Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 29 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 3

3

 

Automne 2013

En se réveillant, trop tôt à son goût, Connor ne s’était pas attendu à rencontrer un ancêtre ni le grand ennemi de sa lignée. Il n’avait certainement pas prévu de commencer sa journée par un feu d’artifice magique qui l’avait presque fait tomber à la renverse.

Mais, tout compte fait, il n’avait rien contre les surprises.

Comme l’aube pointait à peine, il n’avait eu aucun espoir de trouver sa sœur aux fourneaux. De plus, il tenait trop à sa peau pour tenter de la réveiller en lui suggérant de préparer un copieux petit déjeuner.

Bizarrement, il n’avait pas eu faim alors qu’il se réveillait toujours prêt à rompre le jeûne nocturne. Au lieu de cela, il avait été poussé par une étrange énergie, un vif besoin de sortir, de se mettre en marche.

Alors il avait sifflé son épervier et, avec Roibeard pour compagnon, s’était enfoncé dans la brume et entre les arbres.

Et le calme.

Il n’était pas homme à apprécier particulièrement le silence. Il préférait, la plupart du temps, le bruit, les conversations animées dans une ambiance effervescente.

Mais la douceur du matin, l’appel de son oiseau de proie, les grattements des lapins dans les fourrés et le souffle de la brise matinale lui avaient suffi.

Il s’était dit qu’il allait marcher jusqu’au château d’Ashford, laisser Roibeard monter librement en flèche dans le ciel, au-dessus des bois – et que cela fascinerait tout résident de l’hôtel qui se serait levé de bonne heure.

Le magnétisme des oiseaux en liberté faisait marcher les affaires, et il devait faire en sorte que l’école de fauconnerie fonctionne bien.

C’est précisément ce qu’il avait eu en tête, jusqu’à le sentir – l’émoi du pouvoir, en lui et autour de lui. Sa propre rébellion, la salissure noire incarnée par Cabhan, maculant la douceur des pins humides.

Et quelque chose de plus, quelque chose d’autre.

Il aurait dû convoquer son cercle – sa sœur, sa cousine, ses amis –, mais quelque chose le poussait à poursuivre, à descendre le chemin, à traverser les bois, jusqu’au mur de vigne vierge et à l’arbre déraciné au-delà desquels se trouvaient les ruines de la chaumière qui avait appartenu à Sorcha. Au-delà, à l’endroit précis où son cercle avait combattu Cabhan la nuit du solstice d’été.

Puis le brouillard s’était propagé, le pouvoir avait vrombi, le noir s’opposant à la clarté. Il avait distingué le garçon et pensé d’emblée, de façon obsessionnelle, à le protéger. Il ne permettrait pas, n’autoriserait personne à s’en prendre à un innocent.

Mais le garçon, tout innocent qu’il était, avait quelque chose en plus.

À présent, alors que le brouillard s’était dissipé, emportant Cabhan avec lui, le garçon avait regagné son époque, sa place. Connor restait dans la même position – à genoux sur le sol humide, s’appliquant à faire entrer l’air dans ses poumons.

Ses oreilles bourdonnaient encore d’une sorte d’explosion de plusieurs mondes. Ses yeux brûlaient encore d’une lumière plus vive que dix soleils.

Et le pouvoir fusionné entre ses mains jointes chantait en lui.

Il se releva lentement, un homme grand et élancé doté d’une masse épaisse de boucles châtaines, le visage blême, des yeux d’un vert aussi intense que la mousse exprimant encore les bouleversements qui se jouaient au plus profond de lui.

Mieux vaut rentrer à la maison, se dit-il. Rentrer. Car ce qui avait jailli du solstice, et resterait tapi jusqu’au solstice, rôderait jusqu’à l’équinoxe.

Les jambes un peu flageolantes, remarqua-t-il, mi-amusé, mi-ennuyé. Son rapace descendit en piqué, se posa sur une branche dans un battement d’ailes. Assis, l’œil vif, il attendit.

