Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 13
13
Ses pieds décollèrent du sol une fois de plus, une sensation grisante tandis qu’elle pressait ses lèvres sur les siennes. Il tenait le dos de son pull serré dans son poing, comme s’il allait le lui arracher d’une seconde à l’autre, ce dont elle ne se serait absolument pas plainte. Si elle l’avait pu, elle se serait tortillée jusqu’à s’en débarrasser elle-même… ainsi que de tout le reste.
— Il faut…
Ce qu’il voulait dire mourut sur les lèvres d’Iona qui reprenaient les siennes, avidement.
— Où est la chambre ?
Elle ne pouvait pas être loin ; sinon, le canapé avachi ferait très bien l’affaire.
— Elle est…
Il essaya de réfléchir malgré le brouillard brûlant qui avait envahi son esprit, puis renonça et lui empoigna les fesses en la soulevant un peu. Elle lui noua les jambes autour de la taille, les bras autour du cou.
Tout vacilla et grésilla. Elle eut une vague impression de lumière tamisée, d’objets écartés à coups de pied tandis qu’il la portait vers un lit en bois foncé à colonnettes, garni de draps blancs et frais.
Après cela, elle aurait pu se trouver n’importe où – la forêt, l’océan, un trottoir de grande ville, un pré en pleine campagne… –, il n’y avait plus que lui sur elle, explorant son corps de ses larges mains et de sa bouche. Plus rien que ces grands draps blancs s’échauffant et s’échauffant encore tandis qu’il lui ôtait son pull et le jetait à terre.
Tout en elle était si petit et si délectable. Ses seins, qui lui tenaient parfaitement dans les paumes ; ses mains, qui couraient sur sa peau, plongées sous sa chemise. Il n’était pas maladroit, mais il craignait de l’être avec elle, s’efforçait de ralentir, d’adopter un rythme plus fluide.
Mais elle arquait le dos, lui enfonçait les doigts dans les muscles, impérieusement.
Il la voulait nue, c’était aussi simple que cela. Il voulait ce joli petit corps totalement découvert, offert à ses mains, à sa bouche.
Il descendit une main vers la taille, tira sur la boucle de sa ceinture. Elle prononça quelques mots, étouffés entre leurs lèvres.
— Quoi ? Quoi ?
Si elle lui avait dit d’arrêter, il se tuerait.
— Les bottes.
Elle lui parcourut le visage de ses lèvres, lui mordilla la mâchoire.
— Les bottes d’abord, murmura-t-elle.
— Les bottes. Oui… Oui…
Le souffle déjà court, ce qui le déconcertait un peu, il se laissa glisser à genoux au pied du lit, tira brusquement sur une botte et la jeta sur le parquet, où elle atterrit avec un bruit sourd. Comme il tirait sur l’autre, Iona se redressa, l’agrippa par les cheveux et attira de force son visage vers elle.
— Tu es si… Toutes ces ombres, la pluie qui commence à tomber, et mon cœur qui bat la chamade…
Elle ponctuait ses paroles de baisers effrénés. Cette fois, la chute de la botte s’accompagna d’un fracas de choses brisées.
— Maintenant, les tiennes. (Elle se recula en se tortillant pour atteindre ses bottes.) Elles doivent… dégager… parce que je te veux nu, sans quoi je vais devenir folle.
— Exactement ce que je me disais.
— Parfait. (Le rire d’Iona, tremblant de nervosité et d’excitation, lui courut tout le long de la colonne vertébrale.) Nous sommes sur la même longueur d’ondes. (Elle lança la première botte à terre.) Pose les mains sur moi, tu veux ? N’importe où, partout, j’y suis presque.
Elle ne pouvait le savoir, mais son vœu était accompli : il était ébloui.
— Ça te fera taire ?
— Peut-être. Probablement. Voilà.
Elle lui arracha sa botte, la laissa tomber.
Et se jeta sur lui.
Elle faillit bien les faire tous deux tomber du lit, mais il réussit à l’attraper au vol et à la faire rouler sur le matelas. Il n’eut même pas le temps de recommencer à l’embrasser que déjà elle s’activait des deux mains sur sa chemise.
