Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 5
5
Une bonne journée de travail, une pinte entre amis. Pour Connor, il n’y avait rien de mieux au monde, à l’exception d’un repas chaud et d’une femme bien disposée.
Même si la jolie blonde, prénommée Alice, qui lui lançait des coups d’œil occasionnels semblait plutôt l’apprécier, il se contenta de sa pinte et de ses amis.
— Maintenant que Fin nous a rejoints, dit-il, tu as peut-être envie de combiner les rapaces et les chevaux comme Meara et moi l’avons fait aujourd’hui avec les Amerloques. Tu pourrais proposer cette option de façon régulière.
Boyle fronça les sourcils.
— Il nous faudrait un fauconnier expérimenté comme guide, et nous n’avons que Meara qui sache faire ça.
— J’en suis capable moi aussi, protesta Iona.
— Tu n’es sortie en promenade avec les faucons qu’à deux ou trois reprises, fit remarquer Boyle. Et jamais seule.
— J’ai adoré ! Tu m’as même dit que j’étais faite pour ça, rappela-t-elle à Connor.
— Tu es très habile, mais il te faudrait quelques essais à cheval. Ou même à vélo, comme lorsque nous exerçons les oiseaux en hiver.
— Je vais m’entraîner.
— Tu as besoin de pratiquer l’épée, lui dit Meara.
— Tu me mets une raclée à chaque fois.
— C’est vrai, confirma Meara en souriant, le regard rivé sur sa pinte. C’est très juste.
— Notre amie apprend vite, commenta Fin. Et l’idée est intéressante.
— Si on la creuse un peu… (Boyle but une gorgée de bière en réfléchissant.) Les clients intéressés par ce genre de sortie doivent être des cavaliers confirmés. Autant éviter qu’un novice panique quand le faucon se posera sur son bras, effrayant le cheval.
— D’accord avec toi.
— Les chevaux ne paniqueront pas si je leur dis de rester calmes. (Iona inclina la tête, tout sourire.) Voici Branna.
Elle avait coiffé ses cheveux avec soin, comme de bien entendu, et portait une écharpe rouge sur une veste bleu nuit. À en juger par ses bottines à talons plats, elle était venue à pied de chez elle.
Elle fit glisser sa main sur l’épaule de Meara, puis s’assit lourdement sur la chaise voisine de la sienne.
— On fête quoi ?
— Meara et moi partageons un généreux pourboire offert par un Amerloque.
— Félicitations. Tu offres une pinte à ta sœur ? Je prendrais volontiers une Harp.
— C’est ma tournée, lança Meara en se levant.
— Elle se tracasse pour sa mère, leur apprit Connor dès qu’elle se fut suffisamment éloignée. Elle a besoin de se changer les idées. Dînons tous ensemble, si vous êtes d’accord, pour lui redonner le moral. Je pencherais pour un fish and chips.
— Ce ne serait pas plutôt pour le bien-être de ton estomac ? demanda Branna.
— Un peu pour mon estomac, et pour son moral. (Il leva son verre pour trinquer.) Et pour le plaisir d’être en bonne compagnie.
C’était bon d’être avec eux tous. Au départ, elle avait prévu de ne prendre qu’une seule pinte, de s’attarder un petit moment, puis de rentrer chez elle, lancer une machine et réunir tous les restes pour dîner sur le pouce. Mais voilà qu’elle entamait sa deuxième pinte et une tourte au poulet.
Tout compte fait, sa camionnette pouvait rester là où elle était, chez Branna. Elle rentrerait chez elle à pied. Chargerait le lave-linge, dresserait la liste des courses – une pour elle et une pour sa mère. Couchée tôt, et si elle réussissait à se lever de bonne heure, elle pourrait mettre une autre machine en route et apercevoir le fond de sa panière.
Elle ferait les courses pendant sa pause déjeuner, passerait chez sa mère après le travail – au secours ! – et son devoir serait accompli. Au passage, elle continuerait à faire germer l’idée d’un long séjour chez Maureen.
Connor lui décocha un coup de coude dans les côtes.
— Tu penses trop. Essaie de te concentrer sur l’instant présent. Tu verras, c’est formidable.
— Une tourte au poulet dans un pub, c’est formidable ?
— C’est bon, non ?
Elle prit une nouvelle bouchée.
— C’est bon. Et que vas-tu faire d’Alice ?
— Hein ?
— Alice Keenan, qui manifeste son désir ardent depuis l’autre bout de la salle avec la discrétion d’un porte-drapeau.
