Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 14
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14
— Alors, c’était comment, Paris ? demanda Iona. Nous n’avons pas eu l’occasion d’en parler seule à seule depuis votre escapade.
— C’était merveilleux. Assez époustouflant, je dirais même. Les lumières, les voix, la nourriture et le vin, évidemment. Pendant quelques heures, nous étions dans un autre monde.
— Romantique ? demanda Iona en nouant des ficelles de raphia autour des savons aux couleurs douces et d’autres aux teintes plus criardes.
— Ça, oui.
— Alors qu’est-ce qui te tracasse ?
— Je ne cours pas après le romantisme. C’est le genre de chose qui ramollit les résolutions et embrouille le bon sens, dit Branna en pesant ses herbes pilées. Je ne peux pas prendre ce genre de risques en ce moment.
— Vous vous aimez.
— L’amour n’est pas la réponse à tout.
Tandis qu’Iona l’aidait à reconstituer le stock du magasin, Branna pouvait se concentrer sur les fournitures magiques. Une autre bataille se préparait, d’autres attaques étaient à prévoir. Elle tenait à disposer de toutes les plantes médicinales nécessaires en cas de complication.
— Dans ton cas, ça l’est, et je m’en réjouis, fit Branna. Ça consolide ce que tu es, et ça renforce ton objectif.
Elle ajouta six gouttes d’extrait de nasturtium dans le petit chaudron.
— Mais tu crois que toi, ça t’affaiblit.
— Je pense que c’est un risque, et plus que jamais, c’est à proscrire. Fin sait aussi bien que moi que nous sommes capables de vivre l’un sans l’autre. Nous avons longtemps vécu ainsi, sans en souffrir. Nous sommes conscients que notre liaison n’a peut-être pas d’avenir. Quelle que soit la suite, que l’on poursuive notre route seuls ou ensemble, ça devra attendre que Cabhan ne fasse plus partie de ce monde.
— Tu es plus heureuse avec lui, souligna Iona.
— Quelle femme n’est pas plus heureuse avec un homme qui la fait régulièrement grimper aux rideaux ?
Comme Iona ricanait, elle imposa le silence d’un geste puis, levant les mains au-dessus du chaudron, porta le mélange à ébullition. Murmurant, elle déversa de la lumière d’une main, et une fine pluie bleue de l’autre. Un arc-en-ciel se forma puis se mélangea au contenu du chaudron.
Branna fit chauffer la potion à feu doux.
Satisfaite, elle se retourna et surprit le regard intrigué d’Iona.
— Je t’observe à l’action, expliqua Iona. C’est si joli, si gracieux, avec tout ce pouvoir qui flotte autour de toi.
— Il nous faut une réserve de cette potion réparatrice en plus de tous mes baumes.
Branna tapota la porte du placard qui renfermait son « matériel de guerre », comme elle aimait l’appeler.
— Espérer le meilleur mais se préparer au pire.
— Une excellente devise.
— C’est comme ça que tu abordes ta relation avec Fin ?
— Maintenant que je passe du temps en sa compagnie, et pas seulement pour coucher avec lui, je repense à toutes les raisons pour lesquelles je suis tombée amoureuse de lui. Il est d’une telle gentillesse – j’ai essayé de l’oublier mais son sens de l’humour, sa détermination, sa loyauté… J’ai envie de me souvenir de tous ses bons côtés aujourd’hui. Cette relation me réconforte. En me rappelant toutes ses qualités, je peux lui accorder toute ma confiance. Et je doute d’y être parvenue autrefois. Mais comme je m’y autorise, quoi qu’il arrive, je pourrai toujours me raccrocher au meilleur.
— Il vient, aujourd’hui ?
— Je lui ai dit que ce n’était pas la peine. Puisqu’il nous manque encore certains ingrédients, nous ne pouvons pas commencer la fabrication du poison. Il a son travail tout comme j’ai le mien. D’ailleurs, j’apprécie que tu m’accordes autant de temps.
— Je m’amuse beaucoup en t’aidant à reconstituer ton stock – et plus je t’aide, plus ça te laisse de temps pour travailler sur le poison contre les démons. J’aimerais emmener Alastar en promenade plus tard, et ça me ferait plaisir que tu nous accompagnes.
— En balade ?
