Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 13
13
Les jours suivants, Meara passa l’essentiel de son temps libre chez sa mère, pour l’aider à terminer ses bagages avant qu’elle ne parte pour ce qu’ils avaient convenu d’appeler un séjour prolongé. Puisque faire les valises implique de faire des choix – ce qu’il faut prendre ou laisser, donner ou jeter à la poubelle –, Meara passa également l’essentiel de son temps libre avec la migraine.
Prendre des décisions, Meara le savait bien, plongeait Colleen Quinn dans un état d’anxiété alimenté par l’hésitation. Le simple fait d’avoir à décider si elle devait prendre son trio de violettes africaines chéri lui fit monter les larmes aux yeux.
— Bien sûr, tu les emportes.
Meara, qui s’appliquait à l’encourager tout en restant ferme, avait du mal à trouver le juste milieu entre ces deux pôles.
— C’est-à-dire que si je les laisse ici, toi et Donal serez obligés de venir les arroser, et si jamais vous oubliez…
— Je te promets de ne pas oublier. (Parce qu’elle les emporterait directement chez Branna, qui saurait les entretenir.) Mais ce serait mieux que tu les gardes avec toi.
— Maureen ne les voudra peut-être pas chez elle.
— Dis-moi donc pourquoi Maureen n’en voudrait pas ?
En équilibre sur la fine ligne des émotions, Meara afficha un sourire déterminé en brandissant l’une des plantes feuillues qui portaient des bourgeons violacés.
— Elles sont ravissantes !
— C’est tout de même chez elle, non ?
— Et toi, tu es sa mère, et ce sont tes plantes.
Une fois l’affaire classée, Meara les déposa avec précaution dans des cartons qu’elle avait récupérés au marché à grand renfort de supplications.
— Oh, mais…
— Elles voyageront en sécurité là-dedans. (Sept fois sept égalent… ça m’énerve… quarante-neuf.) Ne dis-tu pas que les plantes sont vivantes, et qu’elles réagissent à la musique, aux paroles et à l’affection ? Tu leur manquerais tellement qu’elles finiraient par dépérir, même si je m’en occupais bien.
Inspirée, Meara chanta On the road again en calant les pots avec des boules de papier. Au moins, cela lui valut une esquisse de sourire de la part de Colleen.
— Tu as une belle voix.
— Je la tiens de ma mère, tu ne crois pas ?
— Ton père aussi a une belle voix, qui porte, en plus.
— Mmm, fut la réponse de Meara qui reprit ses multiplications mentales. Bon, ensuite, tu dois aussi vouloir emporter des photos, pour décorer ta chambre.
— Oh…
Colleen croisa aussitôt les doigts comme lorsqu’elle se demandait si elle devait tourner à droite ou à gauche.
— Je ne sais pas, et comment veux-tu que je sache lesquelles prendre ? Et…
— Je vais choisir pour toi, et ça te fera une belle surprise quand tu déballeras tes affaires. Tiens, je prendrais bien une tasse de thé.
— Oh, je vais en faire.
— Excellente idée.
Qui lui offrait cinq minutes de tranquillité.
Sachant que Colleen se trouvait dans la cuisine, Meara décrocha rapidement quelques photos encadrées – des moments capturés du passé, son portrait, celui de ses frères et sœurs, et, même si c’était peu approprié, de ses parents ensemble.
Elle observa une image de ses parents, souriant au cœur des jardins verdoyants de la grande maison dans laquelle ils avaient vécu. Un visage séduisant, se dit-elle en s’attardant sur son père. Un gaillard bourré de charme.
Et dépourvu de cervelle.
Elle enveloppa la photo dans du papier pour protéger le verre et la rangea dans un carton. Si elle était plutôt d’avis que sa mère n’avait pas besoin d’un objet qui lui rappelle en permanence sa vie d’avant, ça ne la regardait pas.
Et sa vie actuelle, en cet instant, tenait dans deux valises, une besace et trois cartons.
Il y aurait plus d’affaires à emballer si son déménagement se révélait définitif – un mot que Colleen n’était pas prête à entendre. Plus d’affaires à ranger, mais au-delà de ça, Meara en était certaine, la promesse d’une nouvelle vie.
