Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 16
16
Les femmes incarnaient un casse-tête perpétuel pour Connor, mais leurs mystères et leurs secrets faisaient partie de leur charme éternel.
Il songea à la femme qu’il aimait. Courageuse et franche en tout point – sauf en matière de sentiments. Dès que son cœur était en jeu, elle devenait aussi craintive qu’un oiseau pris au piège et risquait de s’enfuir à la moindre occasion.
Pourtant son cœur demeurait fort, loyal et sincère.
Une énigme.
Il l’avait effrayée, à n’en pas douter, en lui déclarant sa flamme. Il l’aimait, et pour lui le grand amour était unique et impérissable.
Toutefois, comme il préférait que le petit oiseau soit libre de voler – pour le temps présent – plutôt qu’il se blesse contre les barreaux de la cage, il réveilla Boyle.
Si Boyle se rendait au centre équestre en même temps que Meara – c’est-à-dire plus tôt que nécessaire – d’une part, elle aurait un ami avec elle et, d’autre part, ils auraient le temps de parler tous les trois avant l’arrivée des autres.
La pluie battait à travers les arbres et les collines, crépitait aux fenêtres. Il fit sortir le chien, sortit aussi, fit le tour du cottage – comme ils l’avaient fait la veille au soir – pour vérifier qu’il ne restait aucune trace du sortilège jeté par Cabhan.
Les fleurs de sa sœur arboraient leurs couleurs vives comme pour défier le temps morose, protégées par l’herbe grasse qui s’étalait autour d’elles telle une épaisse couverture verte. Dans l’air, il ne sentit rien d’autre que la pluie, le vent, la magie blanche qu’il avait participé à disperser autour de leur territoire.
Quand il s’arrêta devant l’appentis de Roibeard, l’épervier l’accueillit en frottant sa tête contre sa joue. C’était de l’amour, simple et spontané.
— Tu vas rester aux aguets, dis-moi ? (Connor caressa le poitrail du rapace de ses phalanges repliées.) Bien évidemment, tu vas rester vigilant. Prends un peu de temps pour toi, va chasser au vol avec Merlin puisque nous allons tous bien.
En réponse, l’oiseau déplia ses ailes, décolla. Il vola en cercles au-dessus de Connor, puis fila vers les bois où il disparut.
De nouveau, Connor fit le tour de la maison et entra par la porte de la cuisine qu’il tint ouverte pour laisser passer Kathel à sa suite.
— La patrouille est terminée ? La mienne aussi. (Il caressa longuement le chien, le gratta derrière les oreilles.) Dis, ça serait trop te demander d’aller donner des coups de museau à notre Branna pour m’éviter d’avoir à préparer le petit déjeuner ?
Kathel lui répondit d’un regard dur, aussi dur que possible pour un chien de meute.
— C’est ce que je pensais, mais j’ai tenté le coup.
Se résignant à son sort, Connor nourrit le chien, changea l’eau de son bol. Il alluma le feu dans la cheminée de la cuisine et du salon, et ensuite de l’atelier puis, comprenant qu’il ne pouvait plus se permettre de repousser l’inévitable, il se mit à l’œuvre.
Il fit frire le bacon, trancha du pain, battit les œufs.
Il versait les œufs dans la poêle quand Iona et Branna entrèrent – Iona en tenue de travail, Branna encore en chemise de nuit, avec l’air renfrogné qu’elle avait toujours avant d’avoir pris son café.
— Vous vous êtes tous levés de bonne heure. (Connaissant la règle, Iona laissa Branna se servir en premier du café.) Et Boyle et Meara qui sont déjà partis.
— Elle voulait se changer, et elle a promis à Boyle de lui préparer un petit déjeuner pour le remercier de lui servir de chauffeur.
— Surveille les œufs, Connor, ça va brûler, dit Branna, sachant ce qu’il se passait dès qu’il se mettait aux fourneaux.
— Mais non…
— Explique-moi pourquoi tu pousses la flamme à fond quand tu fais cuire quelque chose ?
— Parce que ça va plus vite.
Et, bon sang, il faillit les laisser brûler à cause d’elle.
Il les disposa dans un plat à côté du bacon, ajouta une pile de toasts et déposa le tout au milieu de la table.
