Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 52 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 5

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5

 

Après que Branna leur avait tout raconté et demandé au cercle de réfléchir à la signification de leur rêve, elle termina par une requête particulière.

— Ce serait bien que les hommes nous laissent ce soir, si ça ne vous ennuie pas. J’aimerais passer une soirée entre femmes, avec du vin et des échantillons de peinture et tutti quanti. Vous pourriez me faire la gentillesse, Connor et Boyle d’aller envahir la maison de Fin pour la nuit ? Faites comme tous les hommes qui passent une soirée sans femmes. Et épargnez-moi les détails.

Devant l’hésitation de Connor, elle pointa un doigt sur son ventre.

— Et ne va pas t’imaginer que nous avons besoin de la protection des hommes, toutes les trois. Nous sommes deux magiciennes au même titre que toi, et la troisième n’aurait pas de problème à te mettre K-O si tu l’agaçais.

— Je fais de mon mieux pour ne jamais l’énerver. Mais c’est d’accord. Qu’en dis-tu, Boyle, on pourrait emmener Fin au pub, et finir la soirée chez lui ?

— Je suis partant. J’imagine qu’il a envie de compagnie, dit-il en jetant un œil à Branna.

— Qu’il soit d’accord ou non, il en a besoin. Je serai dans l’atelier toute la journée. Iona, quand tu seras libre, je te chargerai d’une tâche.

— Je serai là à dix-huit heures au plus tard, lui dit Meara qui attendit que Branna fût sortie pour poursuivre. C’est dur pour eux deux. Je me demande comment ils le vivent. Mais ce soir, essayons de leur changer un peu les idées.

— Ça, nous savons le faire. (Boyle massa l’épaule de Meara, et se tourna vers Iona.) C’est une bonne chose que tu restes avec elle aujourd’hui.

Elle aurait aimé être utile, trouver les mots justes – ou ceux qu’il fallait éviter de prononcer. Quand Iona la rejoignit à l’atelier, Branna était déjà devant le réchaud, avec une douzaine de récipients réfléchissants disposés sur le plan de travail.

— On m’en a commandé, j’aimerais les terminer tout de suite, et aussi fabriquer quelques lots de petites bouteilles – de crème pour les mains, de gommage et de savons. Range-les ensemble dans les boîtes rouges qu’ils ont envoyées en surnombre, et ferme-les avec le ruban à carreaux rouge et vert. Eileen pourra les vendre en promotion puisque le fournisseur ne m’a pas fait payer les produits en trop étant donné que c’était une erreur de leur part. Il y a une partie qui attendra le dernier moment, jusqu’à la cohue des achats de Noël. Ils devraient bien se vendre.

Répondant à son instinct, Iona traversa l’atelier et, sans un mot, enlaça sa cousine.

— Je vais très bien, Iona.

— Je sais, mais c’est parce que tu es forte. Je le vivrais moins bien à ta place. Sache que si tu veux te libérer, je suis là.

— Me libérer de quoi ?

Iona s’éloigna d’elle avec un petit rire.

— Je voulais dire fulminer, t’emporter, jurer comme un charretier. Si jamais ça te prend à un moment ou à un autre, je suis là. Je vais chercher les bouteilles et les boîtes. Je sais où elles sont.

— Je te remercie, pour tout. Tu pourrais aussi livrer les petits coffrets à la boutique quand ils seront terminés ? J’aimerais les mettre rapidement en vente.

— Avec plaisir. Mais c’est juste pour remplir le magasin, ou c’est pour que je te laisse tranquille ?

Branna se fit la réflexion que sa cousine avait une excellente intuition.

— Les deux, mais en ce qui te concerne, c’est seulement pour un petit moment. Je suis heureuse que tu sois là, mais j’aimerais être un tout petit peu seule. Et à ton retour, nous pourrons nous occuper de l’essentiel.

— Très bien. Combien en veux-tu ?

Iona disposa les boîtes et entreprit de les remplir.

— Six, merci.

— Si mon avis t’intéresse, je trouve que tu as raison.

— Au sujet des coffrets ?

— Non, sur ce qui s’est passé. Sur le fait que c’est un pouvoir extérieur qui vous a réunis avec Fin.

— Je ne suis pas certaine d’avoir raison, c’est juste une supposition.

