Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 3
3
Hiver 2013
Quand Branna O’Dwyer se réveilla, une pluie grise et incessante détrempait les environs. Elle n’avait qu’une seule envie : s’emmitoufler dans les couvertures et se rendormir. Depuis toujours, elle trouvait ses nuits trop courtes. Mais que ça lui plaise ou non, le jour était là, et à mesure qu’elle sortait du sommeil, le café l’appelait avec une insistance grandissante.
Agacée, comme souvent le matin, elle se leva, enfila d’épaisses chaussettes et passa un sweat-shirt par-dessus son haut de pyjama.
Par habitude autant que par goût de l’ordre, elle ranima le feu de sa cheminée pour que les flammes égaient la chambre et, tandis que son chien, Kathel, s’étirait sur le tapis devant l’âtre, elle fit son lit et arrangea tous ses jolis oreillers à sa convenance.
Dans son bain, elle démêla sa longue chevelure noire puis la rassembla en chignon. Du travail en quantité l’attendait – après le café. Elle se regarda dans le miroir, sourcils froncés, et envisagea une mise en beauté pour effacer les traces de sa nuit agitée. Puis finalement, elle n’en vit pas l’intérêt.
Elle préféra retourner dans sa chambre, et caressa vigoureusement Kathel jusqu’à ce qu’il remue la queue.
— Toi aussi, tu as mal dormi, hein ? Je t’ai entendu grogner cette nuit. Tu as entendu les voix, mon chien ?
Ils descendirent ensemble, en silence, bien que sa maison fût occupée, comme trop souvent ces derniers temps. Meara partageait le lit de son frère, et sa cousine Iona celui de Boyle.
Ses amis, sa famille. Elle les aimait et avait besoin d’eux. Toutefois, elle n’aurait pas refusé quelques moments de solitude.
— Ils restent pour moi, dit-elle à Kathel en entendant leurs pas dans l’escalier de sa maison. Comme si je n’étais pas capable de m’occuper de moi-même. N’ai-je pas suffisamment entouré et protégé les miens et leurs proches pour tenir éloignés une dizaine de Cabhan ?
Il fallait que ça cesse, absolument, décida-t-elle en se dirigeant vers sa machine à café. Comment un homme de la stature de Boyle McGrath pouvait être à son aise dans le petit lit de sa cousine Iona ? Elle devait les inciter à partir. De toute façon, il n’y avait eu aucun signe de Cabhan, pas même une ombre depuis Samhain.
— Nous avons failli l’avoir. Ça m’énerve, nous l’avons presque achevé.
Le sortilège et la potion étaient si puissants, pensa-t-elle en préparant le café. N’avaient-ils pas longuement et durement travaillé à l’un et à l’autre ? Et le pouvoir, par tous les dieux, le pouvoir s’était élevé et répandu comme une inondation ce soir-là, près de l’ancienne chaumière de Sorcha. Ils l’avaient blessé, ils avaient fait couler son sang. Il s’était enfui en hurlant – mi-loup, mi-homme. Et pourtant…
Mission inachevée. Il était passé au travers et finirait par se rétablir, par reprendre des forces. Inachevée, et par moments elle se demandait si Cabhan serait un jour anéanti.
Dès qu’elle ouvrit la porte, Kathel sortit précipitamment. Qu’il pleuve ou non, son chien avait besoin de sa balade matinale. Depuis le seuil, dans le froid de ce jour gelé de décembre, elle regarda en direction des bois.
Il patientait, elle le savait, au-delà des arbres. Dans cette époque ou dans une autre, elle l’ignorait. Cependant, il reviendrait, et ils devaient se tenir prêts.
Mais pas ce matin.
Elle referma la porte, ranima le feu de la cuisine et l’alimenta pour atténuer l’odeur de la tourbe. Elle se servit une tasse de café, savoura la première gorgée, tout comme ce bref moment de calme et de solitude. Et, comme par magie, la boisson lui clarifia les esprits et chassa sa mauvaise humeur.
« Nous vaincrons. »
Les voix, elle s’en souvenait à présent. Toutes ces voix qui s’élevaient, qui résonnaient. Lumière, force et détermination. Dans son sommeil, elle avait tout senti. Et cette voix unique, très claire, très ferme.
« Nous vaincrons. »
— Nous prierons, tu vois juste.
Elle se retourna.
La femme se tenait là, une main protectrice sur son ventre arrondi, un châle épais noué sur sa longue robe bleu foncé.
C’est presque comme dans un miroir, se dit Branna, presque comme regarder mon reflet. Les cheveux, les yeux, la forme du visage.
— Tu es Brannaugh de Sorcha. Je te connais de mes rêves.
— Oui, et toi, Branna du clan O’Dwyer. Je te connais de mes rêves. Tu es de mon sang.
— C’est exact. Je suis l’une des Trois.
Branna porta la main à l’amulette ornée du symbole du chien qu’elle ne quittait jamais – exactement comme son double.
— Ton frère est venu à nous, avec sa femme, une nuit à Clare.
— Connor, et Meara. Elle est comme ma sœur. (Branna posa la main sur son cœur.) Là. Tu comprends.
— Elle a protégé mon propre frère dans le combat, et elle a reçu la blessure à sa place. Pour moi aussi, c’est une sœur. (L’air émerveillée, la Brannaugh de Sorcha survola la cuisine du regard.) Quel est cet endroit ?
