Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 19
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19
Fin sentait le poids de sa broche qu’il portait attachée à une chaîne de cou. Et pourtant, quand il se regardait dans le miroir, c’était le même homme qu’il contemplait. Il était comme avant.
Si sa broche reposait près de son cœur, sa marque poinçonnait toujours son épaule. Savoir que son sang était constitué de l’un et de l’autre n’y changeait rien. Il restait le même.
De la même manière, ça ne changerait pas ce qui se passerait dans quelques semaines.
Il continuait à diriger ses affaires, à travailler aux écuries, à l’école, à passer du temps dans son atelier dans le but de perfectionner des envoûtements utiles à son cercle.
Il se promenait avec Branna, à pied ou à cheval, avec les chiens, dans l’espoir d’attirer Cabhan et qu’ils parviendraient à lui arracher l’élément manquant.
Mais le nom du démon continuait de leur échapper alors que février touchait à sa fin et que mars s’annonçait.
— Il ne nous reste plus qu’à retourner dans la grotte, dit Fin avec détachement alors qu’il observait le vol de deux jeunes rapaces au-dessus d’un champ en compagnie de Connor.
— Il nous reste du temps.
— Mais le temps passe vite, et il attend, lui aussi.
— Et l’attente te rend impatient, ça ne fait pas un pli. Mais retourner dans la grotte, ce n’est pas la solution. Rien ne dit que tu y trouverais le nom qui nous fait défaut.
Connor sortit de sa poche la pierre blanche offerte par Eamon des trois premiers.
— Nous patientons tous, Fin. Trois plus trois plus trois, car je ne retrouve plus Eamon dans mes rêves maintenant. Je ne le vois plus, même si je sais qu’il est toujours là. Il attend, comme nous.
Fin admirait la sérénité de Connor – même si elle l’énervait aussi.
— Sans le nom, nous attendons quoi ?
— La suite, et ça a toujours été plus facile pour moi que pour toi. Dis-moi, quand ce sera fini, car nous l’aurons, que feras-tu ?
— Il me reste des contrées du monde à découvrir.
Connor fut pris de colère, bien que cela ne fût pas dans sa nature.
— Ta place est ici, auprès de Branna, avec nous.
— C’est ici chez moi, je ne peux pas le nier. Mais Branna et moi ne pouvons pas vivre comme nous l’espérions, alors en attendant, nous prenons les choses comme elles viennent. Nous ne pouvons pas partager notre vie comme toi et Meara, ou Boyle et Iona. C’est notre destin.
— Des sornettes, oui. Elle pense trop, et tu te reproches des actes qui ne dépendent pas de toi. Le passé est peut-être scellé, mais le futur reste à écrire, et deux êtres doués d’intelligence comme vous devraient trouver le moyen de vivre en couple.
— Le fait que je descende de Daithi ne change rien à mon lien de sang avec Cabhan, ni à ma marque. Si nous l’emportons, si nous le détruisons, lui, le démon, sa tanière, qui peut dire si je ne serai pas attiré comme il l’a été, dans un an ou dans dix ans ? Je sais à quel point cette attirance peut être obscure et tentante, et Branna sait que ça fait partie de moi. Nous ne pouvons pas mettre au monde des enfants en sachant qu’ils porteront ce fardeau.
— Des « si » et des « peut-être »… (Connor rejeta tout en bloc d’un geste de la main.) Encore des sornettes. Tous les deux, vous ne voyez que les mauvais côtés.
— La magicienne regrette peut-être la malédiction qu’elle a prononcée en mourant, mais ça n’atténue pas son pouvoir. Il se peut que la clé se trouve dans l’un des coins du monde que je n’ai pas encore visités. Je continuerai à chercher un moyen de briser cet anathème.
— Dans ce cas, quand tout sera fini, nous nous y mettrons tous. Une fois que nous serons débarrassés de Cabhan, imagine tout ce temps libre que nous aurons.
Fin sourit, mais il se dit qu’ils avaient chacun leur vie.
