Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 7
OceanofPDF.com
OceanofPDF.com
7
En prenant son café alors que l’aube poignait à peine dans le ciel, Fin décida de seller Baru pour partir à la chasse au faucon. Harnacher son cheval, appeler son épervier et partir. Au moins cinq heures qu’il ne consacrerait qu’à lui-même.
Ils avaient la potion des rêves, et même s’il leur restait encore du travail, il en avait besoin – surtout de prendre du temps seul et de la distance par rapport à Branna. Une pauvre petite demi-journée ne changerait pas grand-chose.
— Nous prenons notre matinée, pas vrai ? dit-il à Bugs qui, allongé sur le sol, rongeait joyeusement un os de cuir brut que Fin lui avait acheté au marché dans un moment de faiblesse. Tu peux venir aussi, comme ça nous serons au complet. Le cheval, le chien et l’épervier. Je suis d’humeur à me lancer dans un long galop épuisant.
Et si Cabhan était attiré par lui, eh bien, il n’était pas vraiment parti à sa recherche. Pas exactement.
Entendant frapper, il jeta un regard vers la porte. L’un des garçons d’écurie, pensa-t-il, puisqu’ils passaient toujours par l’arrière. Mais c’est Iona qu’il vit de l’autre côté de la vitre.
— Tu commences tôt, dit-il en lui ouvrant la porte.
— Je me suis levée aux aurores. Je vais chercher Nan à l’aéroport, annonça-t-elle avec un sourire aussi lumineux que des guirlandes de Noël.
— C’est vrai, j’avais oublié qu’elle arrivait aujourd’hui. Elle va rester jusqu’au jour de l’An, c’est ça ?
— Elle va rester avec nous pour Noël – Yule – et jusqu’au 2 janvier. J’aurais préféré qu’elle passe plus de temps ici.
— Tu dois être contente de la voir. Nous aussi. Et elle reviendra au printemps, pour ton mariage, non ?
— Ce serait impossible sans elle. Je n’ai pas réussi à la convaincre de rester jusqu’au printemps, mais c’est sûrement mieux ainsi. Avec tout ça…
— À l’abri du danger.
— Mais quand même… Et elle refuse de séjourner chez Branna. Je l’emmène chez son amie Margaret Meeney. Tu la connais ?
— C’est elle qui m’a appris à écrire et à compter, et elle continue à me dire de me tenir droit quand elle me croise. Mme Meeney est enseignante dans l’âme. Tu veux un café ?
— Merci, mais j’en ai déjà bu un. Tiens, c’est Bugs. Salut, Bugs.
Quand elle s’accroupit pour le caresser, Fin ne sut que faire de son embarras.
— Il vient là quand il se balade dans le coin.
— C’est toujours sympa d’avoir de la compagnie. Mme Meeney ne m’a appris ni à lire ni à compter. (Elle leva les yeux vers Fin.) Je n’ai pas grandi parmi vous. Mon histoire est différente.
— Ça ne change rien à nos liens.
— Je sais, et je le vis comme un miracle permanent. Cette famille. Tu fais partie de ma famille, Fin, mais comme je n’ai pas grandi avec toi ni avec Branna et vous tous, je peux dire ce que vous ne pouvez pas vous permettre de dire, ou l’exprimer autrement. Il s’est servi de toi et de ce que vous avez vécu pour la toucher. Ça t’a autant blessé qu’elle.
Elle se releva.
— Ce serait plus facile de te retirer du jeu, de laisser cela aux trois. Mais tu ne le fais pas. Tu ne le feras jamais. C’est en partie parce que tu as besoin de faire justice… pour ce qu’il t’a fait. Et c’est en partie pour ton cercle, tes amis. Et puis, toutes les raisons restantes, c’est pour Branna.
Il s’appuya contre le mur, les mains dans les poches.
— Ça fait beaucoup de raisons.
— Tu es un homme complexe. Je n’ai pas passé mon enfance avec toi, je n’étais pas là quand vous êtes tombés amoureux l’un de l’autre et je n’ai pas assisté à votre chagrin après votre séparation. Mais je vois comment vous êtes maintenant, tous les deux. Et de mon point de vue, elle a tort de se refuser l’amour, la joie. C’est tout à fait compréhensible, mais elle a tort. Et toi aussi, Fin, tu as tort. Tu te trompes de croire – au plus profond de toi – qu’elle agit ainsi pour te punir. Si c’était vrai, Cabhan ne se serait pas servi de toi pour la blesser. Bon, faut que j’y aille.
Il s’écarta du mur, puis lui souleva le menton et l’embrassa sur la joue.
