Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 65 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 18

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18

 

Quand ils se réunirent enfin tous les six, Branna opta pour un dîner de fête simple composé de côtelettes d’agneau, de purée de courge butternut et de petits pois au beurre et à la menthe.

— Je ne m’attendais pas à tout ça, dit Connor en se chargeant de découper la viande. Mais je ne vais pas me plaindre.

— C’est la première fois que nous sommes tous ensemble à table depuis une petite semaine, souligna Branna. Nous avons discuté entre nous, par petits groupes, si bien que tout le monde sait ce qui s’est passé et à quel stade nous en sommes. La potion tient bien, je l’ai vérifiée cet après-midi. (Elle se servit de la purée et fit passer le plat.) Avec Connor, nous avons rempli une seconde fiole du poison destiné à Cabhan. Comme pour celui du démon, nous avons une fiole en réserve si quelque chose clochait.

— Je refuse de penser que ça risque de mal se passer, dit Meara en donnant le plat de petits pois à Boyle. Pendant près d’un an ce salopard nous a évités, et il n’avait jamais esquivé les Trois aussi longtemps ; mais cette année, il nous a constamment nargués et attaqués. On dit que la troisième fois, c’est la bonne, non ? J’y crois dur comme fer et ça me revient en tête chaque fois que je l’aperçois pendant une promenade guidée.

— Tu l’as vu aujourd’hui ? demanda Branna.

— Oui, comme tous les jours en ce moment. Il rôde dans les bois, il nous suit même par moments. Il se rapproche du sentier, on dirait. Il est venu assez près pour qu’à deux reprises Roibeard ait plongé en piqué vers lui. Mais qu’est-ce qu’il fiche ?

— C’est pour nous déstabiliser, expliqua Boyle. Il ne faut pas se laisser impressionner.

— C’est vrai. (Connor prit deux des côtelettes qu’il avait découpées.) Il devient de plus en plus fort, ou plus audacieux, ou les deux. Je l’ai souvent vu traîner dans les parages pendant une chasse au faucon. Mais aujourd’hui, Brian a évoqué un loup qui traversait le chemin.

— Mme Baker l’a vu aussi, ajouta Branna.

— Exact. Brian, qui est du genre à croire qu’un coup de vent annonce l’apocalypse, je n’ai pas eu de mal à le convaincre qu’il avait dû apercevoir un chien errant. Mais c’est inquiétant qu’il se montre aux autres.

— Tu crois qu’il pourrait blesser quelqu’un ? demanda Iona. Nous ne pouvons pas le laisser attaquer un innocent.

— Il en est capable, affirma calmement Fin. C’est plus vraisemblable qu’il garde ses forces pour nous, mais il n’hésiterait pas à s’en prendre à n’importe qui. Il serait peut-être plus tenté par quelqu’un qui détient un certain pouvoir, parce que ça le grandirait en quelque sorte.

— Ou par une femme. (Après un moment de silence, Boyle poursuivit en hochant la tête.) Nous savons tous qu’il a des besoins dans ce domaine. Et s’il capturait une femme, puisque nous l’en croyons capable, comment l’arrêterions-nous ?

— Nous pouvons étendre la protection sur une plus grande zone, proposa Branna. S’il décidait d’étancher ce genre de soif, il opterait pour une jeune fille séduisante. Vulnérable. Faisons de notre mieux.

— Je m’y prendrais autrement, intervint Fin en découpant méticuleusement sa viande au ras de l’os. Il peut voyager dans le temps, aller là où ça lui chante. Pourquoi attirer l’attention sur l’endroit où il se trouve, et sur ses projets ici et maintenant ? À sa place, je retournerais dans le passé, cent ans en arrière au moins, et j’emmènerais ce que je veux, je ferais comme bon me semble. De cette manière, je resterais discret dans l’époque qui m’intéresse.

— Donc, nous ne pouvons rien faire pour aider ses victimes éventuelles, dit Iona.

— Nous allons l’achever, lui rappela Branna. Et ça, ça réglera tous les problèmes.

— Mais il reste un mois avant la date anniversaire de la mort de Sorcha.

— Il a eu huit cents années pour s’adonner aux pires horreurs, dit Boyle en prenant la main d’Iona. Nous ne pouvons agir que sur le présent.

— Je le sais, et pourtant c’est tout ce que nous pouvons faire. Malgré tous nos pouvoirs, nous n’avons pas la possibilité de l’empêcher de nuire.

