Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 25 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Épilogue

 

 

Iona accepta le whiskey avec gratitude, et se blottit dans un coin du canapé du séjour. Les craquements du feu étaient cette fois synonymes de réconfort, et non plus de peur ou de douleur.

— Je suis désolée. Je n’ai pas été assez forte. Ni assez compétente. Il m’a battue à plate couture.

— Foutaises, cousine. (Connor se versa un doigt de whiskey supplémentaire.) Tissu de foutaises que tout cela.

— Bien dit ! ajouta Branna. C’est moi qui suis désolée. Chaque étape, chaque détail était si bien préparé, sauf un ! Je n’ai absolument pas imaginé qu’il glisserait ainsi d’une époque à l’autre, à volonté. Je ne le croyais pas capable de le faire aussi vite, avec nous si proches.

Fin secoua la tête quand elle le regarda.

— Je ne m’y attendais pas non plus. Il est bien trop rusé. Changer ainsi de territoire, pour passer là où son pouvoir brûlait plus fort que nous ne l’imaginions.

— Et où nous ne pouvions pas atteindre Iona. Où elle s’est finalement retrouvée seule.

Boyle se pencha vers elle pour lui prendre la main et la tenir fermement dans la sienne.

— Mais vous m’avez rejointe. Tous.

— Pas aussi vite que je l’aurais voulu. Savoir où… ce n’était pas suffisant sans savoir à quelle époque. Nous aurions pu ne jamais te retrouver si tu ne nous avais appelés aussi fort. Tu avais confiance, comme tu l’avais affirmé, et tu nous as appelés. Tu as achevé le cercle, malgré tout ce qui t’arrivait. Achevé le cercle, libéré le pouvoir, si bien que nous avons pu te retrouver. Et presque réussi à l’anéantir. (Branna ferma les yeux un instant.) Presque. Nous en étions vraiment à deux doigts.

— Ce n’est pas ta faute, dit Connor à Iona, ni celle d’aucun d’entre nous. C’est vrai que nous n’avons pas réussi à l’achever, mais nous lui en avons fait voir de toutes les couleurs et l’avons blessé. Il n’oubliera pas les souffrances que nous lui avons infligées ce soir.

— Et il sera d’autant mieux préparé la prochaine fois. (Meara eut un geste des deux mains.) C’est vrai, et il faut bien que quelqu’un le dise, de façon à ce que nous ne retombions pas dans un tel piège à l’avenir.

— Tu as raison, mais… tu es brûlée !

Meara jeta un coup d’œil à ses poignets et au dos de ses mains, brûlés en plusieurs endroits.

— Retour de flamme. Et toi ?

— Fin et moi nous sommes soignés mutuellement. Pourquoi n’as-tu rien dit ? Espèce de tête de mule ! je devrais te botter les fesses.

Connor se leva et lui prit les mains.

— Je fais bien pire en préparant le petit déjeuner.

— Il n’y a aucune raison de souffrir. Et toi, tu es brûlée aussi ? demanda-t-il à sa sœur.

— Pas l’ombre d’une marque. Nous avons son sang, et la cendre issue de sa chair brûlée. Nous les utiliserons contre lui. Nous réfléchirons au meilleur moyen, et nous les utiliserons contre lui lors de notre prochaine rencontre. Et ce ne sera pas sur son territoire, cette fois. Nous y veillerons.

Iona ne demanda pas comment. Assise là avec ceux qu’elle aimait, la main dans celle de Boyle, elle sentait revenir sa confiance.

— Il était incapable de le prendre, dit-elle lentement, touchant de sa main libre son amulette. Alors même que j’étais impuissante, ou aussi près de l’être que jamais dans ma vie. Il avait beau me faire mal, il était incapable de me le prendre. Il avait besoin que je le lui donne. Il pouvait me tuer, mais pas m’arracher ce que j’ai en moi. Ça l’a mis en rage.

— Bien.

— Putain de bien ! dit Iona en souriant. Je l’ai frappé de mon athamé.

— C’est vrai ? (Fin se leva pour se pencher vers elle et lui plaquer un baiser sur les lèvres.) Bravo. Une arme de lumière contre les ténèbres. C’est peut-être pourquoi il restait tant de sang pour nous.

— Nous nous en servirons aussi. Je vais aller préparer un repas. Je ne peux rien vous promettre, si ce n’est que nous allons bien manger ce soir. Et il nous reste une bouteille de ce champagne français. Nous n’avons pas réussi à achever Cabhan, mais je dirais que la première bataille a tourné à notre avantage, et nous allons fêter ça. Venez donc m’aider, vous autres. Pas vous, ajouta Branna à l’intention d’Iona et de Boyle. C’est vous deux qui avez le plus souffert, alors restez tranquillement là à boire votre whiskey près du feu.

— Je n’ai pas fini de lui botter les fesses, protesta Connor.

Meara lui donna une bourrade.

