Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 55 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 8

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8

 

C’était la faute du chien. Il l’avait rendue vulnérable. Et celle de Fin, avec ses jolies serviettes, ses bols et son amour absolu pour le petit animal errant. À eux deux, ils avaient abattu ses défenses.

Elle avait plus parlé qu’elle ne l’aurait voulu, et plus qu’elle ne voulait bien l’admettre. Pour elle, les mots avaient autant d’impact que les gestes, mais elle ne pouvait pas reprendre tout ce qu’elle lui avait donné même s’il aurait été plus rationnel et plus commode de les garder pour elle. C’était trop tard, et elle n’avait aucun mal à reconstruire ses murs de protection. Avec Finbar Burke, ça faisait plus d’une décennie qu’elle en érigeait régulièrement.

Et en vérité, il y avait trop à faire, il se passait trop de choses dans sa vie pour qu’en plus elle se tracasse sur ce point.

Ils avaient passé un agréable et tranquille Yule, marqué par la présence de la grand-mère d’Iona. Maintenant qu’ils avaient dépassé le solstice et la nuit la plus longue, Branna pouvait de nouveau se concentrer sur l’arrivée du printemps.

Mais avant cela, il y avait Noël, un jour de fête qu’elle appréciait particulièrement avec tous ses préparatifs. Elle aimait faire des cadeaux, les emballer, décorer, préparer des gâteaux. Et cette année en particulier, toutes les tâches représentaient un répit bienvenu.

Elle avait espéré qu’ils organiseraient un grand céili pendant cette période, mais cela semblait risqué avec Cabhan dans les parages. L’an prochain, se promit-elle. L’an prochain, elle inviterait ses parents, ses autres cousins, ses voisins et ses amis.

Mais cette année, la célébration ne réunirait que son cercle et la grand-mère d’Iona, ce qui était une excellente chose, puisqu’elle serait placée sous le signe de la joie.

Après avoir fait cuire les pains et les biscuits ainsi qu’une tarte aux fruits qu’elle accompagnait d’une sauce sucrée au cognac, elle vérifia l’oie qui rôtissait dans le four.

— Je retrouve l’odeur de mon enfance dans ta cuisine ! s’exclama Mary Kate, la grand-mère d’Iona, en entrant. (Les joues rougies par le froid, elle alla embrasser Branna avec un grand sourire.) Iona dépose des cadeaux au pied du sapin et il est probable qu’elle secoue quelques paquets aussi, pour en deviner le contenu. Je suis venue voir si je pouvais me rendre utile.

— Ça me fait plaisir de vous voir, et je suis contente d’avoir quelqu’un d’habile pour m’aider. Tirée à quatre épingles, Mary Kate portait un pull rouge vif. Elle souleva les couvercles des gamelles pour en humer l’odeur.

— Il paraît que tu as donné quelques conseils de cuisine à Iona, ce que je n’ai jamais réussi à faire.

— Elle a envie d’apprendre, et elle fait des progrès. Nous allons prendre un verre de vin avant de nous mettre au travail. C’est Noël, après tout. Vous êtes passée voir la nouvelle maison ?

— Oui, elle va être magnifique, n’est-ce pas ? À ce qu’ils m’ont dit, elle sera prête pour le mariage – à peu près. Ça me réchauffe le cœur de la voir heureuse.

Elle prit le verre que Branna lui tendait.

— J’avais envie d’un tête-à-tête avec toi, Branna, pour te dire que ça me touche que toi et Connor lui ayez offert un foyer.

— Elle fait partie de la famille, et c’est aussi une bonne amie.

— Elle a tellement bon cœur. J’ai eu beaucoup de mal à l’envoyer ici. Pas en Irlande ni auprès de toi. (Mary Kate jeta un œil vers l’avant de la maison.) Mais vers tout ce qui allait se passer. À l’envoyer en sachant ce que ça impliquait. J’ai envisagé de t’écrire pour t’annoncer sa venue et puis je me suis ravisée, puisque ça me donnait l’impression de te demander ou de t’imposer de l’accueillir, de l’aider à maîtriser ses talents. C’était essentiel que ce soit un choix.

Branna pensa à Fin.

— Avons-nous le choix ?

