Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 10
10
Concentration. Branna n’avait que ce mot à la bouche. Iona luttait pour la trouver, puis pour la garder. Elle s’était améliorée – Branna était si avare de compliments que c’en était frustrant –, mais elle était encore loin d’avoir atteint un niveau conforme aux exigences de sa formatrice.
Elle se demandait comment diable on pouvait se concentrer quand on était trempée comme une soupe et à demi gelée.
Les cieux gris et bouchés continuaient à verser la pluie à flots comme ils le faisaient, sans interruption, depuis deux jours et deux nuits. Cela l’obligeait en grande partie à rester à l’intérieur, aussi bien pour travailler que pour pratiquer son art. Ce qui lui était bien égal. Elle prenait plaisir à réorganiser la sellerie avec Meara et à collaborer avec Mick pour donner des cours dans le manège à un jeune cavalier et à un sémillant octogénaire.
Elle adorait pouvoir passer plus de temps à soigner les chevaux et à tisser des liens avec eux. Elle avait tressé la crinière de toutes les juments, et s’amusait de les voir toutes fières de cette attention. S’agissant des hongres, en revanche, même si elle sentait qu’ils auraient tout autant apprécié d’être chouchoutés, elle savait que Boyle aurait été contre. Elle s’était donc contentée de leur faire une seule petite tresse, histoire de plaire à la fois aux chevaux et à son patron.
Parallèlement, elle continuait à apprendre. Dans l’atelier de Branna, où le feu brûlait doucement, où les herbes et la cire à bougie parfumaient l’air, elle avait appris à approfondir sa compréhension des choses, à accepter toute l’étendue de son pouvoir, et commencé à arrondir les angles. Le soir, elle lisait et étudiait tandis que le vent chassait contre les vitres cette pluie interminable.
Mais comment diable était-elle supposée réfléchir, sans même parler de se concentrer, quand la pluie se déversait sans discontinuer sur sa tête et faisait de son mieux pour la transir jusqu’aux os ?
Pire, Branna se tenait à côté, absolument sèche, sa magnifique chevelure noire lui dégringolant jusqu’à la taille, le regard implacable.
— C’est de l’eau, lui rappela sa cousine.
Elle restait dans le rayon de soleil qu’elle s’était créé, souriant avec le plus parfait détachement au travers du rideau de pluie qui tombait à l’extérieur de son cercle.
— Je le sais bien que c’est de l’eau, marmonna Iona. Elle me dégouline dans la nuque et me cingle droit dans les yeux.
— Maîtrise-la. Tu crois vraiment que tu seras bien au chaud et au sec, et contente de ton sort, chaque fois que tu auras besoin de tes pouvoirs ? Tu crois que Cabhan attendra qu’il fasse beau pour s’en prendre à toi ?
— D’accord, d’accord, d’accord.
Des étincelles crépitèrent au bout des doigts d’Iona, et un ruisseau de pluie se changea en vapeur.
— Pas comme cela. Ton objectif n’est pas de la changer, même si tu t’en es pas mal tirée. Déplace-la.
D’un geste fluide, sans effort, Branna élargit de quelques centimètres son espace ensoleillé.
— Crâneuse, grommela Iona.
— C’est en toi autant qu’en moi. Fais glisser la pluie pour l’éloigner de toi.
Elle aimait la sensation du feu jaillissant d’elle et au travers d’elle, mais elle se refréna. Et utilisa la frustration, l’irritation qui lui permettaient de le faire jaillir pour pousser, glisser, ouvrir.
Deux centimètres, puis quatre – et soudain elle le vit, le sentit : ce n’était vraiment que de l’eau. Comme la première fois, dans le bol. Tout excitée, elle poussa, poussa suffisamment fort pour que cette masse dégoulinante s’éloigne, se rassemble. Et s’écrase avec une certaine force contre les limites érigées par Branna.
— Je n’ai pas fait exprès… je veux dire, je ne cherchais pas à t’éclabousser. Pas exactement.
— Ça ne t’aurait pas gênée d’y parvenir, dit tranquillement Branna. Bravo pour cela aussi. Tu devras travailler ta subtilité, ta finesse – et une parfaite maîtrise –, mais tu y es arrivée, c’est un début.