— Je consulte la boule de cristal tous les matins, lui dit Branna. Et tous les soirs. Parfois plus. Je l’ai vu travailler, et j’ai noté certains des envoûtements qu’il conjure. Il y a du sang, toujours, mais j’attends encore de le voir amener un mortel ou une sorcière dans sa grotte. Je n’ai toujours rien vu et rien entendu d’utile.

— Nous ne pouvons rien faire de plus pour l’instant, déclara Connor à l’assemblée. Jusqu’au grand jour. Un mois, on a l’impression que c’est long, mais nous avons encore du pain sur la planche. Il nous faut la potion et l’enchantement pour détruire la pierre. Par la lumière, comme l’a auguré Branna.

— J’en ai un très bon, affirma Branna. J’ai juste besoin de toi et d’Iona pour le terminer avec moi. Cette tâche revient aux trois, expliqua-t-elle à la tablée.

— Ce sera fait, répondit Connor. Mais il nous manque toujours le nom et sans ça, nous n’avancerons pas, malgré la force du poison et les bienfaits de la lumière.

— Attirer le loup au-dehors, réfléchit Branna. Assez longtemps pour que je fouille ses pensées et que je trouve son nom. Moi ou Fin.

— Nous ne savons pas si, sous cette forme, le nom sera dans ses pensées, fit remarquer Fin. Cabhan dort, non ? Il doit bien lui arriver de dormir.

— Tu envisages de pénétrer ses rêves ? s’étonna Connor. C’est trop risqué, Fin. Encore plus pour toi que pour nous.

— En le surveillant à travers le cristal, Branna peut nous indiquer quand il se repose. À ce moment-là, je pourrai m’infiltrer dans sa tête, si vous vous tenez tous prêts à m’en faire sortir en cas de pépin.

— Je refuse de participer à ça, décréta Branna quand Fin la consulta du regard. Je refuse, c’est trop dangereux pour toi, pour nous tous, et pour ce dernier élément, il nous reste plusieurs semaines pour trouver un meilleur moyen. La dernière fois, tu as failli rester coincé.

— C’est totalement différent.

— Je partage l’avis de Branna, intervint Boyle. Il jouerait avec toi plus qu’avec n’importe lequel d’entre nous. Si nous ne trouvons pas mieux, quelqu’un d’autre ira à ta place.

— Vous ne me faites pas confiance.

— Ne sois pas bête, rétorqua Boyle. Autour de cette table, nous serions tous prêts à te confier notre vie, et celle de ceux que nous aimons.

— Tu nous es précieux, le réprimanda Meara. C’est la seule raison. Et arrête d’être bête.

— Je suis désolé, mais c’est un fait : là où vous ne voyez que des risques, je vois un avantage. Je peux entrer et sortir de sa tête plus vite que personne.

— C’est hors de propos, dit Connor en continuant volontairement à manger. Et plus tu insistes, plus ce délicieux repas refroidit. Quoi qu’il en soit, j’ai une idée, si ça intéresse quelqu’un…

— Tiens donc, il a une idée, répéta Meara avec un sourire amusé. Dire que je suis témoin de cet événement !

— Mon idée est la suivante : pourquoi ne pas essayer avec Kathel ? Il peut nous accompagner, moi ou Meara ou Iona pendant une promenade. Il est possible que Kathel lise dans les pensées du loup. Ensuite, Branna n’aura plus qu’à consulter dans les pensées de son chien.

— Ce n’est pas si absurde que ça, jugea Branna.

— Merci, c’est gentil, dit Connor en reprenant de la viande.

— Je peux toujours donner le feu vert à Kathel, nous verrons bien. Je me suis posé des questions au sujet de cette vision et des mots que j’ai prononcés inconsciemment à la fin de la mixtion. « Trois plus trois plus trois. »

— Eh bien, les trois présents, les trois dans leur époque, dit Connor, et Fin avec Boyle et Meara. Ça me paraît clair.

— J’ai l’impression qu’il y a autre chose. C’est difficile à expliquer. Et même si c’est simplement ça, nous devons convoquer les trois de Sorcha, le moment venu. C’est notre époque, ça, c’est clair. Pas la leur, la nôtre. C’est dans ce temps que nous devons coincer Cabhan.

— Cloche, livre, bougie, reprit Iona en repoussant ses petits pois sur le bord de son assiette. Les instruments basiques. Et il faut que nos guides soient présents.

— Le sang coule jusqu’à ce que mort s’ensuive, dit Meara en remplissant son verre de vin puis celui d’Iona. Nous le savons depuis le début. Sorcier, démon, ou sang mortel et mort, ça ne change rien.