Une fois satisfaite, les bagages étant presque bouclés, elle retourna à la cuisine. Et trouva sa mère assise à la minuscule table, sanglotant sans bruit dans ses mains.
— Oh, Ma…
— Je suis désolée, vraiment désolée. Je n’ai pas préparé le thé. Je me sens perdue, Meara. J’ai passé toute ma vie à Cong et dans la région. Et maintenant…
— Ce n’est pas loin d’ici. Tu ne seras pas loin. (S’asseyant, Meara lui prit les mains.) À moins d’une heure de route.
Colleen leva la tête, l’air triste.
— Mais je ne te verrai plus aussi souvent ni Donal.
— Tu vas juste lui rendre visite, Ma.
— Peut-être que je ne reviendrai jamais ici. C’est ce que vous avez tous en tête.
Au pied du mur, Meara endossa la responsabilité de leur projet secret.
— C’est ce que nous pensons tous que tu souhaiteras, toi aussi, au bout d’un moment. Si tu restais à Galway chez Maureen, Sean et les enfants, nous viendrions vous voir. Évidemment, nous viendrons te voir. Et si tu n’es pas heureuse là-bas, tu reviendras ici. N’ai-je pas dit que je veillerai à ce que ta maison t’attende ?
— Je déteste cette maison. Je déteste tout ici.
Stupéfaite, Meara s’apprêta à répondre, puis se ravisa, faute de savoir quoi dire.
— Non, non, ce n’est pas vrai. (Se berçant, Colleen enfouit son visage dans ses mains.) J’aime énormément les jardins. Vraiment. J’aime les regarder, celui de devant autant que celui de derrière, et les entretenir aussi. Et je suis contente d’avoir cette petite maison, elle est adorable.
Sortant un mouchoir de sa poche, Colleen essuya ses larmes.
— Je suis reconnaissante envers Finbar Burke qui accepte de me la louer pour moins cher que ce qu’elle vaut réellement – et envers toi qui paies le loyer. Et envers Donal qui est resté vivre avec moi pendant longtemps. Envers vous tous, qui veillez à ce que l’un de vous me téléphone tous les jours pour prendre de mes nouvelles. Vous qui m’emmenez en vacances parfois. Je sais que vous vous êtes mis d’accord pour que j’aille vivre à Galway chez Maureen pour mon bien. Je ne suis pas si bête que ça.
— Tu n’es pas bête du tout.
— J’ai cinquante-cinq ans et je suis incapable de faire cuire un rôti d’agneau.
Comme cela provoqua de nouveaux sanglots, Meara changea de tactique.
— C’est vrai que tu es très mauvaise cuisinière. Quand je rentrais à la maison et que je sentais le repas qui mijotait, je demandais au ciel ce que j’avais fait pour mériter une telle punition.
Colleen ouvrit des yeux ronds, les larmes coulant sur ses joues. Puis elle éclata de rire. Un éclat de rire un peu forcé, mais elle rit néanmoins.
— Ma mère est pire que moi.
— C’est possible ?
— À ton avis, pourquoi ta grand-mère a-t-elle engagé un cuisinier ? Nous avons failli mourir de faim. Et Maureen, malgré l’amour que je lui porte, n’est pas meilleure aux fourneaux.
— C’est pour ça qu’on a inventé les plats cuisinés. (Espérant avoir endigué un nouveau flot de larmes, Meara alla mettre la bouilloire en marche.) J’ignorais que tu n’aimais pas vivre ici.
— Ce n’est pas vrai. Je n’aurais pas dû dire ça, c’était ingrat de ma part. J’ai un toit sur ma tête, et un jardin dont je suis fière. Mes voisins sont gentils, et toi et Donal n’êtes pas loin. Je déteste l’idée de n’avoir que ça – une maison qui appartient à quelqu’un d’autre et dont ma fille paie le loyer pour que je puisse rester dans le coin.
— Ce n’est pas tout ce que tu possèdes.
