Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 48 sur 69

Pages du PDF

Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Dédicace

Pour Kat,

l’une des lumières les plus étincelantes de ma vie.

OceanofPDF.com

1

 

Été 1276

Par une belle journée de fin d’été, Brannaugh cueillait des bouquets d’herbes aromatiques, de fleurs et de feuilles, tout ce dont elle avait besoin pour composer ses baumes, ses potions et ses tisanes. Les voisins, les voyageurs, tous venaient la trouver avec leurs espoirs et leurs maux à soigner. Ils venaient à elle, la Ténébreuse, comme autrefois ils allaient trouver sa mère lorsqu’ils avaient le corps, le cœur ou l’esprit blessé, et payaient en pièces, en services ou en marchandises.

Ainsi, elle, son frère et sa sœur avaient construit leur vie à Clare, si loin de leur terre natale de Mayo. Loin de la chaumière dans le bois où ils avaient vécu, où leur mère s’était éteinte.

Brannaugh avait bâti son existence, plus satisfaite, plus joyeuse qu’elle ne l’avait cru possible depuis ce jour terrible où leur mère les avait laissés avec pour seul héritage la lie de ses pouvoirs, avant de les envoyer en lieu sûr tandis qu’elle se sacrifiait.

Rongée par le chagrin, se disait Brannaugh avec le recul, guidée par le sens du devoir et la crainte, elle avait fait ce qu’on lui demandait en emmenant son jeune frère et sa petite sœur loin de chez eux.

Ils avaient laissé derrière eux l’amour, leur enfance et toute leur innocence.

De longues années s’étaient écoulées. Ils avaient passé les toutes premières auprès de leur cousine et de son époux – comme leur mère l’avait exigé –, en sécurité, soignés, bienvenus. Mais le moment était venu de quitter le nid, d’embrasser ce qu’ils étaient et seraient toujours.

Les trois enfants de la Ténébreuse.

Quel devoir, quel objectif guidait leurs pas avant toute chose ? Annihiler Cabhan, le sorcier maléfique, l’assassin de leur père, Daithi le Brave, et de leur mère, Sorcha. Cabhan qui était parvenu à survivre à la malédiction que Sorcha lui avait jetée alors qu’elle était mourante.

Mais par cette journée ensoleillée de fin d’été, tout cela semblait bien lointain – les frayeurs du dernier hiver, le sang et la mort du dernier printemps.

Ici, sur la terre du foyer qu’elle avait aménagé, l’air était imprégné de l’odeur du romarin qu’elle transportait dans son panier et des roses plantées par son mari à la naissance de leur premier enfant. Des nuages cotonneux aussi blancs que des moutons planaient dans l’étendue bleue du ciel, au-dessus des bois, des petits champs qu’ils avaient défrichés, verts comme des émeraudes.

Son fils, qui allait sur ses trois ans, était assis dans une flaque de soleil et jouait sur le petit tambour fabriqué par son père. Il chantait, riait aux éclats et tapait avec tant de joie et d’innocence que l’amour de Brannaugh pour son enfant embuait ses yeux de larmes.

Sa fille, âgée d’à peine un an, dormait en serrant sa poupée de chiffon préférée contre elle, gardée par Kathel, leur fidèle chien de meute.

Pendant ce temps, un autre fils remuait et donnait des coups de pied dans son ventre.

De là où elle se trouvait, elle pouvait voir la clairière et la maisonnette qu’elle, Eamon et Teagan avaient bâtie voilà bientôt huit ans. Des enfants, se dit-elle. Ils n’étaient alors que des enfants privés de leur enfance.

Sa fratrie vivait toujours là, tout près. Eamon le Loyal, fort et authentique. Teagan, gentille et juste. Si heureuse désormais, se disait Brannaugh, et Teagan tant éprise de l’homme qu’elle avait épousé au printemps.

Tout était si paisible, malgré les tambourinements et les cris de Brin. La chaumière, les arbres, les collines verdoyantes ponctuées de pointillés formés par les moutons, les jardins, le grand ciel bleu.

Mais cela aurait nécessairement une fin. Et cette fin n’était plus si lointaine.