— Tu as des épaules incroyables. Je veux juste…
Elle le débarrassa de sa chemise et lui ôta son tee-shirt, puis explora ses pectoraux et ses épaules de ses mains, pressa ses biceps avec un soupir de gourmande léchant une cuillère de chocolat fondu.
— Tu es si fort.
— Je ne te ferai pas de mal.
Elle se remit à rire, sans la moindre nervosité cette fois.
— Je ne t’en promets pas autant.
Agile et vive, elle passa les mains derrière son dos pour dégrafer son soutien-gorge.
— J’aime bien te faciliter les choses.
— Je ne rechigne pas à ce genre de tâche, répliqua-t-il en le lui enlevant. Maintenant, plus un mot, je me concentre.
En un instant, elle se retrouva incapable de penser. Alors, parler… Mille et une sensations l’assaillirent simultanément au contact de ces mains qui titillaient, prenaient, torturaient. Des mains un peu rêches de travailleur manuel, le picotement d’une barbe d’un jour – tout son corps n’était plus qu’un frisson de plaisir.
Des gamins, se dit-elle soudain. Ceux qui l’avaient touchée jusque-là n’étaient que des gamins comparés à lui. Trop lisses, trop à l’aise, trop exercés. Cette fois, c’était un homme qui la voulait.
Il lui ôta son jean sans perdre une seconde de plus, explorant son corps, s’en délectant.
Elle avait suscité une tornade dans les bois. C’était à présent lui qui en provoquait une en elle, aussi sauvage et débridée.
Elle se donnait à lui sans retenue, sans timidité – une abondance de plaisirs et d’exigences qui l’excitaient à lui faire perdre la tête. Son hoquet de surprise ou son gémissement déclenchaient en lui de nouvelles envies ; de ses mains volontaires, elle faisait jaillir des gerbes d’étincelles sur et sous sa peau. Et sa bouche, affamée, jamais en repos, lui faisait l’effet d’une drogue.
Fou de désir, il lui prit les mains et les ramena derrière elle jusqu’à ce qu’ils s’agrippent tous deux aux colonnettes.
Quand il la pénétra, il pensa fugitivement que l’univers avait explosé. Il fut ébranlé par la puissance de cet instant, aveuglé par sa beauté, momentanément privé de toute force.
Puis elle se souleva et vint à sa rencontre, l’attirant plus profondément en elle en soupirant son nom.
Et, de nouveau, il fut fort comme un dieu, excité comme un étalon, dénué de toute raison.
Il plongea en elle, encore et encore, affolé par toute cette chaleur, toute cette douceur. Elle se réglait sur son allure frénétique, les doigts entrelacés aux siens, les hanches allant et venant avec fluidité.
Il se sentit voler – flèche propulsée par un arc –, goûtant la beauté impuissante de cet instant. Puis l’entendit, indistinctement, émettre un cri proche du sanglot quand elle s’envola avec lui.
Il s’effondra, oublieux de son poids sur elle, l’esprit toujours emporté par un tourbillon, peinant à retrouver son souffle. Son cœur affolé battait d’une pulsation presque douloureuse.
Elle frissonna sous lui, tremblante, tressaillant de tous ses muscles. Elle aurait désespérément voulu se lover contre lui, le caresser et enfouir le visage dans son cou. Mais elle n’en avait plus la force.
Elle n’était plus qu’une enveloppe vide, seulement capable de rester allongée là, baignée de chaleur, écoutant la respiration rapide de Boyle et le lent tapotis de la pluie.
— Je t’étouffe.
— Peut-être.
Il s’écarta d’elle, les muscles tremblants lui aussi, et s’effondra sur le dos. Jamais il n’avait été aussi… « absorbé » était le mot, décida-t-il.
Que devait-il en conclure ?
Elle prit deux grandes goulées d’air, puis se blottit contre lui et lui posa la tête sur la poitrine. Ce geste était empreint d’une telle simplicité et d’une telle douceur qu’il ne put résister et se surprit à l’attirer encore plus près.
— Tu as froid ?
— Tu veux rire ? Nous avons généré suffisamment de chaleur pour faire fondre l’Arctique. Je me sens incroyablement bien.
— Tu es plus forte que tu n’en as l’air.