— Restons concentrés sur son anéantissement pour l’instant. Bon, raconte-moi quel genre de maison tu imagines faire construire pour toi et ta fiancée ? Quelque chose comme ça…
Faisant tournoyer son doigt, Fin fit apparaître l’image d’un palais scintillant flottant au-dessus d’un lac argenté.
Riant, Connor agita son doigt.
— Pour commencer, plutôt quelque chose dans ce goût-là.
Il transforma le palais en une maisonnette à toit de chaume entourée d’une pelouse.
— C’est plus ton genre. Et qu’en pense Meara ?
— Qu’elle y réfléchira après le mariage d’Iona et Boyle, une fois que leur maison sera terminée. À ce moment-là, vu qu’elle doit libérer son appartement le premier du mois, et que Boyle et Iona s’installeront chez eux, nous laisserons Branna tranquille. Nous avons pensé nous installer un moment dans l’appartement au-dessus de ton garage.
— Oui, pourquoi pas. Vous pouvez y rester aussi longtemps que vous le souhaitez mais à mon avis, vous allez rapidement avoir envie de votre propre maison.
— Eh bien, il se pourrait que j’aie quelques idées à ce sujet. Je pense…
Il fut interrompu par l’arrivée d’un SMS.
— C’est Branna. Non, elle va bien, dit-il comme Fin se levait d’un bond. Elle aimerait nous voir, c’est tout. Elle veut nous parler de quelque chose, à nous et à Iona. Hmm, fit Connor en envoyant une réponse brève. Que des magiciens, on dirait. Je me demande ce qu’elle a en tête.
— Quelque chose la tracasse en ce moment, ajouta Fin. Elle a peut-être fini de ruminer.
Ils appelèrent les rapaces.
Branna attendit en travaillant. Elle avait effectivement fini de ruminer, et elle sentait qu’il était temps de demander l’avis des autres.
Elle avait étudié les moyens à mettre en œuvre, avait revu le rituel approprié un nombre incalculable de fois – mais le plus difficile, c’était de leur proposer.
Était-ce une solution viable ? Une étape nécessaire vers la fin qu’ils espéraient tous ? C’est tout sauf primesautier, se rassura-t-elle en remplissant les dernières bouteilles d’huiles parfumées pour sa boutique. Elle y avait beaucoup trop réfléchi, l’avait envisagé sous tous les angles possibles si bien qu’on ne pouvait pas la taxer d’impulsivité.
Non, c’était une décision, un choix qui devait être accepté de plein gré par tous.
Elle se lava les mains, essuya son plan de travail, puis elle consulta sa boule de cristal.
La grotte était vide, à l’exception de la lueur rouge du feu, et de la fumée noire qui s’échappait du chaudron. Ainsi, Cabhan allait là où bon lui semblait. Et s’il l’épiait, il ne verrait rien d’intéressant. Elle y avait veillé.
Elle se leva lorsque Iona entra, et comme d’habitude, elle mit de l’eau à chauffer pour le thé.
— Tu as dit qu’il n’y avait pas de raison de s’inquiéter mais…
— Il n’y en a pas, la rassura Branna. J’aimerais seulement vous parler d’une idée, à toi, à Connor et à Fin.
— Mais pas à Boyle ni Meara.
— Pas pour l’instant. Nous ne ferons rien sans eux, bien sûr, mais nous devons d’abord en discuter entre nous. Au fait, tu as arrêté ton choix pour les fleurs ?
— Oui, répondit Iona en accrochant sa veste et son écharpe, tout en s’obligeant à changer de sujet pour faire plaisir à Branna. Tu avais raison à propos de cette fleuriste, elle est formidable. Nous avons tout réglé, et j’ai presque terminé mes changements de menu pour la réception. Enfin, c’est ce que j’ai envie de croire. Je suis contente de vous avoir laissées vous charger de la musique, toi et Meara, sinon je serais devenue dingue.