— C’est mon avis. (Elle se passa la main sur la tête et leva les yeux.) J’espère ne pas remuer le couteau dans la plaie, mais peut-être que toi et Fin désirez être ensemble, peut-être que ce désir sème la pagaille de temps en temps, et peut-être qu’hier soir, pour une raison que j’ignore, vous vous êtes trouvés dans un de ces moments délicats.

— Ça fait beaucoup de « peut-être » pour une hypothèse crédible, cousine.

— Je contourne le point sensible, j’imagine. En fait, votre désir et le fait qu’il ébranle des choses sont indéniables. Je suis navrée, Branna, mais c’est impossible de ne pas le voir ou de ne pas le sentir, surtout que nous nous réunissons de plus en plus souvent.

Tout en s’appliquant à rester active, Branna répondit calmement :

— Les gens désirent toutes sortes de choses qu’ils ne peuvent avoir.

Le point sensible, se rappela Iona, sans insister.

— Ce que je veux dire, c’est qu’il est possible que vous étiez un peu vulnérables tous les deux hier soir, que vos défenses ou vos boucliers étaient abaissés. Et ça a ouvert une brèche, pour ainsi dire, à cet autre pouvoir. Pas à Cabhan, ça n’a aucun sens.

— Ça nous a fait du mal. Il vit pour nous blesser.

— Oui, mais… (Iona secoua la tête.) Il ne nous comprend pas. Il ne comprend pas l’amour, ni la loyauté, ni le sens du sacrifice. Le désir, ça, oui. Je ne doute pas qu’il comprenne que toi et Fin en pincez l’un pour l’autre, mais il ne comprendra jamais tout ce que cela représente. Sorcha le comprendrait.

Branna cessa son activité et fixa Iona.

— Sorcha.

— Ou ses filles. Réfléchis.

— Quand j’y pense, je me rappelle que Sorcha est celle qui a maudit tout ce qui vient de Cabhan, et donc Fin, par conséquent.

— C’est exact. Elle a eu tort, mais c’est vrai. Et bien sûr, si l’on songe qu’il a tué son mari, l’a arrachée à ses enfants, elle n’hésiterait pas à recommencer. Mais elle connaissait l’amour. Elle le comprenait, elle a donné son pouvoir et sa vie par amour. Tu ne crois pas qu’elle s’en servirait si elle le pouvait ? Ou que ses enfants le feraient aussi ?

— Donc elle, ou ses filles, auraient jeté le sort du sommeil ? Là où nous étions tous les deux, sans méfiance, pour que nous venions ensemble. (Elle se mit à arpenter la pièce comme pour mieux réfléchir.) Et quand nous étions ensemble, ils ont utilisé ce pouvoir pour nous ramener dans le passé. Mais à la fois trop tôt et trop tard.

— Bon, réfléchis. En arrivant plus tôt, ce qui se trouvait dans la grotte aurait pu te forcer à entrer, et tu n’aurais pas pu combattre. Et plus tard, tu n’aurais pas parlé avec le vieillard, qui est potentiellement, et je partage cet avis, le père de Cabhan.

Iona prit le ruban et les bouteilles tandis que Branna se remettait à l’ouvrage en silence.

— Je crois que tu as vu ce que tu devais voir, c’est là où je veux en venir. Je pense que nous devons trouver le moyen d’en voir plus – c’est notre mission. Ils ne peuvent pas nous en charger, nous autres, pas vrai ? Et je crois, point sensible, que ça ne peut être que toi et Fin parce que vous avez l’un comme l’autre besoin de clarifier vos sentiments – pas de les dissimuler, de les enterrer ou de les ignorer.

— En ce qui me concerne, je suis résignée.

— Oh, Branna.

— Je peux l’aimer et me résoudre à vivre sans lui. Mais maintenant, je m’aperçois que c’était trop confus dans mon esprit. Cette vague impression que je n’arrivais pas vraiment à définir. Tu as mis le doigt sur des points essentiels, Iona. Nous avons vu ce que nous devions voir, et nous allons partir de là.

Elle la regarda par-dessus son épaule et sourit avant de verser de la cire parfumée dans un moule.

— Tu as beaucoup appris depuis le jour où tu es venue frapper à ma porte, sous la pluie, dans ton manteau rose. Tu étais tellement nerveuse, tu n’arrêtais pas de jacasser.

— Si seulement j’apprenais à cuisiner aussi facilement.

— Tu sais, il y a des choses qui nous échappent.

