Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 4 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 1

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Hiver 1263

Non loin de l’ombre portée par le château, au cœur du bois de feuillus, Sorcha menait ses enfants vers leur foyer au crépuscule. Les deux plus jeunes chevauchaient le robuste poney ; Teagan, tout juste âgée de trois ans, dodelinait de la tête à chaque pas. Bien fatiguée, après l’excitation d’Imbolc, les feux de joie et les célébrations, songea Sorcha.

— Fais attention à ta sœur, Eamon.

Pour Eamon, cinq ans, « faire attention » à sa petite sœur consista à lui enfoncer les doigts dans les côtes pour la réveiller, avant de se remettre à grignoter les gâteaux à l’orge préparés par sa mère le matin même.

— Bientôt au dodo, chantonna Sorcha lorsque Teagan se mit à geindre. Bientôt au dodo…

Elle s’était attardée trop longtemps dans la clairière. Imbolc célébrait certes les premiers frémissements dans les entrailles de la Terre nourricière, mais la nuit glacée n’en tombait pas moins trop vite en cette saison.

L’hiver avait été particulièrement rigoureux, avec ses vents cinglants chargés de neige et de grésil. Le brouillard, insinuant, envahissant, perdurait depuis l’automne, masquant le soleil et la lune. Trop souvent, dans ce vent et ce brouillard, elle avait entendu crier son nom – un appel auquel elle refusait de répondre. Trop souvent, dans ce monde en gris et blanc, elle avait vu les ténèbres.

Elle refusait de frayer avec elles.

Son homme l’avait suppliée d’emmener les enfants vivre avec son

fine 1 * tandis qu’il livrait bataille tout au long de cet interminable hiver.

Elle serait partout accueillie à bras ouverts en tant que femme du cennfine*. Mais aussi en raison de qui et de ce qu’elle était.

Elle avait cependant besoin de ses bois, de sa chaumière, de son lieu à elle. La solitude lui était aussi nécessaire que l’air qu’elle respirait.

Elle continuerait sans jamais faillir à s’occuper des siens, de sa maison et de son foyer, de son art, de tout ce qui lui incombait. Et surtout des précieux enfants que Daithi et elle avaient conçus. Elle ne craignait pas la nuit.

On l’appelait la Ténébreuse, et son pouvoir était immense.

En cet instant, elle se sentait néanmoins douloureusement femme, privée de son homme, aspirant à retrouver sa chaleur, son corps aux muscles déliés, serré contre elle dans l’obscurité froide et solitaire.

Que lui importaient la guerre, la cupidité et l’ambition de tous ces petits rois ? Tout ce qu’elle voulait, c’était son homme auprès d’elle, sain et sauf.

Quand il reviendrait, ils concevraient un nouveau bébé, et de nouveau elle sentirait la vie croître en elle. Elle pleurait toujours le petit être qu’elle avait perdu en cette nuit noire et brutale où la première bise hivernale avait soufflé, emplissant les bois de sa plainte.

Combien d’hommes et de femmes avait-elle soignés ? Combien en avait-elle sauvés ? Pourtant, quand le sang s’était écoulé de son corps, toute sa magie, toutes ses offrandes et ses marchandages avec les dieux avaient échoué à conserver cette vie si fragile emportée par le flux.

Mais elle savait bien, trop bien, qu’il était plus facile de guérir les autres que de se guérir soi-même. D’autant que les dieux étaient aussi inconstants qu’une jeune fille frivole au mois de mai.

— Regarde ! Regarde ! (Brannaugh, son aînée âgée de sept ans, quitta le chemin empierré en dansant, leur molosse sur les talons.) L’épine noire est en fleur, c’est un signe !

Elle les voyait elle aussi, à présent, ces fleurs d’un blanc crème pointant tout juste leur nez parmi les branches noires enchevêtrées. Sa première pensée, teintée d’amertume, fut que ses propres entrailles ne portaient aucun fruit, alors que la déesse Brigitt accordait à la Terre le bonheur de la fertilité.

Puis elle observa sa fille au regard perçant, aux joues rosies, qui tournoyait dans la neige : sa première fierté ! Moi aussi, j’ai connu le bonheur de la fertilité, songea-t-elle. Par trois fois.

— C’est un signe, maman. (Ses cheveux bruns volant à chaque tour, Brannaugh leva le visage vers la lumière faiblissante.) Le printemps est proche.

