Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 6
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6
Branna consacra la matinée suivante aux tâches domestiques, rangeant et astiquant sa maison d’une manière que Connor qualifiait de terrifiante. Elle se considérait comme une personne qui aimait l’ordre et le bon sens, et elle était heureuse lorsque son environnement était non seulement bien organisé, mais qu’il reflétait aussi ses goûts personnels.
Elle aimait savoir que les choses restaient là où elle le désirait, et son sens pratique lui faisait gagner du temps. Pour se sentir bien, elle avait besoin de couleurs, de textures et de jolis objets qui égayaient son cœur et sa vision.
Mais pour créer un cadre commode et agréable, il fallait s’investir. Toutefois, elle prenait plaisir à tenir sa maison, à effectuer les gestes simples et ordinaires du quotidien. Elle appréciait l’odeur discrète d’écorce d’orange qui s’attardait sur ses meubles après les avoir polis avec la solution qu’elle fabriquait, et le parfum de pamplemousse qui flottait dans sa salle de bains une fois qu’elle avait récuré sa baignoire.
Les coussins rembourrés apportaient une note douce, comme le joli dessus de lit, correctement étalé, offrait du confort tout en étant ravissant.
Après cela, elle plaça des bougies neuves, arrosa les plantes et remplit son vieux seau en cuivre de tourbe fraîche pour la cheminée.
Meara et Iona avaient remis la cuisine en ordre avant de partir aux écuries, mais… ce n’était pas assez net pour elle.
Après avoir mis du linge à laver dans la machine, elle continua à s’agiter, notant dans un coin de sa tête ce qu’elle devait acheter au marché, et dressa une seconde liste de nouveaux produits à envisager pour sa boutique. Tout en fredonnant et en réfléchissant à ses emplettes, elle termina le ménage en lavant le sol de la cuisine.
Puis, d’un coup, elle le sentit.
Ignorant les battements accélérés de son cœur, elle s’obligea à se retourner prudemment et découvrit Fin dans l’entrée de son atelier.
— Une bien jolie chanson pour faire du nettoyage.
— J’aime faire le ménage.
— Ça m’a toujours étonné. Mais c’est grâce à ça que tu es aussi ravissante quand tu astiques. Je pensais que nous avions décidé de travailler ensemble ce matin. Je me trompe ?
— Tu ne te trompes pas, mais tu es en avance, dit-elle en recommençant à frotter. Va mettre de l’eau à chauffer dans l’atelier. J’ai presque fini.
Elle avait eu sa matinée pour elle seule, son moment de solitude et d’absolue liberté. Mais le devoir l’appelait. Elle allait travailler avec Fin puisque c’était nécessaire. Elle l’acceptait, comme elle avait fini par l’admettre au sein du cercle.
Le devoir n’a pas que des bons côtés, se dit-elle. Pour atteindre un objectif aussi vital que le leur, il fallait en passer par quelques sacrifices.
Elle rangea sa serpillière et son seau, et détacha le chiffon qu’elle avait pendu à la taille de son pantalon pour le déposer sur la pile de linge sale. Après s’être accordé une petite minute pour rassembler son courage en vue des heures à venir, elle entra dans l’atelier.
Comme il avait fait une flambée, elle fut accueillie par la chaleur du feu. Ce n’était plus aussi troublant qu’autrefois, de le voir dans son espace de travail, devant son réchaud, en train de préparer le thé.
Il avait enlevé son manteau, et se tenait en pantalon noir et en pull vert de forêt dense, avec le chien à côté de lui.
— Si c’est un biscuit que tu veux, nous devrions demander à ta maîtresse d’abord, dit-il à Kathel. Je ne veux pas dire que tu n’en mérites pas un bout, ni une petite sieste au coin du feu. (Il interrompit la préparation du thé pour sourire à l’animal.) J’ai peur d’elle, tu crois ? Ce n’est pas en te moquant de moi que tu vas obtenir un biscuit, tu sais ?
Comme toujours, elle était déstabilisée de le voir lire dans les pensées de son chien avec la même facilité qu’elle.
De la même manière qu’elle avait senti sa présence dans la cuisine, il sentit qu’elle était là et se retourna.
— Il attend son biscuit.
— Je l’avais compris. Il est un peu tôt pour ça, dit-elle en regardant Kathel, mais il peut en avoir un.
— Je sais où tu les ranges.
Fin ouvrit un placard tandis qu’elle traversait la pièce. Il prit la boîte de gâteaux et l’ouvrit. Avant qu’il n’ait eu le temps de lui en donner un, le chien se dressa et posa ses pattes sur les épaules de Fin. Il le regarda longuement dans les yeux, puis lui lécha affectueusement la joue.
