Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 40 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 14

14

 

 

Alors qu’octobre succédait à septembre, Branna força Connor et Iona à lui prêter la main pour récolter les légumes de son potager. Elle assigna Iona à la cueillette des petits pois, Connor à l’arrachage des pommes de terre, tandis qu’elle ramassait les carottes et les navets.

— Ça sent bon ! s’exclama Iona en redressant le dos pour humer l’air. Au printemps, quand nous avons tout planté, ça embaumait la fraîcheur et le renouveau, et c’était merveilleux. Maintenant, cet arôme de légumes à maturité est différent mais tout aussi merveilleux.

Connor considéra Iona d’un œil torve tout en bêchant.

— Tu me répéteras ça quand elle t’obligera à tout gratter, à faire bouillir ou blanchir, ou je ne sais pas quoi d’autre.

— Tu ne te plains jamais quand tu manges tous les plats que te prépare l’hiver, avec les légumes que je mets en conserve ou que je congèle. En fait…

Elle alla arracher une tomate gorgée de soleil et la huma.

— J’ai dans l’idée de préparer une soupe de tomates au bleu pour ce soir.

Sachant qu’il en raffolait, Branna sourit quand Connor la regarda de travers.

— C’est une ruse pour me faire travailler.

— Je suis une fille rusée.

La récolte la mettait d’excellente humeur. Bien qu’elle arrachât et cueillît pendant tout l’été, l’essentiel des provisions qu’elle mettait en bocaux pour l’hiver lui procurait un délicieux sentiment d’accomplissement.

Et le travail, aux yeux de Branna, participait à la satisfaction.

— Iona, tu voudras bien cueillir deux beaux concombres. Je vais en avoir besoin pour concocter mes crèmes de beauté.

— Je ne sais pas comment tu fais pour abattre autant de besogne. Entretenir la maison, le jardin, cuisiner, fabriquer les produits pour ta boutique, tenir un commerce. Comploter la destruction d’un démon…

— C’est peut-être magique. (Tout en se délectant de leur délicieux parfum, de la douceur de leur peau, Branna emplit son seau de tomates.) Mais la vérité est que j’aime ce que je fais, alors la plupart du temps, je n’ai pas l’impression de faire d’efforts.

— Va dire ça à celui qui manie la bêche, se plaignit Connor, sans obtenir de réaction.

— Tu ne rechignes pas à la tâche, toi non plus, dit Branna à Iona. Ça n’a pas l’air de t’ennuyer de passer tes journées à ramasser du crottin de cheval, à manier des balles de paille et de foin, à balader les touristes à cheval, dans les bois, des gens qui doivent poser les mêmes questions tous les jours. Plus le temps que tu as passé à étudier et à t’exercer à notre art depuis l’hiver dernier, alors que tu savais à peine produire une étincelle au bout de la mèche d’une bougie.

— J’adore tout ça, moi aussi. J’ai une maison, un endroit où je me sens chez moi, un but. J’ai une famille et un homme qui m’aime. (Tendant le visage vers le soleil, Iona prit une longue inspiration.) Et j’ai la magie. Je n’avais que trois fois rien, et Nan était ma seule vraie famille avant de venir ici.

Elle marcha jusqu’au carré de concombres, en choisit deux.

— J’aimerais énormément être capable de m’occuper d’un petit potager. Si j’apprenais à faire des conserves, j’aurais l’impression d’avoir participé aux repas que Boyle cuisine seul, la plupart du temps.

— Chez Boyle, il y a assez de place pour un petit jardin. Vous avez prévu de rester vivre là quand vous serez mariés ?

— C’est parfait pour l’instant. Idéal pour nous deux, et près de tout et de tout le monde. Mais… mais nous aimerions avoir des enfants, et même assez vite.

Branna replaça correctement le chapeau de paille qu’elle portait plus par goût des traditions que pour se protéger du soleil qui jouait à cache-cache avec les nuages moutonneux par cette journée plus estivale qu’automnale.

— Dans ce cas, il vous faut une maison. L’appartement au-dessus du garage de Fin ne conviendra bientôt plus.

— Nous y réfléchissons, mais nous n’avons vraiment pas envie de nous éloigner de vous ni du centre équestre, alors ça reste à l’état de vague projet. (Courbant l’échine pour se remettre à l’œuvre, Iona cueillit une courge jaune.) Nous devons d’abord nous concentrer sur les préparatifs de mariage, et je n’ai même pas encore choisi ma robe ni les fleurs.