Elle releva la tête pour lui sourire.
— Petite mais formidable.
— Je ne peux qu’acquiescer.
Ce serait si facile de rester ainsi ensemble, songea-t-il, de s’abandonner quelques instants au sommeil. Puis de se fondre de nouveau l’un dans l’autre. Qu’il y pense déjà alors qu’il venait tout juste de reprendre son souffle, qu’est-ce que cela voulait dire ?
Peut-être cela signifiait-il que cette facilité était une erreur.
— Je devrais te raccompagner chez toi.
Elle resta quelques instants silencieuse, immobilisa sa main qui jusque-là lui caressait paresseusement la poitrine.
— Je me disais que Branna doit nous attendre, ajouta-t-il.
— Oh ! (Il sentit le va-et-vient de sa respiration.) Tu as raison. Elle va vouloir savoir exactement ce qui s’est passé. L’espace d’une minute, j’avais totalement oublié. C’est comme si cela appartenait à un autre univers. Heureusement que l’un de nous deux a les pieds sur terre.
Tournant la tête, elle lui effleura la peau de ses lèvres, puis s’assit.
En la regardant ainsi dans la lumière déclinante, rayonnante dans le crépuscule, il aurait voulu la reprendre dans ses bras, et juste la tenir contre lui.
— Nous ferions mieux de nous habiller, dit-elle.
Branna attendait, essayant de ne pas se mettre à faire les cent pas, de ne pas s’inquiéter. Elle détestait n’avoir que des bribes d’information. Boyle lui avait assuré que personne n’avait été blessé, et qu’il s’occuperait d’Iona jusqu’à ce qu’elle soit remise de sa frayeur ; il y avait deux heures de cela.
Et même plus.
Pire, Connor avait réagi en lui disant de ne pas se conduire en mère poule et était parti au pub pour éviter d’être « agressé mentalement par cette agitation ridicule ».
Facile à dire, songeait-elle avec un peu d’amertume. Il était parti flirter avec des femmes, boire une pinte ou deux, et elle se retrouvait seule avec ses idées sombres.
Si Iona ne passait pas la porte d’ici à dix minutes, elle…
— Enfin ! marmonna-t-elle en entendant s’ouvrir la porte d’entrée.
Sortant de la cuisine à grands pas, prête à lui faire la leçon, elle s’arrêta net en la voyant avec Boyle.
Nul besoin d’être doté de pouvoirs magiques pour comprendre comment ces deux-là avaient passé en partie les deux dernières heures.
— Vous voilà, dit-elle, les mains posées sur les hanches, tandis que Kathel se portait à leur rencontre. Nous allons prendre le thé, et vous allez me raconter ce qui est arrivé. Toi aussi, Boyle. Je veux entendre tous les détails, alors, ne pense même pas à t’esquiver.
— Connor est là ?
— Non, il est parti au pub flirter avec toutes les filles qu’il y trouvera. Rien à espérer de ce côté-là. Vous avez mangé ? demanda-t-elle en entrant dans la cuisine.
— Boyle nous a improvisé un dîner, répondit Iona.
— Vraiment ? dit Branna en haussant un sourcil et en jetant à Boyle un regard en coin.
— J’étais affamée. Après l’incantation contre les rats, j’avais faim, mais là, j’aurais carrément défailli si je n’avais pas mangé.
— Ce ne sera pas toujours aussi intense. Tu débutes. Mais tu as l’air en pleine forme, il s’est manifestement bien occupé de toi. Oh ! cesse de te tortiller comme ça, Boyle. Même un aveugle verrait que vous vous êtes sautés dessus tous les deux. Ce qui ne me pose aucun problème, si ce n’est que moi, au lieu d’une bonne partie de jambes en l’air, je me suis rongé les sangs en vous attendant.
— J’aurais dû rentrer plus tôt, au lieu de te laisser t’inquiéter, concéda Iona.
Branna haussa les épaules, puis s’adoucit.
— Si j’avais eu un homme prêt à m’offrir un repas et quelques galipettes après une frayeur pareille, je n’aurais pas refusé non plus. J’espère qu’il a fait du bon travail.
— Exceptionnel, répondit Iona avec un sourire jusqu’aux oreilles.