— Tu es tellement gentille. Toute cette lumière en toi ! Si tu savais cuisiner, je changerais Boyle en mule et je te garderais pour moi.
— J’en prends bonne note. Nous allons passer Noël ensemble, en famille. Je sais que toi, comme Branna, tu préférerais qu’on avance sur cet envoûtement des rêves ce matin. Mais Connor a marqué un point hier soir. Nous allons passer un bon moment tous ensemble, passer des fêtes de fin d’année dans la couleur, la lumière et la musique. Lui lancer ça en plein visage pour commencer.
— Nous étions en minorité, mais je comprends ton point de vue.
— Tant mieux. (Elle se dirigea vers la sortie puis se retourna.) Tu as besoin de faire la fête. Cette maison merveilleuse le réclame. Tu devrais organiser une soirée pour le jour de l’An.
— Une soirée ? s’étonna-t-il, déstabilisé qu’elle saute du coq à l’âne. Ici ?
— Oui, une soirée et oui, ici. J’aurais dû y penser plus tôt. C’est le bon moment pour le cercle, l’heure du renouveau. Oui, excellente idée, le jour de l’An. Je vais envoyer un SMS à Boyle. Nous t’aiderons à tout préparer.
— Je…
— Faut que je file !
Il se retrouva à froncer les sourcils face à la porte close.
— Zut alors, Bugs, on dirait qu’on va avoir des invités.
Il réfléchirait plus tard aux tenants et aux aboutissants de ce projet. Dans l’immédiat, il avait toujours envie d’une balade à cheval. Il allait donc sortir, défouler Baru, permettre à Merlin de voler haut dans le ciel et de chasser. Et offrir à Bugs le meilleur moment de sa petite vie.
Et sur le chemin du retour, il s’arrêterait aux écuries, puis à l’école de fauconnerie, et accorderait du temps à chaque endroit. Si après tout ça il lui restait du temps, il irait prêter main-forte à Branna, à l’atelier. Il passerait la voir même s’il supposait qu’elle appréciait autant que lui de passer une journée sans qu’ils se croisent.
Dans les écuries, tandis qu’il sellait son grand cheval noir, il bavarda avec Sean de choses et d’autres, des chevaux, des commandes de nourriture, des femmes, du football, pour finalement revenir aux chevaux.
Alors qu’il s’apprêtait à sortir Baru, il s’arrêta devant son employé.
— Il est possible que je fasse une fête pour le jour de l’An.
Sean battit des paupières et repoussa sa casquette en arrière.
— Dans la grande maison, là ?
— Oui, c’est un bon endroit.
— Ah… une soirée dans la grande maison… un truc chic ?
— Pas du tout.
Il n’y avait pas du tout réfléchi. Il aurait peut-être dû consulter Iona puisque c’était son idée.
— Contente-toi de décrotter tes bottes avant de venir.
— Ah, répéta Sean. Il y aura de la musique ?
Fin expira.
— Ça me paraît normal de mettre de la musique. Et avant que tu ne poses la question, il y aura aussi à manger et à boire. Viens pour vingt et une heures, ça me paraît bien.
Il souleva Bugs, et se hissa en selle.
— Une soirée dans la grande maison, reprit Sean alors que Fin lança directement Baru au galop.
Quand Fin regarda en arrière, il vit son garçon d’écurie de longue date, les mains sur les hanches, qui examinait la maison comme s’il la voyait pour la première fois.
Tandis qu’ils galopaient, Bugs frémissait d’excitation. Le cheval était parcouru d’ondes de plaisir face à cette belle occasion de courir librement, et à plusieurs mètres au-dessus d’eux, le rapace criait en dessinant des cercles dans le ciel.
Il était grand temps qu’ils s’offrent cet instant.
Malgré son désir de parcourir les bois, de sentir leurs odeurs, d’entendre le chant des feuilles agitées par le vent, il se dirigea vers les grands espaces dégagés. Il parcourut les champs, grimpa la pente douce de la colline, laissa le cheval galoper dans la verdure pendant que l’épervier volait dans l’étendue bleue.
Il s’arrêta pour enfiler son gant. Ni lui ni Merlin n’en avaient besoin mais c’était mieux au cas où quelqu’un passerait par là. Il tendit le bras et envoya une pensée à l’oiseau. Le rapace fondit en piqué, frima en opérant un joli virage qui fit rire Fin, puis se posa, aussi léger qu’une plume, sur le gant.
Le chien observait son manège en tremblant.
— Nous sommes liés l’un à l’autre, tu vois. C’est le secret. Donc vous êtes frères tous les deux maintenant. Tu veux chasser ? demanda-t-il à Merlin.