— Mais tu sais ce que tu veux.

— J’ai une vague idée de la robe que je recherche. Je pense… Connor, bouche-toi les oreilles, tu vas t’ennuyer ferme.

— J’ai déjà les pommes de terre qui m’ennuient.

Il en ramassa quelques-unes dans la pelletée de terre et les jeta dans le seau.

— Enfin bref, j’ai envie d’une longue robe blanche, mais plutôt de style vintage, pas d’un chic moderne. Pas de traîne ni de voile, quelque chose de très simple mais de beau. Un peu dans l’esprit de l’époque de nos grands-mères, mais remise au goût du jour. Nan m’aurait donné la sienne, mais elle est ivoire et je la veux blanche, et elle est trop grande pour moi. Bon, ce n’est pas exactement ce que je cherche, même si j’adorerais porter une robe de famille.

Elle cueillit une tomate cerise, toute chaude, et l’engloutit d’un geste.

— Ah, délicieux ! J’ai cherché sur Internet, pour me donner des idées et après Samhain, j’aimerais que toi et moi et Meara nous mettions à chercher sérieusement.

— Avec plaisir. Et pour les fleurs ?

— Pour ça aussi, j’ai farfouillé, et puis finalement, je veux tes fleurs.

— Les miennes ?

— Je veux parler du style de tes fleurs, de tes jardins.

Se redressant, Iona embrassa d’un geste le gai mélange de zinnias, de digitales, de bégonias, de cresson de fontaine.

— Sans restrictions d’espèces ni de couleurs. Je les veux toutes. Des couleurs et de la joie, ta façon de les planter en donnant une impression de joyeux désordre naturel, un effet stupéfiant au premier coup d’œil.

— Alors il te faut Lola.

— Lola ?

— Elle est fleuriste et tient une boutique à Galway. C’est l’une de mes clientes. Je lui envoie des pots de crème pour les mains, puisque soigner les fleurs abîme les mains. Elle me commande souvent des bougies en quantité pour aller avec les arrangements qu’elle compose pour les mariages. Elle crée des œuvres d’art avec les fleurs, tu peux me croire. Je te donnerai son numéro de téléphone, si tu veux.

— Je veux bien. Elle m’a l’air parfaite.

Iona jeta un coup d’œil vers Connor. Accroupi, il examinait une pomme de terre comme si elle renfermait toutes les réponses à ses questions.

— Je t’avais prévenu que tu allais t’ennuyer ferme.

— Non, ce n’est pas ça. Tu m’as fait penser à la famille, aux jardins et aux fleurs. Et à la jacinthe des bois que Teagan m’a demandé de planter sur la tombe de sa mère. Je ne l’ai pas fait.

— C’est trop dangereux d’approcher de la chaumière de Sorcha en ce moment, lui rappela Branna.

— Je le sais. Mais c’est tout ce qu’elle a demandé. Elle a soigné Meara, et tout ce qu’elle voulait, c’était que je plante le bulbe.

Posant son seau, Branna marcha vers lui et s’accroupit face à lui.

— Je ne prendrais pas ce risque, sachant que je mettrais tout en péril. Mais je me sens tiraillé, Branna. Ce n’était qu’une fillette. Et elle te ressemblait, Iona. Et quand je te regarde, dit-il à Branna, comme j’ai regardé la Brannaugh de Sorcha, je la vois dans dix ans, et toi comme tu étais à son âge. Il y avait du chagrin et de la détermination dans ses yeux, comme je n’en lis que trop souvent dans les tiens.

— Quand nous aurons accompli ce que nous avons juré d’accomplir, le chagrin et la détermination disparaîtront. (Elle serra sa main calleuse.) Ils le sauront eux aussi. J’en suis certaine.

— Pourquoi sommes-nous incapables de voir, à nous deux ? Et à nous trois, avec Iona ? Pourquoi ne pouvons-nous pas voir comment tout se termine ?

— Tu connais la réponse. Tant qu’il y a le choix, la fin n’est jamais fixée. Ce qu’il a, et tout ce qui s’est passé auparavant, brouille la vision, Connor.

— Nous sommes la clarté.

Iona se leva, son seau de petits pois à la main, les genoux souillés de terre. Et la bague offerte par Boyle brillant à son doigt.

