Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 17
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17
Elle multipliait ses efforts, mais elle ne pouvait pas accélérer le processus. Élaborer une décoction mortelle exigeait de la patience. Ainsi, Branna passa chaque minute de son temps libre à la préparation du poison.
Quel que fût le membre du cercle qui lui tenait compagnie dans l’atelier, il se chargeait d’une tâche – magique ou autre. Elle sortait rarement, à part pour s’offrir une balade quotidienne dans son potager afin de se sortir la tête des formules, des enchantements et des potions.
Même lors de ces brèves promenades, Branna ne cessait de se demander si cinq gouttes de teinture de trompette d’ange étaient excessives, ou si quatre seulement étaient suffisantes. Devait-elle piler les baies juste avant de les utiliser, ou les laisser tremper dans leur jus ?
— C’est important, marmonna-t-elle comme à elle-même tout en alignant méticuleusement les bocaux en vue de ses essais du jour. À une goutte près, on doit tout recommencer.
— Hier, avec quatre gouttes, ça n’a pas marché, alors mets-en cinq, suggéra Connor.
— Et si c’était plutôt six ?
Frustrée, elle fixait les bocaux comme s’ils allaient lui livrer leur secret.
— À moins que ce ne soit l’autre recette, la bonne, celle qui comporte cinq amanites phalloïdes cueillies au pied d’un chêne ?
— Plus il y aura de poison et mieux ce sera, si tu veux mon avis.
— Mais je ne peux pas me tromper sur les mesures. Ce n’est pas comme cuisiner une soupe avec tous les restes, dit-elle d’un ton irrité qu’elle ne parvenait pas à maîtriser. Il est impératif que ça marche, Connor, d’autant que j’ai le sentiment que ce sera notre seule chance. Si nous échouons, au mieux, nous devrons attendre un an avant de réessayer. Au pire, le démon trouvera un moyen de se protéger quand il s’apercevra que nous avons une idée pour l’atteindre.
— Tu chipotes trop, Branna. Ça ne te ressemble pas de couper les cheveux en quatre et de douter.
Il avait raison, bien sûr, et en général, en ressassant, on se mettait des barrières plus qu’on ne trouvait de solution, admit-elle en se pressant les paupières.
— Je sens qu’il y a urgence, comme jamais. J’ai la certitude, Connor, qu’il faut que ça marche cette fois, sinon c’est fichu pour nous. Tu veux savoir ce que m’inspire l’idée de ne jamais faire mieux que gifler Cabhan, comme chaque fois ? De seulement le tenir à distance pour ensuite passer le flambeau aux trois prochains ? C’est insupportable. Tu vas avoir des enfants avec Meara. Tu veux que l’un d’eux, ou même tous, portent ce fardeau ?
— Non, évidemment. Mais nous n’échouerons pas.
Il posa les mains sur ses épaules pour la masser.
— Pense à autre chose un peu. Tu bloques ton instinct avec tous ces doutes. C’est une force en moins.
— C’est la troisième fois que j’essaie de préparer cette mixture. Mes doutes ne viennent pas de nulle part.
— Alors mets-les de côté. Cette recette plutôt qu’une autre, oublie ça aussi. Concentre-toi sur tes impressions. Ce n’est peut-être pas la même chose que de faire de la soupe mais tu concoctes des potions depuis l’âge de quatre ans.
Pour appuyer ses propos, il ferma les ouvrages même s’il savait qu’elle les connaissait par cœur.
— Et maintenant, quel est ton sentiment ? Dis-moi ce que te dit ton cœur, et non ta tête.
— Eh bien… commença-t-elle en chassant ses cheveux d’un geste impatient. Mais où diable est Fin ? J’ai besoin de son sang pour ça, bien frais.
— Il a dit qu’il serait là avant midi, il va arriver. Et si je t’aidais pour les commandes et les formules ? Comme ça, quand il se pointera, tu lui prendras du sang et tu pourras commencer.