— Je t’ai vue monter, et Meara m’a dit que tu n’y passais plus autant de temps qu’avant. Branna admit qu’elle ne montait plus souvent parce que ça lui faisait trop penser à Fin. Mais désormais… il avait acheté Aine pour elle, et elle ne s’était pas offert la joie de découvrir le lien qui l’unissait au cheval.
— Si j’arrive à terminer tout ce que j’ai prévu de faire, je t’accompagnerai. Et si jamais nous sortons chevaucher ensemble, ce serait un beau pied de nez à Cabhan.
— Nous le voyons tous les jours ces temps-ci, dit Iona en empilant tranquillement les savons par couleurs. Il rôde dans les parages.
— Je le sais. Je le vois aussi. Il teste souvent mes limites en ce moment.
— J’ai rêvé de Teagan la nuit dernière. Nous nous sommes parlé.
— Et tu ne me le dis que maintenant ?
— Ce n’est qu’une sorte de petite visite. Assises devant la cheminée, avec une tasse de thé. Son ventre s’est arrondi, et elle m’a fait sentir le bébé qui bougeait. Elle m’a parlé de son mari, et je lui ai parlé de Boyle. J’ai repensé à ce que tu m’avais dit à propos de nos liens, à nous tous. C’est frappant comme son mari et Boyle se ressemblent. Le même tempérament, l’amour des chevaux et de la région.
— Boyle est lié aux trois par l’homme que Teagan a épousé ? Oui, c’est possible.
— Nous n’avons pas parlé de Cabhan. C’est bizarre, non ? Nous avons simplement pris le thé, discuté de son mari et du bébé à naître, de Boyle, des projets de mariage. À la fin de mon rêve, elle m’a offert un petit porte-bonheur, en précisant que c’était pour Alastar.
— Tu l’as sur toi ?
— Je l’ai accroché à sa bride ce matin, avant de venir. J’avais un porte-bonheur dans ma poche, un que j’ai fabriqué pour Alastar, alors je le lui ai donné.
— Nous avons échangé des objets, chacun de nous avec chacun d’eux. Je pense que ce n’est pas un simple cadeau. Quelque chose de nous dans leur époque, et quelque chose d’eux dans la nôtre. Nous prendrons leurs trois objets avec nous la prochaine fois que nous combattrons Cabhan.
— Nous n’avons toujours pas la date.
— C’est frustrant, admit Branna, mais c’est impossible à déterminer avant d’avoir réuni tout le nécessaire pour détruire le démon. Je me raccroche à la conviction que le moment s’imposera à nous.
— Des démons et des cousins qui traversent les siècles pour nous rendre visite. Des batailles, des tourbillons et des mariages. Ma vie a changé du tout au tout en douze mois. Je suis ici depuis presque un an, et j’ai l’impression que ma vie d’avant a à peine existé. Tu trouverais ça idiot – et irréaliste – que je prépare et que je cuisine un dîner d’anniversaire pour Boyle ? Pour lui faire la surprise – qu’il puisse le manger sans devoir faire semblant que c’est mangeable.
Amusée et touchée, Branna lui jeta un coup tandis qu’elle arrangeait ses tours de savons.
— Bien sûr que non.
— J’ai gardé cette image de lui la première fois que je l’ai vu sur Alastar. Leur manière de foncer droit vers moi. Maintenant, ils sont à moi. J’ai envie de marquer cette journée.
— Alors fais-le.
Branna sentit une présence, et s’immobilisa dans l’attente de savoir qui approchait. La porte s’ouvrit brusquement.
Une voisine, une grand-mère guillerette, entra dans l’atelier.
— Bonjour, madame Baker.
— Bonjour, Branna. Tiens, Iona est là aussi. J’espère que je ne vous dérange pas.
— Pas du tout. Vous voulez un thé ? proposa Branna.
— Avec plaisir, puisque vous le proposez. Je suis venue pour du thé, justement – s’il vous reste de ce mélange de votre fabrication contre les rhumes de cerveau. Ça m’éviterait de marcher jusqu’au village.
— Bien sûr, j’en ai pour vous. Enlevez votre manteau et venez vous asseoir près du feu. Vous avez attrapé froid ?
— Pas moi, mais mon mari. Il est très pris et ses jérémiades me rendent folle. Une tasse de thé près du feu, avec des femmes qui ne geignent pas que leur vie est finie à cause d’un coup de froid, voilà qui m’aiderait à garder la raison. Oh, ces savons sont aussi ravissants que des bonbons dans un bocal.