— C’est chez moi. Et chez toi, car tu es la bienvenue ici. Veux-tu t’asseoir ? Je vais te préparer du thé. Le café n’est pas bon pour le bébé.
— Ça sent délicieusement bon. Mais reste assise, avec moi, cousine. Reste là un moment. C’est un endroit merveilleux.
Branna considéra sa cuisine – bien rangée, joliment décorée, telle qu’elle l’avait conçue. Et, elle le supposait, complètement stupéfiante pour une femme du XIIIe siècle.
— Le progrès, dit-elle en prenant place à table avec Brannaugh. Ça allège le quotidien de quelques heures de travail. Comment te portes-tu ?
— Je vais très bien. Mon fils va bientôt naître. Mon troisième enfant.
Elle prit la main de Branna.
Chaleur et lumière, un puissant mélange de pouvoirs, intense et authentique.
— Tu vas l’appeler Ruarc, et ce sera un champion.
Sa cousine sourit.
— Oui, c’est vrai.
— Le jour de Samhain, nous – nous trois, ainsi que les trois qui nous accompagnent – avons combattu Cabhan. Nous l’avons blessé, il a brûlé et saigné, mais nous ne l’avons pas achevé. Je t’ai vue à ce moment-là. Ton frère avec une épée, ta sœur avec une baguette magique, toi avec un arc. Tu n’avais pas d’enfants.
— Dans mon époque, Samhain n’aura lieu que dans deux semaines. Qui est venu à toi ?
— Toi, à la chaumière de Sorcha où nous l’avons attiré, et à ton époque, car nous sommes retournés dans le passé pour le piéger. Nous étions sur le point de réussir, mais ça n’a pas suffi. Je peux te montrer mon livre, le livre de Sorcha, dans lequel j’ai trouvé l’envoûtement et le poison que nous avons conjurés. Tu vou…
Brannaugh leva la main, appuyant l’autre sur le côté de son ventre.
— Mon fils arrive. Il me tire en arrière. Mais écoute-moi. Il existe un endroit, un lieu sacré. Une abbaye. Elle est bâtie dans un champ, à un jour de voyage vers le sud.
— Ballintubber. Iona doit y épouser son Boyle au printemps. C’est un lieu saint, très fort.
— Il ne peut pas y entrer, ni voir à l’intérieur. C’est sacré, et ceux qui l’ont construite la gardent. Ils nous ont donné, à nous, les trois enfants de Sorcha, leur lumière, leur espérance et leur force. La prochaine fois que vous affronterez Cabhan, nous serons avec vous. Nous trouverons un moyen. Nous vaincrons. Si ce n’est pas vous, ce sera les trois suivants. Aie foi, Branna des O’Dwyer. Trouve un moyen.
— Je ne peux rien faire d’autre.
— L’amour, dit-elle en pressant la main de Branna. L’amour, ai-je appris, est un bon guide. Fais confiance à tes guides. Mais il est impatient, mon enfant va arriver aujourd’hui. Que cela te mette en joie, car mon fils est une lumière de plus pour vaincre l’obscurité. Aie foi, répéta-t-elle avant de disparaître.
Branna se leva et, pensive, alluma une bougie pour célébrer la nouvelle lumière, la nouvelle vie.
Avec un soupir, elle accepta le terme de son moment de tranquillité.
Elle commença à préparer le petit déjeuner. Elle avait une histoire à raconter, et personne ne l’écouterait l’estomac vide. Avoir la foi, pensa-t-elle. Dans l’immédiat, elle était convaincue que cuisiner pour un régiment était son lot quotidien.
Elle se fit le serment qu’une fois Cabhan envoyé en enfer elle prendrait des vacances, dans un endroit chaud, ensoleillé – où elle ne toucherait ni casserole, ni poêle à frire, ni marmite pendant des jours et des jours.
Elle était en train de fouetter la pâte à pancakes – selon une nouvelle recette qu’elle désirait essayer depuis un certain temps – lorsque Meara arriva.
Son amie était déjà habillée, dans une tenue adaptée aux écuries : un pantalon épais, un pull chaud, des bottes robustes. Elle avait tressé ses cheveux châtain foncé, et de ses yeux noirs de Gitane, elle observa prudemment Branna.
— J’avais promis de me charger du petit déjeuner ce matin.
— Je me suis réveillée de bonne heure, j’ai mal dormi. Et j’ai déjà eu de la compagnie.
— Il y a quelqu’un à la maison ?
— Il y avait quelqu’un. Tu veux bien faire descendre tous les autres, pour m’éviter de raconter plusieurs fois mon histoire. (Elle hésita un instant.) Ce serait mieux que Connor ou Boyle téléphonent à Fin pour qu’il se joigne à nous.
— C’est Cabhan. Il est revenu ?
— Il va venir, malheureusement, mais ce n’est pas lui.
— Je vais chercher les autres. Tout le monde est réveillé, ça ne sera pas long.
Hochant la tête, Branna déposa les tranches de bacon dans une poêle chaude.
Connor, son frère, arriva en premier, et renifla l’odeur de la même manière que Kathel.
— Rends-toi utile, lui ordonna-t-elle, mets la table.