— Tu as raison. C’est bon signe.

Comme l’avait été cette journée maussade. La légende ne disait-elle pas qu’un jour sans soleil annonçait un printemps précoce, puisque la vieille Cailleach avait besoin de lumière pour trouver du bois pour son feu ?

L’éclat de l’épine noire en fleur incitait les autres plantes à l’imiter.

Sorcha vit l’espoir briller dans les yeux de ses enfants, ce même espoir qu’elle avait lu dans les yeux, entendu dans la voix de toutes les personnes rassemblées autour du feu de joie. Elle en chercha l’étincelle au plus profond d’elle-même, et n’y trouva que l’effroi.

Il reviendrait ce soir – elle le sentait déjà, tout proche. Aux aguets, attendant son heure. Rentrons, se dit-elle. Rentrons à la maison, derrière la porte fermée au verrou, avec toutes mes amulettes pour protéger mes bébés. Et pour me protéger, moi.

D’un claquement de langue, elle incita le poney à accélérer l’allure et siffla pour rappeler le chien auprès d’elle.

— Viens vite, Brannaugh, ta sœur est presque endormie.

— Papa revient à la maison au printemps.

Le cœur toujours lourd, Sorcha ne put s’empêcher de sourire en prenant la main de Brannaugh.

— Oui, ma jolie, il reviendra à Beltaine, et nous ferons une grande fête.

— Je pourrai le voir avec toi ce soir ? Dans le feu ?

— Nous avons beaucoup à faire avant de nous coucher. Soigner les animaux, par exemple.

— Juste un instant ? supplia Brannaugh en renversant le visage en arrière pour la fixer de ses yeux gris fumée. Juste pour le voir un peu ; comme ça, je pourrai rêver qu’il est de retour.

Comme moi, se dit Sorcha, avec un sourire venu du cœur, cette fois.

— Juste un instant, alors, mignonne, quand nous aurons terminé notre travail.

— Et tu prendras ta potion.

— Ah oui ? répondit Sorcha d’un air faussement perplexe. Tu trouves que j’ai l’air d’en avoir besoin ?

— Tu es toujours très pâle, maman, remarqua Brannaugh en veillant à ne pas parler trop fort.

— Juste un peu fatiguée ; il n’y a pas de quoi t’inquiéter. Dis donc, Eamon, tiens un peu ta sœur ! Alastar sent l’écurie, et Teagan risque de tomber.

— Elle tient mieux à cheval qu’Eamon et moi !

— C’est vrai, le cheval est son talisman, mais elle est presque assoupie.

Un dernier virage, et les sabots du poney résonnèrent sur le sol gelé tandis qu’il trottait allégrement vers l’appentis jouxtant la chaumière.

— Eamon, occupe-toi d’Alastar ; une mesure de grain supplémentaire, ce soir. Tu n’as plus le ventre vide, toi, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle en entendant son garçon maugréer.

Il lui répondit par un grand sourire, beau comme un matin d’été, et lui tendit les bras, alors qu’il pouvait être vif comme un lièvre pour sauter à bas du poney quand il le voulait.

Il avait toujours été câlin, songea Sorcha en le serrant dans ses bras avant de le poser à terre.

Elle n’eut pas besoin de dire à Brannaugh de se mettre au travail. Sa fille était presque aussi bonne ménagère qu’elle. Sorcha prit Teagan dans ses bras pour la porter dans la maison, lui murmurant des riens pour la bercer.

— C’est l’heure des rêves, ma chérie.

— Je suis un poney, et je galope toute la journée.

— Oui, oui, le plus beau de tous, et le plus rapide.

Le feu n’était plus que braises après leur longue absence, et dissipait à peine le froid. En passant devant le foyer avec sa petite dans les bras, Sorcha tendit la main. Aussitôt, des flammes s’élevèrent au-dessus des cendres.

Elle borda Teagan dans sa couchette, lui caressa les cheveux – brillants comme le soleil, à l’instar de ceux de son père – et attendit qu’elle ferme les yeux – sombres et profonds comme ceux de sa mère.

— Que seuls de doux rêves t’accompagnent, murmura-t-elle en touchant l’amulette qu’elle avait fixée au-dessus des lits de ses enfants. Ni danger ni malheur la nuit durant. Par ce que tu es, par ce que tu vois, sois protégée jusqu’au soleil levant.