— Vous êtes précieux. (Le regard de Branna alla de Meara à Boyle.) Sœur et frère, pour avoir choisi l’amour et la loyauté, la justice et la lumière. Nous avons toujours été conscients de votre valeur, mais maintenant c’est tellement flagrant que la destinée le sait aussi.

Une pensée troublait Branna. Alors que Connor se penchait au-dessus de la table pour embrasser Meara qui riait, elle chassa cette idée. Elle la garda pour elle, la dévidant comme une bobine de fil pendant que son cercle terminait le repas.

 

Durant les quelques jours qui suivirent, elle étudia et retourna cette bobine de fil dans tous les sens. Elle voyait comment agir, mais elle devait s’assurer que c’était bien la marche à suivre. Au bout du compte, quelle que serait sa décision, son choix devait être valable pour tous.

Elle se glissa hors du lit, et prit son violon sous le coup d’une impulsion. Laissant Fin dormir, elle descendit dans son atelier où elle conservait la boule de cristal sur un socle. Après l’avoir posée sur la table, elle alluma un feu dans la cheminée et trois bougies. Puis elle s’assit, et joua doucement tout en regardant Cabhan dormir dans un somptueux lit en or, dans une chambre sombre de sa grotte.

Il sommeillait près d’un foyer qui brûlait faiblement, et elle se demanda quelles images il voyait dans les flammes. Des images de sang et de mort, comme le voulait la prédiction ? Ou ne voyait-il que ses propres désirs ?

Elle pouvait lui envoyer sa musique pour troubler son sommeil de la même manière qu’il perturbait souvent ses nuits. Mais elle ne souhaitait laisser aucune trace qui l’aiderait à remonter jusqu’à ce qu’elle aimait.

Alors elle joua pour se réconforter, pour se faire plaisir tout en restant vigilante.

Elle sentit sa présence avant d’entendre sa voix, et tourna la tête lorsque Fin s’assit à côté d’elle.

— Tu ne dors pas assez, ou trop mal.

— Quand tout sera terminé, je ferai de longues nuits paisibles. Regarde comme il se repose tranquillement. Il dort sur ses deux oreilles, comme on dit.

— Il rêve, je le sais.

— Oublie cette idée, Finbar. Nous sommes cinq contre toi. La majorité l’emporte. Je sais ce que tu ressens. J’ai envisagé de brouiller son sommeil par la musique. Mais à quoi bon ? Tout ce que nous faisons, tout ce que nous envoyons peut se retourner contre nous. Et nous savons ce que nous aurons à faire, quand le mois de mars touchera à sa fin.

— Que ferons-nous ? Tu as une idée en tête, tu nous caches un truc. Je croyais que la majorité l’emportait, Branna ?

— Non, ce n’est pas ça… seulement, ce n’est pas encore très clair. Je te promets de te le dire, sans rien te cacher, s’il s’avère que j’y tiens toujours. Mais je veux d’abord être sûre de moi.

— Alors reviens te coucher. Il ne te donnera aucun nom ce soir, et il ne fera aucun mal. Il dort, et c’est ce que tu devrais faire, toi aussi.

— Très bien, dit-elle en rangeant délicatement son violon dans son étui avant de prendre la main de Fin. Kathel sort encore demain. Il a déjà accompagné Connor, Meara, Iona, Boyle et toi. Vous avez tous vu le loup. Je le vois à travers Kathel. Mais tout ce que je trouve dans son esprit, c’est de la colère et… de la méfiance, ajouta-t-elle alors qu’ils traversaient la cuisine et empruntaient l’escalier. C’est différent d’une pensée active, cette méfiance, cette colère. Mais elle connaît son nom, comme toutes les créatures.

— J’accompagnerai Connor demain, avec les rapaces et Kathel. Peut-être qu’avec moi et Connor comme source supplémentaire de pouvoir nous obtiendrons quelque chose.

— Il faut que ce soit toi et moi, prit-elle conscience. Il lui arrive de me confondre avec Sorcha et il continue de la convoiter – et de te convoiter. Nous deux, avec Kathel. Nos deux pouvoirs unis au chien. J’aurais dû y penser plus tôt.

— Tu penses bien assez comme ça. Gardons cela pour demain, dit-il en l’entraînant dans le lit, les bras passés autour d’elle. Maintenant, dors.

Avant qu’elle ne comprenne ses intentions, il l’endormit d’un baiser sur le front.

Il resta un instant étendu à côté d’elle dans le rayonnement du clair de lune puis il céda au sommeil.