— Nous y allons, dit-il. Je crois que nous avons fait ce que nous avions à faire ce matin. Et maintenant, bon sang, je meurs de faim.

Le pouvoir, pensa-t-il en se remettant en marche. Sa force pure l’avait sérieusement affaibli. Rebroussant chemin, il sentit Kathel approcher avant même de voir le chien de sa sœur accourir.

— Tu l’as senti toi aussi, pas vrai ? (Il caressa la grosse tête noire de Kathel, tout en poursuivant son chemin.) Ça m’étonnerait que quelqu’un n’ait pas ressenti la secousse dans le comté de Mayo. J’en ai encore la chair de poule comme si mon squelette était recouvert d’abeilles.

Rassuré par la compagnie de l’épervier et du chien, il quitta les bois sombres pour déboucher dans la matinée nacrée. Roibeard décrivait des cercles au-dessus de lui pendant qu’il cheminait avec Kathel jusqu’au cottage. Un second épervier poussa un cri, et Connor repéra Merlin, le rapace de son ami Fin.

Soudain, l’écho des sabots foulant le sol brisa le silence, et il s’immobilisa, en attente. Il sentit l’émotion l’envahir lorsqu’il aperçut sa cousine Iona, son ami Boyle montant le grand et gris Alastar. Et Fin aussi, galopant avec eux sur son Baru d’un noir lustré.

— Nous avons besoin d’œufs, cria-t-il, le sourire aux lèvres. Et d’une tranche ou deux de bacon supplémentaires.

— Que s’est-il passé ? s’enquit Iona, ses cheveux courts ébouriffés par le sommeil, avant de se pencher pour toucher sa joue. Je savais que tu n’étais pas en danger, sinon nous serions venus encore plus vite.

— Vous avez quasiment volé jusqu’à moi – et aucun de vous trois n’a pris le temps de seller son cheval. Je vous le dirai une fois à l’intérieur. Je pourrais dévorer trois cochons et faire passer le tout avec une vache.

— Cabhan.

Fin, ses cheveux aussi noirs que la robe de sa monture, ses yeux d’un vert aussi sombre que ceux de Connor quand le pouvoir les envahissait, se tourna vers les bois qu’il scruta du regard.

— Lui, mais pas seulement. Cela dit, Iona a tout à fait raison. Je vais pour le mieux, sauf que je suis affamé, alors ne restons pas figés sur la route. Vous l’avez senti, ajouta-t-il tout en se remettant en marche.

— Senti ? (Boyle baissa les yeux vers Connor.) Ça m’a réveillé alors que je dormais à poings fermés, et je n’ai pas ce que vous avez tous les trois. Je n’ai pas de pouvoir magique, et pourtant, les vibrations m’ont transpercé aussi sûrement qu’une flèche. (Il indiqua le cottage d’un mouvement de tête.) Et on dirait que c’est pareil pour Meara.

Suivant son regard, Connor vit Meara Quinn, une amie d’enfance, la meilleure amie de sa sœur, approcher à grands pas – élancée et aussi voluptueuse qu’une déesse dans son bas de pyjama en flanelle et sa veste usée, se dit-il, et ses longs cheveux châtains emmêlés.

Ça mérite une photo, songea-t-il, mais en même temps il la trouvait saisissante en toutes circonstances.

— Elle a dormi à la maison cette nuit, dit-il aux autres. Elle a pris ta chambre, Iona, puisque tu as dormi chez Boyle, cousine. Bonjour, Meara !

— Bonjour, tu parles ! Que diable s’est-il passé ?

— Je vais tout vous raconter. (Il la prit par la taille.) Mais d’abord, j’ai besoin de manger.

— C’est ce qu’a dit Branna, elle est déjà à l’œuvre. Elle a eu un choc même si elle fait comme si tout allait bien. Ça m’a secouée comme un tremblement de terre – mais à l’intérieur de moi. Quelle fichue façon de se réveiller !