— Je les aime tous, mais j’ai un faible pour celui-là, dit Iona en faisant sentir un pain rouge à Mme Baker.
— Très plaisant. Je vais m’en offrir un pour me récompenser de ne pas m’être assommée avec un poêlon.
— Vous le méritez.
— Un homme qui a la goutte au nez, c’est pire qu’une tripotée de bébés. Vous le découvrirez bien assez vite puisque votre mariage approche.
— J’espère qu’on va m’offrir un bon poêlon en cadeau de mariage, dit Iona, faisant rire Mme Baker si bien que sa respiration se fit sifflante.
Acceptant l’invitation, elle ôta son manteau, son écharpe, et s’installa près du feu.
— Notre Kathel est là aussi. C’est excellent, un chien, un feu, une tasse de thé. J’ai cru le voir en sortant de chez moi, qui rôdait à la lisière du bois. Je l’ai même appelé avant de m’apercevoir que ce n’était pas du tout Kathel. Un gros chien noir, assurément, et j’ai même cru, brièvement, que c’était un loup. Il a disparu d’un coup, dit-elle en claquant des doigts. Mes yeux sont usés, ils me jouent des tours.
Après un rapide coup d’œil à Iona, Branna lui apporta son thé et des biscuits.
— Peut-être un chien errant. C’est la première fois que vous le voyez ?
— Oui, et la dernière, j’espère. Il m’a donné la chair de poule, je dois l’admettre, quand il a tourné la tête vers moi après que je l’ai pris pour Kathel. J’ai bien failli faire demi-tour et m’enfermer chez moi. C’est la preuve qu’il m’a vraiment fait peur puisqu’à l’intérieur M. Baker pleurnichait encore. Oh, Branna, merci, c’est adorable ! s’exclama-t-elle devant les biscuits.
— De rien. J’ai un tonique que vous pouvez ajouter aux boissons de M. Baker. C’est bon pour ce qu’il a et ça l’aidera à dormir.
— Votre prix est le mien.
Elles changèrent les idées de Mme Baker, conclurent la vente du thé et du tonique, et lui offrirent un joli savon en remerciement. Branna envoya Kathel l’accompagner pour être sûre qu’elle rentre en toute sécurité.
— Tu penses qu’il s’est montré à elle, demanda Iona dès l’instant où elles se retrouvèrent seules, ou sa… présence, si c’était bien lui, est simplement plus tangible qu’avant ?
— En réalité, je me demande s’il ne serait pas devenu insouciant. Il rôde dans les parages, comme elle dit, dans l’espoir de nous perturber, et il ne se cache pas des autres. Comme il ne souhaite pas attirer l’attention générale, je pense que c’est de l’imprudence.
— Il est impatient.
— Possible, mais il va devoir attendre que nous soyons prêts. Je vais terminer cette crème réparatrice puis nous sortirons. Nous allons nous offrir cette balade à cheval.
— Tu espères qu’il s’en prenne à nous.
— Disons que je n’espère pas le contraire, affirma Branna en redressant le menton avec un air de défi. J’aimerais lui faire goûter aux pouvoirs combinés de deux femmes.
Branna n’était pas déçue que Fin fût occupé de son côté. S’il avait été chez lui ou au haras, il n’aurait pas apprécié qu’elle sorte avec Iona, ou il aurait tenu à les accompagner.
Elle portait des bottes d’équitation qu’elle n’avait pas mises depuis plusieurs années, et elle dut admettre que c’était plaisant. Mais le meilleur moment arriva lorsqu’elle sella Aine.
— Nous ne nous connaissons pas encore très bien, alors si jamais je te pose un quelconque problème, j’espère que tu le feras savoir à Iona.
Elle prit le temps d’approcher la tête de la pouliche, de caresser ses joues et de la regarder dans les yeux.
— Il t’aurait sûrement choisie rien que pour ta beauté et ta grâce car tu n’en manques pas. Mais il a aussi senti que tu m’étais destinée, comme je le suis pour toi. Puisque c’est ainsi, je vais faire de mon mieux. C’est un serment. J’ai fabriqué ça pour toi aujourd’hui, ajouta-t-elle en tressant un porte-bonheur pendu à un ruban rouge vif dans la crinière d’Aine. Pour te protéger, car que tu sois à moi ou non, je te protégerai.