Il plongea dans le monde des rêves.

Les sabots de Baru frappaient la terre dure du chemin encore gelé. Fin ne reconnaissait pas ce paysage qui lui semblait pourtant familier. L’Irlande. C’était l’odeur de l’Irlande, mais pas de sa terre. Ce n’était pas chez lui.

La nuit noire l’enveloppait, seulement percée de quelques étoiles et de la lumière sélénienne intermittente qui jouait à cache-cache avec les nuages.

Le halo de la lune lui révéla une brume rouge sang. Une image de mort.

Le vent apportait l’odeur de la fumée, et il crut apercevoir des flammes vaciller dans le lointain. Un feu de camp.

Il portait une cape dont il entendait les pans fouetter dans le vent tandis qu’il galopait – à vive allure – à travers la terre. Un sentiment d’urgence le dévorait ; il ne savait pas où il allait mais il devait se hâter.

Le sang coule jusqu’à ce que mort s’ensuive. Alors que les mots résonnaient dans sa tête, il accéléra sa course et s’envola sur Baru sous la lune enveloppée d’un nuage rouge.

Le vent soulevait ses cheveux et faisait battre sa cape, les claquements emplissant ses oreilles. Pendant son vol, sous lui, il perçut l’écho des sabots d’une monture.

Baissant les yeux, il vit le cavalier – sa chevelure blonde dans le vent – qui allait à bride abattue pour échapper à ses poursuivants.

Les tourbillons de brouillard enveloppèrent le cavalier, et l’isolèrent du reste.

Sans hésiter, Fin plongea, dirigeant son cheval droit dans la couverture brumeuse. Il étouffait dans ce nuage épais qui continuait de s’étendre, repoussant le vent et l’air. La lumière des étoiles et de la lune ensanglantée s’éteignit comme la flamme d’une bougie pressée entre les doigts.

Il entendit le cri, le hurlement d’un cheval – sentit la peur de l’animal pris de panique, qui souffrait. Brandissant la main, Fin saisit l’épée qu’il fit apparaître et l’embrasa.

Il chargea, la lame en avant, tranchant le brouillard, sectionnant son froid piquant, pour dégager un chemin à la force de sa flamme et de sa volonté.

Il vit le cavalier, un bref instant : ses cheveux blonds, sa cape noire, l’éclat faible d’une broche de cuivre, celle de l’épée qu’il brandit à l’approche du loup qui l’attaquait.

Puis le brouillard se referma.

Poursuivant sa course à l’aveuglette, Fin assaillit le brouillard, appela le loup pour qu’il s’en prenne à lui plutôt qu’à l’homme sur sa monture. Il convoqua le vent, une bourrasque destinée à déchirer en lambeaux la couverture crasseuse qui l’enfermait. À travers ses morceaux déchiquetés, il vit le cheval trébucher, le loup se préparer à bondir. Il bloqua son attaque d’un tour de magie.

Le loup se retourna, sa pierre et ses yeux d’un rouge aussi brillant que le feu. Il attaqua Fin à la gorge avec une telle agilité qu’il eut à peine le temps de faire pivoter Baru. Ses griffes entaillèrent son bras gauche, de l’épaule au poignet. La force de son agression faillit le désarçonner. La douleur était aussi cuisante que les flammes de l’enfer. Tournant sur lui-même, il tendit son bras armé de sa lame enflammée, et entailla le flanc du loup. Son geste provoqua une douleur glacée dans la marque de son épaule.

Il pivota de nouveau, attaquant, tranchant la brume aveuglante qui se refermait autour de lui. Dans sa lutte, il nota que sa manœuvre les avait éloignés l’un de l’autre. Il repartit à la charge dans un regain de force, mais le loup était déjà en suspension dans l’air, et pendant que le guerrier blessé maniait son épée, le loup sauta au-dessus de la lame tournoyante et referma ses mâchoires sur la gorge du cavalier.

Dans un cri de rage, Fin poussa Baru dans les rideaux mouvants de brume.

Le cheval et le cavalier chutèrent, et dans un hurlement victorieux, le loup et le brouillard disparurent.

Baru avançait toujours au galop, mais Fin sauta à terre et retomba à genoux à côté de l’homme blond aux yeux bleus vitreux.

— Reste avec moi, lui dit Fin en posant la main sur la plaie béante à son cou. Regarde-moi. Regarde en moi. Je peux t’aider. Reste avec moi.

Il savait que ses paroles étaient vaines puisqu’il n’avait pas le pouvoir de déloger la mort, car c’était bien elle qui s’immisçait sous ses mains.

