il a commencé par Iona, et maintenant toi. Logiquement, si nous ne mettons pas un terme à son petit jeu, ce sera bientôt le tour de Branna.

— Qu’il vienne ! dit Branna en buvant calmement son thé.

— Tu es bien sûre de toi, rétorqua Fin. L’arrogance n’est ni un pouvoir ni une arme.

— Pourtant, tu n’hésites jamais à en faire usage.

— Stop. (Connor étira ses jambes devant lui en secouant la tête.) Tous les deux, arrêtez. Gardez vos piques pour une autre fois. Il pourrait aussi bien continuer à viser Meara, sauf qu’elle ne commettra plus d’imprudences.

— Promis, juré, craché.

— Et rien n’interdit de penser qu’il puisse tenter le coup avec Boyle, ou Fin ou moi à la moindre occasion.

Prenant le risque d’être accusé d’arrogance, Connor haussa les épaules.

— Et bien que je pense que Fin a raison, s’il se lasse de traquer Meara, il reportera son attention sur Branna, sachant que ça ne change rien à ce que nous devons faire, ni à la date de l’attaque ni aux moyens utilisés pour l’envoyer en enfer une bonne fois pour toutes.

— Il a raison. Nous protéger, c’est de la défense, et c’est essentiel, ajouta Iona. C’est la partie offensive que nous devons perfectionner.

— Elle regarde les matchs avec moi, fit Boyle en lui décochant un grand sourire. Nous étions près du but lors du dernier assaut. Il est reparti en sang en poussant des hurlements. Mais ça n’a pas suffi. Que faut-il de plus ?

— La potion est plus forte qu’avant, ce qui la rend plus dangereuse. Mais c’est un risque à courir.

Fin consulta Branna du regard ; elle hocha la tête en réponse.

— Nous pensions le prendre par surprise le soir du solstice, rappela Connor, et il nous a eus. Malgré cela, comme l’a dit Boyle, nous étions près du but. Si nous nous opposons à lui à proximité de la chaumière de Sorcha, il aura l’avantage de pouvoir jouer avec le temps, sans que nous sachions à quelle époque il nous transporterait. Ou alors, comme il l’a déjà fait, il nous séparera afin de nous isoler, dans l’espoir que nous emploierons toutes nos forces pour nous rassembler.

— Si ce n’est pas là, demanda Meara, alors où ?

— C’est un lieu de pouvoir, autant pour nous que pour lui. Je crois qu’il faut s’arrêter sur cet endroit. Mais tu as raison, Connor, ajouta Branna. Nous devons éviter d’être séparés. La trinité doit rester unie. Fin, Boyle et Meara forment un second trio, ceux qui partagent des liens indéfectibles. Ça, nous pouvons le faire. Et c’est ce que nous allons faire.

— Pouvons-nous l’empêcher de jouer avec le temps ? s’interrogea Iona.

— Possible, si nous savions comment il s’y prend. Mais pour contrer un sort de ce genre, nous aurions besoin d’avoir plus d’éléments. Nous avançons à l’aveuglette, résuma Branna, contrariée.

— Commençons par changer l’époque. (Connor se pencha en avant pour prendre un biscuit.) Il n’y a pas que toi qui puisses étudier, réfléchir et planifier. (Il esquissa un geste vers Branna, puis croqua dans son biscuit.) Mais tu es la seule qui fasse d’aussi bons biscuits en pain d’épices. Nous passons du côté de l’offensive et inversons les époques.

— Et comment, cher spécialiste, allons-nous trouver le moyen de l’attirer dans notre temps – ce qui nécessite un travail énorme ?

— Nous savons déjà comment faire, rappela-t-il à sa sœur. Iona l’a fait alors qu’elle en était aux balbutiements de la magie.

— J’ai fait ça ? (Après avoir cligné des yeux, Iona leva un poing victorieux.) Vive moi !

— Je l’ai fait moi aussi, ajouta-t-il, seul et avec Meara, et c’est comme ça que j’ai rencontré nos cousins d’antan.

— Voyager par le rêve ? (Branna posa sa tasse de thé.) Connor, c’est très dangereux.