Elle posa un baiser sur la douce petite joue. Les tiraillements de son ventre la firent grimacer quand elle se redressa. La douleur était passagère, mais devenait plus forte par ces froids persistants. Elle allait donc suivre le conseil de sa fille et se préparer une potion.

— Brighid, en ce jour qui est tien, aide-moi à guérir. J’ai trois enfants qui ont besoin de moi. Je ne peux pas les livrer à eux-mêmes.

Laissant Teagan endormie, elle alla aider les deux aînés à terminer leurs corvées.

Quand la nuit tomba – trop vite, trop tôt –, elle barricada la porte avant de répéter son rituel du soir avec Eamon.

— J’suis pas fatigué, pas du tout du tout ! s’écria-t-il, les paupières alourdies par le sommeil.

— C’est évident. Je vois bien que tu es parfaitement réveillé. Tu vas voler cette nuit, mhic* ?

— Oui, là-haut parmi les nuées. Tu m’apprendras, demain ? Et je peux emmener Roibeard demain matin ?

— Oui, je t’apprendrai. Et tu pourras prendre ton épervier. Il est à toi ; tu le vois, le connais, le sens. Alors, au lit maintenant !

Elle ébouriffa ses cheveux d’un brun d’écorce, et d’un baiser ferma ses yeux – fiers et bleus comme ceux de son père.

Quand elle descendit de la soupente, elle trouva Brannaugh déjà installée près du feu avec le chien – il était sien. Rayonnante de santé – la déesse soit louée –, et de ce pouvoir qu’elle ne détenait ni ne comprenait totalement. Elle avait encore le temps. Puissent les dieux faire qu’elle ait encore le temps.

— J’ai préparé la tisane, lui dit Brannaugh. Juste comme tu me l’as appris. Tu te sentiras mieux après l’avoir bue.

— C’est toi qui t’occupes de moi, à présent, mo chroi* ? (Sorcha saisit le bol en souriant et le huma avant de hocher la tête.) Tu es habile, c’est bien. Le don de guérison est précieux. Grâce à lui, tu seras bien accueillie et très demandée où que tu ailles.

— Je ne veux aller nulle part. Je veux vivre ici avec toi, avec papa, Eamon et Teagan tout le reste de ma vie.

— Un jour, tu t’intéresseras peut-être à ce qu’il y a par-delà notre bois. Et puis, un homme viendra.

Brannaugh eut un rire dédaigneux.

— Je n’en veux pas. Qu’est-ce que j’en ferais ?

— Ah ! ça, c’est une histoire pour un autre jour.

Elle s’assit près de sa fille devant le feu, les enveloppant toutes deux d’un grand châle, puis avala sa boisson. Quand Brannaugh lui effleura la main, elle retourna la sienne et entrelaça leurs doigts.

— D’accord, reprit-elle. Mais nous ne resterons pas longtemps. Tu as besoin de dormir.

— Je peux le faire ? Évoquer moi-même la vision ?

— Voyons ce que tu sais faire. Procède comme tu veux. Vois-le, Brannaugh, l’homme qui t’a donné la vie. C’est l’amour qui l’évoque.

Sorcha regarda la fumée tourbillonner, les flammes bondir puis s’assagir. Bien, songea-t-elle, impressionnée. Brannaugh apprenait vraiment vite.

L’image essaya de se former, dans les creux et les vallons de la flamme. Un feu au cœur du feu. Des silhouettes, des mouvements, un instant le murmure de voix très lointaines.

Le visage de sa fille reflétait l’intensité de sa concentration, et une légère sueur perlait sur son front. C’est trop, se dit Sorcha. Trop pour quelqu’un d’aussi jeune.

— Attends, proposa-t-elle doucement. Nous allons le faire ensemble.

Elle projeta son pouvoir, le mêlant à celui de Brannaugh.

Grondement de flammes, tourbillon de fumée, ballet d’étincelles… Puis la flamme claire.

Il était là, l’homme qu’elles aspiraient toutes deux à revoir.

Assis près d’un autre feu contenu par un cercle de pierres. Sa tresse de cheveux blonds retombait sur la cape sombre drapée autour de ses larges épaules. Le dealg* correspondant à son rang, épinglé à son vêtement, reflétait la lumière des flammes.