Il la sentit dans le dernier battement du cœur, dans le dernier souffle.

— Tu t’es battu pour lui.

Alors que la colère, la douleur et le chagrin éclataient en lui aussi violemment qu’une tempête, Fin leva les yeux et vit la femme. Il pensa d’abord à Branna, mais il sut presque aussitôt qu’il faisait erreur.

— Sorcha.

— Je suis Sorcha. Je suis la Ténébreuse de Mayo. C’est mon mari, inerte à terre. Daithi le Brave.

Sa robe, du même gris que le brouillard, balaya le sol lorsqu’elle se rapprocha, fixant Fin de ses yeux noirs.

— Je le regarde mourir, nuit après nuit, année après année, siècle après siècle. C’est ma punition pour avoir trahi mon don, mon serment. Mais ce soir, tu t’es battu pour lui.

— Je suis arrivé trop tard. Je n’ai pas pu l’arrêter. En le sauvant, j’aurais peut-être tout changé, mais je suis arrivé trop tard.

— Nous ne pouvons changer ce qui a été ; et ton sang, celui de mon amour et de Cabhan tache ce sol désormais. Pas pour changer ce qui a été mais pour te montrer ce qui peut arriver.

Elle s’agenouilla pour embrasser les lèvres de Daithi.

— Il est mort pour moi, pour ses enfants. Il est mort courageux et sincère, égal à lui-même. C’est moi qui ai échoué. C’est moi et ma rage qui t’avons fait du mal, qui avons jeté cette malédiction sur toi, un innocent comme tant d’autres avant toi.

— C’est ton chagrin, dit Fin. Ton chagrin et ton tourment qui t’ont guidée.

— Mon chagrin et mon tourment ? fit-elle en posant son regard noir sur lui. Ça ne justifie rien. Je t’ai maudit, toi et tous ceux qui sont nés entre toi et Cabhan, et comme c’est écrit, ce que j’ai donné me revient en triple. J’ai accablé mes enfants de ce fardeau, ainsi que tous leurs descendants. — Tu les as sauvés. Tu as donné ta vie pour eux. Ta vie et ton pouvoir.

Elle sourit et, malgré sa tristesse, il vit Branna dans ses yeux.

— Je me suis accrochée à ce chagrin, comme à un amoureux ou à un enfant chéri. Je pense que c’est ce qui m’a nourrie depuis toujours. Je refusais de croire ce qui m’était donné de voir. Toi et en toi. Je savais que tu n’étais pas seulement du sang de Cabhan mais j’ai nié la vérité.

— Quelle vérité ?

Elle regarda Daithi.

— Tu viens aussi de lui. Plus de lui que de Cabhan, je le sais à présent.

De sa main rougie par son sang et celui de Daithi, Fin prit le bras de Sorcha. Le pouvoir afflua à son contact.

— Que veux-tu me dire ?

— Cabhan s’est rétabli – ce qui l’habite l’a aidé à renaître de ses cendres après qu’il a brûlé. Une fois guéri, il a voulu se venger. Il n’arrivait pas à atteindre mes enfants – ils étaient intouchables. Mais Daithi avait des sœurs, et l’une d’elles était si juste, si fraîche et si gentille. Il l’a choisie, l’a prise et a déposé sa semence en elle de force. Elle a poussé son dernier soupir au moment où l’enfant a poussé son premier cri. Tu viens de cet enfant. Tu descends d’elle. Tu es du sang de Daithi. Tu es né de lui, et donc, Finbar du clan des Burkes, tu es ma famille. Je t’ai trompé.

Elle détacha soigneusement la broche de Daithi qu’elle avait fabriquée pour le protéger et qui était ornée d’un cheval, d’un chien et d’un épervier, le symbole de ses trois enfants.

— Elle te revient puisque tu es de son sang. Pardonne-moi. Elle a ton visage, et je l’entends à travers chacun de tes mots.

Il baissa les yeux vers la broche.

— J’ai tout de même le sang de Cabhan.

Secouant la tête, Sorcha referma les doigts de Fin autour du bijou.

— La lumière l’emporte sur la nuit. Je te promets sur tout ce que je suis que si je pouvais rompre la malédiction, je le ferais. Mais cela ne dépend pas de moi.

Elle se leva sans lâcher sa main, si bien qu’ils se retrouvèrent debout au-dessus du corps de Daithi.