— Nous devons nous montrer téméraires, et aussi faire preuve de finesse.

— Putain, c’est excellent ! dit Fin, suscitant un grand sourire de Connor et le regard noir de Branna.

— Il suggère de nous envelopper tous les six dans un filet à rêves d’un seul coup.

— Je le sais. C’est ce qui en fait un plan bigrement excellent. Pour s’en prendre à nous, il doit se placer au même niveau que nous, non ? Donc ce sera dans le temps et le lieu de notre choix.

— Il ne pourrait pas retourner la situation contre nous, fit remarquer Connor, puisqu’il lui manquerait certains éléments de notre sortilège, comme nous ne connaissons pas tout du sien. Il serait alors obligé de nous rejoindre et il perdrait le pouvoir de déplacer notre territoire.

— Attends une minute… (Boyle leva la main, puis se gratta la tête.) Tu veux dire que nous attaquerions Cabhan en dormant ?

— Le sommeil induit par un sortilège, c’est différent du sommeil naturel. Rien à voir avec le fait de roupiller. Tu as déjà pratiqué un peu, lui rappela Connor. Tu t’es glissé dans le rêve d’Iona – et n’as-tu pas écrasé le nez de ce salopard par la même occasion ?

— Un sacré coup de poing, je me suis même réveillé avec son sang sur les phalanges ! Mais une bataille illusoire ? J’accepte tout ce que vous faites sans broncher, puisque je vous fréquente depuis un moment, mais là, tu pousses le bouchon un peu trop loin.

— Aucune chance qu’il s’attende à ça, réfléchit Meara. C’est vraiment réalisable ?

— Tous les six en même temps, sans personne au volant, si l’on peut dire… (Pesant le pour et le contre, de quel côté pencherait la balance, Branna plongea les mains dans ses cheveux.) Jamais rien fait de pareil, c’est sûr. Mais ce serait facile d’essayer avec les Trois, de l’affronter par ce biais, pendant que vous trois resteriez ici. Fin aux commandes, bien sûr, pour nous ramener en cas de problème d’équilibre ou de direction.

— Nous six ensemble, déclara Meara, ou rien du tout.

— Meara, ne le prends pas mal. Je ne veux vexer personne. Mais un rêve nous mettant nous six en scène, dont deux dénués de pouvoirs…

— On perd de son arrogance ? demanda Fin sur un ton légèrement mordant.

— Va te faire voir ! rétorqua Branna.

— Toi-même, ma chère, qui oses suggérer que moi, Boyle ou Meara puissions rester là comme de bons chiots obéissants pendant que vous partiriez au combat.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— C’est l’impression que ça donne. (Meara s’adressa à Connor.) Qu’en penses-tu ?

— Nous six, dit-il sans hésiter, ou personne.

— Tous ensemble ou rien du tout, confirma Boyle.

— Oui. (Acquiesçant, Iona lui prit la main.) Si quelqu’un peut trouver le moyen d’y parvenir, c’est toi, Branna.

— Ah, flûte, laissez-moi réfléchir !

Elle posa sa tasse avec fracas, la remplit de whisky, encore plus généreusement que Fin n’avait rempli la sienne.

Elle le but comme du petit-lait.

— J’admire ta descente quand tu bois du whisky, dit Fin au moment où elle se leva d’un bond pour marcher de long en large.

— Silence. Plus un mot. Six d’un coup, répéta-t-elle en arpentant le salon, sur la tête de Morrigan, c’est de la folie. Dont deux qui n’ont pour seules armes que leur volonté, leurs poings et leurs épées. Et un autre qui porte la marque de Cabhan. Je ne veux rien entendre, lança-t-elle à Fin qui n’avait pas ouvert la bouche, c’est un fait.

— Ils possèdent plus que leur volonté et leurs poings et leurs épées, et sa marque imméritée n’est pas son seul atout, dit calmement Connor. Ils ont du cœur.