— D’accord, très bien.
Il est temps d’arrêter de se perdre en futilités et d’agir, s’exhorta-t-elle.
— L’eau bénite doit être le premier ingrédient. Je lis : « D’abord nous versons l’eau bénite qui sera le bain de tout le reste. Les baies de belladone écrasées et pilées, les jus mélangés lentement. L’aile de chauve-souris se dissout dans le poil d’une femelle yack qui porte la vie mélangé à l’écorce de mancenillier. Ajoutons la trompette d’ange, les pétales d’aconit et laissons reposer. Ensuite… »
— Que penses-tu, Branna ? la pressa Connor.
— Eh bien, je pense que j’ai trop précipité les choses la dernière fois. Je pense que cette étape doit être exécutée lentement, que ça doit bouillir un moment.
— Donc… mélanger, porter à ébullition et mélanger…
— Jusqu’à ce que de la fumée s’échappe – oui, j’étais trop pressée. Ça doit bouillir et s’évaporer un peu. Très bien. (Hochant la tête, elle prit des notes.) Les champignons, nous allons essayer avec les champignons – tiens donc, ça m’a l’air bon.
— Eh bah voilà, dit Connor en lui donnant un coup de coude encourageant.
— « Des amanites phalloïdes blanches et belles confèrent la nuit éternelle. » Non, non, pas pour un démon. (Elle raya et recommença tout.) « Les amanites phalloïdes, trois plus deux, dispersent le poison par leur feu. »
— C’est mieux, confirma Connor.
— Et les pétales d’Erodium cicutarium. Ah, « parsemez de jolis pétales, et la magie sera fatale. »
— Plutôt des pétales dramatiques.
— Oui, dramatiques, corrigea-t-elle. Du sang pour lier, goutte à goutte, et le cœur du démon cesse de battre. Mon pouvoir, le pouvoir des Trois, unis pour accomplir notre destinée. Que notre vœu soit exaucé, qu’il en soit ainsi. (Elle posa son stylo.) Je ne sais pas…
— Ça me plaît, ça sonne juste. C’est assez fort, Branna, tout en restant simple. Avec la mort, inutile de faire des simagrées.
— Ce n’est pas faux. Zut alors, ça doit épaissir, virer au noir. Je dois ajouter ça. De plus en plus noir, de plus en plus épais sous mes mains…
— Pour que ce poison achève le maudit, termina Connor.
— J’aime bien, décida-t-elle, je vais tout récrire.
— Si tu ne peux pas commencer sans Fin, tu n’as qu’à… il s’interrompit alors que Fin entrait. Eh bien, le voilà. Elle a l’intention de te prendre du sang.
Fin se figea sur place.
— J’en ai assez perdu hier, et avant-hier.
— Il me faut du sang frais.
— Elle veut du sang frais, grommela Fin en enlevant son manteau. Que vas-tu faire de tout le sang que tu m’as pris hier, et le jour d’avant ?
— Je l’ai mis à l’abri – on ne sait jamais, je risque d’en avoir besoin un jour ou l’autre. Mais aujourd’hui, j’ai envie de tout reprendre de zéro. J’ai modifié l’envoûtement.
— Encore ?
— Oui, encore, dit-elle avec un réel agacement. Des changements s’imposaient. Connor étaient d’acc…
— Je n’y suis pour rien, se défendit Connor en levant les mains. Je vous laisse régler vos comptes entre vous. D’ailleurs, puisque Fin est là, je m’en vais. C’est Boyle qui va venir tout à l’heure, je crois. Il n’aura qu’à ramasser les morceaux après votre bagarre.
Il s’empara de son manteau, de son bonnet, de son écharpe, et sortit. Kathel lui emboîta le pas comme s’il préférait prendre ses distances, lui aussi.
— Pourquoi es-tu fâché ? demanda Branna.
— Moi ? Et toi alors ? Tu fronces les sourcils comme chaque fois que tout t’agace.