En réponse, le rapace s’éleva et, poussant des cris, vola en cercles autour du champ.
— Nous allons marcher un peu.
Fin mit pied à terre et posa Bugs.
Le chien se roula dans l’herbe et jappa de plaisir.
— Il est encore jeune.
Fin tapota l’encolure de Baru en remarquant le regard compatissant qu’il posait sur le chien.
C’est ce qu’il lui fallait, se dit Fin en progressant à côté du cheval. L’espace, l’air pur. La journée était froide, mais le ciel était dégagé et l’air vivifiant. L’épervier plongea pour saisir sa proie.
Fin s’appuya contre Baru, admirant les tons verts et bruns du paysage et les fines colonnes de fumée qui s’élevaient des cheminées.
Il songea que tout était ce qui lui manquait profondément lorsqu’il partait en voyage. La terre de son sang, de ses os, de son cœur et de son esprit. La nature lui manquait, les collines ondoyantes, le gris des pierres, le brun riche de la terre labourée en vue d’être semée.
Il allait encore la quitter – il y serait obligé une fois qu’il aurait terminé sa mission. Mais il reviendrait toujours, attiré vers l’Irlande, attiré par Branna, attiré… C’est Iona qui avait dit ça. Ramené vers sa famille.
— Ils ne veulent pas de toi ici.
Appuyé contre le cheval, Fin sentait que Cabhan arrivait. Peut-être l’avait-il désiré.
— Tu es à moi. Ils le savent. Tu le sais. Tu le sens.
À son épaule, la marque l’élançait.
— Depuis que la marque est apparue, tu essaies de m’appâter. Épargne-moi tes promesses et tes mensonges, Cabhan. Tout cela m’ennuie, et j’ai besoin d’air et d’espace.
Cabhan traversait le champ sur une bande de brouillard, sa longue robe noire se gonflant autour de lui, la pierre rouge luisant sur son torse.
— Tu es venu ici. Loin d’eux. Tu es venu pour moi.
— Pas pour toi. Ni maintenant ni jamais.
— Mon fils…
La colère qu’il contenait jusqu’alors se mit à bouillonner.
— Pas ça ! Ni maintenant ni jamais.
— Mais c’est ce que tu es. (Souriant, Cabhan dénuda son épaule pour mettre sa marque en évidence.) Le sang de mon sang.
— Combien de femmes as-tu violées avant d’en ensemencer une, celle qui t’a donné un fils ?
— Une seule, celle qui était destinée à porter mon enfant. Je lui ai donné du plaisir, et j’ai pris plus encore. Je te donnerai Branna, puisque c’est elle que tu veux. Elle se donnera encore à toi, autant que tu le désireras. Il te suffit de venir à moi, de me rejoindre, pour la posséder.
— Ce n’est pas à toi d’en décider. Elle ne t’appartient pas.
— Elle sera bientôt à moi.
— Pas tant que je serai vivant.
Fin tendit la main, la paume en avant, et rassembla son pouvoir.
— Approche-toi, Cabhan. Le sang de mon sang, dis-tu ? Approche donc.
Il sentit le déchirement intérieur, la chaleur de son pouvoir enflammé. Et il vit, comme Branna précédemment, une lueur apeurée sur son visage. Cabhan s’élança vers Fin.
— Rien ne t’autorise à me convoquer !
Cabhan croisa les bras puis les écarta brusquement ; il avait rompu l’envoûtement.
— Ils te trahiront, évite-les. Quand tu seras étendu, mort, que ton sang se répandra sur la terre, ils ne te pleureront pas.
Il se fondit dans le brouillard, se baissa, s’arqua, et apparut en loup. Fin visualisa son épée restée dans son fourreau, à l’atelier. L’instant d’après, lorsqu’il leva le bras, il la tenait dans la main. Au moment où il appela les autres pour former le cercle, le loup bondit.
Mais pas sur lui, pas sur l’homme qui tenait une épée de feu brûlante de pouvoir. Il se rua sur le petit chien qui tremblait dans les hautes herbes.
— Non !
Fin sauta en tournant sur lui-même. Il le heurta, n’entailla que le brouillard qui disparut à son tour, laissant le chien en sang dans l’herbe, le regard rendu vitreux par le choc et la douleur.
— Non, non, non, répétait-il en tombant à genoux.
L’épervier cria, le cheval hennit. Ils attaquèrent ensemble le loup qui s’était reformé derrière Fin.
Poussant un hurlement, Cabhan disparut encore une fois.
Alors qu’il était toujours agenouillé, Branna apparut.
— Mon Dieu.
Quand il tendit les mains vers le chien, elle les écarta promptement.