— Quoi qu’il nous réserve, quelle que soit l’apparence qu’il revêtira, nous combattrons. Et nous vaincrons. J’y crois fermement. Et j’y crois parce que tu y crois, dit-elle à Connor. Parce que tu sais que toute ta vie est le chemin qui t’a mené à ça, et tu y as toujours cru. C’est une brute, un salopard qui se cache derrière le pouvoir qu’il a obtenu en pactisant avec un démon. Ce que nous sommes ? demanda-t-elle en touchant son cœur. Ce que nous possédons provient de notre sang et de la lumière. Nous allons l’anéantir grâce à cette lumière et l’expédier en enfer. Je le sais.

— Bien dit ! (Branna donna un coup de coude à Connor.) Le discours

de la Saint-Crépin 1 revu et corrigé par notre Iona.

— C’était très bien dit. Ça me taraude, c’est tout. Comme une promesse faite et pas encore honorée.

— Tu l’honoreras, dit Branna. Et ce n’est pas que ça et la récolte des pommes de terre qui te font broyer du noir, ce qui t’arrive rarement. Te serais-tu disputé avec Meara ?

— Pas du tout. Tout se passe super bien. Mais l’intérêt que Cabhan semble lui porter m’inquiète parfois. Quand il s’en prend à l’un de nous, nous avons de quoi lui rendre la monnaie de sa pièce et répondre à chacun de ses tours par la magie. Elle a du caractère et une grande force mentale, et une épée quand elle la porte sur elle.

— Et elle sait s’en servir, sans compter qu’elle possède tes pierres protectrices, les talismans que nous lui avons fabriqués. Nous ne pouvons rien faire de plus.

— Son sang a coulé sur mes mains. (Il baissa les yeux, vit le liquide vermillon coulant des plaies de Meara à la place de la terre.) Comme je n’arrive pas à chasser cette image de ma tête, à tourner la page, je lui envoie cinq à six SMS par jour, en inventant toutes sortes de prétextes rien que pour vérifier qu’elle va bien.

— Si elle le savait, ça irait mal pour ton matricule.

— J’en suis conscient.

— Je m’inquiète pour Boyle, moi aussi. Alors que Cabhan ne fait même pas attention à lui en particulier. C’est naturel, intervint Iona, de se faire du souci pour les êtres qui nous sont chers et qui n’ont pas le même arsenal que nous à disposition. Toi aussi, tu t’inquiètes, ajouta-t-elle à l’intention de Branna.

— Oui, bien sûr. Même si je sais que nous avons fait tout ce qui est en notre pouvoir.

— Si ça peut te rassurer, je passe beaucoup de temps auprès d’elle, au travail. Et quand elle emmène un groupe en balade, je tresse un talisman dans la crinière de son cheval, depuis que le loup l’a épiée.

Connor sourit.

— Tu fais ça ?

— Elle n’a rien contre, et Boyle non plus. J’en pare tous les chevaux dès que je peux. Ça m’aide à les laisser sans compagnie le soir.

— Je lui ai donné une lotion l’autre jour et lui ai demandé de l’appliquer quotidiennement pour la tester. (Branna sourit.) Je l’ai envoûtée.

— Celle qui sent l’abricot et le miel ? Adorable. (Connor déposa un baiser sur la joue de Branna.) Alors je vous remercie pour la magie et la touche romantique. J’aurais dû me douter que vous ne lésineriez pas sur les mesures de précaution, toutes les deux. De mon côté, Roibeard garde l’œil sur elle dès que je m’éloigne un peu.

— Confie-la à Merlin pendant une heure ou deux – Fin sera ravi de participer. Et va chasser au vol. (Prenant appui sur son épaule, Branna se leva.) Quand tu auras remisé les pommes de terre dans le petit cellier, va faire un tour avec ton épervier. Ça vous fera du bien à tous les deux.

— Il faut encore les faire bouillir, blanchir et tout le toutim.

— Tu es congédié.

— Et la soupe ?

Elle rit, lui donna un petit coup de poing sur la tête.

— Voici mon programme. Dis à Boyle que je vais avoir besoin de Meara dans… (levant les yeux vers le soleil, elle calcula le temps) … trois heures, ça ira. Vous autres, venez vers six heures et demie. Nous mangerons ta soupe préférée, et une salade de roquette puisque Iona va aller en cueillir, du pain bis et un gâteau à la crème.

— Un gâteau ? Que fêtons-nous ?