Doublement énervée, Branna frotta sa ride du lion.
— Je ne suis pas fâchée… Bon, je suis très énervée, d’accord, mais pas contre tout et rien, et sûrement pas contre toi. Je n’ai pas l’habitude d’être mise en échec comme avec ce fichu mélange.
— Ce n’est pas parce que tu n’as pas encore trouvé la bonne recette que c’est un échec.
— Je ne serais pas en situation d’échec si je trouvais la bonne recette. Donc le contraire, c’est échouer.
— Si on dit « pratiquer la magie », c’est bien que ça ne vient pas tout seul, Branna, et tu le sais très bien.
Elle faillit s’emporter, mais soupira.
— Ça, oui, je le sais bien. Seulement, les premières fois, je pensais me rapprocher un peu plus de la perfection. Si je ne tape pas dans le mille au prochain coup, je vais devoir me faire expédier plus d’ingrédients.
— Bon, reprenons depuis le début, dit-il en allant l’embrasser. Bonjour, Branna.
— Tiens, bonjour, Finbar, répondit-elle en riant. Bon alors ? fit-elle en prenant son couteau.
Elle s’attendait à ce qu’il relève sa manche, mais il ôta son pull.
— Prends le sang à la marque, dit-il. Comme pour le poison de Cabhan. Sur la marque, Branna, comme tu aurais dû le faire la première fois.
— J’aurais dû, c’est vrai. Mais ça te fait mal, ça te brûle quand j’entaille là.
— Parce que l’objectif est de détruire l’origine de l’empreinte. Prends-le d’ici, Branna. Ensuite, j’exige un fichu biscuit.
— Tu en auras six.
Elle s’avança vers lui avec le couteau rituel et une coupe.
— Ne la bloque pas, dit-il en la forçant à le regarder. La douleur va avec. Il faut l’accepter, ça passera.
— Très bien.
Agissant le plus rapidement possible, elle entailla le pentagramme de la pointe de sa lame. Elle récupéra le sang dans le calice – et sentit qu’il souffrait même s’il n’eut aucune réaction.
— C’est assez, murmura-t-elle avant de poser le couteau et de prendre un chiffon propre pour le presser sur la coupure.
Elle posa la coupe près des pots, et se tourna vers lui pour soigner l’entaille superficielle.
Le prenant de court, elle embrassa la marque sans avoir réfléchi à son geste.
— Non, dit-il en reculant d’un bond, stupéfait et consterné. J’ignore si ça peut te faire du mal ou je ne sais quoi.
— Ça ne me fera rien puisque tu ne l’as pas méritée. J’ai passé des années à essayer de t’en vouloir, et j’aurais pu le reprocher à Sorcha – ou pire, à son chagrin. Elle t’a causé du tort. Elle a rompu notre serment le plus sacré et t’a blessé, comme tous les autres avant toi. Des innocents. Si je le pouvais, je la porterais à ta place.
— Tu ne peux pas. Tu crois que je n’ai pas essayé de l’effacer ? fit-il en se rhabillant. Des magiciennes, des prêtres, des sages, des saints, des maîtres de la magie blanche et noire. Rien n’y fait. Je me suis rendu dans tous les coins du monde, partout où j’ai vaguement entendu parler d’un moyen de rompre la malédiction.
Tous ses voyages, comprit-elle. C’était leur but.
— Tu ne m’as jamais dit…
— Qu’y avait-il à dire ? se défendit-il. Ce symbole apparent de ce qui coule dans mes veines est inaltérable. J’ai tout essayé, mais c’est toujours là. Aucun sortilège, aucun rituel ne parvient à briser la malédiction qu’elle a jetée en poussant son dernier soupir. On ne peut pas l’annuler, ni l’extraire de moi. J’ai même pensé à me couper le bras, mais j’ai eu peur qu’elle réapparaisse sur une autre partie de mon corps.