— Mais de rien, murmura Fin lorsque l’animal retomba sur ses quatre pattes, le biscuit dans la gueule.
— Il est brave et gentil, dit Branna. Il a de l’affection et beaucoup de tolérance envers les enfants. Mais il n’aime, sincèrement, que quelques rares personnes. Tu en fais partie.
— Il serait prêt à mourir pour toi, et il sait que moi aussi.
Sa franchise la bouleversa.
— Dans ce cas, nous devrions nous mettre au travail pour que ni l’un ni l’autre ne meure.
Elle s’empara de son livre.
Fin termina de préparer le thé et apporta deux tasses sur le plan de travail où Meara était installée.
— Si tu envisages de modifier la potion que nous avons concoctée pour le déjouer, tu fais fausse route.
— Nous ne l’avons pas détruit, je crois.
— Ce n’est pas à cause de la potion.
— Alors c’est quoi ?
— Si j’avais la réponse, j’aurais déjà fait ce qu’il faut. Mais je sais que cette potion l’a plongé dans la terreur, la souffrance, une extrême souffrance. Il a été brûlé, il a saigné.
— Et il nous a échappé. Ne dis rien, s’empressa-t-elle d’ajouter. Ne me dis pas que tu aurais pu l’achever si nous ne t’avions pas retenu. Ce n’était pas envisageable sur le moment, et ça ne le sera jamais.
— Tu ne t’es jamais dit que c’était peut-être la marche à suivre ? Que c’est moi, son sang, moi seul, celui qui porte la marque, qui doit mettre un terme à la malédiction, qui doit l’achever ?
— Non, parce que ce n’est pas vrai.
— Je te trouve bien sûre de toi, Branna.
— Sur ce point, oui. C’est écrit, transmis de génération en génération. Ce sont les enfants de Sorcha qui doivent l’achever. Et c’est ce qui arrivera. Pour tous ceux qui ont échoué avant nous, et nous avons quelque chose qui leur faisait défaut. Toi.
En parlant, elle s’efforçait de garder son calme, de laisser parler la voix de la raison.
— Je pense que tu joues un rôle essentiel. C’est nouveau d’avoir l’un de ses descendants parmi nous, qui œuvre avec les Trois. Ça n’apparaît dans aucun livre. Notre cercle est le plus puissant de tous grâce à ta présence, c’est évident.
— Sur ce point aussi, tu es sûre de toi ?
— Je n’ai pas le moindre doute, insista-t-elle. Je ne voulais pas t’intégrer à notre mission, mais c’était par faiblesse, et par égoïsme. J’en suis désolée. Nous avons formé notre cercle ainsi, et s’il était rompu… je pense que nous perdrions. Tu m’as donné ta parole.
— C’était peut-être une erreur, mais je reste fidèle à ma promesse.
— Nous avons le pouvoir de l’anéantir. Je le sais. (Tout en parlant, elle sortit le cristal de sa poche et le plaça sous la lumière.) Connor, Iona et moi, nous avons tous vu les trois premiers. Dans de simples rêves, mais éveillés également. Nous avons créé des liens avec eux, physiques et spirituels, et aucun livre ne faisait allusion à cela.
Même s’il comprenait son raisonnement, Fin n’arrivait pas à se défaire d’une pointe de frustration et de ses doutes.
— Tu t’en remets beaucoup aux livres, Branna.
— C’est exact, car les écrits recèlent un immense pouvoir. Tu le sais aussi bien que moi. (Elle posa la main sur le livre.) Les réponses sont à l’intérieur, dans les chapitres déjà écrits et dans ceux que nous allons rédiger.
Elle ouvrit l’ouvrage, et chercha une page.
— Ici, j’ai écrit qu’ensemble nous avons voyagé en rêve jusqu’à la grotte de Midor, et vu sa mort.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est une piste qui nous conduira à une réponse, la prochaine fois.
— La prochaine fois ? Tu veux retourner à la grotte ?
— On nous a emmenés là. Si nous y allions délibérément, nous trouverions autre chose, apprendrions et verrions plus. Je ne trouve rien sur ce vieillard. Ce nom n’évoque rien à la Brannaugh de Sorcha. Nous devons partir à sa recherche.
Ce n’était pas l’envie qui manquait. D’ailleurs, il pensait même tous les jours à y retourner mais…
— Nous n’avons ni le lieu ni la date. Nous n’avons aucune indication, Branna.
— C’est possible, si on y travaille. Avec le reste du cercle pour nous ramener ici au besoin. Le créateur de Cabhan, Fin, combien de réponses détient-il, à ton avis ?
— Ce sont les réponses d’un vieillard sénile. Tu as vu aussi bien que moi sa démence.
— Si tu le pouvais, tu y retournerais sans moi. Mais nous devons y aller ensemble.