— Je m’occupe des chevaux. (Boyle mit pied à terre.) Rentre, va te remplir l’estomac.

— Je te remercie.

Souriant, Connor tendit les bras pour accueillir Iona qui se laissa glisser du dos d’Alastar. Elle passa les bras autour de lui.

— Quelle trouille j’ai eue, murmura-t-elle.

— Tu n’es pas la seule.

Il déposa un baiser sur le sommet de sa tête, sa jolie cousine d’Amérique, la dernière de la trinité, et, sa main toujours dans la sienne, entra dans le cottage.

L’odeur du bacon, du café, du pain chaud le frappa au ventre aussi durement qu’un coup de poing. En cet instant, la gourmandise l’emportait sur l’instinct de survie, même s’il avait besoin de manger pour vivre.

Kathel les précéda jusqu’à la cuisine où Branna était déjà aux fourneaux. Elle avait ramené ses cheveux noirs en queue-de-cheval, portait encore son bas de pyjama fleuri et le tee-shirt trop large dans lequel elle dormait. Cette seule image exprimait tout son amour, songea-t-il. Sans cela, sachant qu’il y avait un invité – et plus particulièrement Finbar Burke –, elle aurait pris le temps de se changer, de s’arranger un peu.

Sans dire un mot, elle se détourna du réchaud, lui tendit une assiette comportant un œuf au plat sur un toast.

— Que le Ciel te bénisse, trésor.

— Ça devrait t’aider à patienter. La suite arrive. Tu as froid, dit-elle avec calme.

— Je ne l’avais pas remarqué, mais c’est vrai. Un peu froid.

Lui coupant l’herbe sous le pied, Fin s’empressa d’agiter la main au-dessus du foyer ; le petit feu s’anima.

— Tu trembles. Assieds-toi, bon sang ! Et mange, déclara-t-elle sèchement.

Elle le poussa presque sur une chaise.

— Je ne me plains pas qu’on soit aux petits soins pour moi, et pour tout te dire, je pourrais tuer pour un café.

— Je t’en sers une tasse.

Iona se rua vers la cafetière.

— Ah, quel homme se plaindrait d’avoir trois belles femmes pour le dorloter. Merci, mo chroi, ajouta-t-il quand Iona lui servit un café.

— On ne va pas te dorloter trop longtemps, je t’assure. Asseyez-vous, tous ! ordonna Branna. C’est presque cuit. Quand son ventre sera assez plein pour qu’il puisse se détendre, il a intérêt à expliquer pourquoi il ne m’a pas appelée.

— C’était trop rapide. Sinon je t’aurais appelée, je vous aurais tous contactés, même. À mon avis, je n’étais pas directement en danger. Ce matin, ce n’est pas pour moi qu’il est venu.

— Pour qui donc ? Nous dormions tous dans nos lits.

Branna s’apprêta à porter un énorme plateau de nourriture jusqu’à la table, mais Fin le lui prit des mains.

— Allez, asseyez-vous, et écoutez. Assis, répéta-t-il avant qu’elle ne le taraude. Tu es aussi secouée que lui.

Le plateau à peine posé sur la table, Connor se servit copieusement des œufs, une saucisse, du bacon, du pain grillé et des pommes de terre qu’il empila dans son assiette.

— Je me suis réveillé tôt, et assez agité, commença-t-il, les entraînant dans son récit qu’il ponctua de bouchées enthousiastes.

— Eamon ? demanda Branna. Le fils de Sorcha ? Ici et maintenant ? Tu en es sûr ?

— Aussi sûr que je connais ma sœur. Au début, je l’ai pris pour un garçon quelconque, qui aurait croisé le chemin de Cabhan, mais quand j’ai pris sa main… je n’avais jamais rien senti de tel, jamais. Même pas avec toi, Branna, ni même avec toi et Iona réunies. Même le jour du solstice, quand le pouvoir a retenti comme un cri, ce n’était pas aussi fort, aussi vif, aussi dense. Je n’arrivais pas à le contenir ni à le contrôler. Ça m’a traversé comme une comète. Et le garçon aussi, mais il s’est accroché à moi, au pouvoir. Il est unique.

