Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 14 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 11

11

 

Cela aurait encore pu être une soirée comme les autres entre parents et amis – tous réunis autour de la table de la cuisine avec leur verre de vin, le chien toujours étalé devant la cheminée.

Iona ne se faisait toutefois pas d’illusions. C’était un conseil de guerre.

— J’aimerais d’abord dire quelque chose à Meara et à Boyle, commença Branna. Votre sang n’est pas mêlé à cette affaire, et aucun de vous deux n’a de pouvoirs qu’il peut utiliser pour se battre ou pour se défendre.

— Commencer par nous insulter n’est pas une très bonne entrée en matière, dit Boyle.

— Tu sais bien que je ne cherche pas à vous insulter, mais à reconnaître ce que cela signifie pour nous de vous avoir tous deux avec nous. En vérité, je ne sais pas comment Connor et moi nous en serions tirés sans vous. Vous êtes les amis les plus loyaux que j’aie jamais eus, ou que j’aurai jamais. Fin affirmait que l’amour n’a pas de limites. J’ignore si c’est vrai, je sais seulement que je n’ai encore jamais atteint les limites de mon amour pour vous. Voilà, c’est dit.

— Nous n’avons pas vos pouvoirs, mais nous ne sommes pas impuissants. Loin de là, déclara Meara en regardant Boyle, qui hocha la tête.

— Nous avons notre cerveau et nos poings. Il ne s’est jamais intéressé à nous, et c’est une erreur de sa part.

— Sans doute. Nous devrions essayer d’en faire un atout. Mais il s’est intéressé de près à Iona, dit Connor en la désignant. Pour Branna et moi, il est clair qu’il espérait lui faire du mal – ou pire –, de façon à s’emparer de son pouvoir et à accroître le sien. Le fait de lui avoir tendu un piège il y a quelques jours, et d’avoir échoué, ne l’a pas laissé indemne.

— Quel piège ? Tu as été blessée ? demanda Boyle en attrapant Iona par le bras. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

— Ce n’est pas facile de parler de ce genre de choses aux écuries. Je n’ai pas été blessée, grâce à Branna et à Connor.

— Que s’est-il passé, Iona ? demanda Fin d’une voix contenue. Raconte-nous sans rien censurer, comme tu en as l’habitude.

— C’est le jour où j’ai donné sa première leçon à Sarah. Quand je suis rentrée à la maison.

Elle leur raconta par le détail ce qui était arrivé, sans chercher à dissimuler sa peur.

Tout en l’écoutant, Fin se leva et alla se poster à la fenêtre donnant sur le jardin à l’arrière de la maison. Boyle serrait les poings sur la table.

— À partir d’aujourd’hui, tu ne feras plus le trajet seule entre ici et les écuries.

— C’est ridicule ! protesta Iona en regardant Boyle, éberluée. Je dois…

— Non. C’est inutile d’insister.

Elle allait rétorquer quand elle croisa le regard de Meara et vit son amie faire discrètement non de la tête.

— Connor peut l’accompagner jusqu’aux écuries, suggéra calmement Branna. Ils vont dans la même direction, il suffit donc que Fin et toi vous arrangiez pour que leurs emplois du temps coïncident.

— Considère l’affaire comme réglée, répondit Boyle d’un ton ferme. Et je te raccompagnerai jusqu’ici. C’est décidé.

— J’apprécie votre sollicitude. Quelqu’un va-t-il m’accompagner chaque fois que je fais un pas hors de la maison, ou que je vais au village ? Tu ferais mieux de coucher aussi avec moi, dit-elle à Boyle, parce qu’il se mêle de mes rêves. J’ai le droit d’avoir peur, mais pas d’être impuissante. Et personne d’autre n’a le droit de penser que je le suis.

— Tu es loin d’être impuissante, dit Connor d’un ton conciliant. Mais tu es précieuse. Et nécessaire. Nous avons besoin de toi, alors quelques précautions, pour le moment du moins, nous tranquilliseront.

— Précieuse. Nécessaire. (Fin se retourna, le visage de marbre.) Je suis entièrement d’accord. Pourtant, vous n’avez pas fait appel à moi quand votre précieuse cousine a été menacée.

— C’est allé très vite, répondit Connor. Ma seule pensée, franchement, a été de rejoindre Iona aussi vite que possible en emmenant Branna. Tu as raison, et c’est ma faute.

— Qu’aurais-tu pu faire de plus ? demanda Branna à Fin.

— Comment pouvons-nous le savoir ? Il vous reste à décider, tous, si je suis partie prenante ou si vous m’excluez.