— Tu crois que je l’ignore ? Tu crois que je n’en connais pas la valeur, surtout ? (Elle se tut, ferma les yeux un moment. Soupira.) Tout est sens dessus dessous dans ma tête à cause de toi, Connor. J’ai besoin de faire le tri. C’est différent des rêves magiques qu’il nous arrive de vivre individuellement, en emmenant la personne qui dort à côté de nous, qui partage notre intimité. Et cette pratique présente des risques qui lui sont propres, comme Boyle et Iona en ont déjà fait l’expérience.

— Non, pas du tout, ce serait un acte délibéré, conscient, planifié. Ficelé par nos soins. (Connor leva les mains, écarta les doigts, la paume vers le ciel.) En ajoutant autant de sources de protection que possible au sortilège. Oui, c’est périlleux, mais qu’on s’y prenne d’une façon ou d’une autre, les risques sont là. Et le jour de Samhain, quand le Voile est plus fin, c’est le moment idéal.

Il se leva, marcha vers elle, lui prit les mains.

— Tu les placerais à l’abri si tu le pouvais, et moi aussi. Par amour et par amitié, et parce que c’est un fardeau et un devoir qui nous incombe. À toi, à moi, à Iona. Pas à eux.

Il déposa un léger baiser sur ses mains.

— Mais nous aurions tort pour plusieurs raisons. Nous sommes un cercle, trois plus trois. Depuis le début, ça nous concerne tous les six, Branna. J’y crois.

— Je le sais. Pour moi aussi, c’est évident.

— Tu crains de les décevoir. Mais ça n’arrivera pas. Tu ne les décevras pas, et ce poids ne doit pas peser que sur tes épaules.

— Nous ne l’avons jamais fait.

— Je n’avais jamais soulevé de plumes par la pensée avant d’arriver ici, lui rappela Iona. Et maintenant…

Elle leva les mains, les paumes vers le ciel. Le canapé sur lequel elle était assise à côté de Boyle se souleva doucement, sans bruit, tourna lentement sur lui-même, puis se posa de nouveau sur le sol.

— Bien joué, dit Fin, amusé.

— C’est toi qui m’as appris ça, avec Connor. Vous m’avez éveillée à mes pouvoirs. Nous trouverons la solution et nous l’emporterons.

— Très bien. Je ne peux pas lutter contre vous cinq. Et cette fichue idée est drôlement bonne. Audacieuse, terrifiante et brillante. Il y a bien une potion que je pourrais bidouiller efficacement. Le charme, nous allons l’écrire. Bon, je vais avoir besoin de tout votre temps libre au cours des quinze prochains jours.

— Tu peux compter sur nous pour t’aider à bidouiller, souligna Connor.

— Je vais avoir besoin de vous tous. Mais ce serait plus facile si nous avions une sorte de contrôle extérieur au rêve.

— Il faut qu’il soit impérativement ici, avec nous ? demanda Meara.

— Physiquement, tu veux dire ? (Connor la considéra du regard en réfléchissant.) Non, je ne vois pas de raison à cela.

— Dans ce cas, vous avez votre père, à tous les deux. Plus la grand-mère d’Iona. C’est un partage équilibré des liens du sang par rapport à l’objectif, non ? Et d’amour aussi.

— De plus en plus brillant ! (Éclatant de rire, Connor se tourna vers Meara, la souleva de sa chaise pour la faire tournoyer.) Ça me va, même très bien. Branna ?

— Oui, ça pourrait marcher. Non, ça va marcher. Et si j’avais eu le temps d’éclaircir mes pensées, je l’aurais vu. La Nan d’Iona, notre Da et…

Elle regarda Fin.

— Ta cousine Selena. Elle serait d’accord ? Trois, c’est un meilleur chiffre que deux, ça lui donne tout le pouvoir et le sang de chacun de nous. À trois, ce sera équilibré, je dirais, au cas où nous ayons besoin de repères.

— Elle en serait ravie. Elle est en Espagne, mais je vais la contacter rapidement.

— Alors cette partie est réglée. Je vais travailler dessus.

— Je l’ai étudiée, dit Connor. La potion, pour ouvrir la vision, partagée par tous à l’intérieur du cercle rituel. C’est mieux que ça se passe dehors, au grand air. Nous emmènerons aussi nos guides, le cheval, le chien et l’épervier.