Elle devait être aveugle, se dit Meara, pour ne pas imaginer que vivre dans une location payée par sa fille puisse blesser la fierté de sa mère.
— C’est juste un logement, Ma. Une maison. Tu as tes enfants, tes petits-enfants, qui t’aiment suffisamment pour se soucier de ton bien-être. Tu t’as, toi, mauvaise cuisinière mais excellente jardinière. Tu vas être une bénédiction pour tes petits-enfants.
— Tu crois ?
— J’en suis sûre. Je sais que tu seras ultra-patiente avec eux et t’intéresseras sincèrement à tout ce qu’ils font et pensent. C’est différent du rôle de parent, j’imagine ? En tant que parents, on doit sans cesse se demander s’il vaut mieux dire oui ou non, maintenant ou plus tard. Il faut inculquer la discipline et imposer des décisions tout en aimant et en soignant les enfants. Tu n’auras qu’à donner de l’amour, et ils absorberont tout comme des éponges.
— Ça me manque de les voir souvent, d’avoir le temps de les gâter.
— Alors c’est l’occasion de recommencer.
— Et si Maureen ne me laissait pas les gâter ?
— Alors j’irais lui botter le train à Galway.
Colleen sourit pendant que Meara préparait le thé.
— Tu as toujours été ma guerrière. Si déterminée et courageuse. J’espère qu’un jour tu me donneras des petits-enfants à gâter, toi aussi.
— Ah, ça…
— Il paraît que tu fréquentes Connor O’Dwyer.
— Je fréquente Connor O’Dwyer depuis que je suis toute petite.
— Meara…
Inutile d’éviter le sujet, se dit Meara en apportant les tasses sur la petite table.
— En effet, nous sortons ensemble.
— Personne ne l’apprécie plus que moi. C’est quelqu’un de bien, un homme très séduisant en plus. Il a bon cœur, et il est profondément gentil. Il passe me voir de temps en temps, juste pour savoir comment je me porte, et il demande toujours s’il peut faire quelque chose pour moi à la maison.
— Je ne savais pas, mais c’est tout lui.
— Il a une certaine assurance, et même si je sais comment le monde fonctionne, je n’approuve pas… le sexe avant le mariage.
Sainte Mère de Dieu, pria Meara, ayez pitié et épargnez-moi une discussion sur le sexe…
— Message reçu.
— Je pense la même chose au sujet de Donal et Sharon, mais… Les hommes sont ce qu’ils sont, après tout, et ils ont ce genre d’exigences avec ou sans les liens sacrés du mariage.
— Comme les femmes, Ma, et ça m’ennuie d’avoir à te l’apprendre, mais je suis une femme adulte.
— Ainsi va la vie, dit bien sagement Colleen, mais tu restes ma fille. Et malgré le point de vue de l’Église sur ce sujet, j’espère que tu prends tes précautions.
— Tu peux dormir tranquille.
— Je serai tranquille quand tu seras heureuse, mariée et que tu fonderas une famille dans ta propre maison. J’aime énormément Connor, comme je l’ai déjà dit, mais tout le monde sait que c’est un coureur de jupons. Alors sois prudente, Meara.
Lorsqu’elle entendit la porte s’ouvrir, Meara aurait pu embrasser le premier venu.
— Voici Donal, prêt à t’emmener à Galway, annonça-t-elle avec entrain. Je vais chercher une tasse pour lui.
Elle envisagea de rentrer chez elle, de fixer le plafond jusqu’à ce qu’elle se sente moins épuisée, moins coupable et, plus globalement, moins perturbée. En fin de compte, elle se rendit tout droit chez Branna.
À peine avait-elle franchi la porte de l’atelier qu’elle comprit son erreur.
Branna et Fin se tenaient devant le grand plan de travail, les mains immobiles au-dessus d’un bol en argent. Ce qui infusait dans le récipient rayonnait, une lumière orange crue s’élevait en tourbillons, tournoyant telle une colonne de fumée.
Branna leva un doigt de sa main libre pour lui demander de patienter un instant.