Plutôt que de répondre, Branna aborda le problème sous un autre angle.

— Peux-tu lire en lui ? Sentir ce qu’il pense ?

— Non. Il m’empêche de l’atteindre. Il sait que j’ai choisi mon camp. Oh ! bien sûr, il reste persuadé qu’il peut encore me retourner, et il essaie régulièrement dans mes rêves, y compris éveillés.

— Tu ne l’empêches pas de t’atteindre.

Fin étouffa un juron.

— J’ai ma vie, non ? et d’autres choses en tête. Lui, il a un seul et unique objectif dans l’existence. Pas moi. De toute façon, si je le bloque totalement – à condition que j’y arrive –, nous n’aurons plus aucune chance d’obtenir des informations pouvant nous aider à en finir. Si tu ne me crois pas quand j’affirme vouloir en finir et voir disparaître jusqu’au souvenir de Cabhan, je n’ai rien d’autre pour te convaincre.

— Je n’en doute pas. Pas du tout, répondit Branna en se levant pour aller remuer la soupe. Iona a besoin du cheval. Elle a besoin de son guide.

Une expression de pure frustration se peignit fugitivement sur le visage de Fin.

— Il est sien depuis le premier jour où je l’ai vu. Vous n’avez pas d’endroit où installer Alastar ici, il est donc avec Boyle et moi. Si ça ne te suffit pas, je signerai un contrat de cession en bonne et due forme dès demain.

— Non ! (Consternée, Iona se leva.) Il n’y a pas de raison.

— Ce n’est pas non plus ce que j’ai dit, ni ce que je voulais dire. C’est à toi de lui signifier qu’il est sien. À toi et à Boyle, puisque vous l’avez amené ici et que vous le gardez pour elle. C’est tout ce que je voulais dire.

— Même sans la moindre magie, ce cheval a été sien dès la minute où ils se sont vus, souligna Boyle. Et Fin a raison : vous n’avez pas d’endroit où l’héberger. Nous en avons parlé le soir même où Fin est rentré.

— Je vous en suis reconnaissante à tous les deux, dit Branna d’une voix radoucie. Et je suis désolée, vraiment désolée, si vous avez eu l’impression contraire.

— Je ne veux pas de ta gratitude ni de tes excuses, répliqua Fin.

— Tu les as, que tu les veuilles ou non, et tu peux en faire ce que bon te semble.

Posant la cuillère, Branna revint s’asseoir à la table.

Iona, comme Fin, resta debout.

— Merci.

— Il n’y a vraiment pas de quoi, répondit Fin.

— Merci à toi aussi, Boyle. Puisqu’il est mien, je paierai sa pension. Il n’y a rien à ajouter, dit Iona pour couper court aux protestations de Boyle. Je n’ai jamais possédé grand-chose qui ait compté pour moi, mais je prends soin de ce qui m’appartient.

— C’est entendu. Nous verrons les détails plus tard.

— Bien. Je sais aussi ce que c’est d’être exclu. Être isolé, juste à l’extérieur d’un cercle chaleureux, il n’y a pas pire. Aucun d’entre vous ne sait quel effet ça fait, à part Fin et moi. Vous tous, vous avez toujours fait partie de quelque chose, ou même été au centre, ajouta-t-elle en regardant Branna. Vous n’avez aucune idée de ce que c’est de sentir que l’on n’est ni voulu, ni accepté, ni compris. Ce qu’il y a entre Fin et toi, l’obstacle entre vous deux, ça ne regarde que vous. Mais il y a bien plus à prendre en considération. Vous avez affirmé que j’avais ma place dans tout cela, que vous formiez une famille, et que j’en faisais partie. Eh bien ! Fin fait aussi partie de ma famille.

Sans réfléchir, elle prit le vin et en ajouta quelques gouttes dans le verre de Fin, qu’il avait à peine touché.

— Tu devrais venir t’asseoir, lui dit-elle.

Il murmura quelque chose en irlandais avant de revenir prendre sa place. Et leva son verre pour boire.

— Il a dit que son cœur et sa main sont tiens, expliqua Branna.

— Oh !… Je te le rends bien, Fin, et c’est pour cela que nous vaincrons.

— Tu m’as fait honte dans ma propre maison.

— Oh ! Branna, je ne voulais pas…

— Et c’est très bien que tu l’aies fait. Je l’ai mérité, et j’avais apparemment besoin que tu exprimes franchement tes idées et tes sentiments, comme tu l’as fait avec Boyle. Nous formons un cercle, ou pas. Un cercle fissuré est facile à battre en brèche. À partir de maintenant, et jusqu’à ce que tout cela soit terminé, c’est décidé, nous formons un cercle.