— Tu… mon Dieu, Fin.
Il n’avait pas prévu de lui raconter tout ça, mais c’était trop tard.
— Bon, j’étais passablement éméché ce jour-là, heureusement. Que j’aie un ou deux bras, une malédiction reste une malédiction, même si ça semblait héroïque, à vingt-deux ans, après avoir descendu presque une bouteille de Jameson.
— Tu ne vas pas te faire du mal, dit-elle bouleversée. Oublie ça.
— Ça ne servirait à rien. C’est ce qu’on m’a répété à chaque tentative, à chaque échec. L’anathème d’une magicienne mourante – qui s’est sacrifiée pour ses enfants, pour les protéger contre les desseins les plus obscurs ? C’est trop puissant.
— Quand tout sera fini, je t’aiderai à trouver une solution. Nous t’aiderons tous…
— C’est à moi de la trouver, si toutefois il y en a une. Je n’arrêterai jamais de chercher puisque c’est à cause de ça qu’il n’y a pas d’avenir possible entre nous. Je ne peux pas te demander d’envisager un futur avec moi comme je ne peux pas te l’offrir. Nous ne pourrons jamais avoir d’enfant en sachant qu’il portera ce fardeau.
Cette prise de conscience brutale et le désespoir qui naquit de son acceptation lui brisèrent le cœur.
— Non. Quand tout sera fini, alors tu repartiras…
— Quand tout sera fini, tu crois que nous pourrons continuer à vivre ainsi, l’un à côté de l’autre, alors que la vie dont nous avons rêvé nous est interdite ? En sachant que ça (il se toucha l’épaule) continuera à se dresser entre nous même après la fin de Cabhan ? Aussi longtemps que je la porterai, il continuera à exister et la malédiction de Sorcha se poursuivra à travers moi. Alors non, je n’arrêterai jamais de chercher la solution.
— Sa malédiction est triple. Elle pèse sur toi, moi, et la vie que nous aurions pu partager.
— Nous avons le présent. Ça dépasse tous mes espoirs.
— J’ai cru que ce serait suffisant.
Elle plongea dans ses bras, et le serra contre elle.
— Il ne faut pas le gâcher.
— Non, nous ne gâcherons rien. (Levant son visage vers lui, elle l’embrassa.) Si je pouvais faire un vœu, je demanderais à ce que nous soyons des gens ordinaires.
Il parvint à sourire.
— Tu n’as rien d’ordinaire.
— Je ne suis qu’une femme qui fabrique des savons et des bougies, qu’elle vend dans une jolie petite boutique du village. Et toi, juste un homme à la tête d’un haras et d’une école de fauconnerie. Si je pouvais en faire le vœu. Mais…
Il suivit son regard vers le plan de travail, jonché de livres de sortilèges et de bocaux.
— Si nous étions comme tout le monde, nous ne pourrions pas mettre un terme au mal. Autant essayer l’envoûtement, sinon tu vas encore me prendre du sang sous prétexte qu’il n’est pas assez frais.
Le devoir, se rappela-t-elle, et le destin. Impossible de se dérober.
Elle mit le chaudron à chauffer à petit feu.
Le long processus exigeait de la précision et du pouvoir. Avancer progressivement. Branna s’ordonna d’oublier ses précédents échecs, et d’aborder cet essai-là comme une première fois. Alors que le mélange toxique bouillonnait et produisait de la fumée, ils placèrent leurs mains au-dessus du chaudron pour le remuer très lentement.
Elle prit une inspiration juste avant de passer à la dernière étape.
— Plus noir, plus épais sous mes mains, dit-elle.
Fin prit le relais :
— Produire ce poison pour le maudit.
— Par mon pouvoir, dirent-ils à l’unisson alors que le mélange bouillonnait de plus en plus fort. Par le pouvoir des trois, accomplis notre destin. Ceci est notre volonté, qu’il en soit ainsi.