— Elle pense que tu es presque aussi jolie qu’elle, dit Iona à Branna.
Riant, Branna régla les étriers.
— Ça, c’est un beau compliment.
— Avec toi sur son dos, vous formerez une image peu commune – une image qu’elle est ravie de donner à Alastar.
— On ne va pas se gêner.
Elles menèrent les chevaux hors de l’écurie, et Branna se hissa en selle comme si elle avait fait ça la veille.
— Nous avons un programme particulier ? demanda Iona en se penchant pour flatter le col d’Alastar.
— Parfois, il est préférable de prendre les choses comme elles viennent.
Elles rejoignirent la route au pas, accompagnées par Kathel et Bugs.
— Je ne sais pas appeler les éperviers, dit Iona.
— Ils viendront si nous avons besoin d’eux. Mais ça aurait été une bonne idée, de sortir avec tous nos guides. Envie de pousser au trot ?
— C’est parti !
Gracieuse, se répéta Branna lorsque Aine répondit en s’élançant avec fluidité. Et séductrice, ajouta intérieurement Branna qui, bien qu’elle n’eût pas le don d’Iona pour interpréter le comportement des chevaux, comprit le geste d’Aine lorsqu’elle rejeta sa crinière en arrière.
Jetant un coup d’œil dans son dos, elle vit le fidèle Kathel ralentir l’allure pour rester avec Bugs et sentit un sourire se dessiner sur ses lèvres devant la joie manifeste des deux chiens.
Alors elle s’autorisa à en profiter pleinement.
L’air frais et piquant annonçait l’arrivée prochaine de la neige. L’odeur des arbres et des chevaux, le rythme régulier de leurs sabots foulant le sol.
Elle avait probablement laissé passer trop de temps depuis sa dernière promenade si un petit trot dans le voisinage la mettait aussi facilement en joie.
Elle se sentait en osmose avec sa monture. Fin avait vu juste, de la même manière qu’il avait souvent raison sur des sujets comme celui-ci. Quelle qu’en soit la raison, Aine était son cheval, et leur association venait de débuter.
Elles bifurquèrent vers un sentier qui passait entre les arbres, où il faisait encore plus frais. De petites plaques de neige persistaient dans les zones ombragées, et un oiseau pépiait sur une branche.
Elles ralentirent au petit trot.
— Comme Alastar, elle espère aller galoper dans les plaines.
— Pourquoi pas. Je ne suis pas venue par ici depuis plus d’un an. J’avais presque oublié comme c’est joli en hiver, les bruits étouffés et la solitude.
— Je ne m’en lasserai jamais, dit Iona. Chaque fois, c’est comme la première fois. Je ne sais pas combien de promeneurs j’ai guidés par ici l’an dernier, et pourtant, ça continue de m’émerveiller.
— Tu ne trouves pas cela ennuyeux, habile cavalière que tu es, de simplement te balader ?
— On pourrait le croire, mais pas du tout. La plupart des gens sont intéressants, et je suis payée pour faire du cheval. Et puis… poursuivit Iona avec une grimace complice, ça me donne l’occasion de coucher avec le patron. L’un dans l’autre, c’est un bon système.
— Nous pourrons faire un détour par ta maison au retour.
— J’espérais que tu le proposerais. Ils sont censés monter les cloisons aujourd’hui, enfin normalement. Connor est super, il passe régulièrement les encourager.
— C’est sûr qu’il aime les métiers du bâtiment, et il est doué pour ça.
Elles virèrent d’un même geste en direction de la rivière qu’elles longèrent.
L’air se refroidit, et Branna aperçut les premières langues de brouillard.
— Nous avons de la compagnie, murmura-t-elle à l’intention d’Iona.
— Message reçu.
— Veille à ce que les chevaux restent calmes, et de mon côté, j’apaise les chiens.
Cabhan surgit sous l’apparence d’un homme, beau et sombre, vêtu d’un habit noir bordé d’argent. Branna remarqua qu’il avait été assez superficiel pour se faire une beauté à en croire son visage coloré qui respirait la santé.
Il les salua d’une profonde révérence.
— Mesdames. Vous embellissez cette journée hivernale.