— Toi et tiennes, moi et miennes, nos vies et nos morts s’entrelacent comme des chaînes. Sang et larmes, versé et répandues s’unissent, mélange épais et rouge. Feu et fumée bouillonneront pour de bon et scelleront votre destin par cette potion.
Le mélange d’un orange vif se mit à faire des bulles et déborda.
— Bon sang ! (Branna s’écarta de son ouvrage, les poings serrés sur les hanches.) Ça ne va toujours pas. Ça devrait virer au rouge, au rouge sang. Un rouge meurtrier, épais. Nous avons encore raté quelque chose.
— Ce n’est sûrement pas mon sang, se défendit Fin. Je t’en ai déjà donné un litre.
— Juste quelques gouttes, ne fais pas l’enfant. (Visiblement frustrée, Branna tira sur ses cheveux qu’elle avait réunis en un chignon grossier au-dessus de sa tête.) J’ai bien pris le mien, celui de Connor et d’Iona, non ?
— Et ça fait trois contre le mien.
— Plus ce qui nous reste du sien depuis le solstice – et que nous avons utilisé – et ce que nous avons prélevé sur l’épée.
— Je peux te donner le mien si tu en as besoin, proposa Meara. Sinon, j’ai l’impression d’être là pour rien.
— Pas du tout. On pourrait avoir besoin de ton point de vue, de tes idées. Mais nous allons faire une pause pour que je réfléchisse un peu, décida Branna. Prenons le thé.
— Tu es contrariée, dit Fin à Meara pendant que Branna nettoyait le plan de travail. Ta mère est partie à Galway aujourd’hui.
— Il y a peu, oui, et à grand renfort de larmes et de grincements de dents.
— Je suis désolée. (Branna fit aussitôt le tour du plan de travail pour frotter le bras de Meara.) J’étais tellement accaparée par mes frustrations que je n’ai pas pensé aux tiennes. Alors, c’était difficile ?
— À la fois plus et moins que je ne l’avais imaginé. Mais globalement épuisant.
— J’ai des choses à faire, je peux vous laisser discuter toutes les deux.
— Non, ne pars pas à cause de moi. Ça me donne aussi l’occasion de te parler de la maison que tu lui loues.
— Tu n’as pas de souci à te faire. Comme je te l’ai dit, je peux attendre qu’elle ait décidé de la suite. Ça fait bientôt dix ans que c’est chez elle.
— C’est très gentil de ta part, Fin. Sincèrement.
Sans dire un mot, Branna alla préparer le thé.
— Je pense qu’elle ne reviendra pas, ou pas pour y vivre, dit Meara. À mon avis, le changement va lui faire du bien. Les petits-enfants, surtout eux, puisqu’elle va vivre avec certains, et à proximité des autres. Qui plus est, Sean, le mari de Maureen, va se plier en quatre pour elle, comme il a toujours eu un faible pour ma mère. Et le fait est que seule, elle n’est pas heureuse. Elle a besoin de quelqu’un avec qui bavarder, mais aussi de donner un sens à sa vie, et Maureen saura lui apporter tout cela.
— Alors arrête de culpabiliser, conseilla Fin.
— Pour l’instant, je patauge dans la culpabilité. (Écrasée par ce sentiment, Meara pressa ses paupières du bout des doigts.) Elle a beaucoup pleuré, et dit des choses que j’ignorais complètement qu’elle pensait ou éprouvait. Elle t’est reconnaissante, Fin, pour la maison, pour le loyer ridiculement bas que tu lui demandes depuis tout ce temps. Et envers moi qui croyais qu’elle n’avait pas le sens de l’argent ! Mais j’avais tort, elle a de la gratitude envers toi, autant qu’envers moi.
— C’est trois fois rien, Meara.
— C’est énorme pour elle, pour moi. Je n’aurais jamais pu me payer un appartement en plus de son loyer si tu ne lui louais pas pour une bouchée de pain, même avec l’aide de Donal, et ça aurait fini en bain de sang. Bref, tu as empêché qu’elle meure étranglée et que j’aille en prison, donc tu as toutes les raisons d’accepter notre reconnaissance.
— Tout le plaisir est pour moi. (Il s’approcha d’elle, la prit dans ses bras, ce qui la fit fondre en larmes.) Allez, ça va, ma petite chérie.