— Si tu t’étais levée plus tôt, tu les aurais préparés à ton goût. Comme tu as traîné, tu es obligée de les manger comme ils sont… De rien !
— Ça a l’air délicieux, dit gaiement Iona, qui s’assit en coiffant avec les doigts sa chevelure claire.
— Ah, ne le flatte pas juste parce qu’il a fait à manger pour la première fois depuis des semaines !
Branna s’attabla, gratta Kathel derrière les oreilles.
— Ce n’est pas de la flatterie, j’ai faim, dit Iona en remplissant son assiette. Nous allons avoir des annulations aujourd’hui. (Elle fit un geste en direction de la pluie incessante.) Il pleut, et en plus il fait froid. En temps normal, ça me désolerait, mais aujourd’hui, ça nous fera du bien d’avoir du temps libre.
Elle se servit en œufs. Ils étaient très… cuits à point, décida-t-elle.
— Si on travaille aussi peu que je le pense, reprit-elle, je pourrai sûrement partir de bonne heure. Je peux venir travailler avec toi, Branna, si tu veux.
— Je dois remplir le stock car je n’y ai pas travaillé hier et aller le déposer au magasin. Mais je serai revenue avant midi, je pense. Fin et moi avons terminé de modifier la potion que nous avons utilisée le soir du solstice. Elle est plus forte qu’avant, je crois, mais on doit encore peaufiner le sortilège, et le déroulement des opérations. Tout ce fichu projet, en fait.
— Nous avons le temps.
— Le jour se rapproche à grands pas. Et il devient de plus en plus audacieux. Ce qu’il a tenté hier soir…
— N’a pas marché, si ? argumenta Connor. Ses chauves-souris diaboliques ne sont plus que des cendres emportées par le vent, dissoutes par la pluie. Et ça m’a donné une idée ou deux.
— Ah, tu as une idée ?
Branna prit sa tasse de café.
— Oui, et j’ai également une histoire à vous raconter. J’ai cherché Eamon dans mes rêves, et il m’a cherché aussi. Et nous nous sommes trouvés.
— Tu l’as revu.
Il hocha la tête à l’intention d’Iona.
— Oui, et j’ai emmené Meara avec moi. C’était un homme, d’environ dix-huit ans, puisqu’il a dit que notre dernière visite avait eu lieu cinq ans plus tôt. Sa Brannaugh a eu deux enfants, et elle attend le troisième, et Teagan est enceinte de son premier.
— Elle était enceinte, Teagan, ajouta Iona, quand je l’ai vue en rêve.
— Je m’en souviens. Donc j’ai dû me trouver dans leur monde la même année que toi. Ça s’est passé, pour moi comme pour toi, devant la chaumière de Sorcha.
— Tu sais qu’il ne faut pas aller là-bas, rétorqua Branna, même en rêve.
— En toute honnêteté, je ne peux pas te dire si c’était de mon fait ou du sien, et je te promets que même à présent, je l’ignore. Mais je savais que nous ne courions aucun danger, à ce moment-là, sinon j’en serais parti. Je n’aurais pas mis Meara en danger.
— Très bien. D’accord.
— Ils étaient rentrés chez eux, poursuivit-il en étalant de la confiture sur du pain grillé, mais leur retour avait un goût doux-amer. Ils savent qu’ils vont devoir affronter Cabhan, et qu’ils ne vont pas l’emporter ni l’anéantir, qu’il existe dans notre temps, notre lieu de vie. Je lui ai dit que nous étions six, et que l’un de nous était du même sang que Cabhan.
— Et la pilule est bien passée ? interrogea Branna.
— Il me connaît. (Connor se tapota le cœur.) Et il me fait confiance. Par conséquent, il fait confiance aux miens, et Fin est des miens. Il porte le pendentif que je lui ai donné ainsi que l’amulette que nous avons en double. J’avais la petite pierre qu’il m’a offerte, et quand je l’ai sortie de ma poche, elle luisait dans ma main. Tu avais vu juste, Branna. Elle renferme un pouvoir.
— Je n’irais pas jusqu’à en faire une fronde et jouer à David et Goliath avec Cabhan, mais c’est bien que tu la gardes sur toi.