— Et Cabhan, alors ? demanda Iona.

— Ça l’a transpercé telle une déchirure, répondit Fin. Je l’ai senti. (Inconsciemment, il toucha son épaule, à l’endroit où l’empreinte de son sang, du sang de Cabhan, marquait sa chair. Son cœur.) Ça l’a abasourdi, et je te promets qu’il était aussi chamboulé que toi.

— Ensuite il a décampé ? (Boyle plongea sa fourchette dans les œufs.) Comme le serpent qu’il est.

— Il s’est bel et bien enfui, confirma Connor. Il est parti d’un coup, le brouillard a disparu en même temps que lui, et il n’y avait plus que moi et le garçon. Et après, moi tout seul. Mais… Il était moi, et j’étais lui – comme deux moitiés d’un seul être. Ça, je l’ai su dès que nous avons joint nos mains. Plus fort qu’un lien du sang. Pas vraiment la même chose, mais… plus unis que par le sang. Le temps d’une seconde, j’ai même vu en lui… comme dans un miroir.

— Qu’as-tu vu ? demanda Meara.

— De l’amour, du chagrin et du courage. La peur, mais le cœur de l’affronter, pour ses sœurs, pour ses parents. Pour nous, au bout du compte. Rien qu’un petit gars, pas plus de dix ans, je dirais. Mais en cet instant, il irradiait d’un pouvoir qu’il n’a pas encore appris à maîtriser en douceur.

— C’est comme quand je rends visite à Nan ? demanda Iona en pensant à sa grand-mère américaine. Par une sorte de projection astrale ? Mais pas exactement ? Ça y ressemble, mais avec le décalage temporel en plus. Comme le voyage dans le temps qui survient aux abords de la chaumière de Sorcha. Tu n’étais pas à proximité de la maisonnette de la Ténébreuse, par hasard, Connor ?

— Non, je suis resté à l’entrée de la clairière. Pas si loin que ça de la chaumière, tout compte fait, estima ce dernier. Assez près pour provoquer un décalage temporel, j’imagine. Tout cela est nouveau. Mais je suis certain que Cabhan ne s’y attendait pas.

— Peut-être parce qu’il y a amené le garçon, Eamon, suggéra Meara. Il l’a poussé hors de son époque pour le projeter dans la tienne, dans le but de le séparer de ses sœurs, et de s’en prendre à un petit garçon seul plutôt qu’à un homme. Ce n’est qu’un lâche, au fond. D’après ce que tu décris, Connor, si tu n’étais pas passé par là, il aurait pu tuer le garçon, ou au moins lui faire du mal.

— C’est juste. Eamon était prêt à tout, je le jure. Il n’a pas froid aux yeux. Et il a refusé de s’enfuir même quand je lui ai dit de filer ! Mais malgré tout, il m’a paru confus, effrayé, pas encore capable de rassembler ses forces pour lutter seul.

— Alors tu t’es réveillé et tu es sorti, reprit Branna, toi qui, le matin, ne mets jamais le pied dehors le ventre vide, et tu as appelé ton épervier. Le jour était à peine levé ? (Elle secoua la tête.) Un appel a été lancé de quelque part. Du lien qui t’unit à Eamon, ou de Sorcha elle-même. D’une mère qui protège toujours son enfant.

— J’ai rêvé de Teagan, leur rappela Iona. Elle chevauchait Alastar jusqu’à la chaumière, jusqu’à la tombe de sa mère, et affrontait Cabhan là-bas – versant son sang. Elle est mienne, de la même façon qu’Eamon est à Connor.

Branna hocha la tête quand Iona la regarda.

— Et Brannaugh à Branna, oui. Je rêve souvent d’elle. Mais rien de semblable. C’est utile, nécessairement. Nous allons trouver un moyen de tirer parti de cet événement, d’en tirer des leçons. Il reste tapi depuis le solstice.