— Le sang a coulé jusqu’à ce que mort s’ensuive aujourd’hui, et le sang coulera encore. Je n’ai pas le pouvoir de changer cela. Je t’accorde ma foi comme j’ai transmis mon pouvoir à mes enfants, aux trois qui sont nés d’eux, aux deux qui seront à leurs côtés et à toi, Finbar, enfant de Daithi, qui porte le bien et le mal. Le règne de Cabhan doit cesser, et pour cela la chose qui l’habite doit périr.

— Connais-tu son nom ?

— Cela aussi échappe à mon pouvoir. Achève-le, mais pas par vengeance car cela ne servirait qu’à faire couler plus de sang qu’à servir la mort, comme je l’ai appris à mes dépens. Achève-le au nom de la lumière, de l’amour, et pour tous ceux qui naîtront de toi.

Elle l’embrassa sur la joue et recula.

— N’oublie pas, les pouvoirs de l’amour sont plus forts que la magie. Retourne auprès d’elle.

Il se réveilla perturbé et désorienté tandis que Branna répétait son nom d’une voix pressante. Accroupie au-dessus de lui dans la faible lueur de l’aube, sa main était posée sur son bras blessé. Elle parlait en sanglotant, insufflant de la chaleur dans sa blessure. Il la considéra avec stupéfaction.

Branna ne pleurait jamais.

— Reviens, reviens. Je n’arrive pas à soigner ta blessure. Je ne peux pas arrêter les saignements. Reviens. (Elle expira entre deux sanglots et, les joues baignées de larmes, elle porta le regard sur son visage.) Reste avec moi. Je n’arrivais pas à communiquer avec toi, tu saignes toujours. Je ne peux pas… oh, merci, ça guérit… Reste là, reste… regarde-moi, Fin. Regarde-moi. Vois en moi.

— Je n’ai pas réussi à le sauver. Il est mort entre mes mains. C’est son sang sur mes mains. Son sang sur moi, dans mes veines.

— Chut, laisse-moi te soigner. Ces entailles profondes sont sérieuses. Tu as déjà perdu beaucoup de sang.

— Tu pleures.

— Mais non, dit-elle alors que ses larmes gouttaient sur la plaie, la renfermant proprement. Reste tranquille, et laisse-moi terminer. Ça cicatrise bien. Tu vas avoir besoin d’une potion, mais ça guérit vite.

— Je n’en ai pas besoin, dit-il comme il se sentait déjà plus fort, l’esprit plus clair. Je vais très bien. Tu trembles. (Quand il voulut s’asseoir, ses doigts frôlèrent les joues mouillées de Branna.) C’est plutôt toi qui aurais besoin d’une potion.

— Tu as mal ? Essaie de plier ton bras. Bouge-le pour voir si tout est en place.

Il obtempéra.

— Tout va bien et, non, je ne souffre plus. (Baissant les yeux, il vit les draps imbibés de sang.) Tout ça, c’est le mien ?

Encore tremblante, elle se leva pour changer les draps. Elle alla dans la salle de bains pour se laver les mains mais aussi pour calmer son anxiété dans la solitude.

Elle revint en enfilant un peignoir.

— Tiens, dit Fin en lui tendant un verre de whisky. Je crois que tu en as plus besoin que moi. Secouant la tête, elle s’assit précautionneusement au bord du lit.

— Que s’est-il passé ?

— Toi d’abord.

Elle ferma les yeux un instant.

— Bon, d’accord. Tu as commencé à t’agiter dans ton sommeil. Violemment. J’ai voulu te réveiller mais c’était impossible. J’ai essayé de me glisser dans ton rêve pour te ramener à la réalité mais je n’ai pas réussi non plus. C’était comme être au pied d’un mur impossible à escalader, malgré toutes mes tentatives. Les lacérations sont apparues sur ton bras, et le sang s’est mis à couler.

Elle dut se taire un instant et prendre son visage entre ses mains pour recouvrer son calme.

— Je savais que tu étais dans un endroit inaccessible. J’ai essayé de te ramener. De soigner tes plaies, mais rien n’empêchait le sang de couler. J’ai cru que tu allais mourir en dormant, piégé dans un rêve dans lequel il t’avait entraîné, et qui m’était interdit. J’ai cru que tu allais mourir parce que j’étais incapable de t’atteindre. Qu’il t’avait enlevé à moi alors que je viens de te retrouver. Que tu allais mourir parce que je n’étais pas assez forte pour te soigner.

— Mais tu as réussi, et je ne suis pas mort, dit-il en se rapprochant d’elle pour l’embrasser sur l’épaule. Tu as pleuré pour moi.

— Des larmes de panique et d’impuissance.