C’était indéniable.
— La mort hantait cette grotte.
— Ici aussi, la mort est présente, mais nous n’avons pas de réponses. Nous devons modifier la potion – sauf la base, tu as raison sur ce point. Mais la dernière fois, nous l’avions préparée spécifiquement pour Samhain. Attendrais-tu jusqu’au prochain Samhain pour recommencer ?
— Non, pas du tout.
— Je n’arrive pas à définir le bon jour, Fin. Et toi ? Je ne vois pas quel jour nous devrions retenter notre chance, et sans cela, nous avançons à l’aveuglette. (Elle se leva et arpenta la pièce.) J’ai pensé au solstice – c’est logique. La clarté l’emporte sur l’obscurité. Puis à Samhain, quand le voile s’affine.
— Nous les avons vus, les trois premiers. Quand le voile s’est dissipé, nous les avons vus avec nous. Mais pas complètement, ajouta-t-il.
— Alors c’est peut-être le solstice d’hiver ? Ou l’équinoxe de printemps ? Lammas ou Bealtaine, sinon ? Ou peut-être rien de tout ça.
Sa mauvaise humeur gagnait du terrain. Énervée de ne pas trouver la réponse, elle pivota vivement vers lui.
— Je nous vois devant la chaumière de Sorcha, en pleine lutte. Le brouillard et la nuit, les mains de Boyle en feu et toi en sang. Et nous avons perdu, Fin, parce que j’avais fait le mauvais choix. À moitié amusé par le côté dérisoire de sa réaction, il haussa les sourcils.
— Maintenant, c’est entièrement ta faute, si je comprends bien ?
— Le moment, c’est moi qui l’ai choisi, les deux fois. Et les deux fois, je me suis trompée. Tous mes calculs les plus minutieux, ratés. Donc cette fois, je dois me surpasser. Pour cette troisième fois.
— La troisième fois, c’est la bonne.
Expirant, elle lui fit un petit sourire.
— C’est ce qu’on dit. Ce dont nous avons besoin doit se trouver là-bas, ça nous tend les bras. Dis, tu veux bien rêver avec moi, Fin ?
Jusqu’à la fin de mes jours, pensa-t-il.
— J’accepte, mais nous devons d’abord vérifier l’envoûtement. Afin qu’il nous transporte au bon endroit pendant notre rêve, mais qu’il nous ramène ici également. Ça m’ennuierait que tu restes là-bas.
— Nous n’allons pas nous perdre. D’abord, nous allons nous assurer que l’envoûtement soit bien programmé. C’est l’époque de Cabhan, celle de ses origines ; nous sommes d’accord sur ce point ?
— Tout à fait, répondit Fin en soupirant. Tu vas encore me prendre du sang.
— Juste un peu, répondit-elle en haussant les sourcils. Tu fais des simagrées pour quelques gouttes alors que tu viens d’affirmer que tu serais prêt à mourir pour moi ?
— J’aimerais autant te protéger sans vider mes veines.
— Non, dit-elle quand il enleva son pull. Pas sur la marque. Ses origines, Fin. Il ne portait pas la marque à ses débuts.
— Le sang de la marque est plus proche de lui.
Allant contre ses habitudes, elle s’avança vers lui pour poser la main sur l’empreinte maudite.
— Pas de ça. De ta main, et de la mienne, pour mêler notre sang à nos rêves.
— Tu as déjà écrit l’enchantement ?
— Quelques bribes, juste dans ma tête. (Elle lui sourit, baissant suffisamment la garde pour laisser la main sur son bras.) Je réfléchis beaucoup quand je fais le ménage.
— Viens chez moi, tu pourras réfléchir tout ton soûl. Ton frère a laissé la chambre que je lui ai prêtée dans un état désastreux.
— C’est un garçon formidable, mais il est peu soigneux. Il ne voit même pas tout le fouillis qu’il provoque. C’est un véritable talent, et Meara va devoir apprendre à vivre avec.
— Il dit qu’ils envisagent le solstice – celui de l’été – pour leur mariage, et le champ derrière ta maison pour la fête.
— Comme ils aiment tous deux la vie au grand air, c’est un bon choix.
Elle alla chercher un bol et son plus petit chaudron.
— Ils vont bien ensemble.
— Oh, c’est certain, même si ça les a surpris eux-mêmes. Et avec le mariage de Boyle et Iona avant le leur, le printemps et l’été seront marqués par les réjouissances, les nouveaux départs, la volonté des dieux, et le reste sera derrière nous.
Elle sélectionna les bonnes herbes, déjà séchées, prit de l’eau de pluie recueillie à la pleine lune, et de l’extrait distillé de valériane.
Fin se leva pour s’emparer du mortier et du pilon.