— C’est juste qu’elle s’est remise à pleurer quand j’ai chargé ses affaires dans la camionnette de Donal et elle s’est agrippée à moi comme si je partais au front. C’est vrai, en un sens, mais elle l’ignore. Je suis prête à parier qu’elle a fermé les yeux sur les activités de mes trois meilleurs amis pendant toutes ces années, et maintenant, tout ce qui l’inquiète, c’est que Connor et moi couchons ensemble hors des liens sacrés du mariage.
Souriant malgré lui, Fin lui frotta le dos.
— On dirait que tu as eu une journée bien remplie.
— Que j’ai terminée en virant ma mère de chez elle.
— Tu n’as rien fait de tel. Tu l’as aidée à briser une chaîne qui la retient prisonnière ici pour s’en aller dans une maison, avec sa famille, où elle sera plus heureuse. Je suis certain qu’elle te remerciera avant la fin de l’année. Tiens, dubheasa, sèche tes larmes.
S’écartant d’elle, il tâta ses poches et fit apparaître un mouchoir multicolore en la faisant rire.
— C’est quoi, ça ?
— L’arc-en-ciel suit toujours la tempête. (Il cueillit ensuite une énorme pâquerette rose fuchsia dans ses cheveux.) Et les fleurs naissent de la pluie.
— Tu ferais un tabac dans les goûters d’anniversaires.
— Ça peut servir.
— Et moi, je ne suis qu’une pauvre cloche.
— Pas du tout, répondit-il en la reprenant dans ses bras. Juste à moitié cloche, au pire.
Il surprit le regard de Branna par-dessus la tête de Meara. Et son sourire lui fit l’effet d’un coup de poignard en plein cœur.
Elle but son thé, mangea trois biscuits au citron faits par Branna, et bien qu’elle n’y connût à peu près rien en livres de sortilèges et recettes de potions magiques, elle fit de son mieux pour se rendre utile.
Elle écrasa des plantes aromatiques dans un mortier, à l’aide d’un pilon – de la sauge, de l’herbe de Saint-Roch, du romarin pour le bannissement. Elle mesura la bonne dose de poussière d’un cristal de fluorite noir pilé, égalisa les tiges des tresses de cuivre, notant scrupuleusement chaque quantité dans le carnet de Branna.
Quand Connor arriva en compagnie d’Iona et de Boyle, tous les ingrédients choisis par Branna et Fin étaient fin prêts.
— Nous avons raté deux fois ce charme aujourd’hui, les informa Branna, alors j’espère que la troisième sera la bonne. Mais maintenant, nous avons l’aide de Meara, ça devrait nous porter bonheur.
— Tu es devenue apprentie magicienne ? fit Connor en l’embrassant.
— Pas vraiment, mais je suis capable de broyer et de mesurer les quantités des ingrédients.
— Tu as dit au revoir à ta mère ?
— Oui, et je l’ai épongée pendant qu’elle versait toutes les larmes de son corps. Après, je suis venue ici, et Fin m’a consolée à mon tour.
— Tu peux être heureuse pour elle, puisqu’elle sera plus heureuse là-bas, dit Connor en baisant son front.
— Je commence à le croire, après le message que j’ai reçu de Donal il y a une heure pour m’informer que la famille de Maureen lui avait réservé un accueil royal, assorti de banderoles et de fleurs, avec un gâteau et même du champagne. Je devrais avoir honte d’avoir cru que Maureen était incapable d’une telle générosité, mais je sais que ça me passera la prochaine fois qu’elle me tapera sur les nerfs. Donal dit qu’elle est aussi guillerette qu’une jeune fille – Ma, pas Maureen –, alors ça fait déjà un souci en moins.
— Nous irons la voir et nous l’emmènerons dîner en ville dès que nous aurons un moment.
« Bon cœur », avait dit sa mère. Et d’une gentillesse naturelle.
— Tu prends des risques, étant donné que tu couches avec sa fille hors des liens sacrés du mariage.
— Quoi ?