— C’est pour ça que je l’ai toujours dans ma poche. Et surtout, j’avais la jacinthe.
— La fleur de Teagan, précisa Iona.
— Je l’ai semée, arrosée de mon sang et d’eau que j’ai extraite de l’humidité ambiante. Et les fleurs ont aussitôt éclos sur la sépulture de Sorcha.
— Tu as tenu parole. (Iona posa la main sur son bras.) Et tu leur as donné quelque chose d’important.
— Je lui ai dit que nous l’achèverions, car je suis convaincu de notre réussite. Et je crois que je sais ce que nous avons dû oublier le soir du solstice. De la musique, et la joie qu’elle apporte.
— De la musique, répéta Iona tandis que Branna s’adossait dans sa chaise, l’air pensif.
— Ce qui l’a attiré ici hier soir, l’a enragé et rendu aussi hardi ? Notre clarté, oui, et nous en aurons. Nous-mêmes, bien entendu. Mais nous avons joué de la musique, et les notes diffusent leur propre lumière.
— Un joyeux tintamarre, dit Iona.
— C’est bien ça. Elle l’aveugle, parce qu’il oppose sa colère à la gaieté. Mais pourquoi ça ne suffit pas à le retenir ?
— La musique. Nous avons joué de la musique, ce soir-là, au printemps, tu te souviens, Iona ? Rien que toi et moi et Meara, ici. J’ai sorti mon violon, et nous avons joué et chanté, et il nous épiait dehors, alors que tout était ténèbres et brouillard. Ça l’attirait, expliqua Branna. La musique l’a alléché bien qu’il la déteste. Il a haï le fait que nous prenions plaisir à en jouer.
— Je m’en souviens.
— Tiens, je peux travailler à partir de ça. (Branna plissa les yeux, fit la moue.) Oui, c’est à incorporer à la recette. Bonne idée, Connor.
— Excellente, même, dit Iona.
— Je suis plutôt d’accord avec toi.
Tout sourire, Connor termina ses œufs d’une bouchée.
— Je suis certaine que c’est aussi l’avis de Meara.
— Sans doute, sauf que je ne le lui ai pas encore dit. Je n’y ai pas pensé tout de suite, ajouta-t-il, et elle était terriblement pressée de commencer sa journée.
— Comment ça se fait ? J’ai encore une petite demi-heure devant moi avant d’aller bosser. (Et puisqu’elle avait le temps, elle alla remplir sa tasse de café.) Si elle avait attendu, Boyle et moi aurions pu… Oh… (Elle écarquilla les yeux.) Vous vous êtes disputés ?
— Disputés, non. Elle s’est repliée sur elle-même dès que je lui ai dit que je l’aimais, mais je m’y attendais. Comme je connais Meara, il va lui falloir un peu de temps pour s’y faire.
— Tu as compris ça. (Dansant dans le dos de Connor, Iona passa les bras autour de son cou.) C’est merveilleux.
— Ce n’était pas très difficile à comprendre… Enfin, si. Il lui faut un peu plus de temps que moi pour accepter l’évidence. Elle sera plus heureuse dès qu’elle l’aura admise, et moi aussi. Mais pour l’instant, je tire un certain plaisir à la voir mal à l’aise.
— Sois prudent, Connor, déclara sagement Branna. Si elle résiste, ce n’est pas parce qu’elle est bornée ou aveugle. C’est à cause de ses cicatrices.
— Elle ne peut pas passer toute sa vie à nier ses sentiments juste parce que son salopard de père n’avait pas de cœur.
— Sois prudent, répéta Branna. Quoi qu’elle dise, quoi qu’elle pense croire, elle l’aimait. Elle l’aime toujours, et c’est pour cela que ses blessures ne se sont pas pleinement refermées.
L’agacement s’empara de lui.
— Je ne suis pas son père, et elle me connaît suffisamment bien pour savoir que je ne suis pas comme lui.
— Oh, non, mon frère chéri, ce qu’elle craint… c’est plutôt d’être comme son père.
— Foutaises !