— Je m’en occupe, dit-il en mesurant la quantité d’herbes.
Ils travaillèrent un moment en silence.
— Tu n’écoutes jamais de musique ici, fit-il remarquer.
— Ça me distrait, mais tu peux aller chercher l’iPod de la cuisine si tu veux.
— Non, ça va. Tu as joué de la musique, hier soir. Très tard.
Stupéfaite, elle leva le nez de son plan de travail.
— C’est vrai. Comment le sais-tu ?
— Je t’ai entendue. Tu joues souvent le soir, même la nuit, parfois. Des chansons tristes et plaisantes en général. Hier soir, ce n’était pas triste mais puissant. Et toujours aussi plaisant.
— Ce n’est pas normal que ma musique parvienne à tes oreilles.
Il soutint son regard.
— Certains liens sont incassables, même si on souhaite les briser et qu’on s’y applique. Même en voyage, très loin, il m’est arrivé de t’entendre aussi distinctement que si tu étais à côté de moi. Cette révélation lui serra le cœur.
— Tu ne me l’as jamais dit.
Il haussa vaguement les épaules.
— Ta musique m’a plusieurs fois ramené ici. C’était peut-être le but. Bol ou chaudron ? demanda-t-il.
— Quoi ?
— Les herbes que j’ai broyées. Dans le bol ou dans le chaudron ?
— Dans le bol. La dernière fois, qu’est-ce qui t’a ramené à la maison ?
— J’ai vu Alastar, et j’ai su qu’on avait besoin de lui. J’ai négocié, je l’ai acheté, et j’ai organisé son expédition. Ensuite j’ai vu Aine, et j’ai su qu’elle était destinée à Alastar et… au reste. Sa beauté et son esprit m’ont attiré, et je me suis dit qu’elle devait venir à la maison, mais pour moi, ce n’était pas encore le moment. Ensuite, Iona est venue en Irlande, à Mayo, elle a traversé la clairière de Sorcha en passant par les bois et elle est arrivée à ta porte. Sous la pluie, elle portait un manteau rose. Elle débordait d’enthousiasme, d’espoir et de pouvoirs magiques qu’elle ignorait elle-même.
Ahurie, Branna se figea.
— Tu l’as vue.
— J’ai vu son arrivée au pays, chez toi, et j’ai compris que je devais rentrer. Qu’il me verrait, qu’il saurait. Et qu’au moment où il viendrait, avec les Trois réunis, j’avais enfin une chance de le détruire.
— Comment as-tu vu Iona, ou même seulement la couleur de son manteau ? (Déconcertée, elle ramena ses cheveux en arrière, et arrangea ses barrettes pour les rattacher.) Elle n’est pas de ton sang. Tu t’es demandé comment c’était possible ?
— Je me pose beaucoup de questions, mais je n’ai pas toutes les réponses. (Il haussa les épaules.) Cabhan la connaissait comme l’une des trois, alors je l’ai peut-être vue par ce lien.
— S’il t’arrive d’en douter, ça devrait te rappeler que ce lien de sang renforce notre cercle. (Elle alluma les bougies, puis le feu sous le petit chaudron.) À petit feu pour que ça arrive lentement à ébullition. Ça mijotera pendant que nous écrirons l’envoûtement.
Connor entra sans un mot, conscient qu’il y avait de la magie dans l’air. Branna et Fin se tenaient mains tendues au-dessus du chaudron d’où s’échappait une fumée bleu clair.
— Dormir pour rêver, rêver de voler, voler pour chercher, chercher pour savoir.
Elle prononça ces mots trois fois, et Fin l’imita.
— Rêver comme un seul être, un seul être qui voit, voir la vérité, la vérité et la connaissance. Des étoiles scintillèrent dans la fumée.
— Que la lumière des astres nous guide à travers la nuit et nous ramène sains et saufs vers la lumière.
Branna leva la main, et de l’autre fit un geste vers une fine bouteille transparente.
Le liquide s’éleva du chaudron, du même bleu que la fumée, illuminé par les étoiles, et se déversa en un seul flot gracieux dans la bouteille. Fin enfonça le bouchon.
— C’est fait. Nous avons réussi.
Elle poussa un soupir.
— Un autre envoûtement pour le rêve ? s’enquit Connor qui se sentit enfin libre de traverser l’atelier. Quand partons-nous à sa recherche ?
— Ce n’est pas pour ça, pas encore. (Branna voulut encore se recoiffer mais, se réprimandant intérieurement, elle enleva toutes les épingles de ses cheveux.) Quelle heure est-il ? Oh, le temps passe trop vite ! Qu’avons-nous fait de la journée ?