Le moment approchait – elle le pressentait aussi sûrement qu’elle sentait les coups de pied du bébé dans son ventre. Les jours heureux céderaient à l’obscurité. La paix prendrait fin dans le sang et le conflit.

Elle porta la main à l’amulette ornée du symbole d’un chien autour de son cou. La protection que sa mère avait convoquée par la magie du sang. Très prochainement, elle le savait, elle aurait de nouveau besoin de cette protection.

Elle se tint le bas de son dos, qui lui causait quelque douleur, et vit son homme arriver à cheval. Eoghan, si beau, son homme à elle. Les yeux aussi verts que les collines, ses cheveux du même noir que les ailes d’un corbeau qui retombaient en boucles sur ses épaules. De grande stature, il chevauchait avec aisance, le buste droit, sur sa vigoureuse jument à la robe brun clair, et sa voix résonnait – comme souvent – tandis qu’il chantait.

Par tous les dieux, il lui donnait le sourire, faisait tressaillir son cœur comme un oiseau en plein essor. Elle qui jadis était pétrie de la certitude que l’amour n’était pas pour elle, que sa seule famille était ceux de son sang, que sa vie se résumerait à sa mission… Elle était tombée éperdument amoureuse d’Eoghan de Clare.

Brin bondit sur ses petits pieds, et s’élança en courant aussi vite que ses jambes le lui permettaient, tout en criant :

— Pa ! Pa ! Pa !

Eoghan se pencha pour hisser le garçonnet en selle. Leurs rires, celui de l’homme et de l’enfant mêlés, parvinrent aux oreilles de Brannaugh. Les larmes lui montèrent aux yeux une nouvelle fois. En cet instant, elle aurait offert toutes ses forces, jusqu’à la dernière, pour leur épargner la suite de leur destinée. Lorsque le bébé auquel elle avait donné le nom de sa mère se mit à pleurnicher, Kathel remua ses vieux os et aboya doucement.

— Je l’entends.

Brannaugh posa son panier pour aller voir sa fille qui venait de se réveiller. La câlinant, elle était en train de l’embrasser quand la monture d’Eoghan s’arrêta à sa hauteur.

— Regarde un peu ce que j’ai trouvé sur la route. Un petit bohémien abandonné.

— Bien, je suppose que nous devrions le garder. Peut-être qu’une fois débarbouillé il sera joli. Ainsi nous pourrons le vendre au marché.

— On nous en offrirait assurément un bon prix, plaisanta Eoghan en déposant un baiser sur la tête de son fils secoué par un fou rire. Allez, descends, mon bonhomme.

Brin tourna la tête, et l’implora de ses grands yeux noirs.

— Avance, Pa ! S’il te plaît, avance !

— Rien qu’un petit tour. Ensuite, je veux prendre mon dîner.

Il fit un clin d’œil à Brannaugh avant de s’élancer au galop, provoquant les cris de plaisir de l’enfant.

Brannaugh reprit son panier et cala la petite Sorcha sur sa hanche.

— Viens, mon vieil ami, dit-elle à Kathel, c’est l’heure de ton tonique.

Elle marcha vers la jolie maison qu’Eoghan avait bâtie avec ténacité de ses mains habiles. À l’intérieur, elle raviva les braises, posa sa fille et entreprit de préparer le repas.

Caressant Kathel, elle l’arrosa du tonique qu’elle avait concocté pour le maintenir en bonne santé et pour qu’il garde l’œil vif. Il était son guide, son cœur ; elle pouvait encore prolonger sa vie de quelques années. Elle saurait quand le moment viendrait de le laisser partir.

Mais pas tout de suite, non. Pas maintenant.

Elle disposa sur la table des galettes au miel et de la confiture, et le repas était prêt au moment où Eoghan et Brin entrèrent main dans la main.

— Allez, ça suffit maintenant.

Eoghan frotta la tête de Brin, se pencha pour embrasser Brannaugh, s’attardant un peu pour prolonger cet instant, comme à son habitude.

— Tu rentres bien tôt, commença-t-elle à dire avant que ses yeux de mère ne surprennent son fils qui tendait la main vers un gâteau. Va d’abord te laver les mains, mon garçon, ensuite tu viendras t’asseoir à table comme un gentilhomme pour dîner.