— Ça vous dérangerait d’éviter de discuter de ma vie sexuelle, au moins tant que je suis là ? protesta Boyle, soudain en ébullition comme s’il avait la fièvre.
— Pas de problème, nous en discuterons quand tu auras tourné les talons ! répondit Branna en lui posant un baiser sur le sommet du crâne avant de lui servir du thé.
— Et toi, tu as mangé ? s’inquiéta Iona.
— Pas encore. Je mangerai quand vous m’aurez tout raconté. Depuis le début, Iona. Et si elle omet quoi que ce soit, Boyle, tu rectifies, même si ça te paraît insignifiant.
Iona commença son récit, calmement, faisant de son mieux pour inclure tous les détails.
— Tu as provoqué une tornade ? dit Branna en lui agrippant la main. Où as-tu appris à faire ça ?
— Dans les livres. Je sais que c’est une pratique avancée, et risquée, mais c’était… Je suis bien incapable de dire comment et pourquoi, mais j’ai su d’instinct que c’était ce qu’il fallait que je fasse, et que j’en étais capable.
— Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ? ou Connor ? ou nous deux ?
— C’est allé si vite. Quand je me repasse le film au ralenti, scène par scène, ça donne l’impression d’avoir duré des heures, mais en réalité ça n’a pas dû prendre plus de quelques minutes.
— Au maximum, confirma Boyle.
— Bon. Mais ce serait tout de même mieux si tu nous appelais, Connor ou moi.
— Ou Fin, ajouta Boyle.
— Je ne l’exclus pas.
Ou seulement un petit peu, reconnut intérieurement Branna.
— Mais le sang appelle le sang, reprit-elle. Iona, Connor et moi sommes du même sang. Et c’est la magie du sang qui est à l’œuvre ici. Seule dans les bois, tu n’as pas eu aussi peur aujourd’hui, Iona. Sans cela, Connor l’aurait senti, comme la dernière fois.
— J’ai eu peur, mais moins que l’autre jour, peut-être parce que je n’étais pas seule. J’étais obnubilée par l’idée qu’il allait s’en prendre à Boyle ou aux chevaux pour m’atteindre. Ça m’a aidée à me concentrer, je crois.
Branna acquiesça, repoussa ses cheveux vers l’arrière.
— Je saute du coq à l’âne : tu disais qu’il n’a pas utilisé le brouillard.
— Non.
— Le but était sans doute plus de te prendre par surprise que de t’ébranler les nerfs. Il est en outre possible qu’il tire une certaine puissance du brouillard, et qu’il n’ait donc pas été aussi fort cette fois-ci.
— Il a peut-être jugé qu’il n’en aurait pas besoin ? suggéra Boyle. Si c’est ça, il a compris son erreur. Elle a transformé un arbre en allumettes.
— J’ai eu du mal à maîtriser ce que j’avais créé.
— En provoquant une tornade sans aucun entraînement ? Tu m’étonnes ! C’est d’ailleurs un miracle que les dégâts se soient limités à un arbre.
— C’est tout ce que j’ai vu, confirma Boyle. Sauf si l’on compte ce salopard tournoyant dans les airs.
— Si j’avais réussi à le maîtriser, à mieux me concentrer, je l’aurais peut-être détruit.
— Si c’était aussi facile, il y a longtemps que je l’aurais fait, répondit Branna avec un haussement d’épaules. Tu t’en es bien tirée. Maintenant, raconte-moi comment ça s’est terminé.
Branna écouta la fin de son récit en hochant la tête, sans l’interrompre.
— Pas à dire, tu t’en es bien tirée. J’aurais envie de dire que tu as pris un grand risque, mais ton instinct est très sûr. Il t’a soufflé que c’était la méthode à utiliser, et tu l’as écouté. Tu es saine et sauve. Je crois que Cabhan a été pris au dépourvu, et qu’il y a laissé quelques plumes. Peut-être même a-t-il été blessé, si la source de son pouvoir – ce qu’est probablement cette pierre rouge – a perdu de son éclat. Et qu’as-tu ressenti ?
— C’était énorme. J’avais l’impression que toutes les cellules de mon corps brûlaient. Et que rien ne pouvait m’arrêter.