— Tout de suite. Meara a dit qu’il s’était passé quelque chose, mais que ce n’était pas Cabhan.
— Tu crois que je serais en train de préparer ces pancakes si j’avais affronté Cabhan ?
— Non, en effet. (Il sortit les assiettes du placard.) Il est tapi dans l’ombre. Il a repris des forces, mais il n’est pas entièrement rétabli. Je le sens à peine, mais d’après Fin, il n’est pas totalement remis.
Et Finbar Burke était bien placé pour le savoir, puisqu’il était du même sang que Cabhan, comme en attestait la marque du sortilège de Sorcha qu’il portait à l’épaule.
— Il est en route, ajouta Connor.
Comme elle se contentait de hocher la tête, il alla ouvrir la porte à Kathel qui rentrait de promenade.
— Regarde ça, tu es tout trempé.
— Sèche-le, demanda Branna qui ne put que soupirer en voyant Connor simplement passer les mains sur le pelage mouillé du chien. Il y a des serviettes dans la buanderie pour ça.
Connor sourit largement, ce qui égaya brièvement son visage harmonieux et alluma une étincelle fugace dans ses yeux d’un vert intense.
— Il est déjà sec, et ça te fait une serviette de moins à laver.
Iona et Boyle entrèrent main dans la main. Un beau couple d’inséparables, se dit Branna. Si on lui avait dit un an plus tôt que cet homme autrefois bagarreur, taciturne et souvent brusque tomberait un jour amoureux à ce point, elle aurait ri à s’en tenir les côtes. Pourtant, il était épris de sa cousine américaine à l’esprit brillant, ce grand bonhomme aux épaules carrées, à la chevelure ébouriffée, et aux yeux fauve légèrement rêveurs.
— Meara ne va pas tarder, annonça Iona. Sa sœur lui a téléphoné.
— Tout va bien ? s’enquit Iona. Sa mère ?
— Impec. Juste des détails à propos de Noël.
Sans attendre qu’on le lui demande, elle sortit les couverts pour terminer ce que Connor avait commencé, et Boyle alluma la bouilloire.
Tandis que les éclats de voix résonnaient dans sa cuisine animée, Branna pouvait l’admettre, maintenant qu’elle avait bu son café : elle avait une famille chaleureuse. Puis l’excitation monta d’un cran lorsque Meara entra en trombe et saisit Connor par le bras pour le faire danser.
— Je dois emballer le restant des affaires de ma mère. (Elle tapa du pied, tournoya, tapa encore du pied puis attrapa Connor pour l’embrasser fermement.) Elle s’installe pour de bon chez ma sœur Maureen. Que Dieu soit loué, et merci au petit bébé Jésus qui dort dans sa mangeoire !
Malgré le rire de Connor, elle se figea, les mains sur les joues.
— Oh non, je suis une horrible fille, une horrible personne tout simplement. Je danse parce que ma mère est partie vivre chez ma sœur à Galway et que je n’ai plus à régler ses problèmes quotidiens.
— Tu n’es ni l’une ni l’autre, la rassura Connor. Es-tu heureuse que ta mère soit heureuse ?
— Évidemment, mais…
— Tu as toutes les raisons de l’être. Elle a trouvé un endroit où elle se sent bien, et elle peut gâter ses petits-enfants. Et qu’est-ce qui t’empêche de faire quelques pas de danse à l’idée qu’elle ne va plus t’appeler deux fois par jour parce qu’elle n’arrive pas à allumer la lumière ?
— Ou parce qu’elle laisse brûler son gigot d’agneau, leur rappela Boyle.
— Et puis zut, c’est la vérité ! s’exclama Meara en esquissant quelques pas supplémentaires. Je suis heureuse pour elle, sincèrement. Et je suis folle de joie pour moi-même.
Lorsque Fin entra, Meara s’élança vers lui – ce qui donna à Branna un moment pour se ressaisir, comme il était nécessaire chaque fois qu’il franchissait sa porte.
— Tu as perdu ta locataire, Finbar. Ma mère s’installe définitivement chez ma sœur. (Elle l’embrassa fermement lui aussi, le faisant rire.) C’est grâce à toi – et ne me dis pas que tu n’as pas besoin d’argent – qui as accepté un tout petit loyer pendant des années, et qui as retenu sa petite maison au cas où elle préférait revenir à Cong.
— C’était une excellente locataire. Avec elle, la maison était aussi impeccable qu’une église.
— C’est vrai que la maison est très bien comme ça, avec nos dernières rénovations.
Tandis qu’Iona terminait de préparer la table, Connor se servit son premier café.
— J’imagine que Fin va trouver un nouvel occupant, quand le moment viendra.
— Je vais me pencher sur la question.
Même si la réponse ne s’adressait pas à Branna, c’est elle qu’il regarda, et si intensément qu’il la perça à jour. Sans un mot, il s’attribua la tasse de Connor.
Tout en s’occupant, elle se maudit de ne pas s’être un peu arrangée avant de descendre. Le beau visage de Fin, aux contours nets, n’était pas altéré par le manque de sommeil, pas plus que ses yeux vert clair.
Il était parfait – en tant qu’homme aussi bien qu’en tant que sorcier – avec ses cheveux noirs mouillés par la pluie, sa silhouette élancée qui se révéla pleinement quand il ôta sa veste et la suspendit au portemanteau.