— Bien sûr. (Branna se leva pour s’expliquer clairement.) Mais c’est son fardeau. Malgré tout l’amour que j’ai pour elle, et qu’elle a pour moi, je n’ai jamais réussi à la soulager de ce poids, pas complètement. C’est à toi de le faire.
— Tu vas y arriver. (Iona s’écarta de la table pour lui prêter main-forte.) Parce que l’amour, tant qu’on ne baisse pas les bras, est plus fort que tout.
— Je ne baisserai pas les bras.
Iona prit le temps de déposer un baiser sur le sommet de sa tête.
— Je le sais. Tes œufs étaient bons.
— Je n’irai pas jusque-là, dit Branna, mais nous allons faire la vaisselle puisque tu as tout préparé… tant bien que mal.
— Alors c’est d’accord, d’autant que je dois rappeler Roibeard et aller travailler.
Il décrocha sa veste de la patère et prit un bonnet pendant qu’elles débarrassaient la table.
— Je l’aime vraiment, dit-il du fond du cœur, je l’aime entièrement.
— Ah, Connor, grand benêt, tu l’aimes depuis toujours.
Il sortit sous la pluie en se disant que sa sœur avait raison : il l’aimait depuis toujours.
Son humeur massacrante, sa nervosité exacerbée et sa propension à tout critiquer lui valurent d’être assignée au retournement du tas de fumier pour favoriser le compostage.
À journée merdique, boulot merdique, se dit Meara en passant ses bottes les plus usées et l’un des épais manteaux de fermier à la place de son blouson. En même temps, elle se sentait plutôt sale. Et comme elle ne pouvait pas nier le fait qu’elle avait cherché des poux dans la tête de Boyle – après avoir adressé des reproches à Mick, grogné en voyant Iona et ruminé tout le restant de la matinée –, elle ne pouvait pas reprocher à Boyle de l’avoir punie en la chargeant des tâches ingrates.
C’est ce qui s’était passé, quoi qu’elle en dise.
Il avait confié ses promenades guidées à Iona – des gens robustes des Midlands que cette saleté de pluie ne rebutait pas. Comme Mick donnait une leçon sur la piste, cette saleté de pluie n’avait pas la moindre importance pour lui. Pas plus qu’elle ne perturbait Patty, occupée à nettoyer la sellerie, ou Boyle, enfermé dans son bureau.
Alors c’était à elle que revenait l’honneur de patauger sous cette saleté de pluie et de retourner la majestueuse pile de merde.
Elle enroula une écharpe autour de son cou, rabattit sa capuche sur son front et sortit d’un pas lourd – tirant derrière elle une fourche et une longue barre métallique – pour se rendre derrière les écuries vers ce qui était surnommé sans aucune tendresse la Montagne de Merde.
Toute écurie engendre en abondance ce genre de déchets, et ces produits dérivés, pour utiliser un terme technique, devaient être traités. Et les êtres sages et soucieux de l’environnement faisaient plus que s’en occuper. Ils s’en servaient.
Elle approuvait ce genre de pratique, d’ordinaire. Les jours où elle n’en voulait pas à la terre entière. Les jours où il ne pleuvait pas comme vache qui pisse.
Le fumier, dès lors qu’on l’entretenait correctement, se transformait en compost. Et le compost enrichissait la terre. Alors Fin et Boyle avaient aménagé une zone, assez éloignée pour que les odeurs ne parviennent pas au centre équestre, dans ce but précis.
Lorsqu’elle atteignit la Montagne de Merde, elle pesta en s’apercevant qu’elle avait oublié son iPod et ses écouteurs à l’écurie. Même pas de musique pour la distraire.
Pour seul divertissement, elle grommela entre ses dents pendant qu’elle enlevait les anciens sacs de nourriture vides de la grosse pile et retournait le fumier à la fourche.
Un bon compost avait besoin de chaleur pour tuer les germes, les parasites, pour que le fumier se transforme en fertilisant de qualité. Comme elle avait déjà fait ce boulot un nombre incalculable de fois, elle l’effectua d’un geste automatique, ajoutant de l’engrais naturel pour favoriser la transformation du fumier, retournant les couches supérieures vers le cœur et la chaleur, formant un second tas, ventilant à l’aide de la barre qu’elle enfonçait le plus profondément possible.