— Occupe-toi donc de tes propres fesses.

— Et pourquoi ? Je préfère nettement les tiennes.

— Dans la cuisine, sans discuter ! dit Branna en roulant les yeux pour que Connor comprenne où elle voulait en venir.

— Bon, bon ! Je suis à moitié mort de faim, de toute façon.

Il sortit en entraînant Meara.

— Je vais aller voir les chevaux, annonça Fin. Histoire qu’on ait l’esprit tranquille de ce côté-là.

Iona lui sourit.

— Merci. Je crois qu’ils vont bien, mais ça ne peut pas faire de mal.

Elle se laissa aller contre le dossier, fermant les yeux.

— J’étais le feu, dit-elle doucement. Non seulement je le créais, mais je l’étais. C’était terrifiant et exaltant.

— Tu peux le dire. Vous regarder tous les trois, Connor, Branna et toi, brûlant comme des torches d’une lumière blanche, incandescente… C’était terrifiant et exaltant.

— Pourtant, ça n’a pas suffi. J’aurais tant voulu que ce soit terminé aujourd’hui. Ce soir.

— Les choses n’arrivent pas toujours aussi vite qu’on le voudrait. (Boyle retourna la main d’Iona dans la sienne, puis céda à son envie et la pressa contre sa joue.) Ça ne veut pas dire qu’elles n’arriveront jamais.

— C’est vrai. Et Branna avait raison. Si l’on prend tout en considération, nous avons fait pencher la balance de notre côté. Quand je t’ai vu fondre sur lui à travers le brouillard… Alastar et toi, vous êtes mes héros.

— Vu l’importance qu’a pour toi ce cheval, je suis en bonne compagnie.

— Quand je ferme les yeux et revois tes mains en train de brûler…

— Regarde-les maintenant. Tu vois ? Juste comme avant.

Grandes, balafrées. Précieuses.

— J’ai cru que nous ne parviendrions pas à t’atteindre. (Il dit cela lentement, précautionneusement.) J’ai cru que nous n’arriverions jamais à temps, et peut-être pas du tout, et que je n’allais jamais te revoir. Je n’avais pas ta confiance. Mais je l’ai maintenant, je veux que tu le saches. Alors, toi aussi tu es mon héroïne.

Elle inclina la tête sur l’épaule de Boyle un instant.

— Et je crois, tout bien réfléchi…

— Réfléchi à quoi ? demanda-t-elle en buvant une gorgée de whiskey.

— Je veux dire, tout bien réfléchi, vu que c’est derrière nous pour l’instant, et qu’on ne sait pas ce qui peut arriver demain… Enfin, bref, si on réfléchit à tout ça et au reste, je crois que ce serait aussi bien que tu m’épouses.

Elle abaissa son verre, le fixant d’un regard interloqué.

— Pardon ?

— Je n’ai pas oublié ce que tu as dit quand je me suis conduit, hum, comme un imbécile qui ne sait pas fermer sa grande gueule, et je sais bien que depuis j’ai fait ce que tu voulais, ou du moins j’ai essayé… Mais je crois qu’il est temps de tourner la page, et, tout bien réfléchi, on va se marier et oublier tout ça.

— Se marier. (Se pouvait-il qu’avec le combat, les coups, le feu, elle ait perdu l’esprit ?) Tu veux dire : « se marier » ?

— C’est le plus raisonnable. Nous nous convenons bien, comme tu l’as dit toi-même. Et puis… nous avons les chevaux en commun.

— Oui, bien sûr, les chevaux.

— Ça compte, grommela-t-il. Tu m’aimes. Tu l’as dit, et tu es le genre de femme qui est honnête à propos de ses sentiments.

— C’est vrai.

— Donc, on se convient bien, on a les chevaux. Tu m’aimes, et moi pareil, alors on va juste se marier.

Finalement, son esprit avait l’air de très bien fonctionner.

— Comment ça, « et moi pareil » ?

— Bon Dieu ! (Il dut se lever un instant pour faire les cent pas, remit de la tourbe sur le feu pour gagner du temps.) Je ne l’ai jamais dit à une femme qui n’est pas ma mère ou de ma famille. C’est pas le genre de choses que je balance à la légère.

Ses cheveux, qui hésitaient entre le brun et le roux, étaient hirsutes. Elle ne l’avait même pas vu jusque-là. Pas plus que le sang sur sa chemise, ou son air buté, obstiné.

Mais elle voyait très clairement l’expression intense de son regard.

— Je te crois.

— Certains mots ont plus d’importance que d’autres, et il en fait partie.

— Quel mot, exactement ?

— « Aimer ». Je sais ce qu’est l’amour, bon sang, parce que c’est toi qui me l’as fait ressentir et qui me l’as donné. Et je ne serai plus jamais le même. J’ai jamais ressenti ça pour quelqu’un.

— Ça.