Elle l’aimait depuis toujours, et elle avait compris et accepté que ce serait éternel. Mais la seule fois où ils s’étaient donnés l’un à l’autre – alors qu’ils étaient trop jeunes et innocents –, la marque était apparue sur le corps de Fin.
La signature de Cabhan.
Une Ténébreuse de Mayo ne pouvait en aucun cas convoler avec un descendant de Cabhan. Par contre, comme elle le pouvait et le pourrait encore, elle avait travaillé avec lui puisqu’il avait souvent prouvé qu’il désirait la fin de Cabhan autant qu’elle. Mais il ne se passerait rien de plus entre eux.
Est-ce que savoir que cela le peinait autant qu’elle l’aidait à mieux le vivre ? Peut-être un peu, admit-elle. Un petit peu.
Elle souleva le plat chargé de pancakes cuits du réchaud, et ajouta les derniers tout juste frits.
— Asseyons-nous et mangeons. C’est la recette de ta grand-mère, Iona. Voyons si elle serait fière de moi.
Au moment où elle déplaça le plat, Fin le lui ôta des mains. Et pendant un bref instant, il soutint son regard.
— Tu as une histoire à nous raconter pour les accompagner, à ce qu’on m’a dit.
— Exact. (Elle prit le plateau de bacon et de saucisses et le posa sur la table. Enfin, elle s’installa.) Il y a à peine une heure j’étais assise là et j’ai eu une conversation avec la Brannaugh de Sorcha.
— Elle est venue ici ? s’étonna Connor qui s’immobilisa au moment où il se servait une généreuse pile de pancakes. Dans notre cuisine ?
— Tout à fait. J’ai eu une nuit agitée, chargée de rêves et de voix. J’ai entendu la sienne. Je ne sais pas où elle était, parce que c’était vague et décousu, comme tous les rêves. (Elle prit un seul pancake.) J’étais là, je buvais ma première tasse de café, et en me retournant… je l’ai vue. Elle me ressemble, à moins que ce soit le contraire. J’ai sursauté, j’ai été surprise parce qu’elle était toute proche de moi, malgré son gros ventre de femme enceinte. Son fils va naître aujourd’hui – enfin, dans son époque, il restait deux semaines avant Samhain.
— Décalage temporel, murmura Iona.
— C’est ça. Ils sont passés à l’abbaye de Ballintubber en venant ici. C’est là que mon rêve m’a emmenée.
— Ballintubber, fit Iona en se tournant vers Boyle. Je les ai sentis là-bas, tu te souviens ? Quand tu m’as emmenée la visiter, je les ai sentis, j’étais sûre qu’ils étaient venus là. C’est un endroit tellement fort !
— Très, confirma Branna. Mais j’y suis allée plusieurs fois, tout comme Connor, et je n’ai jamais senti leur présence.
— Tu n’y es pas allée depuis qu’Iona est ici, souligna Fin. Pas depuis que les Trois sont réunis à Mayo.
— C’est vrai. (Et bien vu, dut-elle admettre.) Mais je vais y aller, et vous aussi. Pour ton mariage, Iona, ou peut-être même avant. Elle a dit que les autres, d’avant nous, gardent les lieux et en bloquent l’accès à Cabhan. Il ne peut pas y entrer, ni voir ce qui se passe à l’intérieur. C’est un véritable sanctuaire, si jamais nous en avons besoin d’un. Ceux qui nous ont précédés ont offert la lumière et la force aux Trois. Et l’espoir ; je crois que c’est ce dont elle avait le plus besoin.
— Toi aussi, dit Iona, et nous tous. Un peu d’espoir ne nous ferait pas de mal.
— Je préfère agir qu’espérer, mais elle a trouvé là ce dont elle avait besoin, je l’ai bien vu. Elle a dit – dans le rêve, pas ici – que nous vaincrons. Que nous devons y croire et qu’ils seront à nos côtés la prochaine fois que nous affronterons Cabhan. Que nous devons trouver le bon moyen. Et ne pas oublier que si nous ne sommes pas destinés à l’anéantir, trois autres suivront. Mais nous l’emporterons.
— Même si ça doit prendre mille ans, ajouta Connor. Eh bien, j’accepte volontiers l’espoir et je suis prêt à passer à l’action. Mais ça m’ennuierait de devoir attendre mille ans pour voir la chute de Cabhan.
— Alors nous allons trouver le moyen, dans cette vie-là. J’ai mangé des pancakes une fois quand je suis allé dans le Montana, dans l’ouest de l’Amérique, commenta Fin. Ça s’appelle autrement là-bas…
— Des flapjacks, je parie, suggéra Iona.
— C’est ça. Ils étaient délicieux, mais ceux-là sont encore meilleurs.
— Tu t’es baladé partout, dit Branna.
— Oui, mais je ne repartirai pas tant que ce ne sera pas terminé. Alors, comme Connor, je trouve que mille ans, c’est trop long. Nous allons trouver le moyen.
Comment ? En claquant des doigts ? pensa Branna en contrôlant son agacement.
— Elle a dit qu’ils seraient avec nous la prochaine fois que nous lutterons. Mais ils étaient là le jour de Samhain, et ça ne l’a pas empêché de nous échapper.