— Laisse-moi faire. J’ai le pouvoir de guérir, et le chien est mon animal.
— Sa gorge. Il l’a égorgé. Il est inoffensif, il est tout petit mais il s’en est pris à lui plutôt qu’à moi.
— Je vais le soigner. Fin, regarde-moi, vois en moi. Fin.
— Inutile d’essayer de me réconforter !
— Laisse-la faire, dit Connor en s’accroupissant à côté de lui, une main ferme posée sur son épaule. Laisse-lui une chance.
Pleurant sa perte, car il sentait la vie quitter l’animal, il resta dans l’herbe, impuissant, en proie à la rage et à un vif sentiment de culpabilité.
— Tout doux, chantonna Branna en posant les mains sur sa gorge blessée. Lutte avec moi. Entends-moi, et lutte pour la vie.
Les yeux de Bugs se révulsèrent. Fin sentit que le cœur du chien battait faiblement.
— Il souffre.
— La guérison est douloureuse. Il doit s’accrocher. (Elle toisa Fin d’un air puissant et furieux.) Dis-lui de lutter, c’est ton chien. Je ne peux pas le guérir s’il ne s’accroche pas. Dis-lui !
Dominant sa tristesse, Fin posa les mains sur celles de Branna. Lutte.
Quel déchirement ! Branna le sentait. Sa gorge brûlait de la même douleur, et son cœur faiblissait de concert avec celui du chien. Les yeux plongés dans ceux du petit animal, elle lui insuffla sa force et la chaleur de son pouvoir.
D’abord les profondeurs, se dit-elle. Répare, restaure ce qui a été déchiré. Malgré le froid et les bourrasques de vent, la sueur perlait sur son front.
Dans le lointain, elle entendit Connor lui ordonner d’arrêter. C’était trop, mais elle sentait la douleur et, avec elle, une étincelle d’espoir. Et l’immense chagrin de l’homme qu’elle aimait.
— Regarde-moi, dit-elle au chien. Regarde en moi. En moi. Vois en moi.
Bugs geignit.
— Il revient à la vie, Branna.
Connor, qui n’avait pas cessé de scruter les champs, sur ses gardes, posa la main sur l’épaule de Branna et lui donna ce qu’il avait.
La plaie béante se réduisit puis se referma.
Bugs tourna la tête et lécha faiblement la main de Branna.
— Voilà, dit-elle avec douceur. Oui, te revoilà. Encore un petit moment. Juste un peu. Sois courageux, petit toutou. Sois courageux pour moi pendant un instant.
Lorsque Bugs agita la queue, Fin posa son front contre celui de Branna.
— Il va s’en remettre. Il a besoin de boire de l’eau et de se reposer, maintenant. Il…
Ce fut plus fort qu’elle. Elle enlaça Fin.
— Il va bien, à présent.
— Je te revaudrai ça…
— Bien sûr que non, ce n’est même pas la peine d’y penser, Fin.
Elle s’écarta et prit son visage entre ses mains. Ils restèrent un moment ainsi, à genoux, le chien s’amusant à remuer la queue entre eux deux.
— Tu devrais le ramener chez toi.
— Oui, chez moi.
— Que s’est-il passé ? demanda Connor. Tu peux nous expliquer ? Nous avons préféré qu’Iona ne vienne pas. Elle allait chercher sa grand-mère à l’aéroport à Galway ce matin.
— Pas maintenant, Connor, dit Branna en se relevant. Nous aurons les détails plus tard. Emmène-le chez toi, Fin. Mon tonique lui ferait du bien. Je te l’apporterai. Mais il a essentiellement besoin de repos.
— Tu veux venir avec moi ? demanda-t-il en prenant sur lui parce qu’il craignait pour la vie du chien. Tu veux bien veiller sur lui un moment, le temps qu’on soit rassurés ?
— Très bien. Pas de problème. Connor, tu rentres avec Baru. Prends aussi les rapaces et Kathel. Je ne serai pas longue.
— Eh bien, je…
Mais Branna tenait déjà Fin par la main. Elle, Fin et le petit chien disparurent d’un coup.
— Eh, bien, comme je le disais… (Connor se passa une main dans les cheveux, leva les yeux vers l’épervier de Fin et son Roibeard qui volaient au-dessus de lui. Il caressa la tête de Kathel puis grimpa sur Baru.) Je m’occupe de tout.
Dans sa cuisine, le chien blotti dans ses bras, Fin cherchait quoi faire.
— Je ferais bien de le baigner pour nettoyer le sang.