Elle avait elle-même forgé cette broche par le feu et par sa magie – le chien, le cheval, l’épervier.

— Il a l’air fatigué, observa Brannaugh, appuyant sa tête contre le bras de sa mère. Mais si beau ! C’est le plus beau des hommes.

— Oh ! que oui ! Beau, fort et courageux.

Comme il lui manquait !

— Tu vois quand il va revenir ?

— On ne peut pas tout voir. Peut-être aurai-je un signe quand il sera plus près de nous. Ce soir, nous le savons en bonne santé, en sécurité, c’est suffisant.

— Il pense à toi, dit Brannaugh en se penchant pour observer le visage de sa mère. Je le sens. Et lui, tu crois qu’il sent qu’on pense à lui ?

— Il n’a pas le don, mais il a son cœur, son amour. Alors, peut-être que oui. Au lit, maintenant ! Je ne vais pas tarder à vous rejoindre.

— L’épine noire est en fleur, et la vieille Cailleach n’a pas vu le soleil aujourd’hui. Il va bientôt revenir, conclut Brannaugh en se levant pour embrasser sa mère avant de monter à l’échelle, suivie de son chien.

Seule, Sorcha observa son amour dans le feu. Seule, elle pleura.

Elle avait à peine séché ses larmes qu’elle entendit l’appel.

Il la réconforterait, la réchaufferait – tel était le pouvoir de ses séduisants mensonges. Il lui donnerait tout ce qu’elle voulait, et plus encore. Il suffisait qu’elle se livre à lui.

— Je ne serai jamais tienne.

Tu le seras. Tu l’es déjà. Viens, à présent, et connais tous les plaisirs, toute la jouissance. Toute la puissance.

— Tu ne m’auras jamais, ni ce que je détiens en moi.

L’image dans le feu se modifia. C’est lui qui y apparut. Cabhan, dont le pouvoir et les desseins étaient plus obscurs que la nuit hivernale. Cabhan, qui la voulait, elle – son corps, son âme, sa magie.

Tel était le désir du sorcier qu’elle sentait sa concupiscence comme des mains moites sur sa peau. Mais plus encore, elle le savait, il enviait son don. Sa convoitise pesait sur elle comme un lourd nuage.

Dans les flammes, il souriait, si séduisant, si impitoyable.

Tu seras mienne, Sorcha la Ténébreuse. Toi, et tout ce que tu es. Nous sommes voués l’un à l’autre. Pareils l’un et l’autre.

Non, pensa-t-elle. Nous sommes comme le jour et la nuit, la lumière et les ténèbres, qui ne se mêlent que pour créer des ombres.

Tu es si seule, croulant sous un tel fardeau. Ton homme t’abandonne dans un lit glacial. Viens dans le mien te réchauffer à mon ardeur. Unir ton ardeur à la mienne. Ensemble, nous gouvernerons l’univers entier.

Elle eut un moment d’abattement, les tiraillements de son ventre tournaient à la douleur.

Puis elle se leva, laissa le vent chaud souffler dans ses cheveux et le pouvoir l’inonder jusqu’à ce qu’elle en resplendisse tout entière. Et vit, malgré les flammes, le désir brut qui se lisait sur le visage de Cabhan.

C’était là ce qu’il voulait, elle le savait : ce rayonnement qui lui courait dans les veines. Et c’était ce qu’il n’obtiendrait jamais.

— Connais mon âme, sens mon pouvoir, en cette heure et à jamais. Tu m’offres tes sombres désirs, tu viens à moi dans la fumée et les flammes. Que je trahisse mon sang, mes enfants, mon homme, et je gouvernerai l’univers entier si seulement je prends ta main. Aussi ma réponse te parvient-elle de par le vent et les mers. Que s’élèvent la jeune fille, la mère et la vieille femme en trinité. Tel est mon vouloir, qu’il en soit ainsi.

Elle lança les bras devant elle, libéra la furie pleinement féminine tapie en elle et la projeta vers la pulsation du cœur de Cabhan.

Elle eut un instant de pur et sauvage plaisir en entendant son cri de rage et de douleur mêlées, en voyant cette rage et cette douleur exploser sur son visage éclairé par les flammes.