— Je crois, oui. J’ai choisi de lui donner l’amulette, même si cela m’a chagrinée. Une fois qu’on l’a donnée, on ne peut plus la reprendre. Mais c’est elle qui doit la porter. Je l’ai su la première fois où je l’ai tenue dans mes bras. Je vous ai tenus, toi et Connor, alors que vous étiez encore bébés. Et j’ai su, comme votre père et votre tante. Maintenant que vous êtes tous les trois devenus adultes, le moment est arrivé. Pour moi, ton père et ta tante, ce n’était pas le bon moment.

Elle alla regarder par la fenêtre.

— Je le sens. Il ne s’intéressera pas à moi. Iona se tracasse pour ça mais il ne s’embêtera pas avec moi. Je ne suis plus rien pour lui. Mais j’ai suffisamment de pouvoir pour vous prêter main-forte si nécessaire.

— Peut-être, quand il sera temps.

— Mais ce n’est pas pour aujourd’hui, dit Mary Kate en se retournant, de nouveau souriante. Alors aujourd’hui, je vais aider à préparer le repas. (Elle but une gorgée de vin.) Nollaig Shona Duit.

— Nous allons y veiller, dit Branna en trinquant avec Mary Kate. Un très joyeux Noël à vous aussi.

Grâce à un peu de magie, la table fut adaptée aux sept convives et à toute la nourriture, puisque Branna tenait à offrir un vrai festin – avec interdiction de parler de Cabhan.

— Nous n’allons pas manger comme ça demain chez ma sœur, annonça Meara en se servant de la farce. Entre Maureen et ma mère, nous pourrions remporter la palme du plus mauvais cuisinier d’Irlande.

— Alors nous allons en profiter ce soir, sans trop d’excès, et nous reviendrons finir les restes, décida Connor en prenant une tranche d’oie.

— C’est la première fête importante que je passe avec la famille de Boyle, dit Iona à l’assemblée avec une joie manifeste. Je vais apporter du pudding et je ne participerai pas au concours du plus mauvais cuisinier grâce à ma grand-mère qui m’a conseillée pendant toute la préparation. Nous allons choisir un jour férié, Boyle, pour accueillir tout le monde. Ça deviendra une tradition. Comment s’annonce le réveillon du jour de l’An, Fin ?

— Ça suit son cours.

— Je peux préparer du pudding.

Il sourit avec tendresse.

— J’ai réservé un traiteur.

— Un traiteur ?

Voyant l’air choqué de Branna, il lui jeta un coup d’œil.

— Un traiteur, dit-il fermement. J’ai consulté un menu, commandé un peu de ceci, un peu de cela, donné de l’argent, et c’est réglé.

— On s’amuse mieux quand on ne s’occupe de rien, dit Mary Kate d’un ton enjoué.

— C’est sûr que tout le monde passera un bon moment, meilleur que si j’avais essayé de cuisiner moi-même.

— C’est indéniable, dit Boyle. Il a engagé Tea and Biscuits pour la musique.

— Tu as engagé un groupe ? s’étonna Branna.

Cette fois, Fin haussa les épaules.

— Il faut de la musique, et c’est un bon groupe. Mais si les invités veulent sortir leur violon, leur pipeau ou pousser la chansonnette, je n’ai rien contre.

— Ça s’annonce comme une bonne craic, décréta Connor.

— Il y a combien d’invités ? demanda Branna.

— Je ne sais pas exactement. J’ai fait passer le mot.

— Tu risques d’avoir la moitié de la population de la région chez toi !

— Je n’en ai parlé qu’à des gens du coin mais, si c’est le cas, eh bien, c’est le traiteur qui va être débordé.

— Avec Patrick, nous aimions beaucoup organiser des soirées, se remémora May Kate. À l’époque, nous ne pouvions pas nous offrir les services d’un traiteur mais nous en parlions aux amis et aux invités. C’est amical, un bon céili.

— L’idée déplaît à Branna, intervint Connor.

— Elle préfère éviter qu’on fasse la fête tant que nous n’en avons pas terminé avec Cabhan.

— Nous ne parlons pas de lui ce soir, dit Branna sur un ton autoritaire. Est-ce vrai que Kyra a reçu une bague pour Noël, Connor ?