Branna termina les bougies, puis elles préparèrent ensemble les six coffrets-cadeaux. Quand sa cousine partit pour Cong, elle profita de cet instant de solitude pour siroter une tisane devant la cheminée, la tête de Kathel posée sur ses genoux.

Elle observa les flammes, laissa ses pensées suivre leur chemin. Puis, dans un soupir, elle posa sa tasse à l’écart.

— Bon, allez, dit-elle en levant les mains devant le foyer. Éclaircis-toi et montre-moi, à travers la fumée et dans le feu, emmène-moi là où la lumière le désire.

Des images dans les flammes, des voix sorties de la fumée. Branna se laissa dériver vers elles, les laissa l’attirer, s’abandonnant à l’appel qu’elle avait senti dans son sang, dans ses os.

Quand elles se furent dissipées, elle se tenait dans une pièce où un autre feu mijotait, où les flammes des bougies vacillaient. Sa cousine Brannaugh était assise dans une chaise, et fredonnait une chanson à un bébé qu’elle allaitait. Lorsqu’elle leva les yeux, son visage s’éclaira.

— Mère ? dit-elle.

Branna sortit de l’obscurité.

— Non. Non, je suis désolée.

— J’espérais qu’elle viendrait. Je l’ai vue quand mon fils est venu au monde, elle veillait. J’ai senti sa présence bienfaisante. Mais rien de plus, elle a disparu. J’espérais qu’elle reviendrait.

— J’ai demandé à la lumière de m’emmener là où ses désirs me porteraient. Elle m’a conduite ici.

Branna se rapprocha, regarda le bébé, sa couronne de cheveux noirs, ses joues rebondies, ses yeux d’un noir intense tandis qu’il tétait avec sérieux le sein de sa mère.

— Il est beau. Ton fils.

— Ruarc. Il est né si rapidement, et la lumière est devenue si vive à sa naissance. J’y ai vu ma mère, même si c’est Teagan qui a accompagné sa venue au monde. Je pensais ne plus jamais te revoir, ou pas si vite.

— Combien de temps pour toi ?

— Six jours. Nous logeons à Ashford, nous sommes bien accueillis. Je ne me suis pas encore rendue à la chaumière, mais Teagan et Eamon y sont tous deux allés. Et l’un et l’autre ont vu Cabhan.

— Toi, tu ne l’as pas vu.

— Je l’entends. (Elle tourna la tête vers la fenêtre tout en berçant le bébé.) Il m’appelle, comme si j’allais lui répondre. Autrefois, il appelait ma mère et à présent, c’est moi. Et toi ?

— C’est arrivé, et il m’appellera encore, j’imagine, mais ça ne lui apportera rien. Aurais-tu connaissance de l’existence d’une grotte, derrière la rivière ?

— Il y a des grottes dans les collines, sous l’eau.

— Une grotte chargée de pouvoir. De mal.

— Nous n’avions pas le droit de franchir la rivière. Notre mère et notre père nous l’interdisaient l’un et l’autre. Ils n’ont jamais évoqué un tel endroit, mais ils ont parlé de quelques anciennes grottes, lors des fêtes populaires, et je les ai entendus parler de la grotte de Midor, et chaque fois ils faisaient le signe pour repousser le mal.

— Midor. (Un nom, enfin, se dit Branna. Un point de départ.) Connais-tu l’origine de Cabhan ? Je n’ai rien trouvé dans le livre de Sorcha.

— Elle n’en a jamais parlé. Nous étions enfants, cousine, et à la fin, le temps pressait. Cela t’aiderait-il de la connaître ?

— Je n’en suis pas certaine, mais la connaissance est toujours préférable à l’ignorance. J’y suis allée, en rêve. Avec Fin. Finbar Burke.

— Des Burke d’Ashford ? Non, non, dit-elle rapidement. C’est lui, celui de ton cercle qui est du même sang que Cabhan. C’est son sang qui l’a attiré en ce lieu, et peut-être toi aussi ?

— Je ne sais pas, et lui non plus. Il n’est pas Cabhan, il n’est pas comme lui.

Maintenant, la Brannaugh de Sorcha contemplait son propre feu.

— Est-ce ton cœur qui parle, cousine, ou ton esprit ?

— Les deux. Il a saigné à nos côtés. Tu l’as vu par toi-même, ou tu le verras la nuit de Samhain. Et tu jugeras par toi-même. Midor, répéta-t-elle. La lumière m’a emmenée là-bas, et c’est peut-être uniquement pour cela. Je n’avais jamais entendu parler de la grotte de Midor. Je pense que l’entrée a dû être enterrée avec le temps, mais je sais manier la pelle et creuser.