— Elles ne sont pas sales, Ma, protesta-t-il en les tendant sous ses yeux.

Sourcils arqués, Brannaugh considéra ses petits doigts potelés.

— À la toilette. Tous les deux.

— On ne discute pas avec les femmes, conseilla Eoghan à Brin. Tu apprendras cette leçon. J’ai terminé la remise de la veuve O’Brian. Je le jure devant Dieu, son fils est un sacré bon à rien et il est encore parti en vadrouille je ne sais où. J’ai travaillé plus vite sans lui.

Il parla de son travail tout en aidant son fils à s’essuyer les mains, évoqua les tâches à venir tout en soulevant sa fille pour la faire tournoyer dans les airs et la faire rire aux éclats.

— Tu apportes la joie dans cette maison, murmura-t-elle. Tu en es la lumière.

Il la regarda avec douceur et reposa le bébé.

— Tu en es le cœur. Viens t’asseoir, soulage tes pieds un moment. Prends ton dîner.

Il attendit. Elle savait qu’il était le plus patient des hommes. Ou le plus entêté, l’un allant rarement sans l’autre, tout du moins pour les hommes de la trempe de son Eoghan.

Une fois les tâches ménagères achevées, le souper terminé, les enfants couchés pour la nuit, il lui prit la main.

— Voudrais-tu venir en promenade avec moi, mon adorable Brannaugh ? C’est une belle nuit.

Combien de fois avait-il prononcé ces mots à l’époque où il la courtisait – et où elle s’appliquait à le chasser comme un vilain moucheron ?

Elle s’empara simplement de son châle – son préféré, cousu par Teagan pour elle – et l’enroula autour de ses épaules. Elle jeta un œil à Kathel, couché au coin du feu.

— Surveille les petits en mon absence, lui dit-elle en suivant Eoghan dans la nuit fraîche et humide.

— Il va pleuvoir, dit-elle. Avant le lever du jour.

— Dans ce cas, nous avons de la chance d’avoir la nuit devant nous. (Il posa la main sur le ventre de sa femme.) Tout va pour le mieux ?

— Tout à fait. C’est un petit homme très occupé, toujours en mouvement. Assez semblable à son père.

— Nous ne manquons de rien, Brannaugh. Nous pourrions embaucher quelqu’un pour t’aider un peu.

Elle le regarda de travers.

— As-tu des raisons de te plaindre de l’état de la maison, de l’éducation des enfants, de la nourriture qui t’attend sur la table lorsque tu rentres ?

— Aucune, pas la moindre. Mais j’ai vu ma mère se tuer à l’ouvrage. (Tout en parlant, il massait le bas du dos de sa femme, comme s’il savait que ce point la faisait souvent souffrir.) Ce n’est pas ce que je souhaite pour toi, aghra.

— Je me porte bien, je te le jure.

— Pourquoi es-tu triste ?

— Je ne le suis pas. (Un mensonge, prit-elle conscience, alors qu’elle ne lui mentait jamais.) Bon, un peu. Porter la vie affaiblit une femme par moments, comme tu le sais certainement. N’ai-je pas versé des torrents de larmes lorsque j’attendais Brin et que tu as apporté le berceau que tu avais confectionné ? J’ai sangloté comme si c’était la fin du monde.

— De joie. Là, tu n’es pas joyeuse.

— Il y a de la joie en moi. Aujourd’hui encore, j’ai contemplé nos enfants, pendant que le bébé à naître bougeait en moi, en songeant à toi et à notre vie. Il y a tant de joie, Eoghan. Combien de fois me suis-je refusée à toi alors que tu voulais me posséder ?

— Une fois, c’est déjà une fois de trop.

Elle rit, malgré les larmes qui lui serraient la gorge.

— Mais tu as proposé encore et encore, inlassablement. Tu m’as courtisée en chantant et en me contant des histoires, en m’offrant des fleurs sauvages. Et je continuais à répéter que je ne prendrais aucun homme pour époux.

— Aucun homme sauf moi.

— Aucun homme sauf toi.