— Exact, et tu es très au fait de l’actualité puisqu’elle ne l’a eue qu’hier soir, d’après ce que je sais. Elle la montre à tout le monde. (Pensant à leur responsable administrative, il agita sa fourchette vers Fin.) En allant à l’école, n’oublie pas de t’enthousiasmer comme si c’était le plus beau diamant du monde. Elle sort facilement de ses gonds.

— Je n’y manquerai pas. Je me méfie de Riley. Tu te souviens de Riley, Boyle, dont le visage a malencontreusement rencontré ton poing il y a quelques mois ?

— Il ne l’avait pas volé.

— C’est vrai, et il paraît qu’il a aussi rencontré le poing de Tim Waterly, qui a un haras à Sligo. J’ai fait quelques affaires avec Tim, ça s’est bien passé. Il donne l’impression d’être plutôt maniéré mais en l’occurrence, c’est le visage de Riley qui est tombé sur le poing de Tim au cours d’une discussion animée dont le sujet était de savoir si c’était correct de vouloir vendre du foin moisi.

— Riley est un connard, c’est clair. Je vous demande pardon, Nan.

— Je vous en prie. Un homme qui veut vendre du foin moisi, ou pire, qui maltraite les chevaux comme avec notre adorable jument, Darling, est effectivement un connard. Meara, tu veux bien me passer ce plat de pommes de terre ? Je crois qu’il me reste un peu de place.

Ils festoyèrent gaiement, puis firent la vaisselle plus ou moins de bon cœur, et réussirent encore à avaler de la tarte ou du trifle, voire les deux. Ensuite, ils burent du champagne apporté par Fin et échangèrent leurs cadeaux. Ils s’enlacèrent et entonnèrent quelques chants de Noël.

Aucun signe de Cabhan, se rassura Branna en jetant un coup d’œil par la fenêtre.

Quand elle alla vérifier celle de la cuisine, Fin la suivit.

— Si tu ne veux pas qu’on évoque Cabhan, arrête de le chercher.

— Je suis venue prendre une bouteille de champagne.

— Tu t’inquiètes trop. Il est tapi dans son terrier, Branna. J’ai ma manière à moi de le vérifier. — J’aimerais juste passer une soirée… sans ennuis.

— C’est une très bonne soirée. J’ai quelque chose pour toi.

Il ouvrit sa main, vide, la retourna et tendit une boîte enveloppée dans du papier doré et fermée par un élégant ruban argenté.

— Nous avons déjà échangé nos cadeaux.

— Il en reste un. Défais-le, pendant que je m’occupe de ça, dit-il en prenant une bouteille de champagne.

Déstabilisée, elle déballa le cadeau et ouvrit la boîte pendant que Fin faisait sauter le bouchon. La bouteille était ancienne – et belle. Ses facettes reflétaient si vivement la lumière qu’elle semblait briller dans sa main. D’après les sensations de Branna, elle avait renfermé un pouvoir autrefois, il y a longtemps. Elle effleura le bouchon en verre, sur lequel était représentée une tête de dragon.

— Elle est magnifique. Ancienne, splendide, elle vibre encore de pouvoirs.

— Je l’ai trouvée dans une boutique d’antiquités à La Nouvelle-Orléans, même si elle ne vient pas de là. Elle est passée de main en main avant d’atterrir dans ce magasin chic où ils n’avaient pas idée de sa valeur. J’ai tout de suite pensé à toi en la voyant. Ça fait plusieurs années que je l’ai, mais j’avais peur que tu le refuses.

Elle fixait le cadeau.

— Tu me trouves si dure que ça.

— Pas du tout. Je te trouve forte, et ce n’est pas facile pour nous deux. Toutefois, je ne pouvais pas la laisser dans une boutique où personne n’avait conscience de son histoire, alors qu’elle est faite pour toi.

— Chaque fois que je la regarderai, je penserai à toi.

— Eh bien, il y a un avantage à toute chose. Quoi qu’il en soit, elle est tienne.

Elle ne pouvait pas se permettre un baiser sur la bouche, mais ses lèvres s’attardèrent sur sa joue puis ils restèrent un instant proches l’un de l’autre, aussi naturellement qu’auparavant.

— Merci, je… Elle l’a fait faire dans des circonstances précises. Il y a une image qui me parvient, murmura-t-elle en fixant la bouteille. Le dragon était à elle, je crois. Et elle l’a fait faire pour y verser ses larmes. Des larmes de magicienne – précieuses et puissantes quand elles sont versées dans la joie mais aussi dans le chagrin.