— Nous sommes ravies de pouvoir t’aider, d’autant que Meara prend des notes pour organiser son mariage. Elle a beau affirmer qu’elle n’y pense pas encore, ça lui trotte dans la tête.
Branna mit le thé à infuser.
— Voilà Fin et Connor. Débarrassons la petite table pour nous installer ensemble.
— C’est sérieux, on dirait…
— C’est à chacun d’en décider. Tu veux bien sortir les tasses ?
Branna posa la théière sur la table, ainsi que le sucre, le lait et les biscuits que son frère allait réclamer.
De fait, Connor haussa les sourcils en entrant.
— On est venus prendre le thé ?
— Pas tout à fait, mais il est prêt. Si vous voulez bien vous asseoir, je suis prête à vous révéler mon idée.
— Une idée qui te trotte dans la tête depuis un moment, dit Fin en s’asseyant.
— Je préférais être sûre de moi avant de vous consulter.
— Le cercle n’est pas au complet, souligna Connor.
— Pas cette fois, mais tu vas comprendre.
— Bon, soupira Iona. Je suis impatiente. Raconte.
— J’ai réfléchi à ce qui m’était arrivé le jour où j’ai préparé le poison pour le démon avec Fin. Tous les mots que j’ai prononcés et tout notre travail ont porté leurs fruits. Nous avons défini les moyens de détruire Cabhan et ce qui l’habite. Enfin, nous serons prêts dès que nous obtiendrons le nom. Et nous avons trouvé comment détruire la pierre et fermer le portail.
— J’adore ce coup-là, commenta Iona. Toute la lumière et la chaleur qui vont avec.
— Il nous en faut autant pour éradiquer le mal. Mais ce sont d’autres choses que des poisons et des armes qui me sont venues à l’esprit. Tout est question de risques, de devoir, et le sang et la mort concernent chacun d’entre nous. Et pourtant, même avec le recul, un détail fait écho en moi. Trois plus trois plus trois.
— C’est ce que nous sommes, concéda Connor. Si tu as trouvé un moyen de nous relier aux trois enfants de Sorcha, j’aimerais l’entendre parce que je sens, au plus profond de moi, qu’ils doivent participer. Ils doivent être présents.
— Je crois fermement qu’ils seront là, puisque leurs ombres sont apparues à Samhain. Quant à savoir s’ils seront pleinement présents, c’est une autre question. Trois plus trois plus trois, répéta Branna. Deux ne sont armés que de courage, de leur épée ou de leurs poings. Ils n’ont pas de pouvoir magique. Les trois de Sorcha, nous trois, et Fin – à moitié nous, à moitié Cabhan. Et puis il y a Boyle et Meara. Ce n’est pas équilibré.
— Tu as dit que nous ne laisserions personne de côté, dit Iona.
— J’ai donné ma parole que je ne les mettrai pas à l’écart, malgré mon désir de les protéger.
Ignorant les biscuits, Connor considéra sa sœur, sourcils froncés.
— Si tu envisages de faire appel à d’autres de notre sang, à notre père ou…
— Non, nous formons un cercle, et ça ne changera pas. Nous agissons, trois plus trois plus trois, comme c’est écrit. Mais l’équilibre est possible, si nous le souhaitons. Et si Boyle et Meara donnent leur accord.
— Tu veux leur céder des pouvoirs. (Fin recula dans sa chaise alors qu’il commençait à comprendre.) Tu veux leur transmettre notre don, comme Sorcha avec ses enfants.
— Je suis prête à le faire – mais il n’y aurait rien de semblable à ce qu’elle a fait. Nous avons besoin de toute notre force, et pour rien je ne ferai porter ce fardeau à ceux qui nous sont chers. Mais on pourrait leur en donner une partie, un peu de chacun de nous. C’est faisable. J’ai étudié la manière dont Sorcha s’y est prise, et comment nous pouvons léguer, le plus délicatement possible, une partie de notre magie. C’est risqué, car j’ai pu me tromper quelque part et c’est pour cela que j’ai besoin de votre avis.