— Nous l’avons estropié, rappela Boyle, examinant les autres de ses yeux de fauve. Cette nuit-là, il a saigné et brûlé autant que nous. Même plus, je pense.

— Il lui a fallu le restant de l’été pour se rétablir, reprendre des forces. Et ce matin, il a tenté sa chance avec le garçon, pour s’emparer de ce pouvoir et…

— Pour t’achever, termina Fin à la place de Branna. S’il tue le garçon, Connor n’existe pas ? C’est tout à fait possible. Changer le présent en modifiant le passé.

— Eh bien, il a échoué en beauté. (Connor engloutit ses derniers morceaux de bacon et soupira.) Non seulement je me sens de nouveau humain, mais je suis en pleine forme. C’est dommage qu’on ne puisse pas se mesurer à lui sur-le-champ.

— Il te faudra plus qu’un petit déjeuner complet pour te mesurer à lui.

Se levant, Meara empila les assiettes sales.

— Comme nous tous. Nous l’avons diminué le jour du solstice, c’est plutôt réjouissant ; mais nous ne l’avons pas achevé. Qu’avons-nous raté ? Que faire de plus, de différent ?

— En voilà une qui pense pratique !

— Il faut bien que l’un de nous ait l’esprit pratique, rétorqua Meara.

— Elle a raison. J’ai décortiqué le livre de Sorcha. (Branna secoua la tête.) Vu ce que nous avons fait, ce que nous avions, la façon dont nous l’avons prévu, ça aurait dû marcher.

— Il a changé de territoire, précisa Boyle. Transposé le lieu du combat dans une époque passée.

— Non, je ne vois pas ce qu’on pourrait ajouter. (Branna lança un regard discret vers Fin, qui répondit d’un vague non de la tête.) Donc on continue à chercher.

— Reste assis. (Iona rassembla les dernières assiettes sales sans laisser le temps à Connor de s’en charger.) Avec tout ce que tu as déjà accompli depuis l’aube, tu es exempté de vaisselle. Peut-être que l’été dernier, j’étais encore trop vulnérable ou pas assez expérimentée.

— Tu as besoin qu’on te rappelle le coup du tourbillon ? demanda Boyle.

— C’était plus de l’instinct que de l’expérience, mais c’est vrai, je progresse.

D’un regard, elle chercha confirmation auprès de Branna.

— Tu apprends, oui, et très bien même. Tu n’es pas le maillon faible si c’est ce que tu crois, et tu ne l’as jamais été. Ses connaissances sont supérieures aux nôtres, c’est le problème. Il vit, en un sens, depuis des centaines d’années.

— Ça fait de lui un être vieux, fit remarquer Meara, mais pas forcément rusé.

— Nous avons les livres, les légendes et tout le savoir qui nous a été transmis de génération en génération. Mais lui a tout vécu, alors même s’il n’est pas plus rusé, il en sait plus long que nous. Et son savoir est profond et noir. Son pouvoir n’obéit à aucune règle, contrairement au nôtre. Il nuit à qui il veut, autant qu’il veut. Ça, nous ne pouvons pas le faire en étant qui nous sommes.

— La source de son pouvoir, c’est la pierre qu’il porte autour du cou, loup ou homme. Si on la brise, on le détruit par la même occasion. Je le sais, déclara Fin en serrant le poing sur la table. J’en suis convaincu, sauf que je ne sais pas comment procéder. Pas encore.

— Nous trouverons le moyen de la détruire. C’est impératif, affirma Connor.

Quand Connor tendit le bras au-dessus de la table pour prendre la main de Branna, Fin alla rejoindre les autres dans les tintements de vaisselle, le ruissellement de l’eau dans l’évier.

— Ça n’avance à rien de t’inquiéter pour moi, ce n’est pas nécessaire. Je n’ai pas besoin de regarder pour voir, ajouta-t-il.

— Et s’il vous avait fait du mal à toi et au garçon, ç’aurait pu être terrible !