Elle leva son verre en direction de Fin. Il hésita un instant, puis trinqua.

— Sláinte*. (Connor choqua son verre contre celui de Fin et celui de sa sœur, puis fit le tour de la tablée.) Ou, mieux encore, puissent tous les dieux qui ont jamais existé nous bénir, et nous aider à envoyer ce foutu salopard en enfer.

— Ça me va.

Épuisée par toutes ces émotions, Iona se rassit. Sous la table, Boyle lui prit la main. Surprise, elle se tourna vers lui et croisa son regard calme, serein.

Il lui sembla que quelque chose fait de chaleur, de lumière et d’espoir s’épanchait dans son cœur.

— Bien, dit Meara, assise en face d’eux. Maintenant que tout cela est décidé, quelle est la prochaine étape ?

De nombreuses idées fusèrent autour de la table, avec des arguments pour et contre. Au bout d’un moment, Meara, manifestement chez elle, prépara une assiette de crackers, de fromage et d’olives en guise d’amuse-gueules, tandis que le ragoût continuait à mijoter.

— Nous ne sommes pas prêts à l’affronter, dit Connor en prenant une olive, tout en passant en revue les raisons s’opposant à une attaque frontale, comme le proposait Boyle. Nous n’avons pas de plan solide, sans même parler de toutes les éventualités dont il faudrait tenir compte, et Iona n’est pas encore suffisamment armée.

— Je ne veux pas retarder qui que ce soit.

— Pratique et étudie plus, dans ce cas, répondit Branna.

— Toujours le même refrain ! J’ai stoppé la pluie, non ?

Perplexe, Boyle désigna la fenêtre fouettée par la pluie.

— Temporairement, et sur une petite surface. Je me débrouille mieux avec le feu.

— Il te maîtrise plus que tu ne le maîtrises, rectifia Branna.

— Sévère, mais vrai. N’empêche que je me débrouille mieux. Et puis… (Elle se concentra, réussit à faire s’élever la table de quelques centimètres, puis la reposa précautionneusement.) L’air, ça vient bien aussi, et j’ai créé les fleurs dans l’atelier, je suis donc sur la bonne voie pour la terre. Si je pouvais essayer un ou deux sortilèges…

— Tu ne lui as pas fait travailler de sortilèges ? demanda Fin à Branna.

— Elle commence à peine à maîtriser les éléments.

— La prudence est une bonne chose, Branna, mais nous ne savons pas de combien de temps nous disposons, comme tu le disais tout à l’heure.

— Pousse-moi, Branna ! lui demanda Iona. Au moins un peu.

— Tu risques de regretter de me l’avoir demandé, mais c’est ce que je vais faire.

— S’il vient te harceler dans tes rêves, il me semble que tu devrais les noter par écrit. (Meara prépara un cracker au fromage et le tendit à Branna.) Ça te permettrait d’en garder un souvenir plus clair et de les comparer entre eux. Il y a peut-être quelque chose à en tirer.

— C’est une excellente idée, dit Connor.

— Et l’endroit dans les bois où la première Ténébreuse a vécu, quand pourrai-je le voir ? demanda Iona.

Le silence qui suivit fut empli de tension, de furie et de douleur. Cette fois encore, Boyle lui prit la main sous la table.

— Tu n’es pas prête, dit Branna simplement. Tu dois me faire confiance sur ce point.

— Si je ne suis pas prête, ne peux-tu pas m’expliquer pourquoi ?

— C’est un entre-deux, dit Fin lentement, le front plissé, en fixant son verre. Parfois, c’est juste un lieu avec les ruines d’une vieille chaumière, et les échos d’une vie qui s’y est vécue, des pouvoirs qui s’y sont exercés. Une tombe où ces pouvoirs reposent sous terre. Les arbres et le silence.

— À d’autres moments, expliqua Connor, il s’évade, et il est isolé. Il n’est pas étroitement lié au monde, à l’ici. Quiconque ne détient pas la connaissance peut se retrouver pris là-bas, dans cet ailleurs isolé. Et c’est là-bas que Cabhan, d’autant plus puissant, peut survenir et s’emparer de ce que tu es.

— Mais vous allez là-bas, vous y êtes déjà allés. Je dois savoir comment m’y rendre, et y rester.

— Cela viendra, promit Branna.

— Il m’y a entraînée dans un rêve.