Puis le feu ne fut plus que feu, couvant sous la cendre pour la nuit, apportant un peu de chaleur contre les rigueurs de l’hiver. Sa chaumière ne fut plus qu’une chaumière, paisible et faiblement éclairée. Elle-même n’était plus qu’une femme seule avec ses enfants endormis.

Elle se tassa sur son banc, noua un bras autour du déchirement de ses entrailles.

Cabhan n’était plus là, pour l’heure du moins. Mais la peur, elle, demeurait. Peur de lui ; peur de laisser ses enfants sans mère, si par malheur ni potions ni prières ne parvenaient à guérir son corps.

Sans mère, et sans défense.

 

À son réveil, elle trouva sa benjamine blottie contre elle, et savoura le réconfort que lui procurait cette proximité alors même qu’elle s’étirait, prête à se lever.

— Reste, maman, reste !

— Là, là, mon rayon de soleil, j’ai du travail qui m’attend. Et toi, tu devrais être dans ton lit.

— Le méchant est venu. Il a tué mes poneys.

La panique lui serra la poitrine, tel un étau. Cabhan s’attaquant à ses enfants – à leur corps, leur esprit, leur âme ? Une peur et une rage incommensurables s’emparèrent d’elle.

— C’était juste un rêve, mon bébé, répondit-elle en serrant Teagan contre elle, la câlinant et la berçant pour la calmer. Juste un rêve.

Mais les rêves étaient puissants et dangereux.

— Mes poneys ont crié, et je n’ai pas pu les sauver. Il leur a mis le feu, et ils ont crié. Alastar est arrivé, et il a renversé le méchant. Je l’ai enfourché, et nous sommes partis, mais je n’ai pas pu sauver les poneys. J’ai peur du méchant dans le rêve.

— Il ne te fera pas de mal. Jamais je ne le laisserai te faire du mal. Seulement aux poneys de tes rêves, ajouta-t-elle en fermant les yeux et en couvrant de baisers les joues, les cheveux ébouriffés et brillants de Teagan. Nous en rêverons de nouveaux. Des verts, et des bleus.

— Des poneys verts ?

— Oui, ma belle, verts comme les collines.

Serrant contre elle sa fille, Sorcha leva une main, dessina du doigt un cercle, le fit tourbillonner sous les poneys – des bleus, des verts, des rouges, des jaunes qui dansaient dans les airs au-dessus de leurs têtes. Écoutant le rire de sa petite, elle enfouit résolument au fond de son être ses peurs et sa colère.

Jamais il ne toucherait à ses enfants. Elle le verrait mort, et se verrait morte avec lui, plutôt que de le laisser agir.

— Et maintenant, tous les poneys à la mangeoire ! Viens avec moi. Pour nous aussi, il est temps de déjeuner.

— Y a du miel ?

— Oui, répondit-elle avec un sourire à ce vœu si simple à satisfaire. Il y en aura pour les gentilles petites filles.

— Je suis gentille !

— Tu as le plus pur et le plus gentil de tous les cœurs.

Sorcha prit Teagan dans ses bras, et la petite lui noua les bras autour du cou, lui murmurant à l’oreille :

— Le méchant a dit que c’est moi qu’il prendra en premier, parce que je suis la plus jeune et la plus faible.

— Jamais, je te le jure sur ma vie, dit-elle en écartant légèrement sa fille pour qu’elle lise dans ses yeux sa sincérité. Je te le jure. Et pour ce qui est d’être faible, tu es loin de l’être, ma chérie, et ne le seras jamais.

Puis elle alimenta le feu, versa du miel sur le pain, prépara le thé et le picotin – ils auraient tous besoin de leurs forces pour ce qu’elle prévoyait de faire. Ce qu’elle devait faire.

Son garçon descendit de la soupente, les cheveux encore hérissés. Il se frotta les yeux, renifla comme un chien de chasse.

— Je me suis battu contre le sorcier maléfique. J’ai pas fui.

Le cœur de Sorcha se mit à battre la chamade.

— Tu as rêvé. Raconte-moi.

— J’étais dans la courbe de la rivière, là où on attache le bateau. Il s’est approché, et j’ai tout de suite su que c’était un sorcier de magie noire, parce que son cœur est noir.

— Son cœur.