Branna fronça les sourcils.
— C’est au moins aussi dangereux que le loup.
— Je pense l’avoir compris. C’est en partie à cause de ce sentiment d’invincibilité que je n’ai pas réussi à le maîtriser, ou que j’ai commencé à le perdre et à le laisser me contrôler.
— C’est une leçon essentielle que tu as apprise là. C’est parce qu’il s’est laissé absorber par le pouvoir, parce qu’il en a voulu toujours plus que Cabhan est ce qu’il est.
Iona songea qu’elle comprenait que cela puisse arriver, que l’on puisse succomber à la tentation, à la séduction d’un pouvoir aussi immense.
— Boyle m’a ramenée sur terre. Il m’a aidée à contenir le phénomène, à le calmer et finalement à le stopper.
Cette fois, Branna haussa les deux sourcils.
— C’est vrai ? Ce n’est pas un mince exploit que de refréner une magicienne qui non seulement a réussi à créer une tornade mais en plus se laisse emporter. Sans cela, vous seriez tous les deux en train d’arpenter le pays d’Oz à la recherche de souliers de rubis.
— Mais je serais la gentille sorcière.
— Hum… En tout cas, je suis contente que vous vous en soyez tous les deux tirés sans une égratignure. Nous allons peut-être avoir un peu de temps pour continuer à peaufiner tes compétences, avant qu’il ne passe de nouveau à l’attaque. Je suis fière de toi, conclut Branna.
Des mots simples, dits simplement, mais qui firent à Iona l’effet d’un baume.
— Merci.
— Il faut que j’aille m’occuper d’une ou deux choses dans mon atelier maintenant que j’ai l’esprit en repos, continua Branna. Je raconterai tout cela à Connor. Puisque Cabhan s’en est pris à toi alors que tu étais avec Boyle, il vaudra mieux raconter tout cela à Meara aussi. Ainsi qu’à Fin, ajouta-t-elle avant que Boyle intervienne. Nous nous réunirons d’ici un ou deux jours, dès que j’aurai… dès que nous aurons tous eu le temps de réfléchir à tout ça.
— Ça me semble une bonne idée, dit Iona. Nous sommes plus forts ensemble que séparément, non ?
— Je l’espère.
— À demain au petit déjeuner, Boyle, conclut Branna avec un clin d’œil, avant de s’éloigner.
— Oh ! je ne suis pas sûr…
— Moi, je le suis, dit Iona en se levant à son tour et en lui tendant la main. Vraiment. Viens avec moi à l’étage, Boyle.
Il en avait tellement envie qu’il ne trouva pas d’échappatoire. Se levant, il prit la main d’Iona, et ils se dirigèrent tous deux vers l’étage.
Ayant reçu de Branna l’ordre de se présenter à son atelier dès qu’elle aurait fini aux écuries, et comme Boyle était en réunion avec Fin, Iona demanda à Meara de la raccompagner.
— Il faut que je m’achète une voiture, dit Iona, le front plissé, en fixant la route étroite et sinueuse que Meara parcourait à peu près à la même allure qu’une autoroute à six voies. Une voiture pas trop chère mais fiable.
— Je peux me renseigner, si tu veux.
— Je veux bien, ce serait très sympa. Et puis, il faudra que j’apprenne à conduire du mauvais côté de la route.
— C’est vous, les Américains, qui conduisez du mauvais côté et êtes capables de donner la frayeur de leur vie aux autres conducteurs simplement en allant faire vos courses hebdomadaires.
— Peut-être bien. Mais pourquoi diable roulez-vous à gauche ? J’ai lu quelque part que c’était pour garder la main droite libre pour l’épée, mais ça fait tout de même longtemps que plus personne ne se bat à l’épée et à cheval.
— On ne sait jamais ! La plupart des gens ne balancent pas non plus des tornades à l’ennemi du haut de leur cheval.
— OK ! je m’avoue vaincue. Je vais essayer de convaincre Boyle de me laisser conduire, demain. Il a promis de m’emmener voir certains sites. J’ai été tellement prise par le boulot et les cours que je n’ai encore rien vu en dehors du village. Ou presque.