— Ça, dit Fin en montrant la bouteille. Elle a failli m’arracher les yeux quand j’ai suggéré qu’on s’arrête une heure pour déjeuner.
— C’est comme ça quand elle travaille, concéda Connor en donnant une tape compatissante dans le dos de Fin. Mais elle ne rate jamais le dîner. (Il offrit un sourire plein d’espoir à Branna.) Pas vrai ?
Elle rangea la bouteille dans le placard pour laisser reposer la potion.
— Les hommes ne pensent qu’à manger. Je vais préparer un repas rapidement. Ce serait préférable qu’on discute tous ensemble de ce que j’ai fait avec Fin aujourd’hui. Laissez-moi seule un moment.
— Je viens d’arriver, se plaignit Connor.
— Tu es venu chercher un repas chaud, et tu comptes sur moi, alors sors le temps que je réfléchisse à ce que je vais préparer.
— J’aimerais bien une bière avant…
Fin le prit par le bras et attrapa son manteau.
— Je t’offre un verre au pub. J’ai envie de prendre l’air et de marcher un peu. Et d’une bière.
— Bon, présenté comme ça, j’accepte.
Comme Kathel trottinait vers la porte à leur suite, Branna les salua tous les trois.
— Il a besoin de sortir, lui aussi. Ne revenez pas avant une heure – et passez le message aux autres.
Sans attendre de réponse, elle prit le chemin de sa cuisine.
Elle se réjouit de sa propreté et de son calme – c’était très appréciable après des heures à travailler et à conjurer. Elle aurait apprécié un verre de vin au coin du feu, et passer cet instant à ne rien faire du tout, mais elle dut se rappeler au plaisir des tâches domestiques.
Les mains sur les hanches, elle chassa ses pensées désordonnées.
Elle pouvait faire des blancs de poulet sautés aux herbes et au vin, des pommes de terre rouges rôties à l’huile d’olive et au romarin, et elle avait des haricots verts du jardin au congélateur. Elle pouvait très bien les préparer à l’amandine. Et comme elle n’avait pas le temps de faire cuire du pain à la levure et que ses invités le dévoraient aussi goulûment que des fourmis s’attaquent à un pique-nique, elle s’arrêterait à deux miches de pain à la bière. Cela suffirait à leur remplir la panse. Elle commença par gratter les pommes de terre, les couper en morceaux, les rouler dans les herbes aromatiques et l’huile, ajouter du poivre, de l’ail et les mettre au four. Elle fit la pâte à pain – en offrant une gorgée de bière à la cuisinière –, et après avoir étalé du beurre fondu sur les boules de pâte, elle les mit à cuire à côté des pommes de terre.
Comme les blancs de poulet étaient congelés, elle les réchauffa d’un geste, et les trempa dans une marinade de sa création qu’elle conservait en bouteille.
Satisfaite d’avoir tout mis à cuire, elle se servit du vin et but la première gorgée debout. Elle avait besoin de prendre l’air et de se dégourdir les jambes, elle aussi. Elle prit une veste, enroula une écharpe autour de son cou et emporta son verre dehors.
Le vent soufflait en bourrasques froides, mais entre la chaleur de sa cuisine et celle que Fin avait générée dans l’atelier, le changement de température lui fit du bien. Le vent soulevant ses cheveux, elle se promena dans son jardin, imaginant les futurs bourgeons, les rangées de légumes qui pousseraient au printemps.
Elle remarqua qu’il restait des roses, et les pensées sortiraient leurs joyeuses têtes de la neige ou de la glace, si quelques flocons se décidaient à tomber avant le printemps. Quelques choux d’hiver, et les bourgeons de calendula orange et jaune vif qu’elle chérissait pour leurs couleurs et leurs saveurs poivrées.
Si elle faisait de la soupe, le lendemain, elle en ajouterait un peu, ainsi que des carottes qu’elle avait protégées contre le gel.
Même par cette saison froide, son jardin la mettait en joie.
Elle but lentement son vin tout en se baladant, malgré l’obscurité grandissante et le brouillard qui frôlait les contours de sa maison.
— Tu n’es pas le bienvenu ici.
Elle parla calmement, puis sortit son petit couteau de sa poche pour couper du calendula, des gueules-de-loup touffus et quelques pensées. Elle allait composer un petit bouquet de fleurs d’hiver pour la table.
— Je le serai bientôt. (Cabhan se tenait là, séduisant et souriant, la gemme rouge de son pendentif luisant dans la pénombre.) Tu m’accueilleras impatiemment dans ta maison. Dans ton lit. – Tu es encore affaibli par mon dernier bon accueil, et tu délires en plus. (Finalement, elle se retourna, sirota délibérément son vin tout en le scrutant.) Tu ne peux pas me séduire.