Elle inspira l’air de la nuit, les arômes du jardin, de la forêt, des collines. Elle respira ce qui était devenu sa terre, forte de savoir qu’elle allait devoir la quitter pour retrouver la maison de son enfance, et accomplir sa destinée.

— Tu savais ce que j’étais, ce que je suis. Et pourtant tu me voulais. Pas mon pouvoir, mais moi.

Cette idée comptait plus que tout pour elle, et cela avait ouvert son cœur alors qu’elle était déterminée à le garder verrouillé.

— Et quand je n’ai plus été en mesure de contenir mon amour pour toi, je t’ai tout dit, sans rien omettre, et j’ai continué à te refuser. Mais tu m’as encore demandé ma main. Te souviens-tu de ce que tu m’as dit ?

— Oui, et je vais le redire. (Il se tourna vers elle, lui prit les mains comme ce jour-là, survenu des années plus tôt.) Tu es mienne, et je suis tien. Tout ce que tu es, je le prendrai. Tout ce que je suis, je te le donnerai. Je resterai à tes côtés, Brannaugh, Ténébreuse de Mayo, dans le feu et les déluges, dans la joie et le chagrin, dans le combat et dans la paix. Regarde dans mon cœur, puisque tu en as le pouvoir. Regarde en moi, et trouves-y l’amour.

— C’est ce que j’ai fait. Ce que je fais toujours, Eoghan. (Elle se blottit contre lui et se lova dans ses bras.) Il y a tant de joie.

Mais elle sanglotait.

Il la caressa, l’apaisa, puis l’écarta de lui pour observer son visage à la faible lueur du clair de lune.

— Nous devons partir. Retourner à Mayo.

— Prochainement. Bientôt. Je suis désolée…

— Non. (Leurs lèvres se frôlèrent, figeant ses paroles.) Je refuse d’entendre cela. N’as-tu pas compris ce que j’ai dit ?

— Comment aurais-je pu le savoir ? Même lorsque tu prononçais ces mots, quand je les sentais dompter mon cœur, comment aurais-je pu deviner que j’éprouverais cela ? Mon vœu le plus cher serait de rester, de simplement rester. Vivre ici avec toi, et oublier tout le reste. Mais je ne peux pas. Je ne peux pas nous donner cela. Eoghan, nos enfants…

— Rien ne les atteindra. (Il posa la main sur son ventre.) Rien ni personne. Je le jure.

— Tu dois le jurer car, le jour venu, je devrai les quitter pour affronter Cabhan avec mon frère et ma sœur.

— Et avec moi. (Il la prit par les épaules et une lueur déterminée s’alluma dans ses yeux.) Quoi que tu affrontes, je l’affronterai aussi.

— Tu dois m’en faire la promesse. (Lentement, elle fit descendre les mains de son époux sur son ventre, là où leur fils donnait des coups de pied.) Nos enfants, Eoghan, tu dois jurer de les protéger envers et contre tout. Toi et l’homme de Teagan devez les protéger contre Cabhan. Je ne pourrai jamais mener à bien ma mission si leur père et leur oncle ne veillent pas sur eux et ne les défendent pas. Au nom de notre amour, Eoghan, promets-moi.

— Je donnerai ma vie pour toi. (Quand il appuya son front contre le sien, elle sentit la lutte qui se jouait en lui – entre l’homme, le mari, le père.) Je t’en fais le serment, je donnerais ma vie pour nos enfants. Je jure de les protéger.

— C’est un don de t’avoir rencontré. (Elle porta les mains de son époux à ses lèvres.) Je suis bénie de t’avoir. Tu ne me demanderas pas de rester ?

— Tout ce que tu es, lui rappela-t-il. Tu as prêté serment, et ce serment est aussi le mien. Je suis avec toi, mo chroi.

Dans un soupir, elle reposa la tête sur son épaule.

— Tu es ma lumière. La lumière qui fait briller nos enfants.

Elle aurait recours à toutes ses ressources pour préserver cette lumière, tout ce qui en découlait, et au final, enfin, elle vaincrait le mal.