— Tu n’as donc rien de mieux à faire que de fureter là où tu n’es pas le bienvenu ? répondit Branna.
— Mais vous voyez que j’ai été récompensé puisque je croise sur ma route les deux belles fleurs des trois. Tu envisages d’épouser un mortel, dit-il à Iona. Tu vas gaspiller ton pouvoir pour quelqu’un qui ne te le rendra jamais. J’ai tellement plus à t’offrir.
— Tu n’as rien qui m’intéresse, et tu ne vaux rien comparé à lui.
— Il te fait bâtir une maison de pierre et de bouts de bois tandis que moi, je t’offre un palais. (ll écarta les bras, et de l’eau noire de la rivière jaillit un palais brillant, tout d’argent et d’or.) Une demeure à ta mesure, pour toi qui n’a jamais eu de véritable foyer. Ce qui t’a toujours manqué, je te le donne.
Puisant dans ses ressources, Iona chassa l’image.
— Tu peux le garder.
— Je prendrai ton pouvoir, et tu vivras dans les cendres de ce qui aurait pu être. Et toi, dit-il en s’adressant à Branna. Tu couches avec mon fils.
— Il n’est pas ton fils.
— Nous avons le même sang, tu ne peux pas le nier. Tu peux le prendre et te donner, cela ne fera que t’affaiblir. Tu porteras ma semence d’une manière ou d’une autre. Choisis-moi, choisis-moi maintenant, pendant que tu en as le choix. Car sinon, le jour où je viendrai pour toi, c’est de la souffrance que je t’infligerai. Choisis-le, et lui et son sang, le sang de tout ce que tu prétends aimer, sera sur tes mains.
Depuis sa selle, elle se pencha.
— Je me choisis moi. Je choisis mon don et mon droit d’aînesse. Je choisis la lumière, quel qu’en soit le prix. Là où Sorcha a échoué, nous n’échouerons pas. Tu vas périr, Cabhan.
Lorsqu’elle déploya son bras au-dessus de l’eau froide et trouble de la rivière, une tour de feu s’éleva, et entre les flammes et la fumée, l’image d’un Cabhan hurlant.
— Ça, c’est le cadeau que je te fais.
Il s’éleva à trente centimètres du sol, tandis qu’Iona rassurait les chevaux.
— Je te forcerai à me donner un plaisir immense. Je t’obligerai à me regarder lorsque j’étriperai ton frère, lorsque je déchiquetterai en morceaux l’homme de ta cousine. Tu me verras trancher la gorge de celle qui est comme ta sœur, tu me regarderas violer ta cousine. Et après cela, quand leur sang trempera la terre, je t’achèverai.
— Je suis la Ténébreuse de Mayo, dit-elle simplement. Et je représente ta perte.
— Prends garde, dit-il d’une voix menaçante, car le jour venu, je surgirai de nulle part.
Il se dissipa dans le brouillard.
— Ah, ces menaces…
Iona fit un geste vers les tours enflammées, les hurlements.
— Ça ne t’ennuie pas de… ?
— Hmm, ça me plaît bien, mais bon… (Branna les étouffa d’un geste.) Pour lui, ce ne sont pas des menaces, plutôt des promesses. Nous allons nous arranger pour qu’il ne les tienne pas. J’avais espéré qu’il prendrait l’enveloppe du loup, au moins un instant. Je veux le nom de son créateur.
— Satan, Lucifer, Belzébuth ?
Branna eut un petit sourire.
— Je ne crois pas. Un démon plus modeste, qui a besoin de Cabhan autant qu’il a besoin de lui. À eux deux, ils ont laissé une sale odeur. Partons galoper à présent, et allons voir ta maison.
— Celle en bouts de bois et en pierre ?
— Solides et puissants. Et bien réels.
Iona hocha la tête.
— Branna, et si… et si tu tombais enceinte de Fin ?
— Ça n’arrivera pas. Je prends mes précautions.
À peine eut-elle terminé sa phrase qu’elle poussa Aine au galop.
Branna donnait une carotte à sa monture et la brossait dans l’écurie en compagnie d’Iona lorsque Fin arriva.
— Il paraît que vous êtes parties en balade.
— Exact, et ça m’a rappelé à quel point j’aime faire du cheval, répondit-elle en posant sa joue contre celle d’Aine. Tu avais dit qu’elle et moi, nous nous entendrions bien.