— Bah, il ne l’a pas fait, si ? Et à nous deux, on lui a bien botté le train. Je suis là, Branna, comme avant. Nous sommes nés pour accomplir ce projet, je suis là.

— La moitié du temps, tu me fais plutôt l’effet d’un caillou dans ma chaussure. (Sa main se retourna sous la sienne puis leurs doigts s’entrelacèrent.) Je suis habituée à toi, que veux-tu. Promets-moi d’être prudent, Connor.

— Évidemment. Pareil pour toi.

— Pareil pour chacun de nous.

 

Alors qu’il quittait la maison pour se rendre à l’école de fauconnerie, Connor fut amusé et touché de voir Meara le rattraper.

— Tu ne prends pas ta camionnette ?

— J’ai envie de marcher pour digérer le petit déjeuner. Et puis j’ai mon garde du corps.

Il passa le bras autour de ses épaules et la serra contre lui, hanche contre hanche.

Elle portait une tenue résistante adaptée au travail des écuries, composée d’un pantalon et d’une veste, de bottes robustes. Elle avait tressé sa chevelure pour mieux la coincer dans la boucle à l’arrière de sa casquette râpée.

Et malgré tout, elle était belle, se dit-il, sa Meara aux yeux noirs, animée par le sang gitan qui coulait dans ses veines.

— Tu peux te protéger tout seul. (Elle leva les yeux vers les éperviers qui volaient en cercles dans le ciel chargé de lourds nuages.) Surtout que tu les as, eux, pour veiller sur toi.

— Ça ne m’empêche pas d’apprécier ta compagnie. Et c’est le bon moment pour me confier ce qui te perturbe.

— Je crois qu’un sorcier fou résolu à nous détruire suffit pour l’instant.

— Quelque chose d’autre t’a conduite vers Branna hier soir, puisque tu as dormi à la maison. Un homme te fait des misères ? Tu veux que j’aille l’assommer ?

Il brandit le poing vers le ciel et l’agita férocement pour la faire rire.

Elle renifla.

— Comme si je n’étais pas capable d’assommer qui je veux.

Il éclata de rire avec un bien-être évident et lui donna un coup de hanche.

— Ça, je n’en doute pas. Alors, que se passe-t-il, ma douce ? J’entends vibrer dans ta tête, on dirait une ruche d’abeilles en colère.

— Tu n’as qu’à te boucher les oreilles.

Mais elle s’adoucit, suffisamment pour s’abandonner contre lui un instant, assez longtemps pour qu’il sente l’odeur de son savon à lui sur sa peau à elle. Un mélange étrangement plaisant.

— C’est juste ma mère qui me rend à moitié dingue. Rien d’inhabituel, somme toute. Donal s’est dégoté une fille.

— C’est ce que j’ai entendu dire, dit-il en pensant à son frère cadet. Sharon, je crois, elle s’est installée à Cong le printemps dernier ? Une fille sympa, d’après ce que j’ai vu. Mignonne, souriante. Elle ne te plaît pas, c’est ça ?

— Je la trouve très bien, et surtout Donal est fou amoureux d’elle. C’est adorable, vraiment, de le voir aussi amoureux, et heureux de l’être, elle autant que lui.

— Alors quoi ?

— Il envisage de quitter la maison pour se mettre en ménage avec elle.

Connor réfléchit tout en cheminant avec elle vers une activité qu’ils aimaient autant l’un que l’autre.

— Il a quoi, vingt-quatre ans ?

— Vingt-cinq. Et oui, il est grand temps qu’il quitte la maison de sa mère. Mais ma mère et ma sœur Maureen ont réfléchi et sont arrivées à la conclusion que je devrais retourner vivre avec Ma.

— Oh, ça ne marchera pas. Je ne vous donne pas une heure.