Branna ouvrit la bouche mais se ravisa.

— Tu l’as étudiée.

— Oui. Fin, ton cheval, ton oiseau… Tu ne pourrais pas trouver un chien dans les deux semaines qui viennent ? Trois plus trois.

— J’en ai un. Bugs.

— Le petit Bugs ? s’étonna Iona en pensant au chien errant qui vivait dans les grandes écuries.

— Ni plus petit que toi ni moins vaillant que toi. Trois plus trois, répéta Fin en soulignant son affirmation d’un signe de tête. Le cheval pour Boyle, l’épervier pour Meara, le chien, tel qu’il est, pour moi. C’est bien pensé, Connor.

— C’est toi qui dois les relier aux autres, puisqu’ils sont à toi.

— Je le ferai.

— Pour résumer, à l’intérieur du cercle, notre cercle et nos guides, dit Connor. Notre cercle, les six, mains jointes pendant que le sortilège sera prononcé puis jeté. Les esprits liés aussi, ce que je ferai. Les esprits, les cœurs, les mains liés, nous partons ensemble, plongeons dans le rêve, le soir d’All Hallow, le jour de Samhain, l’année où les enfants de Sorcha, Brannaugh, Eamon et Teagan sont retournés dans le comté de Mayo.

— Leur présence apporte du pouvoir. (Branna se rassit, prit un biscuit.) La nuit où le Voile s’affine. Nous allons peut-être attirer leur pouvoir et celui de Sorcha à nous. Non, jamais il ne s’attendra à ça. Il reste assez de temps pour perfectionner la potion et l’envoûtement. Et ensuite, l’attirer là-bas. Ça, c’est pour Meara.

— Pour moi ?

Exaspérée, Branna regarda son frère.

— Tu ne lui en as pas parlé.

— Avec tout ça, pas eu le temps. Puisqu’il cherche à se servir de toi, lui expliqua Connor, c’est toi qui vas te servir de lui. Tu le feras venir en chantant.

— En chantant ?

— De la musique, de la lumière, de la joie… des émotions. Ça l’alléchera aussi sûrement que le miel attire les abeilles. Quand il viendra, nous procéderons aussi vite que possible, sans lui laisser le temps de s’évanouir.

— Aussi vite que le soir du solstice, commença Branna.

— Non. (Ce fut au tour de Fin de se lever.) Nous avons échoué ce soir-là, non ?

— Mais nous avons une nouvelle stratégie, une arme plus forte.

— Et s’il trouve encore le moyen de séparer la trinité, ne serait-ce qu’un moment ? Si le charme, le rituel, la fin doivent venir de toi, alors il doit être tenu à distance pendant que tu l’évinces. Nous l’attaquons. Boyle, Meara et moi. Nous l’avons déjà fait saigner et souffrir. Ce coup-là, nous ferons encore pire. Nous ferons pire pendant que tu feras mieux.

— Tu veux sa destruction, Fin, ou juste répandre son sang ?

— Les deux. Tout comme toi, Branna. Tu ne peux pas le faire couler par intérêt ou pour le plaisir.

— Pas plus que toi.

— Ce n’est pas ce que je veux. Personne ne veut ça. Mais nous répandrons son sang et pire encore pour défendre les Trois. Au nom de la clarté. Et si ça apporte également de la joie ? Un magicien est avant tout un être humain.

— Je suis d’accord avec Fin, acquiesça Boyle. Iona est mienne. Et vous êtes tous ma famille. Je la défendrai, je vous défendrai. Je ne resterai pas en retrait.

— Ils m’enlèvent les mots de la bouche, dit Meara en haussant les épaules. Marché conclu. (Elle posa les mains sur ses genoux.) Donc, si j’ai bien compris, dans quinze jours, tous ensemble – y compris les chevaux, les chiens, les oiseaux – nous remonterons plusieurs siècles à travers un rêve. Je chanterai, et comme le joueur de flûte de Hamelin avec les rats, ça appâtera Cabhan. Trois d’entre nous combattent, trois d’entre nous jettent un sortilège destiné à l’anéantir. Une fois le boulot terminé, nous tirons notre révérence et revenons ici, où nous pourrons à nouveau saluer puisque nous aurons vaincu le mal. Ensuite, je pense que nous mériterons d’aller prendre une bière au pub.