Mais quand il déposa un autre baiser sur son épaule, elle pivota brusquement vers lui pour le prendre dans ses bras et le bercer.

— Où étais-tu ? Où t’a-t-il emmené ?

— Ce n’est pas lui qui m’a attiré dans ce rêve, j’en suis sûr. J’ai remonté le temps jusqu’à la nuit où Cabhan a tué Daithi. J’ai vu Sorcha. J’ai parlé avec elle.

Branna fit un bond.

— Tu as parlé avec elle.

— Aussi clairement que je te parle en ce moment. Tu lui ressembles tellement, dit-il en ramenant ses cheveux en arrière. C’est frappant, bien que ses yeux soient plus foncés, ils sont comme les tiens. La même force. Le même pouvoir.

— Que t’a-t-elle dit ?

— Je vais tout te raconter mais je préfère attendre que nous soyons tous réunis. Et pour tout te dire, j’aimerais avoir un peu de temps pour faire le tri dans ce qui vient de m’arriver.

— Je vais leur demander de venir.

Elle s’habilla sans poser d’autres questions. En vérité, elle avait besoin d’un moment de solitude, elle aussi, le temps de rassembler ses esprits et de revêtir son armure. Elle n’avait pas éprouvé de peur aussi vive ni de chagrin aussi profond depuis le jour où elle avait découvert la marque de Fin. Elle se demanda si l’intensité de ses sentiments n’avait pas bloqué ses pouvoirs de guérison, comme sa capacité à l’extirper hors du rêve. Et elle se trouva en peine de répondre.

Quand elle descendit, elle remarqua qu’il avait mis de l’eau à chauffer et que son café était déjà servi.

— Ne pense pas à préparer le petit déjeuner pour tout le monde, dit-il. Nous pouvons nous débrouiller seuls.

— Ça m’occupe. Si tu veux te rendre utile, gratte et épluche des pommes de terre. C’est dans tes cordes.

Ils cuisinèrent en silence jusqu’à l’arrivée des autres.

— On dirait qu’un repas copieux se prépare, remarqua Connor. Si seulement il n’était pas un peu tôt pour ça… Tu as vécu une aventure, à ce qu’il paraît ? dit-il à Fin.

— On peut dire ça.

— Mais tu vas bien ? s’enquit Iona en touchant son bras comme pour vérifier par elle-même.

— Ça va. J’ai toute ma tête apparemment puisque j’ai l’intelligence de confier le couteau à Boyle, qui sait mieux préparer les pommes de terre que moi.

— Presque tout le monde sait éplucher des pommes de terre, répliqua Boyle en remontant ses manches pour prêter main-forte à Branna.

Avec une impatience croissante, ils mirent la table, firent infuser du thé, du café, et tranchèrent du pain.

Une fois qu’ils furent tous attablés, ils se concentrèrent sur Fin.

— C’est une étrange histoire, même si nous en connaissons certaines parties par les écrits. Je me suis retrouvé à galoper sur Baru, la nuit, sur un chemin de terre encore gelé.

Il partagea son récit en s’appliquant à n’omettre aucun détail.

— Attends une minute, l’interrompit Boyle. Comment peut-on être certains que ce n’est pas Cabhan qui t’a attiré dans ce rêve ? Le loup t’a attaqué à la gorge, et Branna ne pouvait pas te venir en aide. Ça m’a tout l’air d’être l’œuvre de Cabhan.

— Je l’ai pris par surprise, j’en suis convaincu. Le loup m’a agressé parce que j’étais là et que je risquais de l’empêcher d’assassiner Daithi. Si Cabhan avait voulu me faire du mal, il aurait aussi bien pu attendre un meilleur moment. Non, il visait Daithi et mon irruption était inattendue. Je n’ai pas pu le sauver, et avec le recul, je comprends que ce n’était pas le but de mon apparition.

— C’était un sacrifice, affirma calmement Iona. Sa mort, comme celle de Sorcha, a engendré les Trois.

— Il avait les mêmes yeux bleu clair que toi. J’ai vu comme il était brave et acharné au combat. Mais malgré ça, malgré mon aide, rien ne pouvait influencer le cours des choses. Le pouvoir de Cabhan était immense, plus que maintenant. Sorcha l’a affaibli. Je pense qu’une partie de sa soif de vengeance provient de son désir de le récupérer pleinement. Et pour ça, il doit le dérober aux trois.

— Il n’y arrivera jamais, déclara Branna. Mais continue. Je ne sais pas tout, moi non plus.