Elle agita les bras en guise de démonstration.
— Jolie, c’est clair. Mais pas mon genre.
Meara prit un air stupéfait qu’elle afficha à l’intention de toute l’assemblée.
— Vous avez entendu ? Connor O’Dwyer dit qu’une jolie fille, ce n’est pas son genre.
— Avec une bague au doigt, ce serait plus ton genre ? demanda Fin, amusé.
— Tout à fait, et comme je n’ai rien à lui offrir, je ne jouerai pas avec elle. Mais elle a un beau visage.
Il se pencha vers Meara.
— Si tu voulais bien te blottir contre moi, m’embrasser, elle se dirait, bon, tant pis, il est pris, et elle arrêterait de fantasmer sur moi.
— Elle n’arrêterait pas, les femmes ridicules sont comme ça. (Elle prit une autre bouchée de tourte.) J’ai la bouche pleine, désolée.
— Tu as posé tes lèvres sur les miennes une fois.
— C’est vrai ? (Iona repoussa son assiette sur le côté et se pencha vers lui.) Raconte-nous tout.
— J’avais à peine douze ans.
— Presque treize.
— Presque treize, c’est douze. (Elle fit semblant de l’attaquer avec sa fourchette.) Et j’étais curieuse.
— C’était agréable.
— Comment le saurais-je ? se défendit Meara. C’était mon premier baiser.
— Oh, soupira Iona. On n’oublie jamais son premier baiser.
— Ça ne l’était pas pour lui.
Connor rit et tira sur la tresse de Meara.
— Ce n’était pas mon premier baiser, c’est vrai, mais je ne l’ai pas oublié, tu vois ?
— Moi, j’avais onze ans. Précoce, déclara Iona. Il s’appelait Jessie Lattimer. C’était tendre. J’avais décrété qu’on se marierait un jour, qu’on aurait une ferme et que je passerais mes journées à faire du cheval.
— Et qu’est-il arrivé à Jessie Lattimer ? voulut savoir Boyle.
— Il a embrassé une autre fille et m’a brisé le cœur. Ensuite, sa famille est partie vivre à Tucson, ou à Toledo. Une ville qui commence par la lettre T. Et maintenant, je vais épouser un Irlandais. (Elle se pencha pour embrasser Boyle.) Et passer mes journées à faire du cheval.
Ses yeux pétillèrent quand Boyle entrecroisa leurs doigts.
— Qui était ton premier, Branna ?
Dès qu’elle formula sa question, son regard se teinta de regret. Elle connaissait la réponse. Bien sûr, elle le savait avant même que Branna consulte Fin à la dérobée.
— J’avais douze ans moi aussi. Je n’allais pas me laisser doubler par ma meilleure amie, quand même. Et comme Connor pour Meara, j’avais Fin sous le coude.
— Ça, c’est sûr ! approuva joyeusement Connor. Il te suivait partout du matin au soir.
— Pas tout le temps, vu que ce n’était pas son premier baiser.
— Je m’étais un peu entraîné. (Fin s’adossa dans sa chaise, sa pinte à la main.) Mais c’était pour que ton premier baiser soit mémorable. Cachés dans les bois, murmura-t-il, par une douce journée d’été. Ça sentait la pluie et la rivière. Et ton parfum.
Elle évita son regard, et de son côté, il ne leva pas les yeux vers elle.
— Puis la foudre a éclaté, un éclair a jailli du ciel et frappé le sol.
Elle s’en souvenait. Comment aurait-elle pu l’oublier ?
— Il y a eu des vibrations dans l’air, et le tonnerre a grondé. On aurait dû s’en douter.
— Nous n’étions que des enfants.
— Plus pour longtemps.
— Tu es triste à cause de moi, dit Iona. Je suis désolée.
— Pas triste, fit Branna en secouant la tête. Un peu nostalgique, quand je repense à l’innocence qui disparaît plus vite qu’un flocon de neige en plein soleil. Nous ne pouvons plus nous permettre d’être innocents maintenant, après tout ce qui nous est arrivé. Et avec tout ce qui nous attend. Alors… versons quelques gouttes de whisky dans notre thé et apprécions l’instant – comme mon frère aime le répéter. Jouons un peu de musique, qu’en dis-tu, Meara ? Une chanson ou deux, ce soir, puisque seuls les dieux savent de quoi demain sera fait.
— Je vais aller chercher le violon au comptoir.