— Tu vaux tellement mieux que tous les autres. Nous le savons bien, toi et moi. Avec moi, tu seras encore plus que ça. Plus que tout ce que l’on n’a jamais imaginé. Je te donnerai tout le plaisir que tu te refuses. Je peux prendre son apparence.
Cabhan agita la main devant son visage. Et Fin lui sourit. Elle ressentit une douleur lancinante, comme si elle s’était planté son canif dans le cœur.
— Rien qu’une apparence.
— Je peux prendre sa voix, dit-il avec la voix de Fin. Aghra, a chuid den tsaol.
La lame remua dans la plaie quand il prononça les mots que Fin lui disaient autrefois : « Mon amour, ma moitié. »
— Tu crois que cela me rend vulnérable ? Que ça me donne envie de m’ouvrir à toi ? Tu es tout ce que je méprise. Tu es la raison pour laquelle je ne suis plus avec lui.
— Tu as fait un choix. Tu m’as repoussé. (Soudain, il était Fin à dix-huit ans, jeune mais dévasté par le chagrin et la fureur.) Que veux-tu que je fasse ? Je ne l’ai jamais su ! Je ne t’ai jamais trahie. Ne me tourne pas le dos. Ne me rejette pas.
— Tu ne me l’as pas dit, s’entendit-elle répondre. Tu es le seul à qui je me sois donnée, le seul, et tu es de son sang. Tu es à lui.
— Je l’ignorais ! Comment aurais-je pu le savoir ? Ça m’est tombé dessus, Branna, ça m’a dévoré. Ça n’était pas là avant…
— Avant que nous nous aimions. Depuis plus d’une semaine, tu n’as rien dit, et tu ne me le dis que maintenant parce que je l’ai vu de mes yeux. Je suis l’une des Trois.
Les larmes lui piquaient les yeux, mais elle refusait de laisser son chagrin altérer sa voix.
— Je suis une Ténébreuse, fille de Sorcha. Tu viens de Cabhan, du monde du mal et de la douleur. Tu es le mensonge, et ce que tu es m’a brisé le cœur.
— Pleure, magicienne, murmura-t-il. Pleure pour soulager ta souffrance. Offre-moi tes larmes. Elle se retrouva devant lui, à la lisière de son territoire. Il avait repris l’apparence de Cabhan. Et son visage luisait dans le noir, à l’instar de la pierre rouge, sur son buste, qui brillait de plus en plus fort.
Les sanglots prenaient le pas sur sa maîtrise. Faisant appel à toute sa volonté, elle les ravala, et redressa la tête.
— Je ne pleure pas. Tu n’obtiendras rien de plus de moi.
Elle brandit son couteau de jardin, parvint à en planter la pointe dans son torse tout en empoignant son pendentif de l’autre main. Le sol trembla sous ses pieds ; la chaîne glacée la brûla. Pendant un instant, ses yeux luisirent du même rouge que la pierre, puis le brouillard tourbillonna et au travers, elle entendit des dents claquer. Soudain, elle ne tenait plus que son petit couteau dont le bout de la lame était enduit de sang.
Elle regarda sa main et la brûlure qui l’élançait dans sa paume. Elle serra le poing, réchauffa la lésion provoquée par le froid, l’apaisa et la guérit.
Ses mains tremblaient peut-être – il n’y avait rien de honteux à cela –, mais elle ramassa ses fleurs et le verre de vin qu’elle avait laissés tomber.
— Du vin gâché, dit-elle à voix basse en retournant vers la maison.
Toutefois, elle n’avait pas perdu son temps.
Elle remua les pommes de terre, sortit le pain du four et se servit un autre verre avant l’arrivée du reste du cercle.
— Que puis-je faire ? demanda Iona en se lavant les mains. Quelque chose qui ne provoque pas des brûlures d’estomac à tout le monde ?
— Tu peux émincer l’ail, si tu veux.
— Je suis douée pour émincer, pour découper aussi.
— Émincer, ça suffira.
— Est-ce que ça va ? demanda Iona d’une petite voix. Je te trouve pâle.
— Ça va, je t’assure. J’ai quelque chose à vous raconter, mais je préfère attendre d’avoir fini de tout préparer.
— D’accord.
Elle se concentra sur la cuisine et sur les conversations qui l’entouraient pendant qu’elle s’affairait. Elle n’eut pas besoin de demander de l’aide : ils mirent la table, servirent le vin, disposèrent la nourriture dans des plats et des bols.
— Tu as une liste de marketing ? demanda Meara tandis qu’ils se passaient les bols et les plats autour de la table. Si tu n’en as pas, et si tu peux en faire une, je m’occuperai de ton marketing. Sauf si tu ne veux pas.
— Tu veux commercialiser mes produits ?