Lorsqu’un rugissement se fit entendre au-dehors, elles regardèrent vers la fenêtre haute.

— Il chasse et épie. (Brannaugh serra son fils contre elle.) Depuis notre retour au village, une jeune fille a déjà disparu. Il repousse l’obscurité contre les vitres et fait tournoyer son brouillard. Méfie-toi de l’obscurité.

— Je fais attention, toujours.

— Prends ceci. (Décalant le bébé, elle tendit la main et révéla une pointe de cristal aussi pur que de l’eau.) Un cadeau pour toi, et une source de lumière.

— Je te remercie. Je la garderai sur moi. Porte-toi bien, cousine, et soyez heureux, toi et ton fils.

— Toi aussi. Samhain, murmura-t-elle alors que Branna se sentait disparaître. Je plongerai mes flèches dans le poison et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour l’anéantir.

Mais tu n’y parviendras pas, se dit Branna une fois revenue devant sa cheminée, chez elle, le cristal dans sa main. Pas à Samhain.

Une autre fois, si les dieux le désiraient, mais pas à Samhain.

Elle se leva et rangea le cadeau dans sa poche. Préférant son ordinateur aux livres, elle lança des recherches sur la grotte de Midor sur Internet.

 

— Je n’ai absolument rien trouvé qui corresponde.

Branna s’assit, et planta sa fourchette dans la salade qu’elle avait préparée pour accompagner les penne au poulet et aux poivrons et la couronne de pain aux olives.

— Je doute que sur Google on trouve des informations sur la grotte d’un sorcier du XIIe ou du XIIIe siècle.

Meara étala du beurre sur son pain.

— On trouve tout et rien sur Google.

— C’est un nom irlandais, Midor ? s’interrogea Iona.

— Si c’est le cas, c’est la première fois que je l’entends. Mais il a pu venir de n’importe où, des profondeurs de l’enfer pour ce que nous en savons, et finir par mourir devant cette grotte.

— Et la mère ? (Iona montra le vin.) Midor avait besoin de quelqu’un pour engendrer Cabhan – si nous sommes sur la bonne voie. Où est la mère ? Qui est la mère ?

— Il n’y a rien, absolument rien du tout à ce sujet dans le livre de Sorcha, ni dans celui de mon arrière-grand-mère. Après tout, ce n’est peut-être pas important. (Branna appuya le menton sur son poing.) Foutaises. Ça l’est sûrement, au moins en partie, sinon pourquoi Fin et moi serions-nous allés dans cette maudite grotte.

— Nous trouverons la réponse. Ah, ces pâtes sont délicieuses, dit Meara. Nous finirons par tout éclaircir, Branna. C’est peut-être la foi absolue de Connor qui déteint sur moi mais je le crois sincèrement. Les affaires reprennent, tu vois ? Tu rencontres la Brannaugh de Sorcha, après que toi et Fin êtes allés vous balader la nuit après un petit coup d’enfer.

Iona se voûta puis redressa le dos quand elle constata sur le visage de Branna que Meara avait trouvé le bon angle d’attaque.

— Ce n’était pas un coup d’enfer, admit Branna. Il a porté l’éjaculation précoce à un niveau jamais atteint. Le destin est une garce qui fiche tout en l’air, voilà ce que j’en dis. C’était juste « Tiens, Branna, ça te rappelle un truc ? Alors voilà, les souvenirs, c’est tout ce que tu auras. Et maintenant tu retournes aux histoires de lignées, d’obscurité et de forfaits. »

— Tu en as marre.

Iona lui frotta le bras.

— Ce soir, oui, c’est certain. Personne ne m’a jamais touchée comme Fin, et ce soir je suis tellement lasse que je le dis à haute voix. Personne, pas mon corps et mon cœur et mon esprit en même temps. Et personne d’autre n’y parviendra. Sachant cela, eh bien, il y a de quoi être fatiguée. Iona ouvrit la bouche mais Meara l’invita au silence d’un mouvement de tête.

— Je n’avais pas besoin qu’on me le rappelle. C’était cruel, mais la magie est parfois comme ça. « Tiens, un cadeau pour toi, et oh, mais, tu sais qui tu es, ce que tu possèdes, non ? » Hélas, on ne sait jamais d’avance le prix qu’on aura à payer.