— Je ne crois pas que c’était lui. Plutôt elle, Teagan. Pour te montrer les lieux sans te faire courir de risques. Sois patiente, Iona.

— C’est là-bas qu’il m’a marqué.

Un silence succéda à la remarque de Fin.

— Je savais qu’il existait, reprit-il, mais j’ignorais que je descendais de lui. Et là-bas, dans un lieu qui avait été une sorte de sanctuaire, à une époque de joie et de promesses, il m’a marqué comme un animal, et j’ai eu l’impression qu’il me brûlait jusqu’à la moelle. Il a largué les amarres, emportant tout à la dérive, et il m’a marqué. Il est apparu sous l’apparence d’un homme dans lequel je me suis reconnu. Il m’a dit qu’il me donnerait plus de pouvoir que je ne pouvais imaginer, que j’aurais tout ce dont on pouvait rêver, et plus. J’étais de son sang, et tout cela, je l’aurais. Il suffisait que je fasse une chose.

— Quoi ?

— Tuer Branna, qui dormait près de moi. Juste cela.

Un tremblement menaçait de s’emparer d’elle. Iona le repoussa, maintint un regard calme et tranquille sur Fin.

— Mais tu ne l’as pas fait.

— C’est lui que j’aurais tué si j’avais su comment. Un jour viendra où je le saurai et le ferai, une fois pour toutes. Ou je mourrai en essayant. Mieux vaut donc que tu attendes un peu. Nous t’y emmènerons tous quand l’heure sera venue. Ce n’est pas négociable, Branna. Je refuse d’être exclu.

— Quand l’heure sera venue, accepta Branna. Pour le moment, nous attendons en observant. Nous apprenons, et nous élaborons un plan.

— Et nous parlons plus que nous ne l’avons fait jusqu’à présent, ajouta Connor. Nous n’en serons que plus forts.

— Tu as raison. Nous ne laissons personne en dehors. (Branna posa brièvement la main sur le bras de Fin.) J’ai eu tort. Nous pourrions convenir que Fin et Connor utilisent leurs rapaces pour patrouiller les bois – si « patrouiller » est le bon mot. Meara et Iona ont des promenades guidées pratiquement tous les jours, elles pourront donc garder les oreilles et les yeux ouverts. Boyle raccompagnera Iona à la maison. Je vais te créer un talisman, Boyle, pour te protéger.

— Je m’en occupe, dit Fin.

— Entendu. Je ferai travailler Iona, et je vous demanderai sans doute de l’aide de temps à autre. Tous nos rêves, nous les notons par écrit, dans le moindre détail.

— Il viendra un moment où nous protéger ne sera plus suffisant, dit Boyle.

— Je sais. Ce que j’ignore, c’est ce qu’il nous faudra alors, et comment l’obtenir.

— Il est temps de l’apprendre.

Branna acquiesça.

— Dans la mesure où nous serons six à être aux aguets, nous pouvons espérer le découvrir. Pour l’heure, nous avons notre vie à vivre. Commençons donc par mettre le couvert pendant que je vérifie où en est mon ragoût.

— J’ajouterais : vivre bien ! dit Connor en attirant sa sœur à lui et en l’embrassant. Ce sera sûrement un sacré coup de pied aux fesses pour lui.

— Tu as raison. Mets de la musique, Connor. Autant commencer tout de suite !

Ils oublièrent les ténèbres pour quelques heures, Connor et Meara se chamaillant à propos de la musique jusqu’à ce que Connor choisisse une sorte de gigue rapide, avec quantité de violons et de batterie, et se mette à danser avec Meara.

— Waouh ! ils sont vraiment bons, remarqua Iona.

— Ils ont des ailes aux talons, dit Boyle en prenant les bols qu’elle avait dans les mains pour les disposer sur la table. Ça a toujours été comme ça.

— Tu peux en faire autant ?

— Je n’ai pas d’ailes, mais pas de plomb non plus.

— Invite la dame à danser, idiot !

Fin laissa tomber une serviette de table à chaque place.

— Je ne sais pas faire ça, répondit Iona.

— Dans ce cas, il est grand temps d’apprendre, décida Connor en l’attrapant par la main.

— Tu es lent, frère, murmura Fin à Boyle.

— Je vais à l’allure qui me convient.

— Lent, répéta Fin. Un véritable escargot sur le dos d’une tortue.

Boyle se contenta de hausser les épaules. Il avait plaisir à regarder Iona essayer de se caler sur les pieds agiles et rapides de Connor. Et plus de plaisir encore à l’entendre rire en virevoltant.