L’avantage étant qu’elle n’avait pas besoin de tirer le tuyau d’arrosage jusque-là puisque cette saleté de pluie ajoutait toute l’eau nécessaire à un mélange boueux.
Un mélange boueux, se dit-elle en se remettant à l’ouvrage. C’était exactement ce dans quoi Connor les avait jetés.
Pourquoi avait-il fallu qu’il y ajoute l’amour ? L’amour et les promesses et les projets d’avenir à deux et une famille à fonder et l’éternité ? Tout ne se passait-il pas bien ? N’étaient-ils pas parfaitement heureux avec le sexe et l’amusement en plus de l’amitié ?
Mais non, il avait fallu qu’il prononce tous ces mots – et la plupart en gaélique. Un complot préparé d’avance, se dit-elle en retournant et en étalant. Un complot destiné à lui vriller le cœur. Un complot qui la faisait soupirer et succomber.
Il avait fait d’elle une femme faible – oui, tout à fait – et elle ne savait pas quoi faire de ses faiblesses. La faiblesse était un ennemi, un ennemi qu’il avait retourné contre elle. Pis encore, il l’avait effrayée.
C’est elle qui avait commencé, non ? Elle était la seule à blâmer, la seule responsable de la situation et des ennuis qui en découlaient.
Elle l’avait embrassé la première, elle ne pouvait pas le nier. Elle l’avait attiré dans son lit, transformant par ce geste la nature de leur relation passée.
Connor était un romantique – elle le savait, ça aussi. Mais vu comme il papillonnait, personne ne pouvait lui reprocher d’avoir été surprise quand il lui avait déclaré sa flamme.
Ils avaient assez à faire, non ? Le soir de Halloween approchait à grands pas, et s’ils avaient un vrai plan bien ficelé, elle n’en avait pas encore entendu parler.
L’optimisme de Connor, la détermination de Branna, la rage intérieure de Fin, la foi d’Iona. Ils avaient tout ça, et la loyauté de Boyle en plus de la leur.
Mais c’étaient de piètres stratégies et de pauvres tactiques face à la magie noire.
Et au lieu de rester concentré sur l’élaboration de ces stratégies et de ces tactiques, Connor O’Dwyer passait son temps à lui répéter qu’elle faisait battre son cœur, qu’elle était l’amour de toutes ses vies.
En gaélique. En gaélique, tout en faisant des choses inimaginables à son corps.
Ne l’avait-il pas regardée dans les yeux au réveil, après avoir quitté cet étrange monde onirique, pour lui dire purement et simplement qu’il l’aimait ?
Il lui avait souri de toutes ses dents, se souvint-elle en fulminant. Comme si mettre sa vie sens dessus dessous était une bonne blague amusante.
Elle aurait dû le pousser, le faire tomber du lit, sur les fesses. Voilà ce qu’elle aurait dû faire.
Elle allait lui mettre les points sur les i, elle s’en faisait la promesse. Parce qu’elle n’était pas faible, pas plus avec lui qu’avec quiconque. À l’avenir, elle ne serait ni faible ni craintive. Pas prête à faire des promesses qu’elle ne tiendrait pas.
Elle ne se laisserait pas attendrir, ne serait pas sotte comme sa mère. Si désemparée qu’elle ne savait pas s’occuper d’elle. Déshonorée et pleurant la perte d’un homme qui l’avait trahie avec la violence d’un coup de hache.
De plus, et surtout, elle refusait de devenir aussi imprudente et égoïste que son père. Un homme qui avait fait des promesses et ne les avait tenues que pendant l’âge d’or du couple. Pour les bafouer ensuite impitoyablement, brisant le cœur de ceux qui l’aimaient, dès les premiers nuages.
Non, elle ne serait ni l’épouse, ni le fardeau d’un homme, ni celle qui faisait battre son cœur. Surtout pas celui de Connor O’Dwyer.
Parce qu’elle l’aimait beaucoup trop pour ça.
Brutalement, elle ravala les sanglots qui lui serraient la gorge.
Un truc temporaire, se promit-elle en replaçant les sacs sur le tas de compost. Cette sensation de brûlure au cœur ne pouvait pas durer.