— Lui aussi a payé, dit gentiment Meara.

— Je le sais, bien sûr. Mieux que personne. C’était plus facile quand je pouvais céder à la colère ou me sentir trahie. Mais notre mission ne peut pas être menée à bien dans la colère et la rancune. En renonçant à ces sentiments, tant de choses me sont revenues. C’est trop. Alors je ne peux pas m’empêcher de me demander comment je dois poursuivre notre mission avec toutes ces émotions qui me submergent. Je dois aussi y renoncer.

— L’amour est puissant, dit Iona au bout d’un moment. Je pense que même quand l’amour fait souffrir, il donne de la force.

— C’est possible. Non, c’est vrai, rectifia Branna. Mais comment s’en servir sans qu’il nous avale ? La limite est fragile, non ? Et en ce moment, je me sens alourdie et déséquilibrée et…

Elle ne termina pas sa phrase, posa une main sur celle d’Iona, l’autre sur celle de Meara.

— Prends garde à l’obscurité, murmura-t-elle en regardant par la fenêtre où de larges poches sombres perçaient l’épais brouillard.

— Non, reste tranquille, dit-elle quand Meara voulut se lever. Reste assise. Il ne peut pas entrer chez moi, malgré tout ce qu’il peut tenter. Et je suis là, dans ma cuisine, et je me comporte sottement. Je reste là à pleurnicher, et pendant ce temps il se glisse le long de mes murs et à mes fenêtres, en se régalant de me voir m’apitoyer sur mon propre sort. Bon, il s’est suffisamment nourri. Elle s’écarta de la table, ignorant Iona qui criait :

— Attends !

Se dirigeant d’un pas décidé vers la fenêtre, elle l’ouvrit en grand et lança une boule de feu, puis une seconde, puis deux d’un coup, tandis que la fureur de son pouvoir crépitait autour d’elle.

Un rugissement inhumain se fit entendre. Et le brouillard s’enflamma comme du petit bois avant de disparaître.

— Voilà qui est fait, déclara Branna en refermant sèchement la fenêtre.

— Putain. La vache. (Iona, une boule de feu dans la main, poussa un soupir tremblotant.) La vache, répéta-t-elle.

— Je doute qu’il ait apprécié. Et moi, je me sens mieux.

Après s’être épousseté les mains, Branna revint s’asseoir et reprit sa fourchette.

— Iona, tu devrais éteindre cette boule et terminer tes pâtes. (Elle goûta une première bouchée.) Elles sont délicieuses, et c’est moi qui le dis. Meara, si ça ne t’ennuie pas, tu veux bien envoyer un SMS à Connor ? Pour leur dire d’être sur leurs gardes, même si ça m’étonnerait que Cabhan leur cherche des noises ce soir.

— Je m’en occupe.

— Il a cru pouvoir porter un coup à des femmes, dit Branna tout en mangeant. Il n’arrêtera jamais de sous-estimer les femmes. Et il a cru pouvoir boire mes sentiments comme du petit-lait. Ils vont l’étrangler, j’espère. C’est la lumière qu’il ne peut pas supporter. (Claquant des doigts, elle renforça l’éclairage de la cuisine.) Et la joie, et nous allons aussi lui en montrer, car il y a peu de choses qui me mettent autant en joie que de choisir des couleurs et des finitions, et ce genre de choses.

Elle se resservit des pâtes.

— Alors, Iona, que penses-tu du travertin pour ta grande salle de bains ?

— Le travertin. (Iona expira) Hmmm.

— Nous avons aussi quelques détails à régler pour ton mariage, et nous avons à peine parlé du tien, Meara. La joie ne manque pas entre ces murs. (Elle reprit les mains de ses amies.) La douceur des femmes, à présent. Alors reprenons du vin et parlons mariage, et servons-nous de la pierre et du verre pour bâtir des maisons.

 

Connor lut le SMS de Meara.

— Cabhan est venu chez Branna. Non, s’empressa-t-il de dire à ses amis qui réagirent vivement. Il est parti. Meara dit que Branna l’a repoussé, qu’il s’est enfui la queue en feu entre les jambes.

— Je verrai mieux dehors, à l’écart de la lumière et du bruit. Juste pour être sûr, dit Fin en se levant pour quitter la chaleur du pub.

— Nous devrions rentrer, dit Boyle.