Elle sentit un changement lorsque leurs pouvoirs magiques et leurs souhaits se propagèrent autour d’eux. Ils se prirent la main pour unir leurs forces et en multiplier les effets.
Bloquant tout le reste, elle se concentra uniquement sur cette fusion tandis que son cœur tambourinait dans sa poitrine, pendant que la chaleur et les odeurs de son atelier disparaissaient. Cette fusion physique, intime, psychique et vigoureuse qui l’emportait comme dans une tempête lui fit l’effet d’un orgasme.
Sa tête partit en arrière. Elle leva les bras, paumes tendues vers le ciel, doigts écartés.
— Vois l’arme forgée pour combattre le mal. Portée par la foi et la lumière. Sur la terre sacrificielle de la Ténébreuse, trois plus trois plus trois, nous nous opposons au diable né de l’obscurité. Que le sang coule jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Ses yeux, devenus noirs, se révulsèrent, ne laissant plus voir que le blanc. Fin réussit à la rattraper juste avant qu’elle tombe, repliée sur elle-même comme une marionnette dont les ficelles auraient été coupées.
Pendant qu’il la soulevait, elle posa la main sur son épaule.
— Je vais bien. Juste un vertige.
— Tu vas t’asseoir, dit-il en la déposant sur le petit canapé devant la cheminée. Il fouilla dans sa réserve, et trouva ce qu’il voulait.
Sans se donner la peine de faire chauffer de l’eau, il fit apparaître du thé d’un claquement de doigts, versa six gouttes de tonique dans la tasse puis la lui apporta.
— Bois sans discuter, ordonna-t-il. C’est ta potion.
— J’étais là, avec la lumière et le pouvoir qui montaient en moi, devant la potion qui bouillonnait dans le chaudron en s’épaississant. Et puis je me suis vue, je t’ai vu aussi et je me suis entendue parler sans prononcer les mots. J’ai déjà eu des flashs – comme nous tous –, mais rien d’aussi fort et d’aussi bouleversant que ça. Mais ça va maintenant, juré.
Ou presque, pensa-t-elle en buvant son thé vivifiant.
— Mais quand ça m’a quittée, j’ai eu la sensation d’être brièvement vidée.
— Tes yeux sont devenus noirs comme la nuit, et ta voix résonnait comme si tu parlais depuis le sommet d’une montagne.
— Je n’étais pas dans mon état normal.
— En effet. Que t’est-il arrivé, Branna ?
— Je ne sais pas. Mais cette puissance et cette lumière me consumaient. Et Fin, c’était tellement beau que ça échappe à toute description. C’était tout ce que nous sommes mais magnifié, comme si j’étais entourée et habitée de mille soleils. Je ne peux pas l’expliquer autrement.
Elle but du thé et recouvra son calme.
— J’ai envie de tout écrire, tout ce que j’ai dit. Il ne faut pas l’oublier.
— Je ne l’oublierai pas, pas un mot.
Elle sourit.
— Mieux vaut l’écrire de toute façon. L’arme forgée… ça semble avoir fonctionné.
— Le poison noir et épais.
— Nous devons le sceller, le garder à l’abri, et envoûter la bouteille pour éviter que le liquide s’échappe.
— Je vais le faire.
— Mais non, nous l’avons conjuré ensemble, et je pense que ça change tout. Nous devrions faire tout le reste ensemble aussi. Je vais très bien en fin de compte, Fin.
Elle posa sa tasse, et se leva pour lui en donner la preuve.
— Ne perdons pas de temps. Ça m’ennuierait que le poison se gâte et qu’on doive tout recommencer.
Il garda un œil sur elle le temps de se rassurer sur son état.
Après avoir placé l’envoûtement en sécurité, elle prit deux petites fioles, opaques et noires, dans le placard sous son plan de travail.
— Deux ?
— Nous en avons fabriqué suffisamment pour en remplir deux, c’est plus sûr. Si jamais il arrive quelque chose à l’une – avant ou pendant l’attaque –, nous en aurons une autre.