— Pas ici, objecta Branna, lorsqu’il se dirigea vers l’évier, heurtant ses sensibilités. Tu ne peux pas laver un chien dans l’évier qui sert à laver la vaisselle. Tu dois avoir une buanderie, un autre évier quelque part.
Même si la nuance lui échappait, Fin bifurqua, franchit une porte ouvrant sur la buanderie, une pièce toute blanche remplie de grosses machines noires. Dans un placard, il prit de la lessive.
— Pas avec ça, pour l’amour du ciel, Fin ! On ne lave pas un chien avec la lessive pour les machines. C’est du liquide vaisselle qu’il te faut, celui qui sert pour le lavage à la main.
De mémoire, il lui semblait que son fichu liquide vaisselle devait se trouver sous l’évier, là où il avait eu l’intention de laver le chien en premier lieu. Mais Branna s’y affairait déjà, enlevant son manteau, l’accrochant à une patère, et retroussant ses manches.
— Donne-moi le chien, et va chercher le liquide vaisselle.
Très bien, se dit-il, parfait. Il n’avait pas les idées claires, de toute manière. Il alla chercher le produit nettoyant et retourna dans la buanderie.
— C’est très bien, murmura-t-elle à Bugs qui la couvait d’un regard admiratif. Tu es juste fatigué, et tu es encore un peu faible. Tu vas prendre un bon bain chaud, continua-t-elle en remplissant l’évier. Après, tu auras du tonique, tu feras une grande sieste et tout ira comme sur des roulettes.
— Je ne vois pas en quoi c’est rassurant, des roulettes, fit Fin en versant du liquide dans l’eau. — C’est assez. Stop, Fin ! Il va être couvert de mousse, pauvre petit cœur.
Il posa la bouteille sur l’étagère.
— J’ai quelque chose à l’étage, une potion qui devrait lui convenir.
— Bon, je le lave, si tu veux aller la chercher.
— Je te suis reconnaissant de ce que tu fais pour lui, Branna.
— Je sais. Allez, dans l’eau. Alors, c’est agréable, non ?
— Il adore la douche.
Alors que le chien était assis dans une mare de bulles, image que Fin trouvait soit dit en passant ridicule, Branna se tourna vers lui.
— Quoi ?
— Laisse tomber. Je vais chercher le tonique.
— La douche, hein ? murmura-t-elle une fois Fin sorti, tout en frottant délicatement le chien. Tandis que Bugs lapait les bulles ainsi que sa main, une image de Fin surgit dans ses pensées, nu sous l’eau, riant en tenant le chien dans une cabine de douche embrumée à l’intérieur de laquelle des jets jaillissaient en tous sens.
— Hmm. Il a su rester jeune, hein ? Je retrouve son côté enfantin, capable de prendre sa douche avec un chien.
Que cette image l’amuse et l’attendrisse, ce n’était pas un problème. Par contre, qu’elle la bouleverse, c’était plus embêtant.
Fin rapporta une jolie bouteille hexagonale remplie d’un liquide vert foncé. Devant la curiosité de Branna, il ôta le bouchon et le lui fit sentir.
— Ah, oui, exactement ce dont il a besoin. Si tu as un petit biscuit, ajoute trois, ou plutôt quatre gouttes dessus. Ça passera mieux s’il pense que c’est une récompense.
Sans réfléchir, Fin sortit de sa poche un biscuit pour chien de la taille d’un pouce.
— Tu en as dans la poche ? Pour quoi faire ? Au cas où toi ou le chien auriez un petit creux ?
— Je ne savais pas à quelle heure on allait rentrer, marmonna-t-il en comptant les gouttes.
— Pose-le le temps que ça absorbe. Tu aurais une vieille serviette de toilette ?
Il repartit, et revint avec un linge épais de la couleur de la mousse.
— Du coton égyptien, remarqua Branna qui sortit délicatement le chien de l’eau, et l’enveloppa rapidement avant qu’il s’ébroue.
— Je n’ai pas de vieilles serviettes. Et puis ça partira au lavage, non ?
Elle frotta énergiquement le chien et l’embrassa sur le museau.
— Sûrement. C’est mieux comme ça, non ? Tout propre et tu sens bon le citron. Comme une plantation égyptienne, je dirais. Donne-lui son biscuit, Fin. Il l’a mérité, c’est une brave bête.
Bugs posa sur Fin un regard empli d’adoration et de confiance, puis engloutit la friandise.
— On devrait lui donner de l’eau avant… (Baissant les yeux, elle resta interdite. Presque horrifiée.) Belleek ? Tu mets l’eau et la nourriture du chien dans des bols de Belleek ?
— Ils sont pratiques.