— Ce sera un céili*. Ça fait trop longtemps que nous n’avons pas fait la fête.

Se frottant les mains sur son pantalon, Connor se releva.

— Si je comprends bien, je devrais être plus souvent de mauvais poil.

— Ça ne marchera pas à tous les coups. Va ranger ces pommes de terre, va retrouver ton épervier et reviens pour six heures et demie.

— D’accord, merci.

Elle repartit cueillir des tomates puisqu’elle devait désormais prévoir de la soupe pour six et regarda Iona à la dérobée une fois Connor parti.

— Il ne le sait pas encore, dit Iona. S’il savait, il te le dirait. Surtout à toi. Ce qui signifie qu’il ignore qu’il est amoureux d’elle.

— Il ne le sait pas encore, mais ça va venir. Bien entendu, il l’aime depuis toujours, alors prendre conscience qu’il s’autorise à croire en une autre forme d’amour prend du temps.

Tournant la tête vers le cottage, Branna pensa à lui, pensa à Meara.

— C’est la seule femme avec laquelle il aura jamais envie de faire sa vie, de la partager entièrement. Certaines ont éveillé des sentiments en lui, et d’autres le pourraient encore mais seule Meara pourrait lui briser le cœur.

— Elle ne ferait jamais ça.

— Elle l’aime, et depuis toujours. Et il n’y a qu’avec lui qu’elle aura jamais envie de faire sa vie, de la partager entièrement. Mais elle n’a pas sa foi en l’amour ni en ses pouvoirs. Si elle parvient à se faire confiance et à croire en lui, ils vivront heureux ensemble. Si elle n’y arrive pas, elle brisera le cœur de Connor et le sien.

— Je crois en l’amour et en ses pouvoirs. Et je crois qu’à choisir Meara ira dans ce sens, s’y accrochera et chérira ce trésor.

— Je souhaite plus que tout au monde que tu aies raison. (Branna poussa un soupir.) En attendant, ils se demandent chacun de leur côté pourquoi ils n’ont jamais rien ressenti de tel avant d’être ensemble. Le cœur, c’est quelque chose de sauvage et mystérieux. Allons porter tout ça à l’intérieur et tout gratter. Je vais te montrer comment préparer la soupe, et ensuite nous ferons des conserves jusqu’à l’arrivée de Meara.

 

Elle arriva, à l’heure convenue mais pas dans son assiette.

Après avoir traversé la cuisine d’un pas raide, elle planta ses poings sur ses hanches, considéra d’un air désapprobateur les bocaux pleins de légumes colorés qui refroidissaient sur le plan de travail, la soupe qui mijotait à feu doux sur le réchaud.

— À quoi tu joues ? Si tu m’as fait venir pour faire la popote, tu vas être méchamment déçue. J’ai assez bossé pour aujourd’hui.

— Nous avons presque fini, dit Branna d’une voix enjouée.

— Je prends une bière.

Toujours aussi furibonde, Meara alla ouvrir la porte du réfrigérateur pour en extraire une bouteille de Smithwick.

— Tout va bien au centre équestre ?

Meara toisa Iona, l’air hargneux.

— Tout va bien ? Plus que bien, avec ce jour estival en plein mois d’octobre et tous les gens présents à cinq kilomètres à la ronde qui ont décidé qu’ils devaient absolument faire une petite balade à cheval aujourd’hui. Quand je ne promenais pas un groupe, j’époussetais ou je transbahutais des selles.

Elle agita sa bouteille de bière avant de l’ouvrir.

— Et Caesar qui s’est mis en tête de mordre les miches de Rufus, juste après que j’ai dit à cette dame espagnole qui le montait de laisser plus d’espace entre les chevaux. Alors je me suis retrouvée avec une Espagnole hystérique à gérer, et je la comprenais à peine puisqu’elle piquait sa crise en espagnol et qu’elle parlait à moitié avec les mains, ce qui fait qu’elle secouait les rênes dans tous les sens, et que Caesar a cru qu’elle avait envie de prendre le galop.

— Oh, mon Dieu.

Iona voulut paraître inquiète, mais échoua en étouffant un rire.

— C’est drôle, évidemment. Pour toi.

— Juste un peu, parce que je sais que ça va. Si elle était mal à l’aise à cheval, tu ne lui aurais pas attribué Caesar.