— À partir de maintenant, nous allons tous nous en occuper à tour de rôle. Enfin, tant que tu es coincée là, à cuisiner pour tout le monde. Ça fait longtemps que faire la vaisselle ne suffit plus à te remercier équitablement. Alors nous allons nous charger de ta distribution.
— J’ai commencé une liste, et j’ai prévu d’aller au marché demain.
— Pour ça, c’est mon tour, si tu es d’accord.
— Évidemment que je suis d’accord.
— Si tu as des produits à livrer au magasin, je peux les emmener en même temps.
Elle voulut répondre mais prit le temps de survoler l’assemblée du regard, les yeux plissés.
— Que me cachez-vous ? Vous occuper de mon marketing, livrer le stock…
— Tu as l’air fatiguée. (Comme Connor levait les yeux au ciel en soupirant, Boyle le regarda de travers.) À quoi bon prétendre le contraire ?
— Merci beaucoup de me le faire remarquer, rétorqua Branna.
— Tu veux la vérité ou tu préfères qu’on fasse semblant ? fit Boyle avec un regard noir. Tu as l’air fatiguée, c’est tout.
Les yeux toujours plissés, elle se passa les mains sur le visage et s’offrit une mise en beauté. À présent, elle était radieuse.
— Voilà, tout va très bien.
— C’est à l’intérieur que tu es fatiguée.
Elle voulut s’en prendre à Fin, mais Connor leva les mains.
— Arrête un peu, Branna. Tu es pâle, tu es cernée, et nous te connaissons bien.
Il pointa le doigt au moment où elle se leva, envoyant un peu de magie par-dessus la table pour la forcer à se rasseoir.
Maintenant, elle n’avait plus besoin de maquillage pour avoir le feu aux joues.
— Tu veux te mesurer à moi, hein ?
— Oh, arrêtez ça, tous les deux, ordonna Iona. Arrêtez. Tu as des tas de raisons d’être fatiguée, avec tout ce que tu fais, et nous avons tout à fait le droit de te décharger de certaines tâches. Il ne s’agit que de vendre tes produits, pour l’amour du ciel, de faire un peu de ménage et quelques corvées. C’est pour que tu puisses respirer un peu, zut alors. Cesse d’en faire tout un plat !
Branna s’enfonça dans sa chaise.
— Qui croirait qu’il n’y a pas si longtemps que ça tu t’excusais toutes les deux minutes ? Désormais, ce sont des ordres qui sortent de ta bouche.
— J’ai évolué. Et je t’aime. Nous t’aimons tous.
— Pour le marketing, ça ne me dérange pas, reprit Branna d’une voix plus calme. Ni les tâches ménagères, au contraire. Mais j’aimerais autant en repousser certaines pour l’instant, puisque nous allons être occupés à des choses plus importantes, et que Yule approche à grands pas. Il va nous falloir de la lumière et de la joie pour Yule. Nous n’en manquerons pas.
— Affaire réglée, déclara Iona. C’est moi qui cuisine demain. Quelqu’un y voit quelque chose à redire ? (Elle se servit du poulet en souriant.) Je me disais bien que ça clorait le débat.
Branna tendit la main par-dessus la table pour lui presser le poignet.
— Efficace. Et il y a un autre sujet qui mérite qu’on s’y attarde. Cabhan est venu.
— Ici ? fit Connor en se levant d’un bond. Dans la maison ?
— Bien sûr que non, pas à l’intérieur. Ne divague pas. Tu penses vraiment qu’il pourrait passer à travers toutes les protections que j’ai installées – avec ton aide ? Je l’ai vu dehors, derrière la maison. Je suis sortie pour vérifier les plantations hivernales et pour prendre l’air, puisque j’ai passé la journée enfermée, à travailler. Il a eu l’audace de venir en bordure du jardin. Il ne peut pas s’approcher plus. Nous avons parlé.
— Après que je suis allé au pub avec Connor, dit froidement Fin. Et tu n’en parles que maintenant ?
— J’ai préféré préparer le dîner d’abord parce que, quand tout le monde est là, j’ai du mal. Et quand nous nous sommes assis, la conversation a débuté sur ma mine défaite.
— Je n’ai jamais dit « défaite », marmonna Boyle.
— Quoi qu’il en soit, je vous le raconte maintenant, ou je le raconterais si Connor voulait bien cesser de vérifier toutes les fenêtres et revenir à table.
— Et tu te demandes pourquoi je n’aime pas te laisser seule…
Elle lança un regard assassin à son frère.
— Occupe-toi de tes oignons. Sinon tes remarques insultantes, tu les prononceras la langue nouée. Je faisais le tour du jardin, avec mon verre de vin. La lumière s’est modifiée, le brouillard est tombé.