— Les enfants de Sorcha étaient déjà doués de pouvoir, puisqu’ils en avaient hérité d’elle par le sang, fit remarquer Iona. Je suis novice par rapport à vous, mais je n’ai jamais entendu parler de transmission de pouvoir magique, disons, d’humain à humain.
— Ils sont liés. Pas seulement à nous, mais à travers leurs liens de sang. Avec ou sans pouvoir, cette connexion est bien réelle. Et c’est ce lien qui rend la transmission possible, si ça doit marcher.
— Ils seraient mieux protégés, soupesa Connor.
— En effet, même si mon objectif premier est de trouver l’équilibre. C’est l’accomplissement de la prophétie qui m’est venue. Mais ça doit être le fruit de notre volonté. De la nôtre comme de la leur. Et puis nous n’avons aucun moyen de savoir, ou pas avec certitude, quels effets ces pouvoirs auront sur eux.
— Mais une fois dotés de ces pouvoirs, reprit Fin, ils formeront, avec moi, une nouvelle trinité. Comme c’était précisément ce qu’elle avait en tête, Branna libéra le soupir qu’elle contenait.
— Oui, une autre trinité. J’en suis de plus en plus convaincue. Maintenant, vous devez tous y réfléchir longuement, et décider si vous êtes disposés à leur céder ce qui est à la fois un don et un fardeau. Je peux vous montrer de quelles manières nous procéderions, sans nous épuiser, et sans leur insuffler plus qu’ils ne peuvent en supporter. Si l’un de nous a des doutes, ou s’y oppose ouvertement, nous mettrons cette idée de côté. Si nous sommes d’accord, mais pas eux, l’idée sera oubliée. Un don comme celui-ci doit être délibéré, fait de bon cœur et accepté à bras ouverts.
— Ce n’est pas dangereux que je donne de mon pouvoir, puisqu’il est infecté par mes origines communes avec Cabhan ? Dans le cas où tout le monde serait d’accord ? demanda Fin.
— Je n’aime pas quand tu dis ça, répliqua Iona.
— C’est un pas trop décisif pour qu’on enjolive les choses, deirfiúr bheag.
— Moi aussi, je vais parler vrai. J’avoue que je me suis posé la question. (Après avoir observé les réactions de chacun, Branna regarda Fin dans les yeux.) Avant même d’apprendre que tu étais du sang de Daithi, j’étais parvenue à la conclusion que, oui, toi aussi. Je le pense sincèrement. Ils sont ta famille, lui dit Branna, comme tu es la leur. Et tu descends des trois. Ton talent n’est pas pur, mais à mon sens, c’est ce qui rend la lumière plus forte.
— Je suis d’accord, s’ils acceptent de leur côté. Ils doivent être certains d’accepter ce qui vient de moi.
— Tu dois t’accorder un temps de réflexion, dit Branna, faisant ricaner Connor qui prit un biscuit.
— Je ne vous avais pas dit qu’elle réfléchissait trop ? Tu ne t’es pas suffisamment creusé les méninges pour nous ? demanda-t-il à Branna. Tu n’as pas ruminé les moindres détails, décortiqué les différents processus, les pour et les contre et dieu seul sait quoi d’autre ? S’ils sont partants, moi aussi.
Il regarda Iona.
— Tout à fait. Je ne sais pas comment Boyle va réagir. Il accepte tout ça, comme nous le savons. Et il se battra à nos côtés jusqu’au bout. Mais au fond de lui…
— Il a les pieds sur terre, dit Fin. C’est très juste. Nous pouvons toujours proposer, et les laisser prendre leur décision.
— Bon, je vois que j’ai perdu mon temps en faisant la liste des détails pour vous trois.
Connor fit un grand sourire à sa sœur.
— Tu réfléchis trop, dit-il avant de manger son biscuit.
— Quand leur poserons-nous la question ? réfléchit Iona.
— Le plus tôt possible, décréta Fin. Après le boulot ?