— Ça n’impliquait pas que vous ne sortiez que toutes les deux.
— Nous n’étions pas seules. Iona nous a accompagnées, avec Alastar et les chiens. Pas la peine de te débiner parce qu’il a l’air fâché, dit-elle à Iona. Il en faut plus pour t’impressionner. Nous avons eu une conversation avec Cabhan – plutôt un échange de vacheries, en réalité. Tu sauras tout quand nous serons tous réunis.
— Tu as intérêt à tout me raconter, dit-il, voulant saisir le bras de Branna.
Aine lui donna un coup de tête dans l’épaule.
— Tu la défends ? fit-il à jument.
— C’est mon cheval, non ? Elle sait aussi bien que moi qu’il ne nous est rien arrivé. Nous n’avons pas pris plus de risques qu’en mettant le pied à l’extérieur. Je suppose que tu veux que je te serve un repas pour agrémenter mon récit ?
— J’ai un petit creux, dit Iona.
— Nous avons tout ce qu’il faut ici, dit Fin.
— Comme quoi ?
Il reprit le bras de Branna, mais avec décontraction cette fois.
— Tu m’as donné un tas de listes. La cuisine est suffisamment remplie pour manger pendant une semaine.
— Elle devrait toujours être bien approvisionnée. Bon, très bien. Iona, tu veux prévenir les autres pendant que je vais voir ce que je peux préparer dans la fameuse cuisine de Fin ?
— Tu es sortie dans le but de le rencontrer, l’accusa Fin.
— Pas du tout, même si je m’attendais plus ou moins à le croiser.
— Tu savais très bien qu’il t’attaquerait.
— Il ne nous a pas attaquées, ou pas comme tu l’entends. Juste par des paroles. Je pense qu’il a voulu prendre la température, en quelque sorte. J’avais espéré qu’il apparaîtrait en loup, pour lui arracher un nom, mais il a gardé son enveloppe humaine du début à la fin.
Une fois qu’ils furent arrivés chez Fin, elle lui donna son manteau.
— Et notre balade était très agréable. Au retour, nous sommes passés par la maison d’Iona. Je voulais voir comment les travaux avançaient. Elle va être charmante, vraiment charmante. Un grand espace ouvert, avec des petits coins douillets. Revenir par ce côté m’a donné une tout autre perspective sur cette maison. Cette pièce avec toutes les fenêtres qui donnent sur les bois… Ça doit être formidable de contempler la nature de là, le changement des saisons. Assez intime, et à quelques pas du bosquet.
Tout en parlant, elle farfouillait dans le réfrigérateur, le congélateur, les placards.
— J’ai une recette pour préparer tes blancs de poulet que Connor adore. Ça leur fera quelque chose à se mettre sous la dent.
La tête inclinée sur le côté, elle regarda Fin d’un air provocateur.
— Et toi, Fin, qu’as-tu envie de te mettre sous la dent ?
— Devine, répondit-il en l’attirant vers lui pour lui mordiller la lèvre inférieure.
— Si tu veux plus, sers-moi d’abord un verre de vin.
Il alla chercher une bouteille, et en examina l’étiquette.
— Tu comprends ce que j’aurais ressenti s’il t’avait fait du mal ?
— Nous ne pouvons pas nous permettre de voir les choses sous cet angle. Aucun de nous. Les sentiments qui nous attachent les uns aux autres, nous tous, sont forts, sincères et profonds. Il ne faut pas penser de cette manière.
— Ce n’est pas une façon de penser, Branna. Ce sont des sentiments.
Elle posa les mains sur son torse.
— Alors disons que nous ne pouvons pas nous ouvrir à ce genre de sentiments. Si nous le laissions nous dissuader de prendre des risques, il nous affaiblirait.
— Il nous atteint plus gravement si nous devons couper court à nos émotions.
— Vous avez tous les deux raison, dit Iona en entrant. Nous ne pouvons pas les étouffer. J’ai peur pour Boyle en permanence, mais ça ne nous empêche pas de faire notre boulot. Nous acceptons nos ressentis, et nous poursuivons notre route.
— C’est une bonne remarque. Tu vis tes émotions, mais ça ne t’arrête pas, dit-elle à Fin. Moi non plus, je ne peux pas baisser les bras. Je te promets de me protéger au maximum. Et je suis très forte pour ça.