— Malgré sa crise de nerfs, elle montait comme un fichu conquistador, et je la soupçonne d’avoir cherché une occasion de galoper dès le départ. Par chance, j’avais ton Alastar et je l’ai rapidement rattrapée. Elle était tout sourire, même si elle a voulu me faire croire le contraire quand j’ai empoigné la longe de Caesar pour le faire ralentir. Et je te jure…

Livide, elle poursuivit d’un ton chargé de reproches.

— … je te jure que les deux chevaux ont vécu tout ça comme une partie de franche rigolade. (Elle but de longues rasades de bière.) Et après ça, j’ai eu cinq ados. Cinq filles. Et là, je n’en parlerai pas du tout sinon c’est moi qui vais piquer une crise à l’espagnole. Et toi, dit-elle en pointant un doigt accusateur vers Iona, tu n’as pas bossé de la journée, tu as pris du bon temps dans le jardin parce que tu couches avec le boss.

— Quelle putain je suis !

— Je ne te le fais pas dire. (Meara but encore.) Et c’est pour ça que je n’aiderai ni à la cuisine ni au jardin, et s’il y a des sortilèges ou des enchantements à faire, j’exigerai une autre bière, minimum.

Branna jeta un regard vers les bocaux desquels s’échappèrent trois petits « pop », signe que les couvercles étaient scellés.

— Voilà un bruit qui me plaît. Il n’y a rien à faire. Nous prenons une journée de repos.

Cette fois, Meara but lentement.

— Est-elle sous le coup d’un enchantement ? demanda-t-elle à Iona. Ou plutôt du whisky ?

— Ni l’un ni l’autre, mais il y aura du whisky plus tard. Ce soir, c’est céili.

— Céili ?

— La première récolte est terminée, et les conserves aussi. C’est l’été en plein mois d’octobre. (Branna s’essuya les mains, posa la serviette.) Alors échauffe ta voix, Meara, et enfile tes chaussures de bal. Je suis d’humeur festive.

— Tu es sûre que ce n’est pas à cause d’un enchantement ?

— Nous avons travaillé, ressassé nos soucis, mis un plan sur pied et comploté. Nous méritons de nous détendre. Nous espérons qu’il entendra notre musique, puisque ça lui déchire les tympans.

— Rien à redire à ton plan. (Songeuse, Meara but une gorgée de bière.) C’est rare de te voir de si bonne humeur, et ça m’ennuie de jouer les rabat-joie mais je dois te dire que je l’ai vu deux fois aujourd’hui – le spectre. D’abord en homme, et ensuite en loup. Il observait, rien de plus. Mais c’est assez pour jouer avec mes nerfs.

— C’est pour ça qu’il le fait et nous allons lui montrer que ça ne nous empêche pas de vivre. En parlant de ça, j’ai besoin de vous là-haut.

— Tu es pleine de surprises et de mystère, nota Meara. Les autres savent que tu prévois de faire la fête ? demanda-t-elle tandis qu’elles grimpaient l’escalier.

— Connor va le leur faire savoir.

Branna les entraîna vers sa chambre, où, contrairement à celle de Connor, l’ordre régnait en maître.

Elle disposait de la plus grande pièce, construite selon ses indications au moment où elle et Connor avaient fait agrandir la maison. Elle avait peint les murs en vert foncé, et avec les ornements couleur d’écorce, elle avait souvent l’impression de dormir au cœur de la forêt. Elle avait choisi la décoration avec soin et poussé la fantaisie jusqu’à peindre des sirènes et des fées, des dragons et des elfes.

Elle s’était fait plaisir en choisissant son lit dont la tête et le pied étaient gravés d’une trinité celte. Une débauche de coussins s’étalait sur l’épaisse couverture blanche. Face au lit, une commode fabriquée et peinte par son arrière-grand-père contenait les instruments les plus précieux de son art.

Elle sortit un long crochet de sa penderie et, glissant l’extrémité recourbée dans une petite encoche du plafond, ouvrit la porte du grenier et déplia les marches.

— Je dois aller chercher quelque chose. Je n’en ai que pour une minute.

— C’est tellement paisible ici.

Iona alla devant les fenêtres qui donnaient sur les champs et les bois, et les collines verdoyantes qui s’étendaient au-delà.

— Ils font du bon boulot tous les deux, Branna et Connor. Je lui envie sa salle de bains attenante, sa grande baignoire et son immense meuble. C’est sûr que si j’avais une si grande surface autour du lavabo, elle déborderait de fouillis. Et sur le sien, il y a…

Meara jeta un coup d’œil à l’intérieur.