— Je t’expliquerai. Je crois que Branna veut te prendre du sang.
— À tout le monde, précisa Branna. Comme pour l’envoûtement qui a précédé le solstice.
— Ça n’a pas marché jusqu’au bout. (Boyle considéra le bol les sourcils froncés tandis que Branna additionnait soigneusement divers composants.) Pourquoi serait-ce différent cette fois ?
— Nous avons son sang, ramassé par terre et sur la lame, dit Fin.
— Ça ajoute son pouvoir au charme, ça ajoute aussi sa force maléfique, et nous retournerons ce pouvoir contre lui.
— Ferme l’atelier, Connor. (Branna mesura la juste quantité de sel avant de le verser.) Iona, veux-tu prendre les bougies ? Cette fois, nous allons le faire ensemble puisque nous sommes tous là et procéder au sein du cercle.
» En dedans et en dehors, commença-t-elle, en dehors et en dedans, la queue du diable nous faisons tourner tel un ouragan. (S’emparant d’un fil de cuivre, elle le modela pour lui donner la forme d’un homme.) Dans les ténèbres il se terre, dans les ténèbres nous attendrons notre heure et le piégerons sous sa forme primaire. Là, nous l’enflammerons et le réduirons en cendres par ce sort que nous lui jetons.
Elle déposa la silhouette en cuivre sur le plateau d’argent, à côté des fioles, d’une sphère en cristal et de son plus ancien athamé.
— Nous traçons le cercle.
Meara avait assisté à ce rituel une bonne dizaine de fois, mais cela ne manquait jamais de lui donner des frissons. Un simple mouvement de la main qui suffisait à allumer toutes les bougies blanches disposées en large cercle, l’air qui semblait s’apaiser, s’immobiliser à l’intérieur de leurs limites…
Puis s’agiter.
Les trois Ténébreux et Fin se tenaient aux quatre points cardinaux, chacun convoquant un élément, le dieu et les déesses, leurs guides.
Et le feu conjuré par Branna était blanc, ses flammes s’élevant à trente centimètres du sol, le bol en argent suspendu au-dessus.
Les herbes et les cristaux, l’eau bénite qui se déversa de la main de Branna – aussitôt agitée par l’air convoqué par Connor. De la terre noire s’échappa du poing serré de Fin, humide des larmes versées par une magicienne.
Et le sang.
— D’un cœur courageux et fidèle. (Iona entailla la paume de Boyle à l’aide de son couteau rituel.) Pour mêler le mien au tien et ne faire qu’un.
Elle incisa sa main, pressa leurs paumes l’une contre l’autre.
— Vie et lumière, étincelantes et claires, dit-elle en laissant leurs sangs mêlés couler dans le bol.
Connor saisit la main de Meara, embrassa sa paume.
— D’un cœur loyal et fort. (Il entama la main de Branna, puis la sienne.) Joins-toi à moi pour que le bien l’emporte sur le mal. Vie et lumière, étincelantes et claires.
Branna se tourna vers Fin pour lui prendre la main mais il la dégagea pour déboutonner l’encolure de sa chemise et dénuder son épaule.
— Prends le sang sur la marque.
Comme elle refusait d’un signe de tête, il s’empara du poignet de sa main qui tenait le couteau.
— Sur la marque.
— Si c’est ce que tu veux.
Elle posa la lame sur le pentagramme, symbole de sa malédiction et de sa lignée.
— Sang qui coule de cette marque, mélange-toi au mien. Blanc et noir.
Au moment où elle appuya sa main entaillée sur son épaule, chair contre chair, sang contre sang, les flammes des bougies grandirent brusquement, faisant vibrer l’air.
— Noir et blanc, forts et puissants, lumière et vie, étincelantes et claires.
Un filet de sang coula le long de sa main et goutta dans le bol. La potion se mit à bouillir, à tourbillonner vigoureusement, crachotant de la fumée.
— Au nom de Sorcha, de tous ceux qui sont venus avant, de tous ceux qui sont venus après, nous unissons nos pouvoirs pour mieux combattre. Nous projetons nos pouvoirs pour vaincre les ténèbres, pour que la lumière l’emporte.