Décontenancé, il lui prit le chien des mains, lança la serviette sur l’étagère, puis posa Bugs devant le bol d’eau.
Assoiffé, le chien but bruyamment pendant une minute entière. Il rota discrètement puis s’assit, le museau tendu vers Fin.
— Tout ce qu’il lui faut maintenant, c’est un endroit chaud où dormir un moment, dit Branna. Fin reprit l’animal, attrapa un coussin sur le canapé de la salle de séjour, et le jeta devant la cheminée.
Du coton d’Égypte, des bols de Belleek, et maintenant un coussin damassé, nota Branna. Le chien de l’écurie menait une vie de prince désormais.
— Il est fatigué. (Agenouillé, Fin caressait Bugs.) Mais il ne souffre plus. Son sang est fluide. Il n’y a pas de poison dans son organisme.
— Il va dormir, et il se réveillera plus fort que jamais. J’ai dû le stimuler pour le ramener à la vie. Il a perdu beaucoup de sang.
— Il va garder une cicatrice, ici.
Fin suivit la fine ligne dentelée en travers de la gorge du chien d’un doigt délicat.
— Comme Alastar.
Hochant la tête, Fin se leva pour laisser son compagnon dormir.
— J’ai une dette envers toi.
— Tu ne me dois rien du tout, et c’est insultant pour nous deux.
— Ce n’est pas une insulte, Branna, c’est de la reconnaissance. Je vais te servir un verre de vin. — Fin, il n’est que quatorze heures.
— Ah oui.
Il dut se frotter le visage à deux mains pour retrouver son équilibre.
— Du thé, alors ?
— Ce n’est pas de refus.
Et puis ça l’occupera, le temps qu’il se ressaisisse, se dit-elle alors qu’il retournait dans la cuisine.
— Sa place est à l’écurie. Ça fait deux ans, environ, qu’il erre dans le haras. Je n’étais même pas là quand il a fait son apparition. C’est Sean qui l’a soigné et nourri. Et c’est Boyle qui lui a donné un nom.
— Il n’est peut-être pas venu là sans raison, ou pas seulement pour dormir sur un lit de paille, pour manger des restes et entendre quelques mots gentils. Il vit chez toi maintenant, il dort sur un coussin damassé devant la cheminée. Tu l’as pris à Samhain.
— Parce que je l’avais sous la main. C’était pratique, comme les bols.
— Ce n’est pas seulement ça, Fin.
Il haussa les épaules et mesura la quantité de thé.
— Il a un cœur puissant, et je n’aurais jamais cru que Cabhan lui prêterait attention. Il est…
— Inoffensif. Petit et inoffensif, et gentil.
— Je l’ai amené à la maison un soir. Il m’a lancé un de ces regards qu’il a par moments… alors je l’ai pris.
Oui, toujours un petit garçon, se dit-elle, et toujours le même fond de gentillesse.
— Les chiens sont d’une bonne compagnie. La meilleure, à mon sens.
— Il court après sa queue juste parce qu’elle est à l’autre bout de son corps. Je n’ai pas de biscuits, remarqua-t-il après avoir fouillé les placards. Pas pour les humains.
— Le thé me suffit.
Comprenant qu’il désirait être près de Bugs, elle s’assit sur une chaise près de la cheminée, et attendit qu’il vînt la rejoindre avec les tasses.
— Raconte ce qui s’est passé.
— J’avais envie d’une longue balade à cheval, d’un bon galop. Les collines, l’espace.
— Comme j’ai eu envie de faire un tour dans mon jardin. Je comprends ça.
— Sûrement. J’avais prévu de faire du cheval, un peu de chasse au faucon, et j’ai emmené Bugs pour lui offrir une petite aventure. Tu parles…
Son sentiment de culpabilité était si palpable qu’elle tenta de l’apaiser.
— Ton cheval, ton épervier, ton chien. C’est tout naturel. Tu es le seul à être aussi proche des trois.
— Je ne cherchais pas Cabhan, mais pour être honnête, j’étais plutôt content qu’il me trouve.
— Tout comme moi, dans mon jardin. Ça aussi, je peux le comprendre. Il t’a attaqué ?
— Il a commencé par son baratin habituel. Je suis de son sang, vous allez tous me trahir, « fuis-les », et patati et patata. On pourrait croire qu’il se serait autant lassé que moi, mais il a continué. Tout de même, cette fois, il a promis de t’offrir à moi si je te voulais, et ça, c’est nouveau.
Branna inclina la tête, et parla d’une voix éraillée tant sa gorge était sèche.
— Oh, vraiment ?