— Ils étaient à peine présents, se remémora Connor. Plutôt leurs ombres. Comme une partie de notre envoûtement par le rêve, peut-être. Comment faire pour qu’ils soient pleinement là ? Est-ce réalisable ? Si nous trouvons la réponse à ça, aucune chance qu’il nous esquive. Les trois premiers plus nous trois. Et vous trois avec nous.
— Le problème, c’est le temps, intervint Fin en se calant dans sa chaise, son café à la main. Le décalage. Nous y étions à Samhain, mais d’après ce que tu dis, Branna, ils n’étaient pas là. Alors ils n’étaient que des ombres, incapables d’intervenir. Nous devons faire coïncider les jours. Le même, dans nos deux époques. Intéressant, cette énigme à résoudre.
— Mais quelle époque et quel jour ? questionna Branna. J’en ai déterminé deux, et l’un comme l’autre, ils auraient dû fonctionner. Le solstice, puis Samhain. Le temps aurait dû se trouver du côté de la lumière. Les envoûtements que nous avons répétés, le poison que nous avons créé, tout a été conçu pour concorder avec ce moment et ce lieu précis.
— Et les deux fois, nous l’avons blessé, lui rappela Boyle. Les deux fois, il a perdu du sang et s’est enfui. La dernière fois ? Ça aurait dû être fatidique.
— Son pouvoir est aussi maléfique que le nôtre est bénéfique, fit remarquer Iona. Et c’est la source de cette force qui le soigne. C’est plus lent cette fois. Il lui faut plus de temps.
— Si seulement on trouvait sa tanière, intervint Connor, l’air sombre. Si on pouvait l’attaquer pendant qu’il est plus vulnérable.
— Je n’arrive pas à le trouver. Même à nous deux, nous n’avons pas réussi, lui rappela Fin. Il a suffisamment d’énergie, ou ce qui le nourrit en a assez pour le cacher. Jusqu’à ce qu’il se faufile de nouveau au-dehors, et que je le sente – moi ou l’un de nous –, nous patienterons.
— J’aurais espéré avant Yule, mais c’est trop proche. (Branna secoua la tête.) J’aurais voulu le défier d’ici à Yule, même si c’était plus par envie d’en finir que par certitude que c’est une date propice. Je n’ai pas trouvé de jour dans les étoiles. Ou pas pour l’instant.
— Je dirais que dans les grandes lignes, nous savons sur quels points travailler, résuma Boyle en haussant une épaule. Déterminer le jour, l’année. Trouver le moyen d’inclure les trois premiers, si c’est vraiment possible.
— Je le crois, oui.
Fin regarda Branna.
— Nous allons étudier le sujet, y réfléchir.
— J’ai du temps libre ce matin.
— Je dois livrer du stock à la boutique. J’ai du mal à tenir le rythme à l’approche des fêtes de fin d’année.
— Je peux t’aider demain, c’est mon jour de repos, proposa Iona.
— Avec plaisir.
— J’ai un peu de shopping à faire aussi, ajouta Iona. Mon premier Noël en Irlande. Et Nan va venir. J’ai hâte de la voir, de lui montrer la maison. Enfin, le peu qu’il y a à voir. (Elle se pencha vers Boyle). Nous construisons une maison dans les bois.
— Elle a encore changé d’avis sur le carrelage de la grande salle de bains, expliqua Boyle à l’assemblée.
— C’est dur de décider. C’est la première fois que je fais construire. Aide-moi, dit-elle à Branna.
— Je t’ai déjà dit que ça me ferait très plaisir. Donne-moi ta journée de demain, et nous passerons une heure ou deux en fin de journée à étudier les échantillons de carrelage et de peinture autour d’un verre de vin.
— Dès que Connor et moi essayons d’imaginer la maison qui nous plairait, dans le champ derrière chez toi, je sens ma cervelle qui se décompose. (Meara trempa un morceau de pancake dans du sirop d’érable.) J’ai du mal à me concentrer sur la construction d’une maison, à définir la couleur de la peinture des murs.
— Eh bien, viens prendre un verre avec nous et nous jouerons aussi avec les couleurs pour toi. En parlant de maison… ajouta Branna en voyant là l’occasion d’évoquer ses premières pensées matinales. Vous avez aussi un logement, Boyle et Meara. Pourquoi vous entasser tous chez moi tous les soirs ?
— Nous sommes mieux tous ensemble, insista Connor.
— Et l’idée que si vous dormiez chez Meara vous n’auriez que des flocons d’avoine au petit déjeuner n’y serait pas pour quelque chose ?
Il sourit de toutes ses dents.
— Pas impossible.
— Mes flocons d’avoine sont délicieux, fit Meara en lui donnant un coup de coude.
— C’est vrai, chérie, mais tu as goûté ces pancakes ?
— Je dois admettre que même mes meilleurs flocons d’avoine ne leur arrivent pas à la cheville. Tu as besoin d’être un peu seule chez toi, dit Meara à Branna.
— J’aimerais bien, de temps en temps.
— Alors nous allons faire des efforts.
— On a du pain sur la planche, dit Boyle en se levant. Je crois qu’on devrait commencer par faire le ménage dans la cuisine de Branna, avant d’aller gagner notre croûte.
— À quelle heure penses-tu rentrer du magasin ? demanda Fin à Branna.