— Futé, et comme toujours, efficace. (Quand elle voulut prendre l’entonnoir, il secoua la tête.) Je ne crois pas que nous devions nous y prendre de cette manière. Je comprends que c’est pratique mais à mon sens, pour ça, nous devons nous en tenir au pouvoir.
— Tu as sûrement raison. Un point chacun. Il faut faire vite et les fermer hermétiquement. (Elle posa la main sur une fiole.) La tienne. (Puis sur l’autre.) La mienne. (Ils retournèrent se poster devant le chaudron.) Remplis la bouteille, sans laisser de trace dans l’air, ni de goutte par terre.
Elle lui donna la main, et tendit l’autre en même temps que lui. Deux filets de liquide noir visqueux s’élevèrent du chaudron, s’arquèrent pour plonger dans les fioles, et se glissèrent à l’intérieur. Une fois les bouteilles remplies, ils firent voler les bouchons au-dessus du goulot, et les fichèrent à l’intérieur.
— Préservées de la lumière, bien scellées, à n’ouvrir qu’au nom du bien.
Soulagée, Branna alluma des étincelles blanches dans le chaudron pour brûler d’éventuels résidus.
— Mieux vaut prévenir que guérir, dit-elle en rangeant les fioles dans le placard où elle entreposait ses bocaux d’ingrédients et le poison qu’elle avait déjà préparé pour Cabhan. Je vais tout de même détruire le chaudron. Il ne faut pas qu’on s’en resserve. C’est dommage, il m’a souvent été utile.
Enfin, elle envoûta la porte du placard.
— Elle ne s’ouvrira que pour le cercle.
Dans un autre placard, elle prit une bouteille vert clair placée dans un panier en argent filigrané, puis choisit deux verres à vin.
— Et ça, c’est quoi ?
— Un vin de ma fabrication, que je gardais pour une grande occasion – sans savoir laquelle. Je pense que le moment est venu. Nous avons fait notre devoir, et pour tout te dire, Fin, je n’étais pas certaine d’y arriver. Chaque fois que j’ai eu une certitude, nous avons failli. Alors qu’aujourd’hui… ? (Elle versa le vin ambré dans les verres, et lui en tendit un.) Aujourd’hui, nous n’avons pas failli. Donc…
Comprenant où elle voulait en venir, il trinqua.
— Buvons à aujourd’hui. (Il but une gorgée et pencha la tête sur le côté.) Un talent de plus car c’était extraordinaire. La lumière unie à l’audace. Avec un goût d’étoiles.
— On peut dire que j’en ai ajouté quelques-unes. C’est bien, confirma-t-elle. Nous avons mérité une récompense. Et si je me souviens bien, tu as aussi gagné un biscuit.
— Six, c’était le marché mais, maintenant, je trouve que nous méritons plus que des biscuits. (Il la prit par la taille.) Tiens bien ton verre, l’avertit-il en s’envolant avec elle.
La surprise et la vitesse la grisaient. Quand il l’embrassa au moment de s’élever dans les airs, elle redoubla de passion. Elle éclata de rire lorsqu’elle se retrouva allongée sous lui, sur un lit immense drapé dans de fins rideaux blancs.
— C’est notre récompense ?
— Ce n’est pas tout.
— J’ai perdu mon verre de vin.
— Pas du tout.
Il indiqua une table sur laquelle étaient posés deux verres. Elle découvrit alors que le lit et la table flottaient sur une mer d’un bleu profond.
— Lequel de nous deux a l’esprit pratique ? Où sommes-nous ? Il fait si chaud… c’est merveilleux.
— Dans les mers du Sud, loin de tout, et à l’abri des regards. Même les poissons ne peuvent pas nous voir.
— Dans les mers du Sud, sur un lit flottant. Tu es un peu fou, dans le fond.