— Je voyais son cœur, même s’il souriait, faisait mine d’être un ami en m’offrant du gâteau au miel. « Tiens, petit, il a dit, j’ai quelque chose de bon pour toi. » Mais le gâteau était plein de vers et de sang noir, à l’intérieur. J’ai bien vu qu’il était empoisonné.

— Dans ton rêve, tu as vu à l’intérieur de son cœur, et du gâteau.

— C’est vrai, je te le promets !

— Je te crois.

Son petit homme avait donc plus de pouvoirs qu’elle ne le pensait.

— Je lui ai répondu : « Mange-le toi-même, ton gâteau, car c’est la mort que tu tiens à la main. »

» Alors il l’a jeté, les vers en sont sortis et ont été réduits en cendres. Il croyait qu’il allait pouvoir me noyer dans la rivière, mais je lui ai jeté des pierres. Et puis Roibeard est arrivé.

— Tu as appelé l’épervier ?

— J’ai fait le vœu qu’il vienne, et il a piqué vers nous, les serres en avant. Le sorcier a disparu comme fumée au vent. Et je me suis réveillé dans mon lit.

Sorcha l’attira contre elle et lui caressa les cheveux.

Parce qu’elle avait déchaîné sa furie contre Cabhan, il s’en prenait maintenant à ses enfants.

— Tu es courageux et droit, Eamon. Déjeune, à présent. Il faut s’occuper des animaux.

Sorcha se dirigea vers Brannaugh, qui se tenait au bas de l’échelle.

— Toi aussi, viens manger.

— Il est venu dans mon rêve. Il a dit que je serais sa femme. Il… il a essayé de me toucher. Ici, précisa-t-elle en se couvrant la poitrine des mains, pâle à cette évocation. Et là. (Elle se couvrit l’entrejambe. Tremblante, elle pressa son visage contre sa mère, qui l’avait prise dans ses bras.) Je l’ai brûlé. Je ne sais pas comment j’ai fait, mais j’ai brûlé ses doigts. Il m’a maudite et a crispé les poings. Kathel est arrivé, il a sauté sur le lit en grondant et en essayant de le mordre. Et puis l’homme a disparu. Mais il a essayé de me toucher, et il a dit que je serais sa femme, et…

— Jamais ! répliqua Sorcha, la peur laissant place à la rage. Je t’en fais le serment. Jamais il ne posera la main sur toi. Mange, maintenant, et tout ce que je t’ai servi. Nous avons beaucoup à faire.

Elle les envoya tous trois nourrir et abreuver les animaux, nettoyer l’appentis et traire la vache.

Restée seule, elle se prépara, rassembla ses outils. La coupe, les cloches, les bougies, le couteau sacré et le chaudron. Des herbes qu’elle avait cultivées et séchées. Et les trois bracelets de cuivre que Daithi lui avait achetés à une foire d’été, il y a bien longtemps.

Elle sortit, inspira profondément et leva les bras pour mettre le vent en mouvement. Puis elle appela l’épervier.

Il arriva avec un cri qui résonna au-dessus des arbres et des collines alentour, incitant les serviteurs du château, près de la rivière, à scruter le ciel. Ses ailes largement déployées reflétaient le faible éclat du soleil hivernal. Sorcha leva le bras de manière à ce que les serres cruelles agrippent son gant de cuir.

Elle plongea les yeux dans ceux du rapace.

— Rapide et sage, fort et intrépide. Tu appartiens à Eamon, mais à moi aussi. Tu serviras ma volonté. Les miens serviront la tienne. J’ai besoin de toi. Ce que je demande est pour mon fils, ton maître et ton serviteur.

Elle lui montra le couteau, sans que le regard de l’épervier faiblisse un seul instant, puis continua :

— Roibeard, ce que je te demande, le voici : une goutte du sang de ta poitrine par trois fois. Une seule plume de ton aile puissante, et pour ces dons, je chante ta louange. Ainsi fais-je pour la protection de mon fils.

Elle le piqua de son couteau, approcha la fiole pour y recueillir les trois gouttes. Arracha une seule plume.

— Je te remercie, murmura-t-elle. Ne t’éloigne pas.

Quittant sa main, l’oiseau s’éleva seulement jusqu’à la branche d’un arbre. Les ailes repliées, il observa.

Elle siffla pour appeler le chien. Kathel la regarda avec amour et confiance.