Elle avait espéré que la suite de la conversation aurait chassé cette idée de sa tête, mais elle aurait dû se douter qu’il reviendrait à la charge. De plus, travailler avec lui était inéluctable, et l’éviter n’apporterait rien de bon.
— Je serai de retour vers quatorze heures.
— Alors je serai là à quatorze heures.
Il se leva et déposa son assiette dans l’évier.
Gagner sa vie était un impératif qui, en vérité, plaisait à Branna. Dès que sa maison fut déserte et calme, elle monta s’habiller, et calma son feu de cheminée.
En bas, dans son atelier, elle passa l’heure suivante à emballer les savons originaux qu’elle avait créés la veille. Elle noua des rubans et des fleurs séchées sur les bouteilles de lotions.
Elle rangea ses bougies parfumées à la canneberge dans des coffrets-cadeaux qu’elle avait achetés en vue de l’afflux des fêtes de fin d’année.
Après avoir vérifié la liste de sa responsable, elle ajouta des baumes, de l’huile de bain, un assortiment de crèmes, nota les fournitures manquantes, puis emmena ses cartons dans sa voiture. Elle préférait laisser le chien à la maison, mais Kathel, qui en avait décidé autrement, sauta dans le véhicule.
— Tu as envie de faire un tour ? Bon, d’accord.
Après un dernier contrôle, elle se mit au volant et emprunta le raccourci menant au village de Cong. En décembre, la pluie et le froid décourageaient les touristes à visiter la région. Elle trouva les rues escarpées vides, les ruines de l’abbaye désertes. Comme un lieu hors du temps, se fit-elle la réflexion avec un sourire.
Elle l’aimait, qu’il fût vide sous la pluie ou plein de monde et d’agitation sous le soleil. Même s’il lui arrivait de temps à autre de faire affaire directement dans l’atelier – en particulier avec les clients qui espéraient trouver une amulette ou un enchantement –, elle avait choisi une boutique au cœur du village, facilement accessible aux touristes comme aux autochtones. Et puisqu’elle avait le sens pratique, elle avait opté pour l’emplacement où ses produits se vendraient le mieux.
Elle se gara devant un bâtiment chaulé et le local d’angle qui ouvrait sur une jolie petite rue et qui abritait la boutique La Ténébreuse.
Kathel descendit à sa suite, et attendit patiemment qu’elle décharge son premier carton malgré la pluie. Elle ouvrit la porte du coude, faisant tinter le joyeux carillon, et se plongea dans les senteurs délicates, l’éclairage tamisé, tout un univers qu’elle avait créé elle-même, pour elle-même. Toutes les bouteilles, les bols, les rayonnages de boîtes, les bougies aux flammes dansantes, participaient à l’atmosphère délicatement parfumée. Des couleurs douces, calmantes et relaxantes, des plus vives pour stimuler, quelques cristaux pour la force.
Et bien sûr, comme c’était Noël, un petit sapin, des branches et des baies, quelques décorations qu’elle avait achetées à Dublin, des baguettes magiques incrustées de pierreries et des pierres montées en pendentifs achetées sur catalogue parce que c’était ce que les clients venaient chercher dans un commerce nommé d’après une magicienne.
Son petit corps frêle perché sur un marchepied, Eileen nettoyait une étagère haute. Quand elle se retourna, ses lunettes vertes glissèrent sur son nez.
— Ça alors, mais c’est la grande dame en personne. Ça me fait plaisir de te voir, Branna. J’espère que tu as apporté des bougies à la canneberge, j’ai vendu la toute dernière il y a à peine un quart d’heure.
— J’en ai deux douzaines, comme tu m’as demandé. J’ai pensé que c’était trop, mais puisque nous sommes à court, tu as vu juste, comme toujours.
— C’est pour ça que je gère ta boutique, dit Eileen en descendant du marchepied. Elle avait rassemblé ses cheveux blond foncé en chignon et était élégante, comme à son habitude. Sa tenue du jour consistait en des bottes hautes qui montaient sous sa robe vert sapin. Elle mesurait à peine un mètre cinquante, et avait mis au monde et élevé cinq fils bien bâtis.
— Il en reste dans la voiture, j’imagine ? Je vais les chercher.
— Mais non, reste là, ce n’est pas la peine qu’on soit trempées toutes les deux.
Elle posa son premier carton sur le comptoir, qui était d’une propreté étincelante.
— Tu n’as qu’à déballer les produits et tenir compagnie à Kathel, puisqu’il a tenu à m’accompagner.
— Il sait que j’ai toujours des friandises pour les bons chiens irrésistibles.
À ces paroles, il remua la queue et s’assit poliment, lui souriant quasiment.
Branna repartit sous la pluie, suivie par le rire d’Eileen.
Elle dut faire trois voyages, et finit trempée jusqu’aux os.
Elle se sécha d’un geste rapide, de la tête aux pieds, de la manière dont Connor avait séché le chien le matin même. Un geste qu’elle n’osait faire que devant peu de personnes en dehors de son cercle.
Sans réagir, Eileen continua à vider les cartons. Branna l’avait choisie pour tenir son commerce et gérer les employés à temps partiel pour plusieurs raisons pratiques. Parmi les motifs essentiels, elle sentait un pouvoir en elle, et Eilenn acceptait la personnalité de Branna.