— C’est vrai. J’allais ouvrir une bouteille de vin, Iona. Tu veux un verre ?
— Tu m’as déjà vue refuser une telle proposition ?
— Quand tu auras servi le vin, Fin, tu pourras gratter les pommes de terre.
— Iona, dit Fin avec une gentillesse exagérée, ça t’ennuierait de gratter les pommes de terre, ma douce ?
Sans laisser le temps à Branna de répliquer, Iona se débarrassa de son manteau.
— C’est moi qui vais cuisiner. D’ailleurs, Branna, je ne sais pas ce que tu avais l’intention de préparer, mais j’aimerais que tu me guides. Ça pourrait être le dîner de célébration que je voulais organiser pour Fin.
— C’est un peu trop simple pour une célébration, objecta Branna, mais… bon, très bien ! Pour l’amour de… Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ?
— Penser à quoi ? s’étonna Iona.
— La date. Le jour où nous anéantirons Cabhan. Je l’avais sous le nez. J’ai besoin de mon livre. Il me faut ma carte des étoiles, je ne peux pas me tromper. Je vais m’installer sur cette table… ça ne devrait pas être long.
Elle prit son verre de vin et, se dirigeant vers le coin repas, elle claqua des doigts. Ses livres de sortilèges, son ordinateur et son carnet apparurent sur un côté de la petite table.
— Iona, coupe ces pommes de terre en quarts quand elles seront nettoyées, et dispose-les dans un grand plat. Fais préchauffer le four à cent quatre-vingt-dix degrés.
— D’accord, mais…
— Donne-moi vingt minutes. Peut-être trente. Ensuite, tu ajouteras quatre cuillères à café, plus ou moins, d’huile d’olive sur les pommes de terre. Arrose-les bien et ajoute du poivre et du romarin broyé. Tu doses à vue de nez. Je te fais confiance. Au four pendant trente minutes, et après je te dirai quoi faire. J’aurais fini d’ici là. Et maintenant, silence ! exigea-t-elle en s’asseyant avant qu’Iona ait pu réagir.
— J’aime pas ça quand elle dit « plus ou moins » ou « à vue de nez », se plaignit Iona.
— Je te promets que j’ai encore moins le trac que toi, la tranquillisa Fin.
— À nous deux, on devrait y arriver, non ?
Elle fit de son mieux – frotta, trancha, versa, arrosa, saupoudra, en regrettant que Connor ne soit pas là pour la rassurer. Comme Fin haussait les épaules, elle enfourna le plat. Et régla la minuterie.
Ensuite, son verre à la main, elle observa Branna avec espoir.
Sortant une barrette de nulle part, elle s’attacha les cheveux. Elle releva ses manches jusqu’aux coudes tout en consultant tour à tour l’ordinateur et les cartes du ciel. Elle prenait des notes, procédait à des calculs.
— Et si elle n’a pas terminé quand la minuterie sonne ? s’inquiéta Iona.
— Nous sommes seuls sur ce coup-là. Si on l’interrompait, elle nous arracherait les yeux.
— C’est ça ! s’exclama Branna en tapant sur son cahier. Par tous les dieux, j’ai trouvé. C’était simple comme bonjour, tellement évident ! Et je suis passée à côté…
Elle alla remplir son verre.
— Le jour anniversaire. Évidemment ! Et quel autre jour sinon ?
— Anniversaire ? répéta Iona en écarquillant les yeux. Le jour de mon arrivée, quand je t’ai rencontrée pour la première fois ? Mais tu as dit que ça n’avait pas marché… Le jour où j’ai rencontré Boyle, alors ? Cet anniversaire-là ?
— Non, pas le tien. Celui de Sorcha. Le jour de sa mort. L’anniversaire de sa mort, le jour où elle a réduit Cabhan en cendres. Ce jour-là, dans notre temps, c’est le jour de sa fin. Le jour où nous allons attaquer. Pas Sabbat ni Esbat. Pas un jour sacré. Le jour de Sorcha.
— Le jour où les Trois ont reçu son pouvoir, commenta Fin. Le jour où ils sont devenus magiciens, et vous aussi. C’était sous nos yeux, et personne ne l’a vu.
— C’est chose faite, déclara Branna en levant son verre. Maintenant, nous allons pouvoir l’achever.
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