— Meara dit que ce n’est pas la peine. Que Branna a besoin d’une soirée entre filles, et elle assure qu’elles sont à l’abri, bien au chaud. Elle ne prendrait pas cela à la légère, Boyle.

Il se concentra en faisant de son mieux pour ignorer les voix et les rires qui l’entouraient.

— Il n’est pas dans les parages.

Il chercha confirmation en regardant Fin qui revenait.

— Il est furieux, mais toujours affaibli, dit Fin. Il est loin de la maison maintenant, loin d’ici. J’aurais dû le sentir. Si nous avions été là…

— Que de l’obscurité et du brouillard, crut bon de préciser Connor. Il n’ira pas plus loin que ça pour l’instant. Mais nous sommes prêts à quitter le pub, j’ai l’impression. On va chez toi ?

— Nous pourrons facilement garder un œil sur elles depuis chez moi, que cela plaise ou non à Branna.

— Je suis de ton avis. C’est pour moi, dit Boyle en lançant des billets sur la table. Tu n’as pas encore dit à Connor ce que tu voulais lui dire.

— À quel sujet ? demanda Connor.

Fin enfila sa veste, et gagna du temps en chemin vers la sortie puisque la moitié des clients avaient quelque chose à dire à Connor. Il attire les gens comme le miel attire les abeilles, se dit Fin, conscient qu’il perdrait à moitié la tête s’il possédait cette propriété.

Dehors, ils s’entassèrent dans la camionnette de Fin puisque, après une longue conversation, ils en étaient arrivés à la conclusion qu’il était préférable de ne prendre qu’un seul véhicule.

— C’est de l’école que je voulais discuter avec toi, commença Fin.

— Il n’y a pas de problèmes à ma connaissance. Tu veux discuter de mon idée de combiner la chasse au faucon et la balade à cheval ?

— Nous pouvons en parler aussi. J’ai fait rédiger un contrat de partenariat.

— De partenariat ? Boyle veut s’associer à toi ?

— J’ai assez à faire avec les écuries, merci bien, dit Boyle en essayant de déplier ses jambes dans l’espace réduit devant son siège.

— Alors avec qui veux-tu t’associer ? Dis-moi que ce n’est pas avec cet imbécile d’O’Lowrey de Sligo. Il connaît bien les rapaces, c’est certain, mais pour tout le reste, c’est un crétin.

— Pas avec O’Lowrey, avec un autre crétin. Tu vas devenir mon associé, imbécile.

— Moi ? Mais… je dirige déjà la fauconnerie, non ? Rien ne t’oblige à faire de moi ton associé.

— Ce n’est pas par obligation, ce contrat, c’est parce que c’est mérité et qu’il est temps de le faire. Je te l’aurais bien proposé plus tôt, mais tu semblais hésiter entre le métier du bâtiment et la fauconnerie. Je craignais que l’école ne te plaise pas, l’aspect administratif surtout, la gestion du personnel et tout le reste. Mais ça te plaît, sinon tu t’en serais tenu aux balades avec les rapaces et à l’entraînement. Finalement, tout semble te convenir, alors c’est réglé.

Connor garda le silence jusqu’au moment où ils s’arrêtèrent devant la maison.

— Je n’ai pas besoin de ces papiers, Fin.

— C’est vrai, pas plus que moi. Pas plus qu’ils sont nécessaires entre Boyle et moi. Mais les avocats et le fisc, eux, en ont besoin. Alors nous allons les lire ensemble, les signer, et ce sera une affaire classée. Ça me rendrait service, Connor.

— Mon œil. Ce n’est pas un service que je te…

— Eh, tous les deux, laissez-moi descendre de ce fichu camion avant de vous chamailler. Je suis coincé au milieu.

Fin descendit du véhicule.

— Nous allons lui faire avaler deux autres pintes, et il signera les papiers. Demain, il aura même oublié leur existence.

— Je pourrais engloutir toute la bière de Mayo que je m’en souviendrais très bien.

Sentant de l’agacement dans la voix de Connor, Boyle secoua la tête et les laissa seuls. Fin posa les mains sur les épaules de Connor.

— Mo dearthair, tu ne crois pas que c’est pour des raisons juridiques ?

— Je ne comprends pas pourquoi tu fais ça.

— Ah, merde alors, Connor. L’école est plus à toi qu’à moi, depuis le début. Elle n’existerait même pas sans toi, même si je l’avais voulu. Je suis un homme d’affaires, ou pas ?