— Un joli vase de lys, des savons de forme rigolote dans une soucoupe, trois grosses bougies blanches sur de sublimes bougeoirs en argent. J’aimerais y voir l’œuvre d’une magicienne, mais je sais qu’elle est simplement très à cheval sur l’ordre.

— Si seulement c’était contagieux, dit Iona au moment où Branna redescendait les marches en portant une grande boîte blanche. Attends, je vais t’aider.

— Ça va, je la tiens, c’est léger. (Elle posa la boîte sur son lit.) Quand nous discutions mariage, robes et fleurs, j’ai eu une idée.

Après avoir ouvert le carton, elle écarta plusieurs épaisseurs successives de papier de soie, puis souleva une longue robe blanche.

Le cri de surprise émerveillé d’Iona était précisément la réaction qu’elle avait escomptée.

— Comme elle est belle ! Tout simplement magnifique.

— Oui, elle est très belle. Mon arrière-grand-mère l’a portée le jour de son mariage, et je me suis dit qu’elle devrait convenir pour le tien.

Les yeux écarquillés, Iona recula d’un bond.

— Je ne peux pas accepter. Je ne peux pas, Branna, c’est toi qui devrais la porter, le jour de ton mariage. Elle appartenait à ton arrière-grand-mère.

— C’est ton aïeule autant que la mienne. Elle ne m’irait pas, même si je la trouve ravissante. Ce n’est pas du tout mon style. Et elle était petite et fine, comme toi.

La tête penchée sur le côté, Branna tenait la robe à bout de bras devant Iona.

— J’aimerais que tu l’essaies. Fais-moi ce plaisir. Si elle ne te va pas, ou si elle ne correspond pas à tes envies, il suffira de la ranger.

— Allez, essaie-la, Iona. Tu en meurs d’envie.

— D’accord ! Oh, ce que c’est excitant ! (Elle se dévêtit en dansant.) Je ne pensais pas mettre une robe de mariée aujourd’hui.

— Tu as déjà les sous-vêtements pour ta lune de miel, dis-moi ?

Les sourcils arqués, Meara contempla l’ensemble en dentelle bleu clair d’Iona.

— J’ai renouvelé toute ma lingerie. Il se trouve que c’est un excellent investissement.

Elle rit tandis que Branna l’aidait à passer la robe.

— Tu veux bien boutonner le dos, Meara ? demanda Branna alors qu’Iona faisait prudemment glisser ses bras dans les manches de fine dentelle.

— Il y a des centaines de boutons minuscules, aussi mignons que des perles.

— Elle a appartenu à Siobahn O’Ryan, qui a épousé Colm O’Dwyer, et était la tante de ta grand-mère, Iona, si j’ai bonne mémoire. La longueur est bonne, puisque tu vas porter des talons, je pense.

Branna donna du gonflant au jupon en tulle bordé de dentelle.

— Elle te va si bien qu’on la croirait faite pour toi, commenta Meara en fermant le dos.

— Elle est si belle…

Souriant à son reflet dans le miroir en pied de Branna, Iona effleura le bustier en dentelle du bout des doigts, jusqu’à la jupe à volants.

— Voilà, terminé, déclara Meara en attachant les derniers boutons dans la nuque d’Iona. Tu es magnifique, Iona.

— C’est vrai, elle me va bien.

— La jupe est parfaite.

Hochant la tête, Branna suivait les mouvements d’Iona qui tournait sur elle-même pour faire valser les jupons.

— Douce au toucher, romantique, juste ce qu’il faut de fantaisie. Mais je crois que le corsage a besoin de quelques retouches. C’est beaucoup trop « à l’ancienne » et trop simple. Le vintage, c’est bien, mais te couvrir jusqu’au menton n’est pas nécessaire.

— Je refuse de la modifier. Tu la gardes depuis toujours.

— Si on peut la retoucher dans un sens, on peut la retoucher dans l’autre. Tourne-toi. (Elle fit pivoter Iona de façon à la replacer devant le miroir.) Ça, on les enlève.

Consultant Meara du regard, Branna fit glisser ses mains sur les manches, qui disparurent.

— C’est déjà mieux. Et le dos ? Tu crois que…

Branna retroussa les lèvres quand Meara traça une encolure plongeante en V, puis, hochant la tête, la dessina de sa main pour ouvrir le dos jusqu’à la taille.