— Non, ça ne marchera pas. (Elle poussa un soupir de soulagement alors qu’il comprenait la vérité dans toute sa nudité.) Mais elles préparent fermement le terrain. Elles me culpabilisent, me mettent la pression, avec leur fichue logique. Maureen en est maintenant à dire que notre mère ne peut pas vivre seule, et que comme je suis la dernière à ne pas être casée, pour ainsi dire, c’est à moi de redresser la barre. Et Ma en rajoute en disant qu’elle me prépare la chambre, que j’économiserai un loyer et qu’elle serait très triste sans enfant autour d’elle.

Elle enfonça ses mains dans ses poches.

— Merde.

— Tu veux mon avis ou juste mes condoléances ?

Elle le regarda de côté, ses yeux sombres à la fois méfiants et interrogateurs.

— Je préfère avoir ton opinion, même si je risque de te la renvoyer en pleine face.

— Alors écoute-moi. Reste chez toi, trésor. Pour commencer, tu n’étais pas heureuse, pas vraiment, avant de quitter le foyer familial.

— C’est ce que je veux, et je sais que c’est la solution pour éviter de devenir folle mais…

— Si ta mère craint de se sentir seule, et que Maureen s’inquiète pour ta mère, qui est aussi la sienne, et redoute qu’elle soit livrée à elle-même, autant que ta mère aille vivre chez Maureen. Ça n’aiderait pas Maureen d’avoir sa mère à la maison, avec les enfants et tout ça ?

— Comment n’ai-je pas eu cette idée ? (Meara s’écarta suffisamment pour donner un coup de poing dans l’épaule de Connor en esquissant quelques pas de danse.) Pourquoi n’y ai-je pas pensé tout de suite ?

— Parce que tu n’as pas dépassé le stade de la culpabilité.

D’un geste familier, il tira sur son épaisse tresse.

— Maureen n’a pas le droit de t’obliger à quitter ton appartement, à bouleverser ta vie juste parce que ton frère change la sienne.

— Je le sais, mais je sais aussi que Ma ne peut pas vivre seule. C’est comme ça depuis que notre père n’est plus là. Elle a fait de son mieux pour affronter une situation terrible mais elle passerait ses journées à errer et ses nuits à s’inquiéter si on la laissait seule.

— Tu as deux frères et deux sœurs, lui rappela-t-il. Vous êtes cinq pour vous occuper d’elle.

— Les plus malins sont partis loin. Ici, il ne reste que Donal et moi. Mais je peux suggérer à Ma qu’elle serait mieux chez Maureen. Au pire, cette perspective fera tellement peur à Maureen que ça lui clouera le bec un petit moment.

— Eh bien voilà !

Il bifurqua en même temps qu’elle vers le centre équestre.

Meara s’arrêta.

— Où vas-tu ?

— Je t’accompagne jusqu’aux écuries.

— Je n’ai pas besoin d’un garde du corps, merci. Vas-y. (Elle planta l’index sur son torse, le poussant gentiment.) Tu as du travail, toi aussi.

Il n’y avait aucune menace dans l’air – il pressentait une journée calme. Et après les événements du petit matin, Connor sentait que Cabhan était tapi dans sa grotte sombre, le temps de récupérer.

— Nous avons déjà des réservations pour cinq balades aujourd’hui, et d’autres tomberont sûrement en cours de journée. On se croisera peut-être sur les chemins.

— Peut-être.

— Si tu m’envoies un SMS quand tu as terminé ta journée, je te retrouverai ici et on rentrera ensemble.

— On verra comment se passe la journée. Fais attention à toi, Connor.

— Promis.

Comme elle fronçait les sourcils, il lui embrassa le front avant de reprendre sa route. Il avait davantage l’allure d’un homme libre de tout souci que celle d’un homme qui portait le poids du monde sur ses épaules.

Indécrottable optimiste, se dit-elle avec une pointe d’envie.

Tout en empruntant le chemin des écuries, elle sortit son téléphone de sa poche.

— Bonjour, Ma.

Avec un sourire en coin, elle se prépara à donner un bon coup de pied aux fesses à sa casse-pieds de sœur.

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