— Daithi est tombé. J’ai cru pouvoir le soigner mais c’était déjà trop tard. Il a poussé son dernier soupir au moment où j’ai posé les mains sur lui. C’est là que Sorcha est apparue.

— Sorcha ? s’étonna Meara en posant sa tasse de café. Elle était avec toi ?

— Nous nous sommes parlé. J’ai eu l’impression que ça durait longtemps, sur ce chemin baigné de sang mais, en réalité, c’était sûrement bref.

Il reprit tout, répéta chacun de ses mots, évoqua son chagrin, ses remords, sa force. Puis il parla de la révélation qui l’avait profondément changé.

— Daithi ? Tu descends de lui, tu es issu de lui et de Cabhan ? (Bouleversée, Branna se leva lentement.) Comment n’y ai-je pas pensé ? Pourquoi ça n’est venu à l’esprit d’aucun de nous ? C’est lui que tu portes en toi, c’est lui et son héritage qui repoussent chaque assaut de Cabhan. Mais je n’ai rien vu. Je n’ai pas pu parce que je ne voyais que la marque.

— Comment aurais-tu pu voir ce que moi-même je ne voyais pas en moi ? Depuis l’apparition de la marque, j’ai laissé ce poids peser sur moi, comme toi. Plus lourdement, même. Elle savait, c’est ce qu’elle a dit, mais elle refusait de croire ou de faire confiance. Alors je pense qu’elle m’a fait venir pour vérifier ma réaction. Le test ultime pour savoir quelle partie de moi l’emporte sur l’autre.

Il mit la main dans sa poche.

— Et à la fin, elle m’a donné ça. (Il ouvrit la main pour montrer la broche.) Elle l’a fabriquée pour lui et me l’a donnée.

— La broche de Daithi. Certains l’ont cherchée, dit Branna en se rasseyant pour examiner le bijou de cuivre. Nous la croyions perdue.

— Les trois guides réunis. (Connor tendit la main et Fin lui donna la broche.) Comme tu es le seul d’entre nous qui puisse parler avec les trois animaux. Elle t’appartient depuis toujours. Elle attendait que tu la reçoives.

— Elle revoit la mort de Daithi tous les soirs. Sa punition pour la malédiction. Je pense que les dieux sont trop cruels envers une femme en deuil. « Le sang coule jusqu’à ce que mort s’ensuive », elle a dit, comme toi, Branna. Jusqu’à ce que mort s’ensuive, et c’est pour cela qu’elle nous transmet sa foi – à nous tous, à ses enfants. Nous devons l’exterminer mais pas par vengeance. Je dois admettre que le désir de vengeance l’emportait avant cela. Mais si nous devons l’achever, c’est pour sauver la lumière, l’amour, et épargner nos descendants. Elle a dit que le pouvoir de l’amour dépasse celui de la magie, puis elle m’a renvoyé ici. Elle a déclaré : « Retourne auprès d’elle », et je me suis réveillé à côté de toi qui étais en larmes.

Sans rien dire, Branna tendit la main vers Connor puis étudia la broche.

— Elle l’a fabriquée par amour, comme les porte-bonheur des trois. Elle renferme énormément de magie. Et tout comme nous, tu ne dois jamais t’en séparer maintenant qu’elle te l’a remise.

— Nous pourrions lui confectionner une chaîne de cou, suggéra Iona, comme les nôtres.

— Bonne idée. Maintenant je comprends mieux pourquoi il me faut toujours autant de ton sang pour réaliser le poison. Il ne contient pas suffisamment de Cabhan.

Riant jaune, Fin préféra manger ses œufs qui refroidissaient dans son assiette.

— Toujours l’esprit aussi pratique.

— Tu es l’un des nôtres, conclut Iona. Je veux dire que tu es notre cousin. Très, très éloigné, mais un cousin tout de même.

— Dans ce cas, bienvenue dans la famille, entonna Connor en trinquant avec sa tasse de thé. Il est peut-être écrit qu’à un moment ou un autre, les cousins O’Dwyer, ainsi que leurs amis et leurs amours, renvoient Cabhan brûler en enfer.

— Je porte un toast à ce dessein.

Comme Fin, Boyle serra la main d’Iona.

— Je propose que nous portions tous un toast ce soir, au pub, et que notre nouveau cousin paie sa tournée.

— Rien à redire à ça, tant que la deuxième est pour toi, répondit Fin en levant sa tasse avant de boire son café qui était aussi froid que ses œufs.

Rien ne pouvait amoindrir la chaleur qu’il ressentait au fond de lui.

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