Iona battit des paupières, passa la main sur son visage trempé et vit qu’elle avait créé une bande sans pluie, étroite mais bien réelle. Il manquait encore la jolie lumière dorée du soleil dans son petit coin, mais il n’y pleuvait pas.
— Wouhou !
— Ne la perds pas. Ne l’étends pas. Elle est seulement pour toi.
— Le reste du pays apprécierait sans doute un peu de temps sec, mais j’ai compris : stopper la pluie ici peut causer une inondation ailleurs.
— Nous ne pouvons pas savoir, nous ne prenons donc pas le risque. Maintenant, déplace-toi avec, dit Branna en décrivant un grand cercle, toujours au sec, pour lui montrer ce qu’elle voulait.
Les bords du cercle d’Iona devinrent humides à son premier essai, mais elle garda le contrôle.
— Bravo. L’avantage d’être en Irlande, c’est que tu ne manqueras pas de pluie pour t’entraîner. Tu t’en es bien tirée aujourd’hui. Maintenant, rentrons, tu vas essayer une potion simple.
Branna se dirigea vers l’atelier, et Iona la suivit, faisant de son mieux pour préserver son espace sec.
— Pour ta boutique, je pourrais t’aider à la mise en flacons et à l’emballage. J’aimerais bien aider à quelque chose, continua-t-elle. C’est pratiquement toujours toi qui cuisines, et tu consacres beaucoup de temps à me donner des cours – Connor aussi, d’ailleurs. Je suis plutôt bonne quand il s’agit de suivre des instructions.
— C’est vrai.
Branna avait toujours préféré la solitude de son atelier. C’était une chose d’embaucher des employés pour sa boutique de Cong et de les laisser s’occuper des clients, de l’expédition, etc. Mais son atelier, c’était son refuge. Habituellement.
Cela étant, les leçons, nécessaires, lui prenaient en effet du temps.
— Ton aide sera la bienvenue, dit-elle finalement. Nous en reparlerons.
Branna entra dans l’atelier, et Iona se dépêcha de la suivre, ruisselante.
— Je m’apprêtais à vous laisser un mot, dit Meara, qui se tenait derrière le plan de travail.
— Tu vas maintenant pouvoir prendre le thé avec nous et rester bavarder. Ça fait trop longtemps que nous ne nous sommes pas vues. Iona, ne mets pas de l’eau partout.
— T’es drôle ! tu es sèche, toi. Moi, je suis trempée. Je dois avoir l’air d’un chat mouillé.
— Dis plutôt noyé, commenta Meara.
— Métamorphose-toi, dit Branna en allant droit à la bouilloire.
Iona ne répondit pas et jeta un regard en direction de Meara.
— Meara sait tout ce qu’il y a à savoir, et sans doute plus encore. Arrange-toi.
— Les métamorphoses, ce n’est pas mon fort. Je t’ai déjà raconté que j’avais essayé, une fois ; le résultat a été désastreux.
— C’est bien pour ça que tu dois t’entraîner. Habituellement, je dirais que se métamorphoser, ou sécher ses vêtements plutôt que de se changer, c’est pure paresse et vanité. Mais pour toi, ce sera un bon entraînement. Si tu te retrouves avec des verrues et des furoncles, je t’arrangerai ça… un jour, conclut Branna avec un sourire malicieux.
— Tu te rappelles le jour où tu m’as métamorphosée, Branna ? On devait avoir quinze ans, et je voulais désespérément être blonde, parce que Seamus Lattimer, que j’idolâtrais à l’époque, préférait les blondes.
Familière de la maison, Meara enleva sa veste, l’accrocha à une patère et se débarrassa de son foulard et de sa casquette.
— Je m’apprêtais à passer à l’acte – j’avais un flacon de teinture qui représentait deux semaines d’argent de poche –, quand Branna est arrivée et m’a métamorphosée en un clin d’œil.
— Avec ton teint, j’ai du mal à t’imaginer en blonde, dit Iona en examinant Meara.
— On a rarement vu pareil désastre. On aurait dit que j’avais la jaunisse.
— Et tu étais trop têtue pour le reconnaître, lui rappela Branna.
— Bien sûr ! Je me suis obstinée pendant près d’une semaine avant de te demander de me redonner mon aspect normal. Tu te rappelles ce que tu m’as dit ?