— Dans cette bouteille, c’étaient des larmes de quelle nature ?

— Je ne le vois pas, mais de la joie, je dirais, puisque c’est Noël, et que c’est un très beau cadeau. (Elle la posa délicatement sur une étagère.) Nous devrions prendre du champagne et jouer de la musique. Promis, j’arrête de regarder par la fenêtre pour ce soir.

 

Ce soir-là, tard, Branna posa la bouteille sur sa commode et, alors qu’elle se glissait dans son lit, elle admira les reflets des flammes de la cheminée qui dansaient sur ses facettes.

Et elle pensa à lui. Et en pensant à lui, elle déposa un charme sous son oreiller pour bloquer les rêves. Elle avait le cœur trop lourd pour risquer de rêver.

Des tâches m’attendent, se dit Branna qui passa la journée dans son atelier, le cœur en joie. Elle avait passé un excellent Yule, et un Noël fameux. Elle avait aimé être entourée de son cercle, préparer le repas et jouer de la musique avec ses amis. Elle avait adoré son voyage à Kerry, le jour de Noël, et n’éprouvait pas la moindre culpabilité d’avoir rejoint ses parents grâce à ses pouvoirs magiques puisqu’elle avait ainsi pu passer du temps avec eux et sa famille éloignée. Toutefois, savoir que Connor et Meara avaient fait la même chose la rassurait.

Ça l’avait mise de bonne humeur de voir ses parents heureux dans leur nouvelle vie. Leur foi absolue en elle et en Connor avait renforcé sa confiance en elle.

Mais désormais, elle devait s’occuper de sa vie matérielle. De ses occupations qui lui permettaient de gagner sa vie, mais aussi du travail qui était son destin, et une question de vie ou de mort.

Elle fit le plein de ses lotions et des crèmes les plus appréciées, et fabriqua des petites bougies de voyage qui se vendaient comme des petits pains.

Ensuite, elle s’offrit le plaisir d’expérimenter de nouveaux parfums, de nouvelles couleurs, de nouvelles textures. L’esprit libre, elle pouvait se concentrer sur ses sens, sur l’aspect visuel de ses créations, sur l’humeur qu’évoquait tel ou tel arôme, sur la sensation de tel ou tel produit sur la peau.

Lorsque la porte s’ouvrit, elle se réjouit de voir Meara entrer.

— Eh bien, tu tombes à pic. Enlève tes gants et viens essayer ma nouvelle crème.

Meara ôta son bonnet, son écharpe, et rejeta sa lourde tresse dans son dos.

— Quel temps horrible, froid, venteux et pluvieux. Mais ici, il fait chaud et ça sent délicieusement bon. Un contraste agréable par rapport à l’humidité et au crottin de cheval.

Elle accrocha son manteau, et se dirigea vers Branna les mains tendues.

— Oh, c’est agréable. (Elle se frotta les paumes pour faire pénétrer la crème et les sentit.) Très plaisant, vivifiant et ça sent… l’air. L’air frais, comme au sommet d’une montagne. J’aime la couleur dans le bol aussi. Clair, bleu clair. On dirait de la glace bleue.

— C’est le nom qui lui convient. Glace bleue, c’est décidé. C’est fait pour les mains et les pieds malmenés. J’ai dans l’idée de la vendre dans des pots tout simples que les hommes ne rechigneraient pas à garder chez eux. J’ai envie de créer toute une gamme. Un gommage, un gel douche, un savon en pain et un savon liquide. Pour ça aussi, je dois trouver un emballage qui plaise aux femmes mais qui ne porte pas atteinte à la virilité des hommes.

— Je ne sais pas comment tu arrives à penser à tout ça.

— Si je n’y pensais pas, j’aurais probablement passé la journée sous la pluie glacée et dans le crottin de cheval avec toi. (Elle mit de l’eau à chauffer.) Et comme l’année touche à sa fin, c’est le moment de penser à des nouveautés. Hier encore, ma mère m’a demandé si je pouvais créer des produits spécifiques pour leur petit bed and breakfast. Les plus petits seraient pour offrir à leurs invités, et les plus gros seraient réservés à la vente. Après le jour de l’An, je me pencherai sur la question.