Comment ne pas goûter tout cela ? songea-t-il quand Fin fit tourbillonner par trois fois Meara, tandis que Branna battait des mains en mesure depuis ses fourneaux. C’était bon, cette légèreté, et ils en avaient besoin. Il en profiterait donc.

Ni lui ni les autres, dans la cuisine illuminée aux odeurs réconfortantes, où la musique vive le disputait aux rires sonores, ne virent derrière la vitre éclaboussée de pluie l’ombre qui les observait. Qui les haïssait.

 

Une fois le repas terminé et la cuisine remise en ordre, comme il se faisait tard, Boyle se prépara à partir.

— Nous allons te raccompagner chez toi, Meara. J’ai ma camionnette. Au fait, Branna, je voulais te demander si tu as encore de cette lotion contre les rhumes de cerveau. Ça fait deux jours que Mick se mouche et éternue, et j’ai bien envie de lui en verser de force un flacon dans la gorge.

— Oui, bien sûr, dit-elle en s’apprêtant à se lever.

— Je vais le lui donner, proposa Iona. Dans la bouteille bleue, à droite, sur les étagères les plus proches de la fenêtre de devant.

— C’est ça. Tu peux me régler ici, ou à la boutique à la fin du mois, Boyle.

— Entendu. Merci pour le dîner. Je vous rejoins dehors, Meara et toi, dit-il à Fin.

Il sortit avec Iona, et ils passèrent dans l’atelier. Elle alluma la lumière.

— J’essaie de mémoriser son stock, ce qu’elle a ici et ce qu’elle vend au village. Elle ne m’a pas encore autorisée à préparer quoi que ce soit, pas sans supervision du moins, mais je commence au moins à avoir une idée de ce qu’elle y met.

Elle prit la bouteille clairement marquée d’une étiquette « La Ténébreuse ».

— J’espère que ça va aider Mick. Ça fait deux jours qu’il fait pitié.

— Il n’avait qu’à se décider plus tôt à se soigner.

— Je suppose que l’idée d’avaler des potions de sorcière rend certaines personnes nerveuses.

— Je te garantis qu’il l’avalera, et si nécessaire je lui pincerai moi-même le nez, dit Boyle en glissant le flacon dans sa poche. Puisque nous avons un instant, je voulais te dire que j’ai vraiment apprécié ta façon de défendre Fin, tout à l’heure.

— Être exclu est douloureux, de même qu’être blâmé pour ce qu’on est. Je peux comprendre ce qu’a ressenti Branna, mais mon instinct me dicte de faire confiance à Fin. Ne pas l’écouter ne me réussit pas, même si parfois j’ai tort de le croire…

— Ta franchise, c’est important aussi pour moi. Du coup… (Il passa d’un pied sur l’autre.) Nous irons dîner ensemble, un de ces soirs.

— Oh ! (Elle aurait souri jusqu’aux oreilles si elle avait écouté son cœur, mais elle fit de son mieux pour arborer un sourire poli.) Entendu.

— Je préfère que l’invitation vienne de moi. C’est peut-être démodé, mais c’est comme ça.

— C’est bon à savoir. L’agenda de mes soirées n’est pas particulièrement chargé.

— Alors nous fixerons une date. Je te verrai demain matin.

Il se dirigea vers la sortie, traversa la moitié de la pièce, puis fit demi-tour.

Cette fois, elle était prête quand il l’attira brusquement contre lui, et elle ne résista pas.

Elle adorait sa façon de la hisser sur la pointe des pieds. Elle ne se sentait pas petite, mais désirée. Les réticences qu’il avait encore ne le rendaient que plus sexy. Et tout dans son baiser, la chaleur de ses lèvres, la force de son étreinte, lui donnait l’impression d’être irrésistible.

C’était une sensation grisante, très excitante.

Il se promettait toujours d’y aller doucement avec elle – si toutefois il y allait. Il avait appris à se maîtriser, appris – la plupart du temps – à trouver le juste équilibre entre désir et tempérament d’un côté, réflexion et logique de l’autre.

Pourtant, voilà qu’il se retrouvait une fois de plus tout entier occupé par elle. À la vérité, tout ce qu’il voulait, c’était s’abîmer en elle et y rester, attirer en lui toute cette douceur naturelle, cette énergie enjouée.

Sans compter qu’il voulait poser les mains sur tous ces jolis pleins et déliés, la bouche sur cette peau lisse, et sentir ce petit corps étonnamment solide bouger, bouger, bouger sous le sien.

Elle continua à le serrer contre elle alors qu’il était prêt à mettre fin à leur étreinte, et cela l’acheva presque.