 

Elle patienta et, vivant au jour le jour, elle profita de chaque instant. Quand ses enfants se reposaient, quand celui qu’elle portait la forçait à s’accorder un peu de répit, elle s’asseyait près du feu avec le livre des sortilèges de sa mère. Elle étudiait, ajoutait ses propres enchantements, ses mots et ses pensées. Ceci, elle le savait, elle le transmettrait en même temps que l’amulette. À ses enfants et à celui qui allait naître, qui poursuivraient la mission de la Ténébreuse si jamais elle et sa fratrie venaient à échouer.

Leur mère avait juré qu’ils – ou leurs descendants – anéantiraient Cabhan. Elle avait vu de ses propres yeux l’un de leurs descendants venu d’un autre temps, et lui avait parlé. Et elle avait rêvé d’une autre, une femme du même nom qu’elle, qui portait l’amulette qu’elle avait autour du cou, et qui était, tout comme elle, l’une des Trois.

Les trois enfants de Sorcha auraient des enfants, qui auraient des enfants à leur tour. Ainsi l’héritage se perpétuerait, leur objectif ne serait pas abandonné tant qu’il ne serait pas atteint. Elle ne s’en détournerait pas car elle en était incapable.

Elle ne nierait pas les flammes qui faisaient bouillonner son sang en cette fin d’été.

Mais elle avait des enfants dont elle devait s’occuper, un foyer à entretenir, des animaux à nourrir et à soigner, un jardin à cultiver, une petite chèvre à traire. Des voisins et des voyageurs à guérir et à assister.

Et des pouvoirs occultes, au service de la lumière, la magie bienfaisante à préserver.

Tandis que les petits faisaient la sieste – et Brin s’était débattu tel un héros pour garder les yeux ouverts – elle sortit prendre l’air.

Elle vit sa sœur, sa tresse blonde lui battant les reins, qui remontait le sentier, un panier au bras.

— Tu as dû m’entendre souhaiter ta visite, car je recherche quelqu’un de plus de deux ans avec qui bavarder.

— J’ai du pain noir pour toi, j’en ai fait trop cuire pour nous. Et moi aussi, j’avais très envie de te voir.

— Nous allons en manger sans tarder, j’ai faim à chaque heure de la journée.

Riant, Brannaugh tendit les bras pour accueillir sa sœur.

Teagan, si jolie avec sa chevelure aussi lumineuse que les rayons du soleil et ses yeux de la couleur des jacinthes des bois que leur mère chérissait.

Brannaugh la serra tout contre elle, puis s’écarta d’un bond.

— Tu portes la vie !

— Tu ne pouvais pas me laisser te l’annoncer moi-même ? (Radieuse, souriant largement, Teagan enlaça chaleureusement sa sœur.) Je n’en ai eu confirmation que ce matin. Dès que je me suis réveillée, j’ai su que j’attendais un enfant. Je ne l’ai pas encore dit à Gealbhan, car je souhaitais que tu sois la première à l’apprendre. Et j’attendais aussi d’être sûre, totalement sûre. Maintenant, c’est chose faite. Tu as entendu comme je pérore. Je ne peux pas m’en empêcher.

— Teagan… (Les yeux emplis de larmes, Brannaugh embrassa sa sœur sur les joues tout en se souvenant de la petite fille en sanglots, ce triste matin, de longues années plus tôt.) Sois bénie, deirfiúr bheag. Entre donc. Je vais te préparer une tisane, une boisson bonne pour toi et pour la vie que tu portes.

— J’ai envie de l’annoncer à Gealbhan près du petit ruisseau où il m’a embrassée la première fois, dit-elle en entrant à la suite de Brannaugh tout en ôtant son châle. Et ensuite je dirai à Eamon qu’il va être oncle une nouvelle fois. Je veux de la musique et des voix joyeuses. Toi et Eoghan, voudriez-vous venir avec les enfants, ce soir ?

— Nous viendrons, bien entendu, nous viendrons. Nous jouerons de la musique et bavarderons gaiement.

— Maman me manque. Oh, c’est idiot, je sais, mais j’ai envie de lui annoncer la nouvelle. J’aimerais le dire à notre père. La vie grandit en moi, celle d’un être qui descend d’eux. As-tu éprouvé le même besoin ?