— Tu appartiens à Brannaugh, mais à moi aussi, commença-t-elle avant de répéter le rituel, recueillant les trois gouttes de sang, et une touffe de poils sur son flanc.

Enfin, elle pénétra dans l’appentis, accueillie par les voix et les rires de ses enfants au travail. Elle y puisa des forces. Puis caressa la tête du poney.

Teagan accourut en apercevant le couteau qu’elle tenait à la main.

— Non !

— Je ne lui ferai pas de mal. Il t’appartient, mais à moi aussi. Il servira ma volonté, et la tienne, comme tu serviras la sienne.

» J’ai besoin de toi, Alastar. Ce que je demande est pour ma fille, ta maîtresse et ta servante.

— Maman, s’il te plaît, ne le coupe pas !

— Juste une piqûre, une égratignure, et seulement s’il y consent.

» Alastar, ce que je te demande, le voici : une goutte du sang de ta poitrine par trois fois. Quelques crins de ta belle crinière, et pour ces dons, je chante ta louange. Ainsi fais-je pour la protection de ma petite.

» Juste trois gouttes, répéta-t-elle en le piquant du bout de la lame. Juste quelques crins. Et ceci en retour.

Alastar n’avait pas bougé, le regard calme et sagace, mais Sorcha posa les mains sur la petite plaie et y projeta sa magie afin qu’elle se referme. Un baume pour le cœur tendre de sa fille.

— Venez avec moi, tous les trois, ordonna-t-elle en hissant Teagan sur sa hanche et en les conduisant vers la maison. Vous savez ce que je suis. Je ne vous l’ai jamais caché. Vous savez aussi que chacun d’entre vous possède le don. Je vous l’ai souvent dit. Vos pouvoirs sont jeunes, innocents. Un jour, ils seront puissants et vifs. Vous devez les honorer. Ne les utilisez jamais pour faire du mal à qui que ce soit, car la souffrance que vous infligez vous reviendra triplement. La magie est une arme, mais elle ne doit pas être utilisée contre les purs, les faibles, les innocents. C’est à la fois un don et un fardeau ; il en sera ainsi pour vous aussi. Chacun de vous le transmettra à ceux qui seront issus de lui. Aujourd’hui, apprenez-en plus. Faites bien attention à moi, à mes gestes. Regardez, écoutez, apprenez.

Elle se tourna vers Brannaugh en premier.

— Ton sang, le mien et celui de ce chien. Le sang est la vie. Le perdre, c’est la mort. Trois gouttes à toi, trois gouttes à moi, celles du chien, le charme est tien.

Brannaugh plaça sa main sur celle de sa mère sans hésiter et n’eut pas un frémissement quand Sorcha la piqua de son couteau.

— Mon garçon, dit-elle à Eamon. Trois gouttes à toi, trois gouttes à moi, trois à l’épervier, le don est scellé.

Les lèvres d’Eamon se mirent à trembler, mais il tendit la main.

— Et mon bébé. N’aie pas peur.

Teagan avait les yeux brillants de larmes, mais confia sa main à sa mère en la regardant solennellement.

— Trois gouttes à toi, trois gouttes à moi, le cheval lie notre magie. (Elle mélangea le sang et embrassa la menotte de Teagan.) Voilà, c’est fini.

Après avoir glissé les fioles dans la bourse qu’elle portait à la ceinture, elle souleva le chaudron.

— Apportez le reste, dit-elle aux enfants. Pour la suite, mieux vaut être dehors.

Elle choisit son emplacement sur le sol durci par le froid, à l’écart de la neige accumulée sous les arbres.

— Tu veux qu’on ramasse du bois ? demanda Eamon.

— Non, ce n’est pas la peine. Mettez-vous là, ensemble.

Elle se plaça un peu plus loin, invoqua la déesse, la terre, le vent, l’eau et le feu, puis traça le cercle. La courte flamme lécha le sol en rond avant de revenir à son point de départ. À l’intérieur du cercle, la température devint printanière.

— Protection et respect ! Le mal ne peut entrer ici, les ténèbres ne peuvent vaincre la lumière. Au sein du cercle, tout est fait au nom du bien et de l’amour.

» D’abord, l’eau, de la mer et du ciel. (Elle mit ses mains en conque, les ouvrit au-dessus du chaudron ; une eau bleue comme celle d’un lac sous le baiser du soleil s’y déversa.)