— Un jour de congé est bon pour le moral. Mais il faudra t’user la langue à lui dire des choses très gentilles, et probablement lui promettre des faveurs sexuelles exotiques, avant de le convaincre de te laisser prendre le volant de sa camionnette.
— Je suis bonne conductrice, insista-t-elle. Du moins quand le volant est de ce côté-ci de la voiture. À part ça, tout le monde sait que je suis en mesure de promettre des « faveurs sexuelles » à Boyle ?
— Tous ceux qui ont des yeux. Si j’avais eu l’occasion aujourd’hui, je t’aurais extorqué bien plus de détails sur cette histoire de tornade… et sur le sexe. Mais il y avait trop de monde dans les parages.
— Pourquoi ne pas entrer avec moi ? proposa Iona quand Meara s’arrêta devant l’atelier. Comme ça, Branna ne pourra pas me donner du travail supplémentaire à la seconde où je passe la porte, et moi, je pourrai te raconter mille détails.
— Pourquoi est-ce toujours si agréable d’avoir un aperçu des aventures sexuelles des autres ? Peut-être parce que cela nous dispense d’affronter les remous que cela génère dans notre vie. Quoi qu’il en soit, je serais tout ouïe, tu peux en être sûre. Mais j’ai des courses à faire. En revanche, je peux être tout ouïe au pub dans la soirée, si tu veux, à moins que tu n’aies de nouvelles aventures prévues avec Boyle.
— Je parviendrai bien à trouver le temps pour un verre avec une amie. Tu crois à la réincarnation ?
— Quelle drôle de question ! dit Meara en repoussant sa casquette. Qu’est-ce qui t’y fait penser ?
— Je me demandais pourquoi il semble si facile, si naturel de nouer des relations avec certaines personnes, comme si on les connaissait depuis toujours et que l’on ne faisait que renouer. C’est ce qui s’est passé avec toi, avec Branna et Connor. Avec Boyle. Et même avec Fin.
— Je n’écarte aucune hypothèse, a priori. C’est impossible d’avoir des idées bien arrêtées quand on a une magicienne pour meilleure amie. Mais je crois que l’explication tient en grande partie au fait que tu es ouverte à ces nouvelles relations. Tu tends la main, et c’est difficile de ne pas faire la même chose, même si l’on n’est pas trop du genre à tendre la main habituellement.
— C’est ton cas ?
— La plupart du temps, oui. Je n’élargis guère le cercle de mes relations. Moins de drames, en un sens.
— Dans ce cas, je suis bien contente que tu l’aies élargi pour moi. On se voit au pub ? Dans deux heures, à peu près ?
— Ça me va.
— Merci de m’avoir raccompagnée.
Iona sortit lestement de la voiture et fit un grand au revoir de la main. L’idée d’être ouverte à de nouvelles relations lui plaisait bien, de même que celle de retrouver une amie pour prendre un verre. Peut-être pourrait-elle convaincre Branna de se joindre à elles – une soirée improvisée entre filles.
Et si elle avait de la chance, elle finirait peut-être même la journée par une petite « aventure » avec Boyle.
Ravie par ces projets, elle ouvrit énergiquement la porte.
— En avant pour la leçon ! Comme ça, on pourra… Oh ! pardon, je n’avais pas vu que tu avais de la visite… euh ! une cliente.
Elle hésita dans l’entrée, ne sachant trop si elle devait entrer ou ressortir, puis reconnut la femme qui se tenait près du plan de travail.
— Bonjour ! Nous nous sommes rencontrées au restaurant, le premier soir de mon séjour au château. Vous êtes la fille de Mick. Et moi, c’est Iona, ajouta-t-elle en voyant que la femme restait plantée devant elle et la dévisageait, le rouge aux joues.
— Je me souviens de vous, dit-elle enfin. Mon père parle toujours de vous en bien.
— Il est génial. Il est une des raisons pour lesquelles j’aime mon travail. Désolée de vous avoir interrompues. Je vais juste…
— Non, non, il n’y a pas de problème. J’avais fini. Merci, Branna, je te laisse. Bien le bonjour à Connor.
Elle sortit précipitamment, en glissant un flacon dans la poche de son manteau.