— Je t’aime, ça te va ?

Il martela les mots comme si c’était le début d’une dispute entre eux, et elle capitula complètement, totalement.

— Je suis pourtant assez clair. (Il fronça les sourcils de son air presque renfrogné avec un geste impatient des mains.) Je t’aime. Et… je le veux aussi. Je veux tout ce que je ressens pour toi, parce que sans ça je ne serais qu’à moitié vivant. Et je veux t’épouser, vivre avec toi, fonder une famille avec toi un de ces jours. Mais pour l’instant, tout ce que je veux, c’est que t’arrêtes de me faire tourner en bourrique et que tu me dises juste que tu es d’accord.

Elle se contenta de le fixer des yeux pendant un long moment, afin que chaque détail de cet instant soit à jamais gravé dans sa mémoire.

— C’est le moment le plus romantique de toute ma vie.

— Et merde ! Tu veux des mots compliqués ? Je peux peut-être te trouver un poème de Yeats, ou quelque chose comme ça ?

— Non, non, non. (Riant, elle se mit debout, se sentant plus forte et plus sûre que jamais auparavant.) J’étais sincère. Pour moi, venant de toi, c’est vraiment romantique. Si tu pouvais juste le redire une fois. Tu sais, ces trois petits mots qui ont plus d’importance que d’autres.

— Je t’aime, Iona Sheehan. Je t’aime. Donne-moi ta réponse, bon sang.

— Ça a été « oui » dès que tu as ouvert la bouche. « Oui » dès l’instant où tu me l’as proposé. Je voulais juste entendre tout ce que tu avais à me dire.

Il battit lentement des paupières, puis plissa les yeux.

— C’était « oui » ? C’est « oui » ?

— Je t’aime. Et mon souhait le plus cher est de t’épouser.

— Oui ?

— Oui.

— C’est bien. C’est magnifique. Mon Dieu ! (Il se jeta vers elle, et elle lui épargna la moitié du chemin.) Merci ! Je ne sais pas combien de temps j’aurais pu tenir encore sans toi.

— Désormais, tu n’auras jamais besoin de le savoir. (Elle s’abandonna à leur baiser, et à toutes les promesses qu’il portait.) Tu n’auras jamais besoin de te passer de moi. (Elle le serrait fort, fort, fort contre elle.) Nous avons vaincu de tant de façons, ce soir. Il n’en aura jamais la moindre idée. Nous avons l’amour. Il ne sait même pas ce que cela veut dire. L’amour…

— J’épouse une sorcière ! (La soulevant de terre, il fit un tour sur lui-même.) J’ai bien de la chance.

— Ah ça ! oui. Beaucoup de chance. Quand ?

— Quand ?

— Quand est-ce qu’on se marie ?

— Demain, ça m’irait très bien.

Ravie, elle éclata de rire.

— Pas si vite. « Les bottes d’abord », ça te rappelle quelque chose ? Il me faut une robe fabuleuse, et puis il faut que j’aie Nan avec moi. Et je ne connais pas ta famille.

— Une grande partie est ici, dans cette maison.

— C’est vrai. Nous n’attendrons pas trop, mais juste assez pour faire les choses comme il faut.

— Je veux t’acheter une bague. Ils avaient raison, ces deux-là, après tout. Un petit quelque chose de bien brillant.

— Absolument.

— Et tu avais raison, toi aussi. Il va falloir attendre un peu. Au moins le temps de réserver une date à l’abbaye de Ballintubber.

— À… (Inondée de joie, elle était sur le point de perdre pied.) Tu serais prêt à m’épouser là-bas ?

— C’est ce que tu veux, non ? Et, bon Dieu, je crois bien que c’est ce que je veux aussi. Là-bas, dans ce lieu ancien et sacré. C’est fait pour nous.

Il lui attrapa les mains, les porta brusquement à ses lèvres, puis se mit à rire.

— Tu seras mienne, et je serai tien. C’est exactement ce que je veux.

Elle posa la joue contre le cœur de Boyle. L’amour, librement donné, librement accepté.

Il n’existait pas de magie plus puissante.

— C’est ce que je veux, murmura-t-elle, avant de se mettre à sourire en entendant le hennissement claironnant d’Alastar. Il sait que je suis heureuse. (Elle renversa la tête pour regarder Boyle.) Allons le dire à tout le monde, et faire sauter ce bouchon de champagne.

Du vin, de la musique, de la lumière… Ils avaient traversé le feu, repoussé les ténèbres un jour de plus.

Aujourd’hui, en ce jour le plus long de l’année où la lumière refusait d’abdiquer, elle était aimée. Enfin.

 

Au plus profond des bois, en un autre temps, le loup gémissait. L’homme en lui proférait jurons et malédictions. Et lentement, usant d’une magie plus noire que la nuit la plus obscure, il commençait à guérir.

Soigneusement, il commençait à ourdir sa machination.

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