— Alors je prépare un dîner pour six, dit Branna en chassant ses cheveux de son visage.
— Il se trouve que j’ai le gros poulet que tu as inscrit sur ma liste de courses, lui dit Fin. Et tout ce qu’il faut pour préparer un colcannon.
— Parfait. Nous dînerons chez Fin. Je vais aller chez lui me mettre aux fourneaux, mais je pense qu’il est préférable de leur en parler avant de manger. Il va leur falloir du temps pour… digérer.
— S’ils acceptent, quand comptes-tu essayer ? demanda Iona.
Branna hocha la tête et prit sa tasse de thé.
— Là aussi, le plus tôt serait le mieux. Tu sais mieux que quiconque que la magie nécessite de l’entraînement.
Elle parsema le poulet d’ail, de sauge et de citron, composa le colcannon, pela les carottes qu’elle ferait revenir dans du beurre pendant que le poulet rôtirait. Puisque c’était son idée, ils avaient décidé d’un commun accord que c’était à elle d’aborder le sujet avec Boyle et Meara.
Tout en cuisinant, elle avait comparé différentes approches et en était venue à la conclusion qu’une proposition directe et franche était la meilleure option. Cela l’apaisa, jusqu’à l’arrivée de Meara.
— Une fête se prépare ici ! On dirait que tu as déjà fini alors que je suis partie plus tôt du travail pour te donner un coup de main.
— Pas de soucis.
— Bon, je peux tout de même mettre la table.
— Ne t’embête pas pour l’instant.
Elle préférait éviter le bruit des couverts pendant leur conversation.
— Tiens-moi simplement compagnie. Et allons faire une descente dans la cave de Fin.
— Je te suis. Ça me met les nerfs en pelote de voir Cabhan rôder dans tous les coins où j’emmène des groupes. Ça doit être la même chose pour Iona, ajouta-t-elle en sortant une bouteille de vin de la réserve thermorégulée de Fin. Je l’ai trouvée un peu nerveuse aujourd’hui, surtout en fin de journée. Elle va bientôt arriver avec Boyle.
— Donc il se montre à toi, à Iona, et même à Connor de temps en temps, mais quand je sors avec Fin, il nous évite. Nous allons persévérer, décida Branna. Il ne résistera pas longtemps à l’envie de nous malmener ou de nous narguer.
— Il ne lui reste que peu de temps, c’est ce qui me rassure, dit Meara en débouchant la bouteille. C’est super qu’on se retrouve, nous tous, aussi régulièrement. On ne sait jamais, une idée lumineuse pourrait surgir.
D’ailleurs, j’en ai une à te soumettre, se dit Branna qui se contenta de sourire.
— Sûrement, mais laissons cela de côté pour l’instant. Dis-moi plutôt, comment va ta mère ?
— Plus heureuse que jamais. Imagine qu’elle prend des leçons de piano avec une femme de sa paroisse ! Elle me dit qu’avec tout ce temps libre qu’elle a maintenant elle peut enfin réaliser son rêve. Comme si elle n’avait pas tout son temps avant qu’elle aille vivre avec Maureen, et… (Meara leva les deux mains comme pour se forcer à s’arrêter.) Non, je ne dirai rien de négatif. Elle est là-bas, pas ici, heureuse et non plus malheureuse et irritable, et Maureen est ravie de l’avoir chez elle.
— Il n’y a que du bon, alors.
— Enfin, elle occupe une partie de tout ce temps libre dont elle ne sait que faire à m’envoyer des milliers de suggestions pour le mariage. Des photos de robes qui me feraient ressembler à une princesse géante habillée en pièce montée, et qui prendrait tout le stock de tulle et de dentelle du comté de Mayo. Regarde, dit Meara en sortant son téléphone de sa poche. Sa dernière inspiration.
Une fois qu’elle eut affiché l’image, Branna examina la robe à la jupe démodée exagérément bouffante, composée d’une superposition de tulle et bordée de dentelle, de perles et de rubans.