Connor se leva, caressa les cheveux de sa sœur et s’éloigna de la table. Sans avoir besoin de parler, il lui offrit le réconfort dont elle avait besoin.
Meara resta plus longtemps que prévu, jusqu’à une heure où il n’était plus raisonnable de penser, de faire la lessive ou une liste de commissions. Malgré son refus, Connor insista pour la raccompagner chez elle.
— Arrête, ce n’est qu’à cinq minutes de marche.
— Justement, ça ne me prendra que peu de temps. C’était gentil à toi de rester juste parce que Branna en avait besoin.
— Elle ferait la même chose pour moi. Et ça m’a remonté le moral à moi aussi, même si ça n’a pas lavé mon linge sale.
Ils avancèrent dans la rue silencieuse, grimpèrent la pente. Si les pubs étaient encore animés, les magasins étaient fermés depuis un moment et il ne passait pas la moindre voiture.
Le vent s’était levé, dispersant le parfum des héliotropes plantés dans une jardinière. Elle vit les pointes lumineuses des étoiles à travers des volutes de nuages.
— Il t’arrive d’avoir envie d’aller ailleurs ? demanda-t-elle. De partir vivre ailleurs ? Si tu n’avais pas un objectif qui te retienne ici ?
— Non, jamais. C’est ici chez moi. C’est la vie que je veux vivre et c’est ici que je veux la vivre. Et toi ?
— Non. J’ai des amis qui sont partis s’installer à Dublin, à Galway, à Cork et même en Amérique. J’imagine que je pourrais tenter le coup moi aussi. Envoyer de l’argent à ma mère et m’en aller d’ici, partir à l’aventure. Mais c’est toujours le désir de rester qui prend le dessus.
— Combattre un sorcier vieux de plusieurs siècles et animé par le mal n’est pas une petite aventure.
— Rien à voir avec l’agitation d’une rue marchande de Dublin !
Ils rirent et bifurquèrent vers son appartement.
— Une partie de moi n’aurait jamais cru cela possible. Ce qui est arrivé dans la clairière la nuit du solstice. Mais c’est arrivé, c’était déchaîné, rapide et périlleux, et il n’y avait pas de place pour la raison.
— Tu étais magnifique.
Elle rit encore, secoua la tête.
— Je me souviens mal de ce que j’ai fait. Je me rappelle la clarté, le feu et le vent. Tes cheveux au vent. Toute cette lumière. Autour de toi, en toi. Je ne t’avais jamais vu comme ça. Ton pouvoir magique aussi vif que le soleil, absolument aveuglant.
— C’est parce que nous étions tous ensemble. Nous ne l’aurions pas repoussé si nous n’avions pas été réunis.
— Je le sais. Je l’ai senti.
Pendant quelques instants, son regard se perdit dans la nuit, dans le village qui était le sien depuis toujours.
— Pourtant, il est toujours en vie.
— Il ne l’emportera pas.
Il l’accompagna en haut des marches, jusqu’à sa porte.
— Tu ne peux pas en être sûr, Connor.
— J’ai besoin d’y croire. Si nous laissons les ténèbres prendre le dessus, que sommes-nous ? Quel sens donner à tout cela si nous laissons le mal nous dominer ? Non, nous l’en empêcherons.
Elle resta un instant immobile à côté d’un panier dont jaillissaient des pétunias violets et rouges.
— J’aurais préféré que Fin te raccompagne en voiture.
— J’ai besoin de marcher pour digérer le fish and chips – et les pintes.
— Tu as des responsabilités, Connor. Nous ne pouvons pas gagner sans toi. Même sans parler de ça, tu fais partie de ma vie, comme une vieille habitude.
— Alors je vais assumer mes responsabilités.
Il tendit la main, sembla hésiter, puis tira sur sa tresse comme de coutume.
— Toi aussi, tu en as. Dors bien, Meara.
— Bonne nuit.
Il attendit qu’elle soit entrée, qu’elle ait refermé sa porte et l’ait verrouillée.
Alors, il prit conscience qu’il avait failli l’embrasser et se demanda si ce baiser aurait été si… fraternel que ça. Il aurait mieux valu éviter le whisky dans le thé, conclut-il, puisqu’il en venait à manquer de commettre des impairs.
Elle était son amie, la meilleure des amies. Pour rien au monde il ne mettrait l’équilibre de leur relation en péril.
Pourtant, à présent, il était crispé et frustré. Peut-être qu’après tout il aurait dû donner sa chance à Alice.