— Bon… réussit-il à dire, ordonnant à ses mains de se tenir sagement le long de son corps – ou, plus sûr, de se fourrer dans ses poches.

Elle restait là devant lui, ses jolis yeux alourdis, les lèvres incurvées et si douces. Si douces qu’il aurait voulu…

— Tu pourrais revenir, après avoir ramené Meara chez elle. Tu pourrais déposer Fin et revenir. Demain matin, tu m’emmènerais au travail.

— Je…

À cette seule idée d’une nuit avec elle, tous les besoins de son être menacèrent de prendre le dessus.

— Avec Branna et Connor dans la maison, ce pourrait être gênant, pour le moins. Et puis, il ne faut pas se précipiter.

— Tu veux dîner d’abord. (Elle sourit de plus belle en voyant qu’il ne comprenait pas sa plaisanterie.) Ce n’est pas un problème. Pour ma part, j’aime autant être claire : du moment que ce n’est ni gênant ni précipité pour toi, je veux être avec toi. Ce n’est pas que je prenne les relations sexuelles à la légère, c’est même le contraire.

— Tu m’intrigues, Iona. J’aimerais mieux te comprendre.

— Tant mieux. Je ne crois pas avoir jamais intrigué qui que ce soit jusqu’à maintenant. Et ça me plaît bien. (Elle se hissa de nouveau sur la pointe des pieds, effleura ses lèvres des siennes.) Je t’aiderai à comprendre comment je fonctionne, si je peux.

— J’y travaillerai à mon propre rythme. À demain, donc.

— D’accord. Bonne nuit.

Elle ferma à clé derrière lui, le regarda regagner sa camionnette sous la pluie. Et dansa sur place en observant la lumière des phares décrire une courbe, puis s’éloigner dans l’obscurité.

Elle l’intriguait. N’était-ce pas merveilleux ? Iona Sheehan la transparente, la fille qui trop souvent disait ce qu’elle pensait avant d’avoir réfléchi jusqu’au bout, cette fille intriguait Boyle McGrath.

Qui parlait de pouvoir ? et de prodiges ?

Elle traversa l’atelier sur un petit nuage et gagna la cuisine, où elle jeta les bras autour de Branna pour la faire tourbillonner.

— Eh bien ! vous avez dû bien vous peloter avec Boyle, pour que tu aies une telle énergie !

— Très, très bien ! Il m’a invitée à sortir, à la façon Boyle : « Nous irons dîner ensemble, un de ces soirs. »

— Doux Jésus ! s’exclama Branna les yeux écarquillés, la main posée sur le cœur. C’est quasiment une demande en mariage.

Trop heureuse pour que cela puisse refroidir son enthousiasme, Iona se mit à rire.

— C’est un grand progrès par rapport à ses grommellements du début. Il dit que je l’intrigue, tu t’imagines ? Non, sérieusement, qui aurait du mal à comprendre comment je fonctionne ? Je suis simple comme tout.

— Tu crois ?

— Je ne suis certainement pas quelqu’un de profond. Je vais me faire une tisane. Tu en veux ? Je suis vraiment folle de lui.

— C’est un peu tôt pour être folle de lui, non ?

— C’est quelque chose que je n’ai jamais compris. (Iona mit la bouilloire à chauffer, contemplant la collection de tisanes concoctées par Branna.) Tu ne sais pas quand tu sais ? Cinq minutes, cinq ans… qu’est-ce que ça change ? Pour l’homme avec qui j’étais avant, j’ai voulu savoir. J’ai essayé. Je l’aimais bien, j’étais à l’aise avec lui. Je me suis dit que je devais me donner plus de temps. Mais le temps n’a rien changé. Ni pour lui ni pour moi, d’ailleurs.

Branna repensa à ce que Connor lui avait dit.

— Tu veux donner et recevoir de l’amour.

— C’est mon vœu le plus cher depuis toujours. Je vais me préparer ton mélange à base de lavande. Non seulement j’adore l’odeur, mais c’est relaxant. Histoire de bien dormir cette nuit. Je suis tellement excitée, ajouta-t-elle avec un coup d’œil à Branna, que j’ai besoin de me calmer un peu. J’ai bien retenu ?

— C’est un bon choix, et c’est vrai que tu commences à avoir des bases. D’ailleurs, à ce propos… Il est un peu tard, mais je crois que nous pouvons encore veiller une heure toutes les deux. Nous allons travailler à un sortilège. Quelque chose de très, très simple, précisa-t-elle en voyant le sourire radieux d’Iona. Un premier orteil dans l’eau.