» Puis la terre, notre sol, nos cœurs. (Elle projeta une main en avant, puis l’autre, et une riche terre brune se répandit dans le chaudron.)

» Puis l’air, chanson du vent, souffle du corps. (Elle ouvrit les bras et souffla. Musical, l’air alla se mêler à la terre et à l’eau.)

» À présent le feu, flamme et chaleur, commencement et fin. (L’air frémit quand elle jeta les bras au ciel puis abaissa les deux mains, flamboyante, une flamme bleutée dans les yeux. Le chaudron s’embrasa – langues de feu, étincelles dansantes.)

» Votre père me les a donnés, symboles de son amour et du mien. Vous êtes tous trois issus de cet amour.

(Elle jeta les trois bracelets de cuivre dans la flamme, puis, parcourant le cercle, ajouta les poils, le crin, la plume et le sang.)

» La déesse me donne le pouvoir afin qu’ici je me tienne en cette heure. Que le charme que je crée protège mes enfants trois fois, et tout ce qui vient d’eux, de moi. Cheval, épervier, chien, le sang est votre lien. De vie en vie protégerez et servirez, dans la joie, la peine, la guerre ou la santé.

» Dans la terre, l’air, la flamme et la mer.

» Tel est mon vouloir, qu’il en soit ainsi.

Sorcha leva haut les bras, tournant le visage vers le ciel.

La flamme s’éleva, telle une tour rouge et or, d’un bleu vif en son cœur, s’étirant et se tordant dans le ciel hivernal.

La terre trembla. Les eaux glaciales de la rivière grondèrent furieusement. Et le vent hurla comme un loup en chasse.

Puis il s’apaisa et mourut. Il n’y eut plus que les trois enfants, main dans la main, observant leur mère qui vacillait, blanche comme neige.

Brannaugh fit un pas vers elle, mais Sorcha secoua la tête.

— Pas encore. La magie est un labeur. Elle donne, et prend. Il faut aller jusqu’au bout.

(Puisant dans le chaudron, elle en retira trois amulettes de cuivre.)

» À Brannaugh le chien, à Eamon l’épervier, à Teagan le cheval. (Elle passa les amulettes au cou des enfants.) Voici vos emblèmes et vos talismans. Ils vous protégeront. Vous devrez toujours les garder avec vous. Toujours. Il ne peut atteindre ce que vous êtes si vous avez votre talisman avec vous, si vous croyez en son pouvoir, en le mien et le vôtre. Un jour, vous le transmettrez à l’un de vos descendants. Vous saurez qui choisir. Vous raconterez à vos enfants son histoire, et entonnerez les chants anciens. Vous ferez vôtre le don et le transmettrez.

Teagan admirait son amulette en souriant, tournant et retournant la médaille ovale dans les rayons du soleil.

— Elle est jolie. On dirait Alastar.

— Elle vient de lui et de toi, de ton père et de moi, de ton frère et de ta sœur. Pourquoi ne serait-elle pas jolie ? dit Sorcha en s’accroupissant pour lui poser un baiser sur la joue. J’ai de si jolis enfants. (Elle était presque à bout de forces et dut retenir un gémissement quand Brannaugh l’aida à se relever.) Je dois à présent fermer le cercle, et tout remporter dans la maison.

— Nous t’aiderons, promit Eamon en lui prenant la main.

Avec ses enfants, elle ferma le cercle, puis les laissa porter les outils jusqu’à la maison.

— Il faut que tu te reposes. Assieds-toi près du feu, dit Brannaugh en la conduisant jusqu’au banc. Je vais te préparer une potion.

— Bonne idée, ma chérie, et fais-la bien forte. Montre à ton frère et à ta sœur comment la préparer.

Elle sourit quand Teagan vint lui poser un châle sur les épaules, quand Eamon lui étala une couverture sur les genoux. Elle s’apprêtait à prendre le bol apporté par Brannaugh, quand sa fille le retira. Pressant la coupure qu’elle avait au doigt, elle y fit tomber trois gouttes de sang.

— Le sang est la vie.

— C’est vrai, répondit Sorcha en soupirant. C’est vrai. Merci.

Elle but la potion, et s’endormit.

 

1. Les termes suivis d’un astérisque sont expliqués dans le glossaire en fin d’ouvrage. (N.d.E)

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