— C’était merveilleux de voir ta mère hier, et ton père aussi, et tous les autres. Connor m’a prévenue à la toute dernière minute. « Tiens, et si on allait voir mes parents avant de partir pour Galway ? » J’ai voulu répondre que j’aimerais beaucoup aller les voir, mais qu’il serait plus convenable de les prévenir. Il m’a prise par la main, et hop, nous nous sommes retrouvés là-bas. (Elle posa la main sur son ventre.) Je ne m’habituerai jamais à voler.

— Ils étaient ravis, et moi aussi, de vous avoir tous les deux pendant quelques heures.

— Noël, c’est la famille, et quand on a de la chance, c’est aussi les amis.

— Et la tienne ? Ta famille ?

— Ah, Branna, ma mère s’épanouit chez Maureen. Je ne l’ai pas vue aussi heureuse depuis des années. Les joues roses, l’œil brillant. Elle m’a montré sa chambre, et je tire mon chapeau à Maureen puisqu’elle est aussi mignonne et pointilleuse que ma mère.

Meara soupira de contentement.

— Qu’on soit tous réunis sous le même toit, c’était un grand bonheur pour elle, je l’ai bien vu. Et Maureen m’a prise à part pour m’expliquer que ça faisait du bien à notre mère de vivre chez elle – je l’ai même écoutée patiemment, comme si l’idée venait d’elle.

— Tu as un poids en moins sur les épaules.

— Je n’ai jamais eu de responsabilité plus lourde. Et puis elle est ravie de savoir que, bientôt, je ne coucherai plus avec Connor en dehors des liens sacrés du mariage, dit Meara en riant, tout en s’asseyant près du feu. Elle parle déjà de ses futurs petits-enfants.

— Et toi, tu y penses ?

Branna apporta du thé chaud sucré et des biscuits sur un plateau.

— J’ai envie d’en avoir, bien sûr, mais pas aussi vite qu’elle aimerait. C’est un pas que je franchirai plus tard. (Elle but son thé.) Je suis contente d’être venue au bon moment. J’aimerais qu’on parle, juste toutes les deux.

— Quelque chose ne va pas ?

— C’est la question que je voulais te poser. Aussi loin que ma mémoire remonte, nous avons toujours été amies, même quand nous portions encore des couches.

Branna mordit dans un biscuit, et sourit à pleines dents.

— Et peut-être que notre amitié se terminera aussi en couches.

Meara pouffa.

— Drôle d’idée. Entre nous, c’est une amitié éternelle, et nous pouvons peut-être nous permettre plus de choses que d’autres. Alors j’aimerais te demander ça : en quoi est-ce bon pour toi, Branna, ce voyage par le rêve que tu prépares avec Fin ?

— Nous étions tous d’accord…

— Non, je ne m’adresse pas à toi en tant que membre du cercle. Je te parle en tant qu’amie, en tant que sœur. De couche à couche, si je puis dire.

— Ah, Meara !

— Là, je ne pense qu’à toi, puisqu’il n’y a que toi et moi dans cette pièce. C’est intime, ce rêve partagé. Je sais et je comprends, c’est beaucoup te demander, Branna, ça va puiser dans le fond de ton cœur et dans tes sentiments.

— La priorité, c’est de régler son compte à Cabhan.

— Pas pour moi. Pas entre toi et moi. Je sais que tu agiras sans penser aux conséquences, mais j’aimerais connaître ton sentiment. D’amie à amie, de femme à femme. Dis-moi ce que tu ressens, et ce que je peux faire pour t’aider.

— Mon sentiment ? fit Branna en soufflant. Eh bien, c’est quelque chose qu’il faut faire, et c’est la meilleure solution que nous ayons. Et je sais que cela implique une certaine souffrance puisque, comme tu l’as dit, c’est intime. Je sais que je dois travailler avec Fin pour le bien de tous, et je l’ai accepté.

— Mais ?

Elle soupira, certaine de pouvoir parler à Meara à cœur ouvert.

— Depuis qu’il est revenu il y a quelques mois et qu’il est resté ici tout ce temps, je l’ai vu combattre et souffrir à nos côtés. J’ai plus de mal à refréner ce que j’éprouve pour lui et que j’éprouve depuis toujours. La prochaine étape ne va rien arranger, ni pour l’un ni pour l’autre. Et je ne peux que me réjouir que tu sois là et que tu comprennes.