— Je suis plutôt du genre à plonger sans préparation, mais d’accord pour commencer par un orteil. Merci, Branna.

— Tu me remercieras dans une heure, si tu as réussi le sortilège. Tiens.

— Un balai. Je vais l’enfourcher pour voler ?

— Non. C’est un sortilège de protection : tu vas apprendre à balayer les énergies négatives, les couches et particules de forces maléfiques, et à instaurer des forces positives. Notre foyer doit être protégé en permanence. C’est la première chose à apprendre, et j’aurais dû te l’enseigner plus tôt.

— Enseigne-le-moi maintenant, dit Iona en prenant le balai.

 

Elle dormit d’un sommeil profond et sans rêves, et affronta sa nouvelle journée – pluie toujours, mais plus fine et plus lente – avec enthousiasme. Arrivée dans la cuisine avant ses deux cousins, elle mit le café en route et se demanda si elle n’allait pas essayer de préparer un petit déjeuner pour trois. Ses talents étaient limités, mais des œufs brouillés devraient être à sa portée. En y ajoutant du jambon et du fromage, elle obtiendrait une sorte d’omelette de paresseuse.

Organisation avant tout ! D’abord, sortir les ingrédients et les ustensiles nécessaires. Elle attrapa un poêlon, un bol et un fouet, une râpe à fromage, un couteau et une planche à découper pour le jambon.

Jusque-là, tout allait bien.

Elle prit ensuite dans le frigo des œufs, du jambon et du fromage… oh ! et du beurre pour le poêlon.

Maintenant, casser les œufs dans le bol, puis ouvrir le placard sous l’évier pour jeter les coquilles dans la poubelle destinée au compost. Elle remarqua qu’ils avaient oublié de sortir les déchets, la veille au soir.

Résolue à être organisée jusqu’au bout, elle prit le sac plein, le ferma solidement avec le lien, puis le porta jusqu’à la sortie dans l’intention de le jeter dans la grande poubelle.

Des rats morts étaient entassés à quelques centimètres des marches. Noirs comme une nuit sans lune, couverts de sang et d’entrailles, ils occupaient un cercle de terre noircie par le feu.

Le sac lui glissa des doigts et tomba au sol avec un bruit mat. La répulsion l’incitait à rentrer dans la maison, à refermer la porte à double tour, et d’une main tremblante elle chercha dans son dos la poignée.

Puis elle se rappela à l’ordre : Tu ne peux pas t’enfuir. Tu ne peux pas te cacher. Il devait y avoir une bêche dans l’appentis du jardin. Il suffisait qu’elle aille la chercher, qu’elle creuse un trou et y enterre cette chose répugnante. Avant de répandre du sel sur le sol.

Elle fit un pas pour contourner l’horreur.

— Alors, tu entres ou tu sors ?

La voix endormie de Connor derrière elle la fit sursauter, et elle étouffa un cri.

— Je ne voulais pas te faire peur. Tu t’occupes de préparer le petit déjeuner ? Donne-moi ça, je le sortirai quand nous partirons travailler, comme ça…

Il vint jusqu’à la porte et tendit la main pour prendre le sac, puis s’arrêta net en voyant les rats.

— Tiens donc, il nous a envoyé un cadeau, dit-il d’une voix tranchante, d’où toute bonne humeur et somnolence avaient disparu. Laisse ça. (La main qu’il posa sur le bras d’Iona pour l’attirer à l’intérieur dispensait malgré tout chaleur et réconfort.) Je vais m’en occuper.

— J’allais le faire. Prendre une bêche dans l’appentis.

— C’est pour ça que sont faits les cousins grands et forts.

Il lui posa un baiser sur le front.

— Tu peux me dire pour quoi ils sont faits, à part réveiller tout le monde en chantant sous la douche comme s’ils passaient à X Factor ?

L’irritation de Branna s’évanouit quand elle fut assez proche pour lire l’expression du visage d’Iona, puis celle de son frère.

— Qu’y a-t-il ?

— Vois par toi-même.

Il se tourna vers la porte et l’ouvrit.

— Il ne manque pas d’audace, lâcha-t-elle froidement en contemplant l’offrande. Laisser des choses pareilles sur le pas de notre porte.

— J’ai raté le sortilège, hier soir. Celui pour protéger la maison. J’ai…

— Ces bestioles répugnantes sont-elles dans la maison ? demanda Branna. Sont-elles vivantes et en train de courir partout ?

— Non.