— Oui, elle a un joli dos musclé, autant le montrer. Et maintenant, le corsage.

Inclinant la tête de côté et d’autre, Branna fit le tour de sa cousine.

— Peut-être ça…

Elle découpa un décolleté carré au ras de la poitrine et ajouta de fines bretelles.

Meara croisa les bras.

— J’aime beaucoup !

— Mmm, ce n’est pas encore ça.

Réfléchissant, imaginant, Branna tenta de découvrir les épaules et d’ajouter des mancherons discrets. S’écarta pour considérer la robe avec Meara.

Elles secouèrent la tête à l’unisson.

— Je peux juste…

— Non ! s’écrièrent-elles quand Iona tenta un regard par-dessus son épaule.

— La première version était de loin la meilleure.

— Oui, mais…

Branna ferma les yeux pour en retrouver le souvenir. Les rouvrant, elle fit lentement voler ses mains au-dessus du corsage.

— Comme ça ! (Meara posa la main sur l’épaule de Branna.) Ne touche plus à rien. Laisse-la regarder.

— D’accord. Si ça ne te plaît pas, n’hésite pas à le dire. Tourne-toi, regarde.

Et son avis s’inscrivit sur son visage. Au lieu d’un simple sourire ravi, elle eut l’air stupéfaite, émerveillée et radieuse.

Le haut sans bretelles était en dentelle blanche, avec un décolleté en cœur. De la taille cintrée, le tulle bordé de dentelle retombait en volants fluides et romantiques.

— Ça lui plaît, dit Meara en riant.

— Non, non. Je l’adore tellement que je ne sais pas quoi dire. Oh, Branna !

Des larmes brillaient dans ses yeux quand elle regarda sa cousine dans le miroir.

— Le dos, c’est mon idée, lui rappela Meara, ce qui fit pivoter Iona. Oh, Meara ! C’est merveilleux. Elle est magnifique. C’est la plus belle robe du monde.

Elle tournoya en faisant danser la robe, rit à travers ses larmes.

— Je suis une future mariée.

— Presque. Nous n’avons pas fini.

— S’il te plaît…

Comme pour protéger la robe, Iona croisa les bras.

— Branna, je l’aime exactement comme elle est.

— Je ne veux pas toucher à la robe, elle est parfaite pour toi. Pas de voile, tu l’as dit, et je suis d’accord. Que dirais-tu de quelque chose comme ça ?

Elle passa un doigt sur la chevelure dorée d’Iona pour faire apparaître un arc-en-ciel de minuscules boutons de rose sur un bandeau pailleté.

— Ça va bien avec la robe, et avec toi, je trouve… Quelque chose pour tes oreilles, maintenant. Ta Nan doit avoir ce qu’il faut, mais pour l’instant…

Elle ajouta de petites étoiles en diamants.

— C’est bien assorti.

Une robe, se dit Branna, qui convient aux rayons du soleil comme au clair de lune. Parfaite pour une journée d’amour et d’échange de vœux, et une nuit de réjouissances.

— Aucun mot ne suffirait à t’exprimer ma gratitude. Ce n’est pas seulement la robe, même si elle est encore plus belle que dans mes rêves. Mais en plus, c’est un objet de famille.

— Tu fais partie des miens, dit Branna, comme Boyle. (Elle prit Meara par la taille.) Notre famille.

— Nous formons aussi un cercle, nous trois. (Meara prit la main d’Iona.) C’est important de le savoir et d’y accorder de la valeur. En plus de tout le reste, nous sommes un cercle.

— Cela dépasse tout ce que j’espérais trouver. Le jour où j’épouserai Boyle, le jour le plus heureux de ma vie, vous serez toutes les deux à mes côtés. Nous serons ensemble, toutes les trois, les Trois parmi les six. Rien ne brisera nos liens.

— Rien ne le peut et rien ne le pourra, confirma Branna.

— Je comprends pourquoi tu voulais faire la fête. Les crises de nerfs à l’espagnole, on s’en fiche, annonça Meara. Je suis d’humeur à chanter et à danser.

 

1. Célèbre tirade extraite d’une pièce de William Shakespeare, Henri V. Le roi y évoque ce

martyr du IIIe siècle, et « Quiconque aura combattu avec nous le jour de la Saint-Crépin ».

(N.d.E)

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