— Oui, vraiment. Il comprend assez bien le désir. Il comprend tout ce qui relève de la luxure, mais rien de ce qui vient du cœur ou de l’esprit. Il sait que je te désire, mais il ne comprendra jamais pourquoi. Je l’ai retourné contre lui en l’attirant à moi. Ça l’a surpris de voir que j’en étais capable, et ça l’a déstabilisé aussi. J’ai appelé les Trois – comme nous nous le sommes promis – et quand il s’est changé en loup, j’ai tiré l’épée du placard, là-haut, et je l’ai enflammée.
Il se tut un instant, le temps de faire le point.
— J’aurais pu le garder à distance, j’en suis sûr. J’aurais pu engager le combat avec Baru et Merlin pour me soutenir, jusqu’à ce que tu arrives et qu’on le combatte ensemble. Mais il ne s’en est pas pris à moi. Il a bondi sur le côté, et il a pris Bugs à la gorge. C’était trop rapide. J’ai tenté de lui porter des coups, mais il s’est dégagé. Il s’en est pris au chien qui pèse trois kilos tout mouillé, il lui a tranché la gorge puis il a disparu avant que j’aie pu lui infliger la moindre blessure. Il ne m’a même pas attaqué.
— Il t’a attaqué, il t’a frappé en plein cœur. Baru, Merlin, toi ? C’est une bataille. Le petit chien, c’est un coup qu’il t’a porté sans se mettre en danger. C’est un sale lâche, il l’est depuis toujours et il ne changera pas.
— Il s’est rapproché derrière moi quand je me suis agenouillé près du chien.
Parce que, Branna le savait, Fin avait pensé à l’animal avant de penser à sa propre sécurité.
— Il savait que tu irais d’abord vers une bête blessée et sans défenses. Que tu commencerais par défendre ce qui t’est cher.
— Je l’aurais affronté d’homme à homme, de sorcier à sorcier. (Les yeux de Fin lançaient des flammes maintenant que la fureur l’emportait sur la culpabilité.) C’est ce que je voulais.
— Comme nous tous, mais il ne fonctionne pas ainsi. Vous avez peut-être le même sang, mais tu n’es pas né de lui. Il te préserve puisqu’il ne conçoit pas que tu n’aies pas les mêmes priorités que lui.
— Tu m’as quitté parce que je viens de lui.
— Je t’ai quitté parce que j’étais choquée, blessée et en colère. Et quand les émotions sont passées, il me restait une promesse à tenir. (Elle serra son pendentif dans sa main.) Je suis la garante, comme Connor et Iona, de la promesse de Sorcha et de tous ses descendants, selon laquelle nous devons utiliser tout ce qui est en notre pouvoir pour débarrasser le monde de Cabhan.
— Et de tous ceux de sa lignée.
Dans d’autres circonstances, elle aurait été indignée mais elle sentait, entre mille autres sentiments, qu’il restait accablé par la culpabilité.
— Non, non. Tu descends peut-être de lui, mais tu es l’un des nôtres. J’ai fini par comprendre qu’il devait en être ainsi. J’en suis venue à croire que si les générations précédentes ont échoué, c’est parce qu’elles n’avaient personne comme toi. Personne de ton sang dans leur camp. Aucune d’elles ne t’avait, Fin, toi et ta force, ta loyauté, ton cœur.
Il entendait ses paroles, et croyait en sa sincérité. Et pourtant…
— Je suis l’un des vôtres, mais tu ne seras jamais ma femme.
— Comment veux-tu que je pense à ça, Fin ? Comment le pourrais-je alors que je ressens si fort à quel point il est urgent de respecter notre serment ? Je ne vois rien après cela, mais quand il m’arrive de m’autoriser à penser à ce que ma vie pourrait être une fois que tout sera fini, je ne vois rien de ce que nous avons imaginé bâtir ensemble. Nous étions si jeunes…
— Ce sont des foutaises, Branna. Nos sentiments sont anciens. Nous n’étions pas des petits jeunes écervelés jouant au jeu de l’amour.
— Tu ne trouves pas que ça aurait été plus simple ? Et même maintenant ? Si nous prenions les choses à la légère, Fin, nous ne penserions plus au lendemain. Quel avenir aurions-nous ? Quelle vie, pour toi et moi ?
Il fixait le feu, conscient qu’elle avait raison.
Et pourtant…
— Aucune, je le sais, et pourtant c’est toujours plus que ce que nous ne connaîtrons jamais l’un sans l’autre. Tu es ma moitié, Branna, et je suis las au point d’arrêter de prétendre le contraire.
— Tu imagines que je ne suis pas nostalgique de la vie que nous aurions pu avoir ? Que je n’espère pas que ça arrive un jour ?