— Alors, tu as fait ce qu’il fallait. Tu crois vraiment qu’il se serait contenté de les laisser morts dehors s’il avait pu les faire grouiller sur nous ?

L’image fit frissonner Iona.

— Non. Tu as raison. (Un long soupir lui échappa tandis qu’elle se libérait de sa culpabilité.) Je m’apprêtais à les enterrer.

— Non. Nous n’allons pas commencer par les enterrer. Nous allons les brûler. À trois, mais le premier feu est tien, dit-elle à Iona. Fort, blanc, brûlant.

Elle prit la main d’Iona et sortit, suivie de Connor.

— Répète après moi, puis envoie le feu.

» Blanc sur noir, j’invoque le pouvoir. Sur ce mal immonde, que mon feu tombe. Détruis ce qui menace les miens, moi-même et notre espace. Tel est mon vouloir, qu’il en soit ainsi.

» Dis-le. Sens-le. Fais-le.

Iona répéta l’incantation, sa voix devenant plus forte, sa fureur plus intense, son pouvoir total, incandescent.

Les flammes jaillirent, bondirent jusqu’au centre du cercle et s’élargirent.

— Encore, exigea Branna tandis que Connor et elle répétaient avec elle les paroles.

Le feu brûlait, blanc comme l’éclair. Quand il s’éteignit, seules restèrent des cendres noires.

— Nous enterrons les cendres ? demanda Iona.

Son corps vibrait, comme sous l’effet d’un choc électrique. Son sang lui-même lui semblait brûlant.

— Nous les enterrons.

— Et nous répandons le sel sur la terre.

— J’ai mieux que ça, mais ce serait aussi une possibilité. Va chercher la pelle et le balai, ordonna Branna, et toi, Connor, la bêche. J’ai juste l’endroit pour ces cendres.

Elle attendit un instant, pendant qu’ils obtempéraient.

— Juste l’endroit, répéta-t-elle.

Elle les conduisit devant la maison, à l’angle de l’atelier.

— Ici ? demanda Iona, incrédule. Si près de la maison, de la pièce où tu travailles ? Je ne…

— Ne t’inquiète pas, elle a une idée derrière la tête. (Faisant confiance à sa sœur, Connor enfonça la bêche dans le sol humide.) Juste ce dont je rêvais pour ce matin : creuser un trou pour enfouir des cendres de rats, sous cette maudite pluie.

— Pour ça, je peux faire quelque chose.

Se rappelant la leçon de la veille, Iona repoussa la pluie de façon à ce qu’ils soient tous les trois au chaud et au sec.

— Bravo ! (Branna secoua ses cheveux humides, observant le travail de son frère, les mains sur les hanches.) Ça suffit comme ça, Connor. Jette les cendres dans le trou, Iona. Nous avons effectué cette tâche à trois, elle n’en est que plus forte.

— Tu peux reboucher le trou, dans ce cas, suggéra Connor quand Iona y eut versé les cendres noires.

— Tu te débrouilles si bien… J’ai de toute façon ma contribution à apporter quand tu auras fini.

— Il nous observe, dit Connor à voix basse en jetant la terre dans le trou. Je le sens.

— C’est ce que je pensais, et c’est très bien ainsi. Maintenant, à moi.

En pantalon de flanelle, pieds nus, les cheveux mouillés de pluie, Branna leva les mains, paumes vers le ciel.

— La blancheur du feu purifie, le pouvoir de la lumière embellit. De la maléfique emprise de Cabhan je vous délie. Tel est mon vouloir, qu’il en soit ainsi.

De la terre fraîchement retournée surgirent des fleurs qui s’épanouirent et se propagèrent. Les couleurs de l’arc-en-ciel chatoyèrent dans la grisaille matinale, les silhouettes graciles dansant dans le vent léger.

— C’est magnifique ! génial ! (Iona entrelaça ses doigts en contemplant cette provocante débauche de couleurs.) Tu es géniale.

Hochant la tête d’un air satisfait, Branna ramena une mèche de cheveux derrière l’oreille.

— Je ne dirai pas le contraire.

— Un bouquet de fleurs dans le cul pour lui ! J’ai faim ! conclut Connor en reprenant la bêche pour la porter sur son épaule.

Un grand sourire heureux aux lèvres, Iona partit bras dessus, bras dessous avec ses cousins en annonçant :

— C’est moi qui prépare le petit déjeuner.

— Grand Dieu ! mais j’ai tellement faim que je suis prête à tout.

Une dernière fois, Branna se retourna pour observer les fleurs. Dans le cul jusqu’aux racines, pensa-t-elle.

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