— Tu as de la chance de pouvoir choisir ta robe de mariage seule.
— C’est vrai, et elle sera déçue quand elle apprendra que j’ai plutôt ça en tête.
Elle afficha la photo d’un fourreau simple, souple et sans fioritures.
— Très joli, vraiment, et c’est tout à fait ton style. Avec une petite tiare, à mon avis, car je ne t’imagine pas porter des fleurs dans les cheveux comme Iona. Juste cette petite touche de fantaisie et de brillance. Mais ça m’étonnerait qu’elle soit déçue en te voyant dans cette robe.
— Une tiare… ça me plaît. Exactement la petite touche « princesse » que je recherche.
— Tu pourrais en sélectionner trois – trois à ton goût. Tu lui envoies les photos et tu lui demandes de choisir pour toi.
Meara prit son verre de vin.
— Tu es futée.
— Et comment !
Alors que Boyle et Iona apparurent, Branna espéra que Meara ne regretterait pas de s’être fiée à elle une fois que sa mère aurait fait son choix.
Elle attendit que Meara serve du vin à tout le monde, après l’arrivée de Fin et de Connor, puis elle demanda à tous de s’installer à table car une discussion s’imposait.
— Il est arrivé quelque chose aujourd’hui ? demanda Meara.
— Pas aujourd’hui. On peut dire que c’est arrivé il y a un petit moment, et que j’y travaille depuis ce jour.
Franc et direct, se sermonna Branna.
— Je vous ai tous parlé des mots que j’ai prononcés le jour où j’ai parachevé la deuxième potion avec Fin, commença-t-elle.
Et lorsqu’elle termina par : « C’est réalisable, et nous sommes tous les quatre d’accord. Mais c’est à vous que revient la décision finale », un long silence stupéfait s’ensuivit.
Boyle prit la parole.
— Tu nous fais une blague.
— Non, dit Iona en lui caressant la main. Nous sommes prêts à le faire mais c’est une grosse décision pour toi et Meara.
— Tu veux dire, faire de Boyle et de moi des magiciens, et qu’il nous suffit d’être d’accord ?
— Pas tout à fait. Je crois que nous portons tous la graine du pouvoir en nous, continua Branna. Pour certains, elle germe plus facilement que pour d’autres. L’instinct, les sentiments, l’impression d’avoir déjà fait quelque chose, ou d’être déjà allé quelque part. Ce que nous vous transmettrions cultiverait ces graines.
— Comme de l’engrais ? demanda Boyle. Ça fait penser à une charrette de fumier.
— Vous resteriez les mêmes personnes, expliqua Connor en écartant les mains. Les mêmes, mais avec des traces de pouvoir magique à nourrir et à entretenir.
— Si le but est de nous protéger… fit Boyle.
— C’est un des avantages, interrompit calmement Fin. Mais le but est, comme l’a dit Branna, l’équilibre, l’accomplissement de la prophétie.
— J’ai besoin de marcher pour réfléchir, dit Boyle en se levant pour faire les cent pas. Vous voulez nous donner ce qui nous manque.
— De mon point de vue, il ne vous manque rien. Rien du tout, insista Branna. Et dans mon esprit, c’était écrit depuis toujours. Seulement, nous ne le comprenons qu’aujourd’hui. Je me trompe peut-être mais même si je suis dans le vrai, si ça vous gêne, nous trouverons un autre moyen.
— Ça me dérange que vous nous cédiez une partie de votre don pour accroître le nôtre, dit-il. Sorcha s’est quasiment vidée de cette façon.
— C’est ce qui m’inquiète, moi aussi, dit Meara. Céder son pouvoir lui a coûté la vie.
— Elle était seule à donner aux trois. Nous sommes quatre, et nous ne donnerions qu’une petite partie de notre don à deux personnes, dit Connor en souriant. C’est mathématique.
— Si vous acceptez ce premier point, il y a un autre choix à faire. Ça peut faire trois pour deux, ajouta Fin. Ce que je transmettrais contiendrait un peu de Cabhan, il faut y penser.