— Désolée. Je sais que tu reçois aussi des clients ici, même si la plupart vont à la boutique.
— Quelques-uns ici, quelques-uns là-bas, répondit Branna en rangeant des pièces dans un tiroir. Ceux qui viennent ici sont souvent à la recherche de ce que je ne vends pas au village.
— Oh !
— Je ne suis pas médecin, mais je suis discrète. En l’occurrence, je peux néanmoins te raconter de quoi il s’agit, car c’est loin d’être aussi secret que Kayleen se l’imagine, et il t’arrivera peut-être à l’avenir qu’on te demande la même chose.
Elle prit une louche posée dans un bol, versa une crème jaune pâle dans un flacon surmonté d’un entonnoir, et une odeur de miel et d’amandes leur chatouilla les narines.
— Un bel Italien est venu rejoindre son oncle, propriétaire d’un restaurant à Galway. Notre Kayleen a fait sa connaissance il y a quelques semaines, lors d’une soirée, et depuis ils se voient de temps en temps. Je l’ai croisé quand ils sont venus tous deux à la boutique. Un vrai prince charmant, en deux fois plus beau. (Elle continuait à travailler tout en parlant, emplissant ses flacons, puis les essuyant avant de les fermer hermétiquement.)
» Kayleen a complètement craqué pour lui – qui pourrait le lui reprocher ? Je tenterais volontiers ma chance si j’étais disponible. Bien d’autres femmes ont réagi de même, ce qui ne semble pas déranger notre Apollon. Qui pourrait le lui reprocher ? répéta-t-elle en nouant un fin ruban doré autour du goulot d’un flacon.
» Mais Kayleen ne veut pas partager, elle est persuadée qu’il suffirait d’un rien pour que le bel Italien lui voue une fidélité éternelle. C’est pourquoi elle est venue me voir.
— J’ai du mal à suivre.
Branna posa le flacon plein dans une caisse de transport.
— Un philtre d’amour, c’est ce qu’elle voulait, et elle était prête à payer cent euros durement gagnés pour cela.
— Un philtre d’amour ? Tu peux en fabriquer ?
— Pouvoir et vouloir sont deux choses entièrement différentes. Bien sûr qu’il existe des moyens. Il en existe toujours, et rien n’est plus dangereux en magie que ce qui touche au cœur, car cela peut aussi être source de chagrin ou de regrets.
— Tu lui as dit non. Parce que c’est priver quelqu’un de sa possibilité de choisir. Et parce qu’on n’est pas censé tirer profit de la magie.
De ses mains adroites et agiles, Branna noua un nouveau ruban.
— Tous les artifices de la magie sont source de profit, d’une manière ou d’une autre. On veut quelque chose, ou bien l’on croit en quelque chose, on veut protéger, se protéger ou vaincre. Cette crème adoucit et parfume la peau, ce qui peut faire du bien à l’ego de l’utilisateur, et provoquer une réaction favorable chez celui ou celle qui en aime l’odeur. Je la fabrique, quelqu’un me l’achète, je suis payée. Je réalise un profit.
— Je suppose que l’on peut voir les choses de cette façon.
— Bien sûr. Quant à priver quelqu’un de la possibilité de choisir, cela nous arrive, même si c’est avec les meilleures intentions du monde. Nous devons donc être prêts à payer le prix, car la magie n’est jamais gratuite. Ni pour nous ni pour personne, dit-elle en relevant la tête et en regardant franchement Iona de ses yeux gris fumée.
— Pourquoi as-tu refusé, dans ce cas ?
— Les émotions ont leur propre magie, non ? L’amour et la haine sont les plus puissantes et les plus intenses. Ma philosophie est de ne pas interférer avec les sentiments, de ne pas les pousser dans un sens ou dans l’autre, pas à l’aide de mon pouvoir. Le risque est trop grand. Et si l’amour était déjà présent, prêt à s’épanouir ? Le forcer pourrait conduire à l’obsession. On peut aussi imaginer que celui qui a payé pour le philtre change d’avis ou de sentiments. Ou bien que quelqu’un d’autre aime la personne en question, qui aurait été aimée en retour s’il n’avait pas été évincé par des procédés magiques. Tant d’hypothèses, tant de possibilités ! Je ne joue pas avec les philtres d’amour ou ce qui s’y apparente. Tu décideras pour toi-même le moment venu, mais pour moi il y a là un manque d’éthique, et des risques que je refuse de prendre.