— Oui, chaque fois. Quand Brin est né, puis ma petite Sorcha, je l’ai vue un court moment, rien qu’un bref instant. Je l’ai sentie, et notre père également. J’ai senti leur présence au moment où mes bébés ont poussé leurs premiers cris. Il y avait de la joie dans cet instant, Teagan, et du chagrin. Et puis…

— Dis-moi.

Ses yeux gris emplis de cette félicité, de ce chagrin, Brannaugh replia les mains sur l’enfant qu’elle portait.

— L’amour résiste à toutes les épreuves, l’amour est entier. Cette vie que tu portes, pas dans ton ventre, mais entre tes bras… L’amour qui t’inonde… Tu crois savoir, et c’est vrai, mais tu découvres alors que ce que tu connaissais est terne et faible comparé à ce qui te submerge ensuite. Désormais, je sais ce qu’elle éprouvait pour nous. Ce qu’elle et notre père ressentaient pour nous. Tu le comprendras à ton tour.

— Tu penses que ça peut être plus fort que ça ? s’enquit Teagan en posant la main sur son ventre. C’est déjà tellement intense.

— Oui, ça peut être plus grand que ça. Et ça le sera.

Brannaugh considéra les arbres par la fenêtre, et les jardins en renaissance. Son regard se perdit dans le vague.

— Ce ne sera pas le fils que tu portes, même s’il sera fort et maîtrisera rapidement le pouvoir. Ce ne sera pas non plus le fils qui viendra ensuite. La fille, ton troisième enfant, ce sera elle. Ce sera l’élue des trois. Juste comme toi, le cœur pur, vive d’esprit. Tu lui donneras le nom de Ciara. Un jour elle portera le signe que notre mère a fabriqué pour toi.

Prise de vertiges, Brannaugh prit un siège. Teagan se précipita vers elle.

— Je vais bien. Ces images me sont venues d’un coup, je n’y étais pas préparée. Je suis un peu plus lente qu’à l’accoutumée ces temps-ci.

Elle tapota la main de Teagan.

— Je n’ai jamais regardé. Je n’y ai pas pensé.

— Pourquoi y penserais-tu ? Tu as simplement le droit d’être heureuse. Je n’aurais pas dû gâcher ça pour tout l’or du monde.

— Tu n’as rien fait de tel. Comment pourrais-tu me causer du tort en m’apprenant que je vais avoir un premier fils, un second, puis une fille ? Allez, reste assise. Je vais finir de préparer le dîner. Lorsque la porte s’ouvrit, elles se tournèrent vers l’entrée.

— Il sent le pain frais à des lieux, notre Eamon, dit Teagan alors que leur frère entrait, sa tignasse brune décoiffée, comme toujours, autour de son visage d’une beauté saisissante.

Avec un grand sourire, il renifla l’air comme un chien de chasse.

— J’ai du flair, assurément, mais je n’ai pas besoin d’un bon fumet pour venir ici. Il y a suffisamment de lumière qui tourbillonne autour de ta chaumière pour éclipser la lune. Si tu cherches à conjurer un enchantement aussi vif, tu aurais bien fait de me le dire.

— Nous ne sommes pas en train de conjurer. Nous discutons seulement. Nous préparons une petite céili, ce soir à la chaumière. Et tu pourras tenir compagnie à Brannaugh après mon départ. Comme ça, j’aurai le temps d’apprendre à Gealbhan qu’il va devenir père.

— Puisqu’il y a du pain frais, je peux… Père, dis-tu ? (Les yeux bleu clair d’Eamon brillèrent de joie.) En voilà une heureuse nouvelle !

Il souleva Teagan de terre, la fit tournoyer et recommença comme elle éclatait de rire. Il la reposa sur la chaise, l’embrassa puis sourit à pleines dents à Brannaugh.

— Je ferais volontiers de même avec toi, mais tu es grosse comme une montagne et je crains de me briser le dos.

— N’espère même pas tartiner ce pain avec ma confiture.

— Une belle montagne. Une qui m’a déjà donné un beau neveu et une charmante nièce.

— Bon, tu vas peut-être avoir droit à une lichette.