— C’est tout ou rien, rétorqua sèchement Boyle. Ne nous insulte pas.
— Je suis d’accord, dit Meara en buvant une longue gorgée. Tout ou rien.
— Prenez tout le temps qu’il vous faut, dit Branna en se levant. Réfléchissez. Posez toutes les questions qui vous viennent à l’esprit et nous nous efforcerons d’y répondre. Et sachez que votre choix, quel qu’il soit, sera respecté. Nous allons manger, si cela convient à tout le monde, nous allons mettre cela de côté à moins que vous n’ayez des questions.
— Manger, marmonna Boyle sans cesser d’arpenter la pièce pendant qu’on servait le repas.
Iona finit par aller le prendre dans ses bras.
Il expira, croisa le regard de Meara au-dessus de la tête d’Iona. En réponse, Meara haussa simplement les épaules.
— Si nous donnions notre accord, comment procéderions-nous ? voulut-il savoir.
— À peu près de la même manière que Sorcha avec ses enfants, expliqua Branna. Pour l’essentiel, avec quelques ajustements, bien sûr, pour correspondre à nos besoins.
— Si nous étions d’accord, poursuivit Meara, quand ferions-nous ça ?
— Ce soir, dit Connor en rejetant les protestations de sa sœur. Ils nous font mariner avec leurs « si ». Ils ont déjà pris leur décision, parce qu’ils se rendent aussi bien compte que nous que c’est une solution plausible. Alors c’est pour ce soir. On agit vite, et on leur laisse le temps de s’adapter à leur changement intérieur. (Il se servit généreusement en colcannon, puis passa le plat à Meara.) Je me trompe ?
— Tu es un filou, Connor, mais tu n’as pas tort. Viens à table, Boyle, et mange de bon cœur puisque c’est notre dernier repas tel que nous sommes là.
— Ça ne changera rien à ce que vous êtes, dit Iona en frottant le bras de Boyle. C’est… comme apprendre une nouvelle compétence ou un nouveau talent.
— Comme prendre des leçons de piano, dit Meara.
Branna rit à gorge déployée.
Ils dînèrent, bavardèrent, puis débarrassèrent la table sans cesser de discuter.
Plus tard, ils se réunirent dans l’atelier de Fin.
— Cabhan ne doit pas voir ce que nous faisons ici, dit Branna à Fin.
— Il ne verra rien. J’ai masqué mes fenêtres et mes portes à sa vue depuis longtemps, mais renforcer la protection ne peut pas faire de mal. Après toi. J’ai tout ce qu’il nous faut. J’ai lu tes notes, précisa-t-il. Je vais réunir le nécessaire et nous te laisserons faire.
— Il va tout de même sentir quelque chose, non ? s’inquiéta Iona en jetant un œil vers les fenêtres. La force sent la force.
— Il sentira peut-être un truc, mais il ne saura pas quoi. (Connor prit la main de Meara.) Tu es l’amour de ma vie, avant et après.
— Sûrement, mais j’espère que nous allons recevoir suffisamment de force pour que ça te donne un coup de fouet par la même occasion.
— Tu es le meilleur stimulant qui soit.
Il la renversa en arrière pour lui donner un baiser théâtral.
— Vous prenez ça à la légère, commenta Boyle.
— Plus nerveuse que moi, tu meurs, dit Meara en posant la main sur son ventre. Mais soyons honnêtes, Boyle, depuis toujours nous le vivons au quotidien. Vous quatre, vous nous avez montré que c’était respectable et honorable, et c’est ce que nous allons faire. Plus j’y pense, plus j’aime l’idée d’être plus forte face à Cabhan et son maître.
— C’est un plus, c’est sûr, et j’avoue que ça me séduit. Même si j’aimerais autant me servir de mes poings pour l’abattre.
— Tu es ce que tu es. Tu ne vois pas que c’est toi, le plus généreux, ce soir. (Iona prit son visage entre ses mains.) C’est toi. (Puis elle recula.) On peut t’aider, Branna ?