Personne ne pouvait y survivre.
Bientôt, elle redeviendrait comme avant, elle-même, et Connor aussi. Et tout cela serait comme l’un de ces étranges rêves qui n’étaient pas des rêves.
Elle se trouva plus calme, rassérénée par le travail manuel. Retourner à l’écurie, calmer le jeu avec Mick, en particulier, mais avec les autres aussi.
— Tu as fait pénitence, déclara-t-elle à haute voix, puis elle recula et se retourna.
Et son père lui sourit.
— Te voilà, ma princesse.
— Quoi ?
Un oiseau pépia dans le mûrier, et les roses fleurirent comme dans un pays enchanté. Elle aimait ce jardin féerique, ses couleurs, ses parfums, le chant des oiseaux, le murmure de l’eau de la fontaine qui s’écoulait d’une amphore tenue par une femme gracieuse dans le bassin rond.
Elle aimait tous ses recoins et ses tonnelles ombragées où elle pouvait se cacher de son frère et de ses sœurs dès qu’elle avait envie de solitude.
— Encore perdue dans tes rêves, tu ne m’as pas entendu t’appeler.
Il rit, et ce brusque éclat lui fit retrousser les lèvres malgré les larmes qui lui montaient aux yeux.
— C’est impossible que tu sois ici.
— J’ai le droit de prendre une journée de congé pour passer du temps avec ma princesse. (Sans se départir de son sourire, il se tapota l’aile du nez avec l’index.) Le temps viendra bien assez vite où tous les gars de la région demanderont après toi, et tu n’auras plus de temps pour ton vieux papa.
— J’en aurai toujours pour toi.
— Ma fille chérie… (Il lui prit la main, l’attira dans le creux de son bras.) Ma belle princesse gitane.
— Ta main est glacée.
— Tu vas me la réchauffer. (Il se mit à marcher avec elle, empruntant le chemin pavé, passant devant les roses et les corolles veloutées des lys calla, le bleu vif des lobélies illuminé par le soleil qui étincelait comme le cœur d’une perle.) Je suis venu exprès pour te voir, expliqua-t-il sur le ton de la confidence, lui adressant ce petit clin d’œil rusé auquel il avait recours pour annoncer un secret. Tout le monde est à l’intérieur.
Elle jeta un coup d’œil vers la maison de brique, avec ses trois étages et sa façade blanche fidèle aux volontés de sa mère. Un autre jardin entourait la vaste terrasse et menait à une prairie verdoyante où sa mère aimait prendre le thé avec des amis l’été.
Plein de mini-sandwichs et de gâteaux nappés de sucre glace.
Sa chambre, là, repéra Meara en levant la tête. Oui, sa chambre se trouvait juste là, avec sa porte-fenêtre ouvrant sur un petit balcon. Son balcon de Juliette, l’appelait-il.
Elle était sa princesse.
— Pourquoi tout le monde est à l’intérieur ? C’est une si belle journée.
Nous devrions pique-niquer ! Mme Hannigan pourrait préparer des 1 bridies
et nous pourrions manger du fromage et du pain, et aussi des tartelettes à la confiture.
Elle s’apprêta à courir vers la maison, à inviter sa famille à les rejoindre, mais il l’entraîna sur le chemin.
— Ce n’est pas le bon jour pour pique-niquer.
Elle crut entendre la pluie tambouriner sur le sol et, levant les yeux, il lui sembla voir une ombre passer devant le soleil.
— C’est quoi ? Dis-moi, Da ?
— Ce n’est rien du tout. Tiens, c’est pour toi.
Il coupa une rose d’un buisson, la lui tendit. Elle la sentit, sourit quand les doux pétales blancs caressèrent sa joue.
— Si on ne pique-nique pas, on pourrait quand même goûter, faire la fête, puisque tu es à la maison ?
Il secoua lentement la tête, l’air triste.
— Je crains qu’on ne puisse pas faire la fête.
— Pourquoi ?
— Personne ne veut te voir, Meara. Tout le monde sait que c’est ta faute.
— Ma faute ? Quoi donc ? Qu’ai-je fait ?
— Tu fraies et tu conspires avec des magiciens.