Avec tout ce qui se passait, tout ce qu’il y avait en jeu, comment laisser Branna seule ce soir – même si Iona passait la nuit au cottage ? Et il lui semblait délicat d’inviter une femme à la maison, surtout dans ces circonstances.
Tout bien considéré, se dit-il en empruntant une route sinueuse à la sortie du village, ce n’était pas pratique. Raison de plus, s’il en fallait une autre, pour envoyer Cabhan hurler dans les flammes de l’enfer.
Certes, il appréciait la compagnie des dames. Discuter avec elles, flirter avec elles. Il aimait bien danser, se balader, rire. Et coucher avec elles, c’était peu dire.
Leur douceur et leur chaleur, leurs parfums et leurs soupirs.
Mais par manque de commodité, tous ces plaisirs étaient momentanément suspendus.
Pour combien de temps encore ? s’interrogea-t-il, alors que Cabhan avait encore frappé.
Pendant que ces pensées lui traversaient l’esprit, Connor s’arrêta net. Il se tint immobile, silencieux – physiquement et mentalement – sur la chaussée plongée dans l’obscurité qu’il connaissait comme sa poche. Et il tendit l’oreille, aux aguets.
Il est là, il est là. Pas loin, pas assez loin – pas assez près pour qu’on le trouve, mais pas assez loin pour que Connor se sente à l’abri de tout danger.
Il porta la main à l’amulette qui reposait sous son pull, palpa ses contours, absorba sa chaleur. Puis il écarta les bras en croix, de plus en plus largement.
L’air se mit à murmurer autour de lui, telle une chanson silencieuse dansant entre ses cheveux, embrassant sa peau sur toute la longueur de son corps à mesure que son pouvoir s’éveillait. Tandis que sa perception visuelle se déployait.
Ainsi, il parvenait à distinguer les arbres, les ondulations de leurs ramures, à entendre le chuchotement de l’air entre les feuilles, les battements du cœur des créatures de la nuit qui s’emballaient, le pouls accéléré des proies effrayées. Il perçut aussi l’odeur, le bruit de l’eau.
Un voile de saleté la recouvrait – une ombre accrochée aux ténèbres. Mêlée à elles de sorte qu’il était impossible de les distinguer.
— La rivière. Par-delà la rivière, oui. La traverser est source de souffrance pour toi. L’eau, franchir un cours d’eau te déconcerte. Je te sens, je te perçois comme un suintement de boue froide. Un jour je trouverai ton gîte. Un jour…
Le choc lui fit l’effet d’une brûlure superficielle. À peine plus douloureuse qu’une brusque décharge d’électricité statique. Connor rassembla son énergie, renferma la magie en lui. Et sourit.
— Tu es encore faible. Oh oui, nous t’avons estropié, le garçon et moi. Nous te ferons pire que ça, espèce de salopard, je le jure sur mon sang, nous ferons pire avant d’en avoir fini avec toi.
Un peu moins agité que quelques instants plus tôt, un peu moins frustré aussi, il poursuivit sa route en sifflotant.
La pluie se mit à tomber et persista le temps de tout tremper. Les résidents du château d’Ashford – qui représentaient l’essentiel de leur clientèle – voulaient néanmoins leurs balades de découverte des rapaces.
La pluie ne dérangeait pas Connor, et comme toujours les tenues des voyageurs qui superposaient d’innombrables épaisseurs de vêtements le firent sourire. Ça l’amusait de les voir déambuler dans des bottes en caoutchouc colorées, enveloppés dans toutes sortes d’imperméables chics, combinant écharpes, bonnets et gants pour se protéger d’une petite averse modérée de septembre.
Malgré ces sujets de divertissement, il scrutait les volutes de brume qui tourbillonnaient et rampaient – sans rien déceler d’autre que de l’humidité. Pour l’instant.
Un soir, après le travail, il s’assit sur le perron du cottage, un thé corsé à la main, et regarda Meara entraîner Iona. Leurs épées s’entrechoquaient, tranchantes, bien que Branna les eût ensorcelées pour les rendre aussi flasques que des nouilles, même en heurtant la chair.
Sa cousine faisait des progrès certains, constata-t-il, même s’il était improbable qu’elle égale un jour le style et la férocité de Meara Quinn.
À sa façon de manier l’épée, on aurait pu la croire née avec une arme blanche à la main. Dès qu’elle brandissait une lame, elle ressemblait à une déesse, avec sa haute silhouette aux courbes voluptueuses et son épaisse tresse châtain qui lui battait les reins.