— J’ai eu quatre touristes très cordiaux, venus des Midlands pour visiter le musée du Quiet Man et déjeuner au pub. Ils ont dépensé trois cent soixante euros à eux quatre avant de reprendre la route.
Autre raison pratique, et pas des moindres : Eilenn avait le don pour présenter le bon produit au bon client.
— C’est une excellente nouvelle pour une matinée pluvieuse.
— Tu veux peut-être un thé, Branna ?
— Non, je te remercie.
Branna préféra retrousser ses manches et l’aider à remplir la réserve.
— Et toi, comment ça va ?
Comme elle l’espérait, Eileen lui changea les idées en lui rapportant les derniers potins du village, des nouvelles de ses fils, de son mari, de ses belles-filles – elle en avait deux et se préparait à l’arrivée d’une troisième au mois de juin –, de ses petits-enfants, et de tout ce qui lui passait par la tête.
Quelques clients entrèrent pendant cette heure de travail, et aucun ne repartit les mains vides. C’était aussi bon pour le moral que pour la comptabilité.
Branna se réjouissait de l’aménagement du magasin. Riche en couleurs, en lumière et en parfums, le tout bien ordonné comme l’exigeait son esprit soigneux – et artistique à la mesure de son sens esthétique.
Elle remercia encore une fois la vie pour Eileen et ses autres employés qui s’occupaient des clients, ce qui lui permettait de créer librement dans son atelier.
— Tu m’es précieuse, Eileen.
— Comme c’est adorable, répondit-elle en rougissant de plaisir.
— C’est sincère. (Elle embrassa Eileen sur la joue.) Nous avons une chance folle, toi et moi, de faire ce que nous aimons au quotidien, surtout que nous sommes bigrement douées. Si je devais tenir la boutique et tout ça, comme je l’ai fait les premiers mois d’ouverture, je deviendrais dingue. C’est pour cela que tu m’es indispensable.
— Eh bien, toi aussi, tu sais, parce qu’avoir un employeur qui me laisse faire les choses à ma façon, c’est un cadeau.
— Bon, je vais te laisser, comme ça nous pourrons chacune continuer à faire si bien ce que nous aimons !
Branna repartit revigorée. Quand elle passait à la boutique, en général, sa bonne humeur montait d’un cran mais, aujourd’hui, elle en avait gagné plusieurs. Elle roula sur les routes mouillées par la pluie, aussi familières que ses fourneaux, puis resta un moment assise devant chez elle.
Une bonne matinée malgré la grisaille, se dit-elle. Elle avait parlé avec sa cousine, l’une des trois premiers, à la table de sa propre cuisine. Elle avait l’intention de réfléchir, longuement et intensément, sur l’espoir et la foi nécessaires.
Elle avait rempli les réserves de son magasin, passé une bonne heure avec une amie, vu des gens choisir des objets qu’elle avait confectionnés de ses propres mains. Mes produits sont partis chez eux, se dit-elle avec un sourire. Ou chez d’autres qui les recevront en cadeaux ou en souvenirs. Des objets bénéfiques et utiles, et jolis en plus car l’aspect esthétique avait autant de valeur à ses yeux que l’aspect pratique.
Comme pour se le prouver, elle agita la main pour faire apparaître un sapin devant sa fenêtre, et allumer les lumières qui décoraient les vitres de son atelier.
— Et pourquoi je n’ajouterais pas quelque chose de joli et de lumineux à cette journée grise ? demanda-t-elle à Kathel. Allez, mon bon chien, nous avons du boulot.
Elle se rendit directement dans son atelier, rechargea le feu pendant que Kathel s’installait confortablement au pied de la cheminée.
Si elle avait dit à Fin qu’elle serait de retour à quatorze heures, en réalité, elle avait prévu de rentrer avant midi. Il était un peu plus tard que prévu, mais il lui restait presque deux heures de tranquillité avant son arrivée.
Elle passa un tablier blanc, et commença par préparer des biscuits au gingembre, juste pour se faire plaisir. Pendant qu’ils refroidissaient et que leur parfum embaumait la maison, elle rassembla le matériel nécessaire à la fabrication des bougies qu’Eileen avait inscrites sur sa nouvelle commande. Cette activité l’apaisait. Elle ne pouvait pas nier qu’elle ajoutait une touche de magie, mais c’était pour le bien des gens. Au final, c’était de l’attention, de l’art et de la science.
Sur le réchaud, elle fit fondre son acide et sa cire, versa les huiles parfumées et les colorants faits maison. La pomme et la cannelle se mélangèrent au gingembre. Avec un gros morceau, elle fixa les mèches dans les petits pots en verre aux bords cannelés, et les cala à la verticale à l’aide d’un fin bâton de bambou. Le remplissage exigeait de la patience, et elle devait régulièrement percer la cire rouge vif avec un bâtonnet pour prévenir la formation de poches d’air. Elle versa, perça jusqu’à ce que ses petits pots soient pleins, puis les laissa refroidir.
Une seconde série, d’un blanc pur et parfumée à la vanille, et une troisième – car c’était un bon chiffre – vert comme la forêt et aux odeurs de pin. C’était de saison, et, puisque cela répondait à une demande ponctuelle, elle s’en tint à une demi-douzaine.