— Ça me semble bien résumé, conclut Connor.

— Parfait. Une tournée de whisky serait la bienvenue, puisque nous ne sommes qu’une bande de fous furieux. (Elle exhala, prit un biscuit et croqua dedans.) Mais au moins, il y en a une parmi nous qui sait faire un excellent pain d’épices.

Le sourire aux lèvres, Connor servit du whisky à l’assemblée, leva son verre, trinqua avec Meara.

— Que nous en ressortions victorieux ou foutus, il n’y a pas meilleur cercle que le nôtre. Le reste, on s’en fiche. Sláinte*.

Ils burent d’un même geste.

Ils avaient du pain sur la planche, c’était peu dire. Branna quittait rarement son atelier. Quand elle n’avait pas le nez dans un livre de sortilèges – celui de Sorcha, de son arrière-grand-mère, le sien –, elle procédait à des essais complémentaires sur ses potions ou écrivait des envoûtements dans sa boutique.

Quand leurs occupations le leur permettaient, Connor, Iona ou Fin l’assistaient. Meara se retrouva chargée des commissions, de leur transport et de la cuisine, partageant parfois ces tâches domestiques avec Boyle.

À la moindre occasion, elle en défiait un à l’épée, pour s’exercer.

Mais tous surveillaient les bois, les champs et les routes, à l’affût d’un signe.

— C’est trop calme en ce moment.

Meara para aisément l’attaque de Connor, un jour où elle était parvenue à l’éloigner de ses activités professionnelles et de l’exercice de la magie.

— Il épie, il attend.

— Rien de plus ? Il patiente. Ces jours derniers, j’ai à peine aperçu son ombre. Il garde ses distances. Il attend qu’on fasse un mouvement puisqu’il sait que nous allons passer à l’action.

Elle donna un coup brusque, feinta puis monta au créneau, le désarmant presque.

— Tu n’es pas du tout concentré, se plaignit-elle. Si ces lames n’étaient pas enchantées, je t’aurais déjà tranché l’oreille.

— Alors je n’entendrais ta voix qu’à moitié, ça serait dommage.

— Nous devrions le prendre d’assaut, Connor.

— Nous avons un plan d’attaque, Meara. Patience.

— Ce n’est pas une question de patience mais de stratégie.

— De stratégie ? (Il fit tournoyer sa main libre, soulevant un petit cyclone d’air. Alors qu’elle le regardait de côté, il frappa et porta son épée à sa gorge.) Qu’en dis-tu ?

— Si tu veux tricher…

— Parce que Cabhan est beau joueur, bien sûr.

— Je vois. (Elle recula.) Je voulais dire par là que nous devrions feinter. (Elle lui porta un coup, se déplaça, frappa de nouveau.) Lui faire croire à une agression, le laisser marquer un point ou deux. Comme il pensera notre tour passé, il ne s’attendra pas à la suite.

— Tiens… intéressant. Aurais-tu quelque chose de précis en tête ?

— C’est toi le magicien, non ? Alors c’est à toi et à tes semblables de déterminer le rituel.

Baissant son épée, elle tenta de préciser le vague projet qu’elle avait en tête.

— Et si nous agissions par ici, près du cottage, pour pouvoir nous retrancher à l’intérieur, puisque battre en retraite fait partie du plan ? Qu’il croie nous avoir poussés dans nos retranchements.

— Dur à avaler mais je vois où tu veux en venir. Suis-moi.

Lui prenant la main, il l’entraîna dans l’atelier où Branna transvasait un liquide bleu clair dans une longue fiole. Iona broyait des herbes dans un mortier à l’aide d’un pilon.

— Meara a une idée.

Sourcils froncés, Branna était concentrée sur le liquide qui s’écoulait gracieusement dans la bouteille.