— J’ai besoin de trois gouttes de sang de chacun de ceux qui transmettent leur force. Trois seulement. Mais d’abord, nous devons former le cercle, et allumer le feu pour le compléter. C’est chez toi ici, Fin. Commence.
— Ici et maintenant, le cercle protège tous ceux qu’il renferme, ainsi commence le rituel. Les flammes qui naissent ne brûlent pas, de la lumière jaillit notre pouvoir. Fermez la porte et tournez les verrous. Ignorez ceux qui frappent à la porte.
Les flammes les encerclèrent, froides et blanches.
— Nous sommes reliés, dit Branna. Maintenant, auparavant et à l’avenir. Par le sang et la chair ou par le cœur et l’esprit. Nous scellons ce lien par un don, accepté et accordé délibérément.
— Nous sommes tous d’accord ? demanda Branna.
— Nous sommes tous d’accord, répondirent-ils à l’unisson.
Sur ces mots, elle commença.
— Vin et miel, doux et fort. (Elle versa un peu des deux dans un calice.) Pour que la lumière qui luit en vous étincelle. Huiles végétales et larmes de joie mélangées pour apaiser vos peurs. De mon cœur, une goutte de sang fois trois. (Elle se trancha le poignet et versa trois gouttes dans la coupe.) Sœur, frère, les miens, je partage ma lumière avec vous deux.
Elle passa la coupe à Fin.
— Dans mon cœur, dans mon esprit, je puise pour eux une goutte de sang fois trois. Sœur, frère, les miens, je partage ma lumière avec vous deux.
Il passa ensuite la coupe à Connor.
— Ainsi vous embarquez pour un nouveau voyage, accompagnés par trois gouttes de mon cœur. Amoureuse, frère, les miens, je partage ma lumière avec vous deux.
Ce fut au tour d’Iona.
— Vous êtes mon cœur, vous êtes ma lumière, cela l’emporte sur les ténèbres. De mon cœur qui bat, pour ma sœur, pour mon amour, un, deux, et trois. Je partage ma lumière avec vous deux.
— Scellé par le feu, pur et blanc, le don que nous vous faisons cette nuit. (Branna prit le calice et le brandit vers le ciel tandis que le feu clignotait au centre du cercle.) Bénis ce don et ceux qui l’acceptent en toute conscience. Du calice à la coupe, pour deux, déverse cette potion consacrée. Dans le bol, le liquide s’éleva en filet, se scinda en deux, chaque arche allant remplir une coupe.
Branna fit signe à Connor, puis à Iona.
— Ceux qui sont plus proches doivent faire l’offrande finale.
— D’accord.
Iona prit une coupe et se tourna vers Boyle. Elle toucha sa joue puis la lui tendit.
— En ce lieu et en cet instant, nous t’offrons une part de notre pouvoir. Si tu choisis librement de l’accepter, répète ma phrase : « Je prends ceci dans mon corps, dans mon cœur, dans mon esprit volontairement. Que notre volonté soit faite. »
Il répéta les mots, n’hésita qu’un instant puis la regarda dans les yeux. Et il but.
Connor se tourna vers Meara, prononça la formule qu’elle répéta.
Souriant largement malgré elle, elle but.
— C’est tout ? demanda-t-elle. Ça a marché ? Je ne sens aucune différence.
Elle regarda Boyle.
— Tout comme avant.
— Comment savoir si ça a fonctionné ? demanda Meara.
L’anneau de flammes cracha des étincelles qui s’élevèrent jusqu’au plafond. L’air crépitait sous l’afflux de lumière et de chaleur. Un rayon étincelant aspergea Boyle et Meara en signe de bienvenue.
— Ça, c’est sûrement un signe, conclut Boyle.
— Que faisons-nous, maintenant ?
— Nous remercions, fermons le cercle. Nous allons bien voir, ajouta Branna en souriant à son amie d’enfance.
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