— C’est vrai que ce serait contraire à l’éthique, dit Iona. Et injuste. (C’était encore plus important à ses yeux.) Je pense avoir compris ton point de vue. La magie est bien souvent injuste. Mais l’amour, je crois qu’il devrait être sacré. L’on doit être autorisé à aimer qui l’on aime.
— Ou à ne pas aimer ceux que l’on n’aime pas. J’ai donc dit non, et ce sera toujours ma réponse.
— Que lui as-tu vendu, alors ?
— La vérité. À elle de décider si elle veut l’utiliser ou non. Si oui, ils seront tous deux en mesure de dire ce qu’ils ressentent, ce qu’ils veulent, ce qu’ils attendent. Sinon, elle pourra toujours profiter de ce qui existe entre eux aussi longtemps que cela durera. Je ne pense pas qu’elle fera quoi que ce soit. Elle a peur de la magie, et elle n’est pas prête pour la vérité.
— Si elle l’aimait, elle voudrait connaître la vérité.
Branna sourit, glissa un autre flacon dans la caisse.
— C’est bien là le problème. Elle s’est entichée de lui, elle est folle de désir, mais elle est bien loin d’être amoureuse. Elle aimerait l’être, c’est tout. L’amour résiste très bien au test de la vérité, même si l’on souhaite le contraire.
La porte s’ouvrit. Kathel entra en trottinant, suivi de Fin.
— Mesdames ! lança celui-ci en repoussant ses mèches ébouriffées par le vent. J’ai entendu dire que nous avions eu quelques ennuis. Tu vas bien, ma belle ? demanda-t-il à Iona.
— Oui, merci.
— Tant mieux. Malgré tout, j’aimerais connaître tous les détails, et savoir ce que nous prévoyons face à une nouvelle attaque qui est désormais une certitude.
— Boyle ne t’a pas accompagné ?
— Il est occupé avec le maréchal-ferrant. Quant à Connor, il est avec des clients pour un parcours découverte. C’est donc vous deux qui allez devoir me mettre au courant.
— Boyle était présent lui aussi, répondit Branna en portant la caisse jusqu’à une étagère au fond de la pièce. Il aura autant de détails à apporter qu’Iona.
— Il a vu les choses à sa façon. Ce que je veux pour l’instant, c’est le point de vue d’Iona.
— Nous avons du travail, Fin. Elle a encore beaucoup à apprendre, et besoin de beaucoup de pratique.
— Eh bien ! je t’aiderai.
Comme si l’affaire était entendue, il ôta son manteau.
— Nous avons des techniques différentes, toi et moi.
— Eh oui ! ce sera tout bénéfice pour Iona de voir et d’essayer ces différentes manières de faire.
— Ça commence à avoir un goût de déjà-vu, cette habitude de parler de moi à la troisième personne ! intervint Iona.
— Et c’est fort impoli, tu as raison, reconnut Fin. J’aimerais vous aider dans l’immédiat, et quand nous aurons fini, j’aimerais vraiment que tu me racontes exactement ce qui est arrivé, et dans quel état tu l’as laissé – de ton point de vue, Iona, si tu veux bien.
— Je… je suis censée aller retrouver Meara un peu plus tard. Mais… (Iona jeta un coup d’œil à sa cousine, qui se contenta d’un haussement d’épaules et d’un soupir fatalistes.) Nous pourrions lui demander de venir ici, ainsi qu’à Boyle. Je crois que ce serait une bonne idée de tous nous réunir de façon à relater ce qui s’est passé une bonne fois pour toutes, et à pouvoir parler de ce qui nous attend.
— Entendu. Je peux faire livrer un dîner. Tu ne seras pas obligée de cuisiner une nouvelle fois pour toute la troupe, Branna.
— J’ai mis de la sauce en route pour les pâtes, il y a une heure. C’est facile de l’allonger.
— J’appelle les autres, dans ce cas, dit-il en tirant son téléphone. Et après ça, on s’y met.
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