Ses bottes, aussi élimées que les siennes, plantées dans le sol détrempé, semblèrent danser quand elle repoussa Iona, sans se soucier de ménager son élève.
Et ses yeux noirs – hérités comme sa peau mate de ses origines gitanes – pétillaient de férocité au moment où elle bloqua une attaque.
Il n’aurait aucun mal à passer la journée à la regarder croiser le fer. Toutefois, tandis qu’elle repoussait sa petite-cousine toujours plus loin, avec une ténacité inébranlable, il grimaça par compassion.
Branna apparut, une tasse de tisane faite maison à la main, et s’assit à côté de lui.
— Elle fait des progrès.
— Hein ? Oh, Iona, oui. C’est ce que je me disais.
Placide, Branna but quelques gorgées d’infusion.
— Vraiment ?
— Oui, je la trouve encore plus forte qu’à son arrivée, alors qu’elle n’avait déjà rien d’une mauviette. C’est vrai, elle a gagné en force, en assurance aussi. Elle croit plus fermement en son don. C’est en partie grâce à nous, en partie grâce à Boyle et aux effets de l’amour sur le corps et l’âme, mais pour l’essentiel, c’était en elle depuis toujours, et ça n’attendait que de s’épanouir.
Il tapota le genou de Branna.
— Nous avons de la chance, toi et moi.
— Cette idée m’est déjà passée par la tête, une fois ou deux.
— De la chance d’avoir des parents comme les nôtres. Nous avons grandi en nous sachant aimés et estimés. Et notre particularité, celle qui nous définit, était véritablement perçue comme un don et pas comme quelque chose à enterrer ou à cacher. Ces deux-là qui s’affrontent à l’arme blanche sous la pluie ? Elles ont eu moins de chance que nous. Iona a eu et a toujours sa grand-mère, et ça, c’est un trésor précieux. Mais à part ça, pour elles, leur famille est… bah, merdique, comme Meara se plaît à le dire.
— Nous sommes leur famille.
— Je le sais, et elles aussi. Mais c’est une blessure qui ne guérit jamais totalement, tu ne crois pas, de ne pas avoir l’amour inconditionnel de ceux qui nous ont engendrés ? L’indifférence des parents d’Iona, la famille chaotique de Meara…
— Qu’est-ce qui est pire, à ton avis ? Cette indifférence, qui dépasse mon entendement, ou le chaos ? Le père de Meara qui s’est enfui en emportant le peu d’argent qui restait à la famille après qu’il eut dilapidé tous leurs biens ? Abandonner sa femme et ses cinq enfants, ou alors se désintéresser de leur sort ?
— Je pense que c’est démoralisant, dans un cas comme dans l’autre. Mais regarde-les. Si fortes et pleines de courage.
Iona trébucha en reculant et dérapa. Ses fesses heurtèrent l’herbe imbibée d’eau. Meara se pencha vers elle, la main tendue, mais Iona la refusa en secouant la tête, les dents serrées. Elle roula sur le côté, se releva d’un bond. S’avança tout en balançant l’épée de droite à gauche.
Souriant de toutes ses dents, Connor frappa la cuisse de sa sœur.
— Bien qu’elle soit toute menue, elle est féroce !
— Puisque c’est vrai, je te pardonnerai de citer le barde anglais dès que mon ragoût à la Guinness sera sur le feu.
Ses pensées se concentrèrent illico sur la nourriture.
— Ragoût à la Guinness au menu ?
— Oui, ainsi qu’une miche de pain de campagne au levain avec les graines de pavot que tu aimes tant.
Son regard s’illumina et il plissa les yeux.
— Et que vais-je devoir faire pour mériter ça ?
— J’ai besoin que tu travailles avec moi dès que tu auras un jour de congé.
— D’accord, sans problème.
— Les tours de magie auxquels nous avons eu recours le soir du solstice… J’étais convaincue que ça marcherait. Mais j’ai raté quelque chose, exactement comme Sorcha a manqué un détail quand elle s’est sacrifiée et a empoisonné Cabhan il y a si longtemps. Depuis tout ce temps, chacun de nous est passé à côté de quelque chose. Il faut qu’on trouve ce que c’est.
— Nous finirons par y arriver. Mais tu ne peux pas tout porter seule, Branna. Ce n’est pas toi qui as échoué, c’est nous tous. Fin…
— Je sais que j’ai besoin de travailler avec lui. Je l’ai déjà fait et je recommencerai.