— C’est ce qu’on raconte.

— Ça, ce sont les affaires. Mais c’est aussi pour les rapaces, et ils me sont aussi proches et chers qu’à toi.

Il leva le bras, sans gant. En quelques secondes, Merlin, son épervier, se posa sur son poignet, aussi léger qu’une plume.

— Tu prends soin de lui quand je pars en voyage.

— Bien sûr.

Fin inclina la tête de sorte que le rapace puisse se frotter contre lui.

— C’est une partie de moi, de la même manière que Roibeard est une partie de toi. J’ai confiance en toi pour veiller sur lui, et en Meara. Quand tout sera fini avec Cabhan, je partirai d’ici, au moins pour un temps.

— Fin…

— Il faut que je m’en aille, pour mon bien. J’ai besoin de partir et pour l’instant, je ne suis pas en mesure de dire si je reviendrai. J’ai besoin que tu me rendes ce service, Connor.

Ennuyé, celui-ci donna un coup dans le torse de Fin.

— Quand tout sera terminé, tu resteras ici. Et Branna sera avec toi, comme autrefois.

— La marque ne disparaîtra pas une fois Cabhan anéanti. (Fin releva le bras pour que Merlin s’envole.) Elle ne peut pas être avec moi, pas vraiment, tant que j’aurai cette empreinte. Tant que je ne m’en débarrasserai pas, je ne peux pas lui demander ça. Et je n’arrive pas à vivre, Connor, je te le jure, en la sachant à quelques centaines de mètres de chez moi, tous les soirs, sans pouvoir être avec elle. Avant, je croyais que c’était possible mais maintenant, je sais que non.

— Je vais signer tes papiers puisque c’est ce que tu veux. Mais laisse-moi te dire une bonne chose, les yeux dans les yeux : quand ce sera fini – et un jour, nous l’aurons – tu resteras ici. Tu peux le noter, Finbar. Note bien ce que je te dis. Je te parie un billet de cent, tout de suite.

— Les paris sont pris. (Il saisit Connor par les épaules.) Allons boire une bière et voir si nous réussissons à convaincre Boyle de nous préparer à manger puisque nous sommes partis du pub le ventre vide.

— Je te suis, sur ce coup-là.

 

Le sommeil lui échappait. La maison était silencieuse depuis longtemps quand Branna la parcourut, vérifiant les portes, les fenêtres, et les amulettes. Il était dehors, à l’affût. Elle le percevait aussi nettement qu’une ombre en plein soleil. En remontant dans sa chambre, elle caressa la tête de Kathel.

— Nous devrions dormir, lui dit-elle. Tous les deux. Demain, nous avons du pain sur la planche.

Dans sa chambre, elle fit un feu pour profiter de sa chaleur, du réconfort de sa lumière. Elle envisagea de consulter les flammes, mais craignit que les visions ne lui apportent pas que de la chaleur et du réconfort.

Elle avait suffisamment frémi pour la soirée.

Au lieu de ça, une fois Kathel installé, elle prit son violon. Il la regarda enduire son archet de colophane, et battit la mesure avec sa queue. Cela suffit à la faire sourire tandis qu’elle se rapprochait de la fenêtre.

De là, elle voyait au-delà des collines, les bois, le ciel, la lune qui jouait à cache-cache avec les nuages, et les étoiles qui scintillaient comme autant de bougies lointaines.

Il pouvait la voir à travers la fenêtre lui aussi, la voir debout derrière la vitre, derrière ses amulettes. Hors de sa portée.

Cela fit grandir son sourire.

Regarde autant que tu veux, se dit-elle, car tu n’auras jamais ce que je suis.

Elle cala le violon sur son épaule, et les yeux fermés, laissa la musique la transporter.

Elle joua, des notes sorties tout droit de son cœur, de son esprit, de son sang, de ses passions. Lentement, les ondes apaisantes et charmantes s’élevèrent des cordes, faisant vibrer les vitres comme pour défier les ténèbres.

Encadrée par le reflet du foyer devant elle et les flammes qui dansaient dans son dos, elle jouait ce qui l’attirait et le repoussait en même temps sous le regard de son chien, pendant que ses amis dormaient, devant la lune accrochée haut dans le ciel.

Dans son lit, seul dans le noir, Fin entendit sa musique, les notes qu’exprimait le cœur de Branna et qui transperçaient le sien.

Il se languissait d’elle.

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