Elle jeta la figurine en cuivre dans la potion en ébullition, où elle s’embrasa dans les flammes orange, dorées et rouges, rugissantes comme mille voix appelant à travers elles.
Le silence qui s’ensuivit fut si profond qu’elle trembla.
Branna risqua un regard dans le bol et poussa un soupir.
— C’est bon. C’est réussi. Cela devrait avoir raison de lui.
— Dois-je éteindre le feu ? lui demanda Iona.
— Nous allons la laisser mijoter pendant une heure, puis nous l’enlèverons du feu pour la nuit, le temps que ça sèche. Le jour de Samhain, nous l’étoufferons avec.
— Alors nous avons terminé pour l’instant ? demanda Meara.
— Nous en avons suffisamment fait pour que je mérite de me changer les idées devant un verre de vin.
— Dans ce cas, je reviens dans une minute. J’ai juste besoin de… (Elle entraîna aussitôt Connor à l’écart.) Juste besoin de Connor un instant.
— Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit-il, tandis qu’elle serrait sa main de toutes ses forces pour le guider vers le fond de l’atelier, puis dans la cuisine. Ça t’a fait un choc ? Je sais que le rituel était intense, mais…
— Intense, très intense, oui, reprit-elle d’une voix chantante en lui faisant traverser le salon et monter l’escalier.
— C’est à cause du sang ? Je sais que ça peut sembler cruel mais je te promets que c’est essentiel à la préparation de la potion, pour renforcer l’envoûtement.
— Non. Oui. Je sais tout ça !
Le souffle court, elle le poussa dans la chambre puis le tira vers elle en claquant la porte.
Elle l’embrassa, leurs lèvres fusionnant presque tant elle irradiait de chaleur.
— Oh, parvint-il à articuler quand elle lui enleva son pull d’un geste impatient et qu’il comprit ce qui lui arrivait.
— Donne-moi. (Elle ôta son maillot de corps, planta ses dents dans son épaule nue.) Vas-y, donne-moi.
Il aurait aimé ralentir le cours des événements, rien qu’un peu, si elle n’avait pas déjà été en train de détacher sa ceinture. Que pouvait bien faire un homme dans ces conditions ?
Il tira sur le pull de Meara – déshabiller une femme était l’un des grands plaisirs de son existence – mais leurs mains agitées s’entravèrent. Il envisagea de le déchirer quand…
— Zut, on s’en fiche.
Meara se retrouva aussitôt nue, tout comme lui.
— Oui, oui, oui.
Elle serra les poings dans sa chevelure, plongea vers sa bouche, grommelant de plaisir quand il prit ses seins en coupe.
C’était la première fois qu’un désir aussi incontrôlable s’emparait d’elle. Jamais elle n’avait autant tremblé, eu intimement besoin d’un homme. Peut-être que les remous dans les airs, la pulsation des flammes, l’éveil stupéfiant et l’alliance des pouvoirs et des forces magiques la stimulaient.
Tout ce qu’elle savait, c’était que s’il ne la prenait pas sur-le-champ, elle perdrait la raison.
Il portait encore la saveur unique de la magie – virile, séduisante et flirtant avec le mal. Elle pouvait encore sentir les ondes ésotériques, pas tout à fait évaporées, agir sur lui.
Elle désirait cela, le désirait lui, désirait tout.
Les gestes de Connor se firent plus impatients, tout en restant gourmands et brusques.
Elle avait envie de ça aussi, désirait ardemment qu’il la touche, qu’il la prenne comme si sa vie en dépendait.
Elle avait l’impression que la sienne en dépendait.
Il la fit pivoter sur elle-même d’un geste rapide, la plaquant contre la porte. Elle eut juste le temps de le regarder dans les yeux – qui étaient en cet instant farouches et sauvages – avant qu’il ne la pénètre.
Elle avait cru perdre la tête s’il ne la prenait pas tout de suite, mais quand il s’introduisit en elle, elle devint tout simplement folle.