— Est-ce que ça t’aide de savoir qu’il souffre autant que toi ?
— Un peu. (Elle posa sa tête sur son épaule.) Comme je suis petite !
— Tu es humaine. Une magicienne est un être humain comme les autres, comme Da nous l’a toujours dit.
— C’est juste.
Ils restèrent assis en silence un instant, côte à côte, les épées s’entrechoquant sous leurs yeux.
— Cabhan va de mieux en mieux, non ? murmura-t-elle juste pour lui. Il reprend des forces pour la suite. Je le sens… dans l’air.
— Je le sens moi aussi.
Tout comme elle, Connor scruta les bois plongés dans une obscurité verdâtre.
— Fin est du même sang que lui, il doit le ressentir plus fort que nous. Il y a assez de ragoût pour tout le monde ?
Elle soupira, lui signifiant qu’elle ne l’avait pas attendu pour y penser.
— Sûrement, oui. Invite-les, dit-elle en se levant, et de mon côté, je vais veiller à ce qu’il y en ait assez.
Il lui prit la main, l’embrassa.
— Aussi humaine que n’importe qui, et plus courageuse que la plupart des gens. Ma sœur est comme ça.
— L’idée de manger un ragoût à la Guinness te rend sentimental.
Malgré son ton badin, elle pressa sa main avant d’entrer dans la maison.
Ce n’était pas le ragoût qui attendrissait Connor, même si ça faisait plutôt pencher la balance du bon côté. Non, dans le fond, il se faisait beaucoup de souci pour elle.
Iona feinta en surgissant par la gauche, tournoya sur elle-même et attaqua finalement par la droite. Cette fois, c’est Meara qui tituba, dérapa et tomba sur les fesses dans l’herbe humide.
Iona poussa un cri de joie, se mit à sauter en cercles, l’épée brandie vers le ciel.
— Bien joué, cousine ! cria-t-il pour couvrir le puissant rire de gorge de Meara.
Iona exécuta une révérence théâtrale, puis poussant un petit cri aigu, se redressa vivement quand le plat de l’épée de Meara lui frappa l’arrière-train.
— En effet, bien joué, lui dit Meara. Mais j’aurais pu te transpercer le ventre pendant ta danse de la victoire. N’oublie pas de m’achever la prochaine fois.
— Message reçu, mais il n’y aura plus qu’une seule fois. (Elle poussa un autre cri de joie et se remit à sautiller sur place.) Ça devrait suffire. Je vais ranger les épées avant d’aller fanfaronner auprès de Branna.
— Bon, d’accord.
Iona s’empara des lames, les fit virevolter au-dessus de sa tête et salua Connor avant de se précipiter à l’intérieur.
— Tu l’as bien entraînée, commenta Connor en se levant pour rejoindre Meara et lui proposer le restant de son thé.
— À la mienne !
— L’aurais-tu laissée gagner, par hasard ?
— Non, pas du tout, même si je l’ai envisagé rien que pour la motiver. En fin de compte, ça n’a pas été nécessaire. Elle a toujours été énergique, mais avec l’expérience, elle gagne en précision.
Elle se massa les fesses.
— Voilà, je suis toute mouillée, maintenant.
— Je peux arranger ça.
Il se rapprocha un peu plus d’elle, l’entoura de ses bras. Ses mains descendirent délicatement vers ses fesses, le long de son pantalon humide.
Une vague de chaleur s’infiltra dans le tissu, et ses mains s’attardèrent encore un instant. Un éclat dans ses yeux, se dit-il, une lueur dans ses pupilles noires exotiques. Sur le point de succomber, il se reprit, juste au moment où elle s’écarta.
— Merci. (Elle vida le fond de thé.) Et pour ça aussi, même si je ne dirais pas non à un verre de ce vin que Branna aime tant.
— Alors viens prendre un verre à la maison. J’ai proposé aux autres de venir dîner. Il y a un ragoût à la Guinness et une miche de pain à peine sortie du four au menu.
— Il vaudrait mieux que j’y aille. (Elle recula de quelques pas, jeta un coup d’œil vers sa camionnette.) On dirait que je vis ici en ce moment.
— Elle a besoin de son cercle autour d’elle, Meara. Tu me rendrais service en restant.
Elle regarda par-dessus son épaule, comme si elle sentait quelque chose ramper vers elle.
— Il vient déjà ?