La prochaine fois qu’elle en fabriquerait, elle ajouterait une note printanière.
Satisfaite, elle vérifia l’heure et constata qu’il était presque quatorze heures trente. Fin était en retard, mais ça l’arrangeait puisqu’elle avait ainsi eu le temps de terminer son travail.
Par contre, elle n’allait pas l’attendre pour s’atteler à la tâche suivante.
Elle enleva son tablier, l’accrocha, se prépara du thé et prit deux biscuits dans son bocal. Elle s’assit avec le livre de Sorcha, le sien, son carnet de notes et son ordinateur portable. Dans le calme de la solitude, elle examina ce qu’ils avaient accompli jusque-là en cherchant ce qu’elle pouvait améliorer.
Fin arriva avec trois bons quarts d’heure de retard et trempé. Elle lui accorda à peine un regard, et lança d’une voix ferme :
— Évite de dégouliner sur mon sol.
Il marmonna quelques mots qu’elle ignora et se sécha rapidement.
— Inutile de t’énerver parce que je ne suis pas à l’heure. Un des chevaux est malade, il a eu besoin de soins.
Elle avait tendance à oublier qu’il travaillait, lui aussi.
— C’est grave ?
— Assez, mais ça va aller. C’est Maggie, prise d’une soudaine toux d’écurie. Les médicaments l’auraient peut-être calmée, mais… bon, je n’ai pas voulu prendre de risque.
— Tu as bien fait.
Elle le retrouvait tel qu’elle le connaissait. Son faible pour les animaux, pour tout et tous ceux qui avaient besoin d’attention. À mieux le regarder, elle voyait que les soins avaient été difficiles et éprouvants.
— Assieds-toi. Un thé te fera du bien.
— Ce n’est pas de refus. Je veux bien quelques-uns de ces biscuits que je sens. Au gingembre ?
— Assieds-toi, répéta-t-elle en mettant l’eau à bouillir.
Mais il était trop agité pour s’installer à table.
— Tu as bien travaillé, je vois. Des nouvelles bougies toutes fraîches.
— J’ai une boutique à approvisionner. Je ne peux pas consacrer toutes mes journées à ce maudit Cabhan.
— Tu peux les passer à t’offusquer de tout ce que je dis alors que je ne pense pas à mal. Et il se trouve que j’aimerais te prendre des bougies pour chez moi.
— Celles que je viens de fabriquer sont destinées à des coffrets-cadeaux.
— Alors je vais t’en prendre deux, j’ai des présents à offrir, et aussi… (Il se rapprocha des étagères.) J’aime bien celles qui sont dans des pots réfléchissants. Ils doivent scintiller à la lumière. (Il en prit une pour la sentir.) Canneberge. L’odeur de Yule, c’est parfait, non ? J’en prendrai une douzaine.
— Je ne dispose pas d’une douzaine de ce modèle. Seulement les trois qui sont devant toi.
— Tu pourrais en fabriquer d’autres.
Tout en préparant le thé, elle le regarda de travers.
— Je pourrais. Mais tu vas devoir patienter jusqu’à demain.
— Pas de problème. Et ces bougies fines aussi, les grandes blanches, et les petites rouges.
— Tu es venu pour travailler ou pour faire tes courses ?
— C’est formidable de pouvoir faire les deux au même endroit, en même temps.
Il déposa le tout sur son plan de travail.
Puis il s’assit, prit sa tasse de thé et regarda Branna droit dans les yeux. Son cœur bondit dans sa poitrine, mais elle l’ignora.
— De l’autre côté de la rivière, comme nous le savions déjà. Il se retranche dans le noir, tapi. Une grotte, je crois, mais où et quand, je ne sais pas, pas avec certitude.
— Tu l’as cherché. Zut alors, Fin…
— À travers la fumée, dit-il avec détachement. Pas la peine d’aller patauger dans la boue par un temps pareil. J’ai observé la fumée, et c’était comme la fumée : brumeux et flou. Mais je peux te dire qu’il n’est plus aussi faible qu’avant, même pas comme il y a quelques jours. Il y a quelque chose en lui, Branna. Quelque chose… d’autre.
— Quoi ?
— Quelque chose avec lequel il arrive à négocier pour être ce qu’il est, je pense, pour avoir ce qu’il possède. C’est encore plus sombre, plus profond, et… je ne sais pas, murmura-t-il en se frottant l’épaule, à l’endroit où la marque était imprimée sur sa peau. Je crois que cette chose s’amuse avec lui, qu’elle l’utilise autant qu’il s’en sert. C’est ce que j’ai vu malgré sa faiblesse. Plus fort que jamais. Ce n’est qu’une sensation, cette chose. Mais je sais, sans aucun doute, qu’il se rétablit, et qu’il ne va pas tarder à revenir.
— Nous serons prêts. Nous sommes passés à côté de quoi, Fin ? C’est la vraie question. Il ne reste plus qu’à trouver la réponse.
Il mordit dans un biscuit et sourit pour la première fois depuis son arrivée.
— Il va m’en falloir plus de deux pour tenir le coup si on doit reprendre tous ces maudits bouquins.
— Il y en a d’autres dans le bocal si tu veux. Bon, dit-elle en tapotant le livre. D’abord, la potion.
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