Il se retourna pour la prendre durement par les épaules. Alors que l’ombre obscurcissait son visage, elle sentit son cœur bondir de peur.
— Je conspire ? Je fraie ?
— Tu manigances des plans, tu t’associes aux créatures du diable. Tu as couché avec l’un d’eux, comme une putain.
— Mais… (Confuse, elle eut le tournis.) Non, non, tu ne comprends pas.
— Mieux que toi. Ils sont maudits, Meara, et toi avec eux.
— Non. (Suppliante, elle posa les mains sur son torse. Froid, comme ses mains.) Comment peux-tu dire une chose pareille ? Tu ne le penses pas vraiment ?
— Si je le dis, c’est que je le pense. Pourquoi suis-je parti, à ton avis ? C’était à cause de toi, Meara. C’est toi que j’ai quittée. Une traînée égoïste et diabolique qui brûle d’envie de posséder un pouvoir qu’elle ne pourra jamais avoir.
— C’est faux ! (Le choc la frappa si durement au ventre qu’elle recula en vacillant.) C’est faux !
— Tu m’as fait tellement honte que je ne pouvais plus te regarder en face.
Elle fut prise de sanglots, puis hoqueta quand la rose blanche qu’elle tenait à la main se mit à saigner.
— C’est ta force maléfique, dit-il quand elle la jeta loin d’elle. Qui détruit tous ceux qui t’aiment. Tous ceux qui t’aiment saigneront et dépériront. Ou s’enfuiront, comme moi. Je t’ai quittée, tant la honte me rendait malade.
» Entends-tu ta mère qui pleure ? demanda-t-il. Elle pleure toutes les larmes de son corps à cause de sa fille qui préfère l’engeance du diable à son propre sang. C’est ta faute.
Les larmes coulaient sur ses joues – des larmes de honte, de culpabilité et de chagrin. Quand elle baissa la tête, elle vit la rose noyée dans la mare formée par son sang.
Et la pluie tombait à verse, remarqua-t-elle.
La pluie.
Elle chancela légèrement, entendit l’oiseau pépier dans le mûrier, et l’eau de la fontaine clapoter gaiement.
— Da…
Le cri d’un rapace déchira l’air.
Connor, pensa-t-elle. Connor.
— Non, je n’ai rien à me reprocher.
Trempée de pluie, libérée par le cri de l’épervier, elle prit de l’élan, lança la fourche qu’elle tenait à la main. Malgré la surprise, il recula d’un bond, si bien qu’elle frôla son visage.
Un visage qui n’était plus celui de son père.
— Va en enfer.
Elle frappa encore, mais le sol parut se soulever sous ses pieds. Au même instant, une douleur lui transperça le cœur.
Alors qu’elle poussait un cri, Cabhan montra les dents dans un sourire haineux. Et il fondit pour se changer en brume.
Tremblante, elle parvint à faire un pas, puis un autre. Le sol continuait de se soulever, le ciel tournoyant au-dessus d’elle.
Dans le lointain, à travers la pluie et la brume, elle entendit son nom.
Elle se pressa. Un pas, puis un autre.
Elle entendit l’épervier, vit le cheval, sa silhouette floue et grise traversant précipitamment les brumes, et le chien qui le suivait au pas de course.
Elle vit Boyle accourir comme s’il était poursuivi par une meute enragée.
Tandis que tout tournait autour d’elle, elle vit, émerveillée, Connor bondir à cru sur Alastar.
Il cria quelque chose, mais les rugissements qui résonnaient dans sa tête étouffaient les sons.
Les ténèbres, se dit-elle. Le monde des ténèbres.
Elles se resserraient autour d’elle, assombrissant tout.
Elle nagea dans la brume, étouffant, au bord de la noyade. Elle entendit le rire de son père, cruel, terriblement cruel.
C’est ta faute, égoïste, fille sans cœur. Tu n’as rien. Tu n’es rien. Tu es dénuée d’émotions.
Je te donnerai le pouvoir, promit Cabhan d’une voix aussi douce qu’une caresse. C’est ce que tu souhaites, au fond de toi, ce que tu convoites et désires ardemment. Apporte-moi son sang et je te donnerai le pouvoir. Ôte-lui la vie et je t’offrirai l’immortalité.