— Impossible à dire, pas avec certitude. Je compte sur Fin pour en savoir plus long que moi. Allez, entre, viens prendre un verre de vin et du ragoût, comme ça nous serons tous ensemble.
Sans surprise, ils vinrent tous, car Connor savait qu’ils répondraient toujours présents. La cuisine s’emplit de leurs éclats de voix, de leur amitié chaleureuse, avec Kathel couché devant le petit foyer, et un succulent ragoût plein de bonnes choses mijotant sur le réchaud.
Comme il y avait déjà de la Guinness dans le ragoût, Connor opta pour du vin. Tout en buvant, il regarda son compère transi d’amour sourire de toutes ses dents quand Iona, une fois de plus, relata sa victoire.
Qui aurait cru Boyle McGraff capable de tomber raide dingue d’une fille ? Lui, si peu bavard et qui accordait généralement plus d’attention à ses chevaux qu’à la gent féminine ? Un ami loyal et sincère, et un bagarreur répondant à ses propres règles de maîtrise de soi.
Et voilà que Boyle, avec ses phalanges meurtries et son tempérament bouillonnant, était éperdument amoureux de la petite magicienne qui parlait aux chevaux.
— Tu as un air moqueur et content de toi, fit remarquer Meara.
— J’aime bien la tête de grand chiot de Boyle quand il regarde Iona.
— Ils vont bien ensemble, et leur vie de couple sera longue et heureuse. Ce qui n’est pas le cas de la plupart des gens.
— Ça, c’est même rarement le cas. (Entendre ces mots sortir de sa bouche lui fit un pincement au cœur, conscient qu’elle les pensait sincèrement.) Le monde a besoin d’amoureux bien assortis, sinon comment continuerait-il à tourner ? Avec des êtres qui passent leur vie seuls ? Une vie de solitude.
— Quand on mène une vie solitaire, on peut la vivre à sa guise, sans devoir assumer les conséquences des erreurs de l’autre, tout ça pour finir seul quand l’histoire fonce dans le mur.
— Tu es cynique, Meara.
— Ça me va très bien. (Elle lui jeta un regard, les sourcils arqués.) Tu es un romantique, Connor.
— Et ça me va très bien.
Elle rit, d’un éclat naturel et spontané, tout en disposant les serviettes sur la table.
— Branna a dit que chacun doit se servir du ragoût directement dans la marmite, alors tu ferais bien de venir faire la queue.
— J’arrive.
Avant cela, il alla chercher du vin pour la tablée, s’accordant au passage le temps de s’ouvrir un peu, à l’affût du moindre signe dans l’air, avant qu’ils ne s’installent tous ensemble pour dîner et parler magie. Évoquer la clarté et l’obscurité.
Le ragoût, à lui seul, était assez magique ; Branna avait ses astuces.
— C’est délicieux ! s’exclama Iona en se servant une seconde assiette. Il faut que j’apprenne à cuisiner comme toi.
— Tu te débrouilles bien avec les accompagnements, lui dit Branna. Et Boyle aime cuisiner. Il peut se charger des repas, pendant que tu t’occupes des combats à l’épée.
— Possible. Après tout, j’ai bien mis Meara à terre.
— Elle ne va donc jamais se lasser de le répéter ? s’interrogea Meara. Je commence à comprendre que je vais devoir l’écraser une dizaine de fois pour qu’elle cesse de crier victoire.
— Même ça, ça ne me calmera pas. (Iona sourit, puis se rassit à table.) Tu ne l’as pas fait exprès, j’espère ?
— Non, je ne l’ai pas fait exprès, et je le regrette. Au moins, nous aurions pu te plaindre.
— Dans ce cas, trinquons. (Fin leva son verre.) À toi, deifiúr bheag, une guerrière qui mérite toute notre estime. Et à toi, dubheasa*, dit-il à Meara, qui l’as aidée à le devenir.
— Un peu facile, maugréa Meara, avant de boire.
— Parfois, la vérité n’a rien de compliqué. Parfois, c’est le contraire.
— Compliquée ou pas, la vérité est nécessaire.
— Alors écoute ce que j’ai à te dire, ce n’est pas rien. Vous lui avez causé du tort, dit-il à Connor. Toi et ce jeune garçon, Eamon. Mais il se rétablit. Et vous, la trinité, vous le sentez, aussi bien que moi.
— Il reprend des forces, précisa Connor.