— Tu ne nous as pas appelés.
Cette fois, elle pointa un doigt sur lui pour le mettre en garde.
— Arrête de m’interrompre. Je ne vous ai pas appelés, non, parce que j’étais curieuse de savoir ce qu’il avait à dire, et que je n’étais pas en danger. Il ne pouvait pas me toucher, et il le savait aussi bien que moi. Je ne risquerais pas ma peau, Connor, mais surtout, vous – vous tous – devriez savoir que je ne mettrais pas le cercle en danger. Ni par curiosité ni par fierté. Pour rien au monde je ne nous mettrais en péril.
— Laisse-la parler.
Bien que Meara fût tentée de donner un coup de pied à Connor sous la table, elle préféra lui serrer la cuisse d’un geste rassurant.
— Nous le savons bien. Aussi bien que nous savions qu’il tenterait d’atteindre Branna avant la fin, poursuivit-elle.
— Une piètre tentative, au moins cette fois, reprit Branna. Les approches habituelles. Il disait que je deviendrai sienne, qu’il me donnerait plus de pouvoir que je n’en rêverais jamais et ce genre de bêtises. Il est toujours souffrant, même s’il le cache, et sa pierre rouge brillait plus faiblement qu’avant. Mais il a encore quelques tours dans son sac. Il s’est transformé en Fin.
Dans le silence qui s’ensuivit, Fin leva les yeux de son verre de vin et la chaleur de son regard percuta celui de Branna.
— En moi ?
— Comme si son imitation de toi pouvait me faire baisser la garde. Mais ce n’est pas tout. Il est rusé, et il nous observe depuis toujours. Il s’est encore transformé, en toi à l’âge de dix-huit ans. Il est remonté au jour…
— Où nous étions ensemble. La première fois. La seule fois.
— Pas ce jour-là, non, la semaine suivante. Quand j’ai découvert la marque. Tout ce que tu as ressenti et dit, ce que j’ai ressenti et dit, tout était là comme à l’époque. Il a réussi à me donner l’illusion que j’y étais, à me repousser à la limite de mes défenses. Il s’en est tellement nourri que la pierre brillait plus intensément, qu’il est devenu plus arrogant puisqu’il n’a pas compris que j’en avais marre au point de brandir mon couteau de jardin et de le lui planter dans le torse. J’en ai profité pour attraper la chaîne qu’il porte au cou, et là, j’ai vu sa peur. Ensuite il s’est dispersé dans le brouillard, et je n’avais plus de prise. Je n’ai pas été assez rapide pour briser la chaîne. C’est de la glace. Si froide qu’elle brûle, murmura-t-elle en examinant sa paume où persistait une trace. Et quand je l’avais dans la main, pendant ce court instant, j’ai senti toute sa noirceur, sa faim, mais surtout sa peur.
Connor s’empressa de vérifier sa peau.
— Je l’ai soignée, le rassura-t-elle tandis qu’il examinait la cicatrice. On voyait les maillons de la chaîne imprimée en travers de ma paume.
— Tu disais que tu ne te mettrais jamais en danger ?
— Je n’ai pas pris de risques. Connor, il ne pouvait pas me toucher. Et s’il avait été assez rapide pour poser la main sur moi au moment où j’ai saisi la chaîne, c’est moi qui aurais eu le dessus.
— Tu en es certaine ? (Fin se leva, contourna la table en tendant le bras.) Montre-moi. Je vais te dire s’il reste une trace de lui.
Sans un mot, Branna posa sa main sur la sienne, et ne bougea pas lorsqu’elle sentit la chaleur affluer sous sa peau, dans ses veines.
— Et s’il t’avait pris le couteau ? demanda Boyle. S’il l’avait retourné contre toi, qu’il t’avait tranché les doigts ou l’avant-bras pendant que tu tirais sur la chaîne ?
— Me prendre le couteau ? (Elle prit le sien sur la table. Une rose blanche le remplaça dans sa main.) Il m’a donné une occasion d’agir, je l’ai saisie, sans rien lui donner. (Elle regarda Fin.) Il n’a rien insufflé en moi.
— Exact, dit-il en la lâchant avant de retourner à sa place. Rien.
— Il nous craint. C’est ce que j’ai appris. Ce que nous avons fait, le mal que nous lui avons causé, ça l’effraie. Il a puisé de la force dans mes émotions, je ne cherche pas à le nier, mais il a souffert et il s’est enfui.
— Il reviendra, dit Fin sans la quitter des yeux. Et sous le coup de la peur, il frappera plus fort à la source de la terreur.
— Il continuera à revenir tant que nous ne l’aurons pas achevé. Et s’il risque de frapper plus fort, plus sa peur est grande, plus il est faible.
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