— Connor ne pourrait pas l’accompagner ? Ou Boyle ou l’un de nous ?

— Si c’était à Connor ou à Boyle ou à un autre d’entre vous d’y aller, ce n’est pas moi qui aurais été attirée dans le rêve qui nous a conduits à la grotte de Midor. Je vais y arriver, Meara, et lui aussi, même si je sais que ce n’est pas plus facile pour lui que pour moi.

— Il t’aime, Branna, aussi sincèrement qu’un homme puisse aimer. Je sais que ça te fait de la peine de me l’entendre dire.

— Non, tu ne me fais pas de peine, dit Branna en frottant la cuisse de Meara. Je sais qu’il m’aime, ou qu’une partie de lui m’aime. Et une partie de lui ne cessera jamais de m’aimer. L’amour est puissant et c’est vital, mais ça ne fait pas tout.

— Tu lui reproches toujours ses origines ?

— C’était plus simple quand je lui en voulais. Quand j’étais encore jeune, brisée, j’en avais les moyens. Mais même si je ne lui en veux plus, ça ne change rien aux faits. Il est du sang de Cabhan. Il porte la marque, et cette marque est apparue sur lui, elle s’est manifestée après que nous sommes sortis ensemble. Si une rancœur persiste, elle est également tournée contre moi.

— Si seulement tu ne t’en voulais pas, répondit Meara. J’aimerais tant que vous ne vous fassiez plus de reproches, l’un comme l’autre.

— Mon sang, son sang. S’il porte la marque, c’est autant à cause de Sorcha que de Cabhan, non ? Je pense que maintenant que nous avons grandi et appris des choses, nous comprenons tous deux que notre destin n’est pas d’être ensemble.

— Si nous déjouons Cabhan, continuerais-tu à le croire ? Continuerais-tu à penser que tu ne peux pas vivre heureuse avec lui ?

— Comment veux-tu que je te réponde ? Comment le savoir ? C’est le destin qui nous a réunis, et le destin qui nous a séparés. Le destin seul décide de ces choses.

— Je n’y crois pas un seul instant, protesta Meara avec emportement. Nous sommes maîtres de notre destin, de nos choix, de nos actions.

Branna sourit en se rasseyant.

— Tu marques un point. Bien sûr, nous ne sommes pas de simples marionnettes. Mais selon moi, le destin distribue les cartes. C’est la manière de les jouer qui compte, mais on doit composer avec ce que nous avons. Que ferais-je si le destin ne t’avait pas mise sur ma route ? Je n’aurais pas d’amie qui viendrait m’offrir son épaule au bon moment.

— Je suis toujours là pour toi.

— Je le sais. Je suis de nature à me débrouiller seule, mais c’est bon de pouvoir s’appuyer sur quelqu’un de temps à autre. Je peux regretter de l’aimer. Je peux espérer pouvoir regarder en arrière, la jeune fille que j’étais, et me dire : « Bon, elle a eu une passade et son lot de déception, sa petite peine de cœur. » Mais elle a tourné la page. Et quelles que soient les cartes que j’aie en main, il en fait partie. Il en fera toujours partie.

— Nous pourrions nous accorder plus de temps, chercher une autre solution.

— Nous avons déjà trop attendu. Nous méritions une pause avec nos familles et nos amis, mais le devoir nous appelle maintenant. Je suis prête, je te le promets.

— Veux-tu que je reste quand ce sera fait ? Quand tout sera fini, je veux dire ? Moi et Iona, peut-être ?

— Nous verrons comment ça se passe. Mais c’est rassurant de savoir que si j’ai besoin de vous, toi et Iona serez là. Avant que tu t’inquiètes de la suite, nous allons repartir en rêve, Fin et moi, et trouver qui est Midor pour Cabhan, et vice versa. Et si le destin distribue correctement les cartes, nous découvrirons comment et quand l’arrêter.

Elle posa la tête sur l’épaule de Meara.

— Je sais que Fin est un homme bon, et cette idée m’apaise. À une époque, j’ai essayé de me convaincre du contraire, parce que ça simplifiait tout, mais c’était faux et idiot. Et puis au bout du compte, l’idée que j’aurais aimé un homme bon suffira à me satisfaire.

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