Sa peine, palpable, se ressentait dans ses mots.
— J’y ai pensé. Je survis en me raccrochant à cette idée.
— Alors tu fais fausse route, et peut-être que je suis moi aussi trop fatiguée pour faire semblant. Si ça ne tenait qu’à moi, mon cœur serait à toi. (Elle prit une respiration tremblante quand il posa son regard sur elle.)
— Il ne peut appartenir à personne d’autre. Il est déjà perdu. Mais ce n’est pas aussi simple. Je ne peux pas agir en fonction de ce qui pourrait advenir. Quand mon père m’a donné ça ? (Elle montra le pendentif.) J’avais le choix. Il m’a dit que je devais choisir, l’accepter ou non. Mais que, si je le prenais, le choix était définitif. Je devenais l’une des Trois, et je faisais le serment d’essayer, avant toute chose, d’achever ce que Sorcha avait commencé. Je ne te trahirai pas, Fin, mais je ne trahirai pas mon sang non plus. Il n’y a pas la place pour mes désirs et mes rêves, et je ne peux pas me raccrocher à l’hypothétique. Mon objectif était fixé avant ma naissance.
— Je le sais bien.
Et par moments, le savoir le vidait de toute énergie.
— Ta mission accapare tes pensées, ton pouvoir, ton esprit mais tu ne peux pas isoler ton cœur du reste.
— Pour moi, c’est le seul moyen d’arriver à mes fins.
— J’ai du mal à comprendre que tu crois que tous ceux qui sont nés avant toi aimeraient te savoir malheureuse.
— Ce n’est pas ce que je crois, évidemment. Seulement, je pense qu’ils ont besoin que j’accomplisse leur volonté, ce que nous avons tous juré d’accomplir. Je… (Elle hésita, peu convaincue de parvenir à exprimer clairement ce qu’elle éprouvait.) Je ne sais pas, Fin, je ne sais pas comment je peux accomplir mon devoir tout en étant avec toi. Mais je te promets que je ne souhaite pas te faire du mal ou te punir. C’est peut-être arrivé il y a bien longtemps, quand j’étais toute jeune, si blessée, si effrayée. Mais ce n’est plus comme ça maintenant, plus du tout.
Il garda le silence un instant, puis la regarda.
— Dis-moi une chose. Rien qu’une. Est-ce que tu m’aimes ?
Elle pouvait tricher. Il saurait qu’elle mentait, mais mentir l’aiderait. Et le mensonge était un acte de lâcheté.
— Je n’ai jamais aimé personne comme toi. Mais…
— Ça me suffit. Ça me suffit de t’entendre dire ce que tu ne m’as jamais dit en plus de douze ans. Sois reconnaissante que je te doive un service. (Les flammes du désir brûlaient dans ses yeux.) Si je n’appréciais pas que tu aies gardé tes mensonges pour toi, j’aurais trouvé un moyen de te coucher dans mon lit, et j’aurais mis fin à ce tourment.
— Par la séduction ? La persuasion ? (Rejetant ses cheveux par-dessus son épaule, elle se leva.) Je ne couche avec personne si ce n’est pas un choix délibéré.
— Bien entendu, et même un choix réfléchi. Pour une femme intelligente comme toi, tu peux te montrer bornée.
— Si tu recommences à m’insulter, je m’en vais. Je néglige mon travail pendant que je reste ici.
— Je vais te raccompagner en voiture, dit-il alors qu’elle était sur le point de s’emporter. Inutile de donner à Cabhan une autre cible si jamais il rôde encore dans les parages. Comme ça, je resterai chez toi pour travailler, comme convenu. Branna, cette mission est aussi la mienne, même si nous avons des conceptions différentes de la vie que nous menons en dehors d’elle.
Il était encore temps qu’elle exprime son mécontentement. La moutarde lui montait facilement au nez, et elle savait faire durer son courroux. Mais elle surprit le coup d’œil inquiet qu’il jeta au chien.
Oh zut !
— Bon, tant mieux, le boulot ne manque pas. Emmène le chien. Il dormira dans la voiture, et une fois à la maison, Kathel veillera sur lui.
— Ça me rassurerait. Au fait, Iona m’a dit d’organiser une soirée à la maison pour le réveillon du jour de l’An. Alors voilà.
— Une soirée ?
— Comment se fait-il que tout le monde répète ce mot comme si je parlais une langue étrangère ?
— C’est peut-être que je n’ai pas le souvenir d’être allée à une soirée chez toi.
— Il y a une première fois à tout, grommela-t-il en allant chercher Bugs.
OceanofPDF.com
OceanofPDF.com