— Exact. Il rassemble les ténèbres et les forces obscures autour de lui, et en lui. Je ne saurais dire de quelle façon, sans quoi nous trouverions comment arrêter cela, et l’achever, lui.
— La pierre rouge. La source.
Fin approuva d’un hochement de tête à l’intention d’Iona.
— Oui, mais comment est-ce venu à lui ? Comment s’en est-il imprégné, comment l’en priver et la détruire ? Quel prix a-t-il payé pour cela ? Lui seul connaît les réponses, et je n’y ai pas accès, pas plus que je n’arrive à le débusquer.
— Il est de l’autre côté de la rivière. À quelle distance, aucune idée, ajouta Connor, mais il ne rôde pas du côté de notre rive pour l’instant.
— Il restera là-bas tant qu’il n’aura pas pleinement rechargé ses batteries. Si nous arrivions à nous mesurer à lui avant qu’il récupère ce que toi et le garçon lui avez pris, nous réussirions à l’achever. Je le sais. Mais j’ai cherché, et je ne trouve pas son gîte.
— Seul ? (La fureur explosa dans la voix de Branna.) Tu es parti tout seul à sa recherche ?
— C’est une gifle pour nous tous, Fin. (Si la voix de Boyle était plus calme, sa colère était sous-jacente.) Ce n’est pas correct.
— J’ai suivi mon sang, comme aucun de vous ne le peut.
— Nous sommes un cercle. (Ce n’était pas de la colère qui transperçait dans la voix d’Iona ni sur son visage, mais une déception révélatrice d’une blessure plus profonde.) Nous sommes une famille.
L’espace d’un instant, la compréhension, les regrets et l’envie de Fin furent si vifs que Connor ne parvint pas à tout bloquer. Il en saisit seulement les contours, ce qui suffit à le faire parler.
— Nous sommes un cercle et une famille, et rien ne peut changer ça. Agir seul n’est pas la bonne solution bien que j’avoue y avoir pensé. Tout comme toi, dit-il à Boyle. Comme chacun de nous à un moment ou à un autre. Fin en porte la marque, sans avoir rien fait pour ça. Est-ce qu’un seul d’entre nous peut affirmer, en toute honnêteté, qu’à sa place nous n’aurions pas fait comme lui ?
— J’aurais fait la même chose que lui. Connor a marqué un point, intervint Meara. Nous aurions tous agi comme lui.
— D’accord, concéda Iona en tendant la main vers Fin. Mais ne recommence pas.
— Je t’emmènerais bien avec moi, pour que ton épée me protège, mais à quoi bon ? Il a trouvé un moyen de se protéger contre moi, et je n’ai pas encore trouvé comment le contourner.
— Nous allons travailler plus longuement et plus durement.
Branna reprit son verre de vin.
— Nous avions besoin de temps, nous aussi, après le solstice, mais nous ne sommes pas restés cachés à soigner nos blessures. Nous allons mettre les bouchées doubles, ensemble et individuellement, et mettre le doigt sur ce que nous avons raté.
— Nous devrions nous réunir plus souvent. (Tout en survolant l’assemblée du regard, Boyle se servit une louche de ragoût.) Pas forcément ici, même si Branna cuisine bien mieux que moi. Mais nous pouvons aussi nous donner rendez-vous chez Fin.
— Ça ne me dérange pas de faire à manger, s’empressa de répondre Branna. J’aime bien cuisiner. Et la plupart du temps, je suis ici ou à l’atelier, alors c’est assez facile.
— Ce serait encore plus simple si on s’organisait. De cette façon, nous pourrions tous te donner un coup de main, déclara Iona, avant de consulter le groupe du regard comme Boyle avant elle. Alors… quand nous retrouvons-nous tous les six ?
— Te voilà qui paraphrases le barde anglais, fit Branna en levant les yeux au ciel. Toutes les semaines. Au moins une fois par semaine à partir de maintenant. Plus souvent si nous en ressentons le besoin. Connor passera ses jours de congé à travailler avec moi et tu devrais faire comme lui, Iona.
— Très bien. Les jours de repos, le soir, autant que nécessaire.
Quand elle se tut, le silence dura un peu trop longtemps pour ne pas trahir une gêne.
— Et toi, Fin ? (Branna cassa en deux le pain qu’elle avait à peine touché, mordit dedans.) Quand peux-tu te libérer ?
— Je vais m’arranger pour être le plus disponible possible.
— À nous tous, si nous unissons nos efforts, nous y arriverons, décréta Connor avant de plonger sa fourchette dans son assiette.
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