— Je travaille encore sur l’idée précédente.

— C’est parfait, Branna.

Iona s’arrêta pendant que Branna enfonçait un bouchon de cristal dans le goulot.

— Et combien de rêves ensorcelés as-tu jetés pour six et leurs guides ?

— Ce sera mon tout premier. (Mais Iona sourit.) Et c’est génial. Si vous aviez vu les étoiles ! dit-elle à Connor et Meara. À la fin, de minuscules étoiles bleues se sont élevées vers le plafond. Elles se sont mises à tourner en rond au-dessus du chaudron.

— Je crois que c’est bon. (Branna se massa le bas du dos.) J’ai ajouté de l’améthyste comme tu me l’as suggéré, Connor, et je pense que ça va. La potion doit encore reposer à l’abri de la lumière pendant trois jours minimum.

Elle la prit et alla la ranger dans un placard.

— Je vais te préparer du thé, proposa Iona, mais Branna refusa d’un geste.

— C’est gentil, mais pas pour moi. J’ai assez bu de thé pour six mois. J’ai plutôt envie d’un verre de vin.

— Alors allons en prendre un pendant que Meara nous explique son idée. Encore mieux, tu n’as pas envie de cuisiner quelque chose ? proposa Connor en tentant sa chance, l’air charmeur. Tes fourneaux ne te manquent pas, ma chère sœur ? C’est le genre d’idée qui se marie à merveille avec un bol de soupe, une soupière pour nous six, assis autour de la table.

Meara lui donna un coup de coude.

— Mon idée me plaît, et j’aimerais que tout le monde l’entende. Mais je peux préparer la soupe pendant que tu te détends devant un verre de vin.

— Je vais la préparer parce que malgré le fait que mon frère ne pense qu’à manger, j’avoue que cuisiner me manque. Il reste des légumes au potager. Va en chercher, ordonna-t-elle à Connor.

— Lesquels feraient plaisir à madame ?

— Ce que tu veux. J’improviserai avec ce qu’il y aura. Et puisque tu sembles avoir d’excellentes idées, Meara, viens m’en faire part pendant que je sirote un verre. Je ne vois pas de raison d’attendre les autres. Laisse ça, Iona. Nous nous en occuperons plus tard. Offrons-nous une pause popote.

Tout en les suivant, Meara éprouva le besoin de peaufiner son projet. Et quand, après l’arrivée des derniers du cercle, ils furent au grand complet, elle avait bel et bien affiné certains points.

— Donc, dit-elle en conclusion, en agissant maintenant alors qu’il n’y a aucun enjeu particulier, nous lui ferions croire que nous l’avons défié, que nous avons gâché notre chance, ou au moins raté ce coup-là. Ce qui nous contraint à nous réfugier au cottage, à l’abri. On l’embrouille, vous voyez ? Encore mieux, s’il nous mettait une vraie raclée, jamais il n’irait imaginer que l’on puisse revenir à l’attaque quelques jours plus tard.

— En faisant les choses à moitié, on lui laisse le moyen de causer de vrais dégâts, fit remarquer Boyle. Pourquoi ne pas sortir le grand jeu ?

— Nous avons besoin de tout le temps qu’il nous reste pour le plan de départ. J’ai travaillé sur l’envoûtement en fonction de la nuit que nous avons arrêtée, expliqua Branna. Je refuse de tenter le coup un autre soir. Il faut que ce soit pour Samhain.

— Son idée est qu’en perdant nous aurons plus de chances de l’emporter au final. (Connor donna un coup de poing amical dans l’épaule de Boyle.) Et je sais que perdre, même volontairement, affaiblit.

— Il faudrait que ce soit clinquant. Il ne se laisserait pas duper par un acte discret, à la va-vite. (Mais Fin sourit.) Et nous avons les moyens de l’éblouir. Feu et tempête, tremblement de terre et inondation. Nous lui jetons les éléments au visage. Ce ne serait pas suffisant, en soi, mais ce serait tapageur et puissant, et ça aurait l’air méchamment violent.