Elle ondula du bassin avec vigueur, le défiant de s’accorder à son rythme déchaîné. Ses ongles s’enfoncèrent dans sa chair – dans son dos, ses épaules –, ses dents mordillant et griffant. De petites douleurs, éphémères et vives, qui se muaient en autant de plaisirs insensés pour le réduire en esclavage. Dans ses veines, le sang affluait, le poussant à donner des coups de reins plus violents, plus rapides. Il alla plus loin en adoptant une cadence brutale à couper le souffle.
Elle poussa un cri, un mélange de choc et d’avidité. Elle cria encore, mais son nom jaillit de sa gorge avec émerveillement. Quand il agrippa ses hanches, la souleva, elle enroula les jambes autour de sa taille.
Il dévora sa gorge, emplit sa bouche de sa saveur tout en emplissant Meara de sa soif d’elle jusqu’à ce que la dernière attache s’effiloche et craque.
Il succomba, sentit l’air éclater comme du verre lorsqu’elle se contracta autour de lui, tandis que son dernier cri s’évanouissait dans un soupir tremblé.
À bout de forces, ils se laissèrent glisser sur le sol, leurs membres moites entrelacés.
— Mon Dieu ! Doux Jésus…
Elle inspira de longues bouffées d’air comme si elle refaisait surface après avoir frôlé la noyade.
Reprenant son souffle à grand-peine, il grommela en se détachant d’elle pour s’allonger sur le dos, les yeux fermés, pantelant.
— On dirait que le sol tremble, non ?
— Je ne pense pas. (Il ouvrit les yeux, fixa le plafond.) Peut-être. Non, décida-t-il. Je crois que ça vient de nous. Ou plutôt de nos vibrations. Il paraît qu’on ressent souvent des ondes de choc après un tremblement de terre.
Il tendit la main vers elle, à l’aveuglette, pour lui donner une petite tape, mais sa main atterrit sur son sein. Très bon endroit.
— Tout va bien ?
— Bof. Je suis époustouflée et stupéfaite. Comme si j’avais volé une seconde fois. C’est à cause de cet air que tu avais. On aurait dit que tu rayonnais de l’intérieur, tes cheveux volaient autour de ta tête, soulevés par le vent que tu produisais, et toute la puissance de l’instant battait comme des tambours tribaux. C’était plus fort que moi. Je suis désolée, mais je n’ai pas pu m’en empêcher.
— Tu es tout excusée. L’indulgence, c’est dans ma nature.
Elle pouffa de rire, recouvrit sa main de la sienne.
— Et nous voilà nus, lessivés, couchés par terre, dans ta chambre qui est un vrai foutoir, comme d’habitude.
Il balaya la pièce du regard. Pas tout à fait un foutoir, constata-t-il. D’accord, il y avait des chaussures, des bottes, des vêtements éparpillés partout. Il n’avait jamais vu l’intérêt de faire son lit – amer sujet de discorde entre lui et sa sœur – alors qu’il revenait s’y coucher tous les soirs.
Pour lui faire plaisir, d’un geste de la main, il réunit les chaussures, les bottes, les vêtements, les livres et tout ce qui traînait par terre, et les empila dans un coin de la chambre. Il ferait le tri plus tard – un de ces jours.
Mais dans l’immédiat, il fit tournoyer sa main et des pétales de rose retombèrent en pluie. Elle rit, en saisit une poignée au vol et les éparpilla dans ses cheveux.
— Tu es bêtement romantique, Connor.
— Ça n’a rien de bête, le romantisme. (Il l’attira vers lui, reposant la tête de Meara sur son épaule.) Voilà qui est mieux.
C’était indéniable, mais quelque chose l’ennuyait.
— Nous devrions descendre. Ils vont se demander ce que nous manigançons.
— Oh, je suis prêt à parier qu’ils le savent très bien. Alors accordons-nous un petit moment à nous.
Un petit, accepta-t-elle intérieurement.
— Je vais avoir besoin de mes vêtements, où que tu les aies envoyés.
— Je vais te les rendre. Mais pas tout de suite.
Elle s’autorisa cet instant de bonheur, la tête confortablement nichée dans le creux de son épaule, les pétales de rose virevoltant autour d’eux.
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