— Gealbhan va déborder de joie. (Avec cette douceur qui le caractérisait si bien, il caressa sa joue.) Tu te sens bien, dis-moi, Teagan ?

— Je me sens merveilleusement bien. Je suis d’humeur à cuisiner un festin, ce qui n’est pas pour te déplaire, je pense.

— Ah oui, tout à fait.

— Et tu dois trouver une femme qui te convienne, ajouta Teagan, car tu serais un très bon père.

— Je suis très bien avec vous deux et vos enfants. Vous faites de moi un oncle heureux.

— Elle a une chevelure de feu, des yeux qui évoquent la mer en pleine tempête et elle scintille de puissance. (Brannaugh s’enfonça dans sa chaise, massant l’arrondi de son ventre.) Cela m’arrive par vagues en ce moment. Certaines proviennent de lui, je pense ; il est impatient. (Elle sourit.) C’est bon de voir la femme qui t’épousera, Eamon. Pas pour de simples galipettes, mais pour le grand saut.

— Je ne suis pas à la recherche d’une femme. Ou pas d’une en particulier.

Teagan recouvrit sa main de la sienne.

— Tu penses depuis toujours que tu n’es pas destiné à une femme, à une épouse, puisque tes deux sœurs te protègent. Tu te trompes, depuis tout ce temps. Nous sommes trois, Eamon, et sommes toutes les deux aussi capables que toi. Quand on aime, on n’a plus son mot à dire.

— Ne contrarie pas une femme enceinte, et encore moins si c’est une magicienne, dit gaiement Brannaugh. Je n’ai jamais cherché l’amour mais lui m’a trouvée. Teagan l’a attendu, et il l’a trouvée. Tu peux le fuir, mo dearthair. Mais il finira par te trouver.

— Quand nous rentrerons chez nous. (Ses yeux s’embuèrent de larmes.) Ah, mince, je me mets à pleurer chaque fois que je respire, on dirait. Tu dois t’attendre à cela, Teagan. Les émotions nous submergent par surprise.

— Tu l’as senti, toi aussi. (Eamon posa la main sur celle de Brannaugh afin de réunir le trio.) Nous allons rentrer, prochainement.

— À la prochaine lune. Nous devrons partir à la prochaine pleine lune.

— J’espérais que tu attendrais, murmura Teagan. J’aurais aimé patienter jusqu’à l’arrivée de ton enfant, même si je sais dans ma tête et dans mon cœur que nous ne pouvons reculer le départ.

— Mon fils verra le jour à Mayo. Cet enfant naîtra à la maison. Et pourtant… ici aussi, c’est chez nous. Sauf pour toi, dit-elle à Eamon. Tu as attendu, patiemment, tu es resté ici mais ton cœur, ton esprit, ton être sont restés là-bas.

— On nous a dit que nous finirions par rentrer. Alors j’ai patienté. Nos trois descendants. Ils attendent aussi. (Eamon caressa du doigt la pierre bleue qu’il portait autour du cou.) Nous allons les revoir.

— Je rêve d’eux, dit Brannaugh. De celle qui partage mon nom, et des autres également. Ils ont combattu et ont échoué.

— Ils repartiront à l’assaut, ajouta Teagan.

— Ils lui ont infligé des blessures. (Un éclat féroce scintilla dans les yeux d’Eamon.) Il a saigné, comme lorsque la femme qui se nomme Meara, celle qui est venue avec Connor, l’un des trois, l’a frappé avec son épée.

— Il a été blessé, concéda Brannaugh. Et il a guéri. Il a repris des forces. Il tire son pouvoir de l’obscurité. Je n’arrive pas à voir où ni comment. Je le sens seulement. Je n’arrive pas à voir si nous modifierons le cours des choses, si nous pouvons et parviendrons à l’anéantir. Mais je les vois, et je sais que si nous ne le détruisons pas, ils continueront à lutter.

— Alors rentrons chez nous et trouvons un moyen de le mettre à mal. De cette façon, nos descendants n’auront pas à combattre seuls.

Brannaugh pensa à ses enfants, endormis à l’étage. En sécurité, toujours innocents. Et aux enfants des enfants de ses enfants, dans des temps futurs, à Mayo. En danger, se dit-elle, et privés de leur pureté.