— Convoquer les éléments. (Branna sourit à son tour.) Oh, oui, ça pourrait devenir féroce. Ça pourrait même l’ébranler. Mais il faut penser à un écran de protection, pour nos voisins. Le champ, la butte derrière le jardin.

— J’aurais vu ça plus près, objecta Meara. Si nous devons venir nous réfugier ici, ça fait un long chemin.

— Nous n’allons pas nous retrancher, pas en courant, dit Connor. Nous volerons.

— Voler ? (Meara expira longuement.) Je crois que je vais reprendre un peu de vin.

— Ça semble plus logique. (Iona remplit le verre de chacun.) Nous sommes vaincus, nous volons nous mettre à l’abri. Quand essayons-nous ?

— Nous sommes en lune descendante, constata Connor en jetant un coup d’œil par la fenêtre. Ça peut jouer en notre faveur. J’aurais été tenté d’essayer ce soir, mais je suis d’avis d’attendre encore un peu, pour que ce soit plus rapproché de la vraie attaque. Dans deux jours ? En cas de brûlures superficielles, nous aurons le temps de guérir.

— Dans deux jours.

Branna alla remuer la soupe.

 

Même pour le mystifier, un plan était nécessaire.

Les Trois ajoutèrent de nouvelles protections autour de la maison. Si Cabhan les croyait affaiblis, il y avait des chances pour qu’il entre leur asséner le coup de grâce. Aucune faille n’était permise.

Meara vécut ces moments comme une sorte de pièce de théâtre. Bien qu’une partie du jeu soit écrite, et qu’elle avait répété son rôle une bonne douzaine de fois, certaines scènes ne seraient rédigées et communiquées qu’à la dernière minute.

— Je me sens nerveuse, confia-t-elle à Connor. Encore plus que le soir du solstice.

— Tout ira bien. Pour nous tous. N’oublie pas que le but est essentiellement défensif. L’offensive n’est qu’un joyeux bonus.

— C’est bientôt l’heure. (Comme pour les réchauffer, elle se frotta les mains.) Si ça se trouve, il ne viendra pas.

— À mon avis, il va venir. Il te pensera faible et imaginera que nous sommes dispersés. Il verra là une chance de passer à l’action et ne manquera pas de la saisir. Le sens de la famille lui échappe, les liens amicaux aussi. Mais il comprendra avec quoi nous l’appâtons.

Il lui prit la main, marcha avec elle jusqu’à l’atelier où les autres étaient déjà réunis.

Même pour cela, se dit Meara, le rituel devait être respecté.

Alors ils allumèrent les bougies prévues pour, regardèrent la fumée bleu clair s’échapper du chaudron.

Branna déposa le calice rituel au sein du cercle et prononça les mots désormais familiers.

— Ainsi nous buvons, un calice pour six, de main en main, de bouche en bouche, pour sceller notre unité par le vin. Six cœurs, six esprits en cette nuit pendant laquelle nous nous préparons à mener ce combat. Une gorgée pour un, une gorgée pour tous, et que chacun de nous réponde à l’appel.

Ils se passèrent trois fois le calice, de main en main, de bouche en bouche.

— Un cercle nous formons, deux alliances unies, trois plus trois. Ce soir nous en appelons à la force et au pouvoir afin de traverser l’heure noire. Les quatre éléments nous convoquons dans le but de provoquer la chute de Cabhan. Feu, terre, eau et air nous remuerons telle une mer déchaînée. Ceci est notre dessein, qu’il en soit ainsi.

Les Trois fermèrent le cercle.

— Nous sommes prêts. Le cercle est tracé, le sortilège débute. Si nous avons le temps de tracer un cercle sur la butte, tant mieux. (Branna regarda Meara.) Vous saurez quand commencer.

Elle l’espérait.

Ils cheminèrent jusqu’à la butte, portant bougies, chaudron, armes et baguettes magiques – soigneusement cachés, invisibles pour tous sauf pour Cabhan. Connor informa la jeune femme qu’ils avaient laissé une ouverture à son intention.

Une fois au sommet de la côte, il voulut lui prendre la main mais elle s’écarta vivement.

Le spectacle pouvait commencer.

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