— Surtout quand il est question de toi. Une heure ou deux avec toi, Branna, dans notre nid à nous au paradis. Là où il faut chaud, où nous sommes en sécurité, et où tu es nue.
En un claquement de doigts, elle se retrouva effectivement dans le plus simple appareil. Avant qu’elle n’éclate de rire, il fit remonter ses mains jusqu’à ses seins.
— Je n’aime rien plus que te sentir dévêtue sous moi. Nous avons accompli notre devoir, lui rappela-t-il. Maintenant, nous sommes libres de savourer notre bonheur.
Quand il l’embrassa de sa bouche chaude et possessive, elle décolla comme une fusée. Elle répondit à son baiser, pas parce qu’elle succombait, mais avec une passion égale.
L’union de leurs pouvoirs magiques les habitait encore, si bien qu’ils s’y ouvrirent comme ils se donnèrent l’un à l’autre.
Ses lèvres avides sur sa peau déclenchèrent une tempête de désirs. Ses mains parcoururent son corps avec une telle impatience que la tempête devint tourbillon. Ils roulèrent sur le lit qui se berçait au-dessus de l’étendue marine tandis qu’en eux des vagues passionnées se dressaient et se brisaient comme une marée sans fin.
Si c’était de la folie, elle l’acceptait volontiers et inondait Fin en retour de sa propre aliénation. L’amour, au-delà du raisonnable, l’envahissait simplement. Et là, dans cette parenthèse à deux qu’il lui offrait, elle pouvait s’abandonner. Là, où il n’y avait plus de place que pour la magie la plus sincère, elle pouvait donner à la mesure de ce qu’il lui offrait.
Son corps tremblait, son cœur tressautait. Un afflux de sensations, d’envies. Quand un cri de plaisir s’échappa de ses lèvres, il traversa le bleu vers l’éternité.
La posséder, entièrement, là où ils étaient inaccessibles. Réaliser le fantasme qu’elle s’accordait rarement, en sachant qu’elle le souhaitait, le prenait, l’acceptait avec tous ses sentiments. Cela le comblait plus sûrement que tous les pouvoirs, la magie et les mystères du monde.
Il n’y avait plus de place pour les mots. Les yeux de Branna exprimaient ses émotions, et reflétaient celles de Fin.
L’instant où il la pénétra fut pareil à un torrent de plaisir, d’amour et de luxure mélangés. Quand elle se contracta autour de lui, si violemment, ils furent totalement unis.
Ils firent l’amour avec fougue dans un monde qui se résumait à la pleine mer qui allait et venait sous eux. Elle coucha avec lui, paisiblement bercée par le ressac, la chaleur du soleil, l’atmosphère iodée. Et sa peau contre la sienne, chaude, luisante.
— Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? demanda-t-elle.
— Ça ne ressemble à rien de ce que nous avons vécu ensemble. Nous avons grandi dans un paysage verdoyant et humide, qui fait partie de nous. Mais ici ? La chaleur et le bleu ? Un peu de fantaisie pour quelqu’un qui cache trop souvent la sienne. Et puis, Branna, l’hiver a été froid et pénible.
— Exact. Mais au printemps, nous serons comblés. Nous aurons accompli notre mission, et cela nous apportera de la lumière ou un nouveau souffle. Quand ce sera fini…
Il leva la tête pour la regarder dans les yeux.
— Dis-moi.
— Ramène-moi ici, rien que nous deux, quand ce sera fini. Et avant que tu ne sois obligé de repartir. Ramène-moi ici.
— Je le ferai. Tu veux rentrer ?
— Non, restons encore un peu. (Elle se redressa pour attraper leurs verres.) Nous allons terminer notre vin en profitant du soleil et de l’eau. Faisons durer cette fantaisie, parce que la prochaine fois, nous manquerons de temps.
Elle posa la tête sur son épaule, but une gorgée de vin étoilé et admira la mer qui s’étendait à perte de vue.
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