— Nous trouverons un moyen. Nous rentrerons. Mais ce soir, rien que ce soir, nous allons festoyer. Nous allons jouer de la musique. Et tous les trois nous remercierons ceux qui sont nés avant nous pour la lumière qu’ils nous ont transmise. Pour les vies, dit-elle, posant une main légère sur le ventre de sa sœur, une autre sur le sien.

— Et demain, dit Eamon en se levant, nous ferons commencer la déchéance de celui qui a pris la vie de notre père, et de notre mère.

— Veux-tu bien rester un instant avec Brannaugh ? demanda Teagan à Eamon. J’aimerais aller parler à Gealbhan maintenant.

— Pour aujourd’hui, ne lui donne que de la joie, dit Brannaugh en se levant en même temps qu’elle. Le reste peut attendre jusqu’à demain. Le temps passe vite, profite du bonheur aujourd’hui.

— Oui, la joie, dit-elle en embrassant sa sœur puis son frère. Il faut qu’Eoghan apporte sa harpe.

— N’aie crainte. Nous emplirons les bois de musique et nous la ferons résonner par-delà les collines.

Une fois Teagan partie, Brannaugh se rassit, et Eamon plaça sa tisane entre ses mains.

— Bois. Tu es toute pâle.

— Juste un peu fatiguée. Eoghan sait. J’ai parlé avec lui, et il est prêt à partir – à abandonner tout ce que nous avons construit ici. Je n’aurais jamais imaginé que ça puisse être aussi difficile de rentrer. Je n’aurais jamais cru que ce serait une déchirure dans un sens comme dans l’autre.

— Les frères de Gealbhan s’occuperont de la terre ici, pour toi et pour Teagan.

— Oui, cette idée me réconforte. Pas pour toi, puisque cette terre n’a jamais été à toi. (À cette évocation, elle fut saisie d’un mélange de tristesse et de joie.) Tu resteras à Mayo, quoi qu’il advienne. Je ne vois pas ce que nous allons faire, Eoghan, les enfants et moi. Mais Teagan reviendra ici, je le vois clairement. C’est chez elle, désormais.

— C’est juste, admit-il. Elle restera une Ténébreuse de Mayo, mais son cœur et son foyer sont à Clare.

— Comment allons-nous faire, Eamon, si nous ne vivons plus ensemble ? Nous avons toujours vécu en étant proches les uns des autres.

Il plongea ses yeux, du même bleu clair que ceux de leur père, dans ceux de Brannaugh.

— La distance n’est rien. Nous sommes toujours ensemble.

— Je suis trop sensible, je deviens sotte, et ça me déplaît fortement. J’espère que cette humeur va passer rapidement, sinon je devrais m’envoûter moi-même.

— Je dois t’avouer que, quand tu portais la petite Sorcha, dans les dernières semaines, il t’arrivait d’avoir des sautes d’humeur et des paroles cinglantes. Je crois que j’aime autant que tu pleurniches.

— Pas moi, je peux te l’assurer. (Elle but sa tisane qui, elle le savait, l’apaiserait.) Pour le voyage, je renforcerai un peu le tonique que je donne à Kathel et à Alastar. Roibeard n’en a pas besoin. Il est fort.

— Il est parti chasser, dit Eamon en parlant de son épervier. Il s’éloigne un peu plus chaque fois. Désormais, il vole vers le nord, tous les jours, le nord. Il sait aussi bien que nous que nous prendrons bientôt la route.

— Nous préviendrons nos hôtes de notre arrivée. Nous serons bien accueillis, au château d’Ashfrod. Les enfants de Sorcha et Daithi. Les Trois Ténébreux seront les bienvenus.

— Je m’en occuperai, dit Eamon en se calant dans sa chaise, sa tasse à la main, un sourire aux lèvres. Une chevelure de feu, dis-tu ?

Brannaugh rit, comme il l’espérait.

— Oh, et le jour où tu la rencontreras, tu resteras sans voix tant sa beauté t’aveuglera, je peux te le promettre.

— Pas moi, ma chère sœur, sûrement pas moi.

OceanofPDF.com