Elle se débattit, tenta de déchirer le brouillard pour avancer, retrouver la lumière, mais ne parvint pas à bouger. Elle se sentait ligotée, écrasée au cœur des ténèbres qui allaient s’épaississant, qu’elle inhalait à chaque respiration.
À chaque souffle, l’air se faisait plus froid. Plus sombre.
Fais ce qu’il te demande, l’incita son père. Ce magicien n’est rien pour toi ; tu n’es rien pour lui. Juste deux corps qui copulent dans le noir. Tue le magicien. Protège-toi. Je reviendrai auprès de toi, ma princesse.
Soudain, Connor lui prit la main. Il étincelait dans les ténèbres, ses yeux aussi verts que des émeraudes.
Viens avec moi. Reviens auprès de moi. J’ai besoin de toi, a ghrá. Reviens auprès de moi. Prends ma main. Il te suffit de prendre la main que je te tends.
Elle en était incapable – il ne le voyait donc pas ? –, elle ne pouvait pas. On gronda et on claqua des dents dans son dos, mais Connor lui souriait.
Bien sûr, tu le peux. Ma main, ma chérie. Ne te retourne pas. Prends juste ma main. Reviens vite auprès de moi.
C’était douloureux de lever ce bras lourd, de tirer sur ces liens invisibles. Mais il y avait de la lumière en lui, de la chaleur et elle en avait désespérément besoin.
Pleurant à chaudes larmes, elle leva le bras, tendit la main vers lui. Elle eut l’impression qu’on la tirait par le bout des doigts pour l’extraire de la vase. D’en sortir centimètre par centimètre, douloureusement, pendant qu’une force contraire la tirait en arrière.
Je te tiens, dit Connor, sans la quitter des yeux un seul instant. Je ne te laisserai pas partir.
Alors elle eut l’impression d’exploser, comme un bouchon qui saute d’un goulot, pour être projetée vers la clarté.
La poitrine en feu, comme si son cœur avait été changé en braise. Quand elle voulut inspirer, il lui monta dans la gorge.
— Doucement, doucement. Respire… Tu es revenue. Tu ne crains plus rien. Tu es là. Chut, tout va bien.
Quelqu’un sanglotait, des larmes déchirantes, à fendre l’âme. Il lui fallut plusieurs minutes pour comprendre que ces pleurs étaient les siens.
— Tu es avec moi. Avec nous.
Elle enfouit son visage au creux de l’épaule de Connor – mon Dieu, son odeur aussi bienfaisante que de l’eau fraîche sur une brûlure. Il la souleva.
— Je la reconduis à la maison.
— Chez moi, c’est plus près, dit Fin.
— Elle va s’installer au cottage jusqu’à ce que tout soit terminé, mais merci. Je la ramène à la maison. Tu veux bien venir ? Quand tu pourras, viens.
— Tu sais bien que je vais venir. Nous allons tous venir.
— Je suis avec toi, Meara. (Elle entendit la voix de Branna, sentit sa main lui caresser les cheveux, la joue.) Je suis tout près de toi.
Elle voulut parler, mais seuls des sanglots déchirants sortirent de sa bouche.
— Va avec eux, dit Boyle. Accompagne-les, Iona. Les Trois doivent être à ses côtés. Je vais m’occuper d’Alastar. Prends la camionnette et va avec eux.
— Viens vite.
Meara tourna suffisamment la tête pour voir Iona courir vers la camionnette de Boyle, s’installer au volant. Courir sous la pluie, dans la brume, pendant que tout tournait, se balançait d’avant en arrière comme le pont d’un navire en pleine tempête.
Sa poitrine, sa gorge, chaque partie de son corps la brûlait aussi vivement que les flammes de l’enfer.
Elle se demandait si elle était morte. Si elle était morte comme l’avait annoncé celui qui prétendait être son père.
— Tout va bien maintenant, répétait Connor. Tu es vivante, hors de danger, tu es avec nous. Repose-toi, ma chérie. Dors.
Elle sombra aussitôt dans un sommeil réconfortant.
1. Sortes de friands à pâte épaisse proches de la calzone italienne. (N.d.E)
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