— Quelque chose comme : « Changer pour soi-même, pourquoi pas ; changer pour un homme, c’est idiot, et un signe de faiblesse. »
— La sagesse n’a pas attendu le nombre des années pour Branna, dit Meara en éclatant de son rire sonore. Quant à Seamus, il n’arrêtait pas de peloter Catherine Kelly, qui était blonde comme les blés, mais bon ! j’ai survécu.
— Tu avais compris la leçon. Cette fois-ci, ce sera juste un entraînement. Alors, arrange-toi, Iona, pour que nous puissions prendre le thé.
— Bon. On y va.
Elle expira longuement, puis se concentra sur sa veste, son pull et son jean, espérant sincèrement qu’elle n’allait pas y mettre le feu.
De petits nuages de vapeur s’échappèrent de ses vêtements. Pas de flammes jusque-là. Le sang recommença à circuler dans ses orteils gelés, sa peau redevint tiède. Souriante, elle passa la main sur la manche de sa veste : sèche !
— Ça a marché.
— T’imagines le temps que ça me ferait gagner pour la lessive, un truc pareil ? observa Meara.
Souriant jusqu’aux oreilles, Iona passa la main au-dessus de sa tête dégoulinante et retrouva ses cheveux ensoleillés et secs. Elle eut un petit rire, ferma brièvement les yeux et se couvrit le visage des mains. Quand elle les abaissa, son visage rayonnait, ses lèvres avaient pris une teinte rosée plus profonde, ses cils s’étaient allongés et assombris.
— J’ai l’air de quoi ?
— D’une femme prête à se rendre au pub pour flirter avec tous les plus beaux mecs, décida Meara.
— Vraiment ? (Ravie, Iona se précipita vers le miroir.) C’est vrai que j’ai une bonne tête !
— Beau travail fluide, et une certaine finesse, commenta Branna. Tu progresses…
— Reste, dit Iona à Meara. Jamais elle ne me dit des choses pareilles.
— Eh bien ! comme cela, tu peux être sûre que si je le dis, c’est que je le pense. J’ai des sablés écossais, Meara, et ce thé au jasmin dont tu raffoles.
— Je ne dis pas non. (Elle s’installa à table, caressa Kathel qui venait de poser sa grosse tête sur ses genoux.) Toute cette pluie ralentit notre activité, et il paraît que ça va continuer demain. Boyle a organisé une visite des écuries pour des scolaires. Nous ferons faire un tour à cheval aux enfants, dans le manège.
— C’est une bonne idée.
— Oh ! Boyle en a souvent, dit Meara à Iona en souriant, avant de prendre un sablé. Dis-moi, Branna, l’anniversaire de ma sœur Maureen est dans un mois. Elle habite à Kerry, car son mari et elle travaillent là-bas, expliqua-t-elle à Iona. Je pensais à l’un de ces coffrets avec savon, bougie, lotion que tu prépares en fonction de la personnalité du destinataire.
— Tu veux que j’en prépare un pour Maureen ?
— Oui. C’est l’aînée de la famille, comme tu sais, et elle va avoir trente-cinq ans. Ne me demande pas pourquoi, mais elle s’en fait une montagne, comme si sa jeunesse était terminée et qu’elle n’avait plus que les misères de la vieillesse devant elle.
— Cette Maureen ! elle a toujours eu le goût du mélodrame.
— Ah ça ! Elle avait seulement dix-neuf ans quand elle s’est mariée, cela lui fait donc seize ans de train-train avec Sean. Il est gentil, bien sûr, mais plan-plan. Elle a deux adolescents qui la rendent quasiment folle, si ce n’est pire, et le troisième n’est pas loin derrière. Elle a pris l’habitude de nous envoyer des SMS, à mon autre sœur, à ma mère et à moi, à longueur de journée et la moitié de la nuit pour nous tenir au courant de ses dernières épreuves et tribulations. Je me disais que ce coffret, s’il a été créé pour elle, s’il lui parle de se pomponner et de penser à elle, lui redonnerait peut-être suffisamment le moral pour qu’elle cesse de me harceler jusqu’à ce que j’aie envie de la rouer de coups.
— C’est un cadeau pour toi, si je comprends bien ! conclut Branna en riant.
— Je lui sauve la vie, que demander de plus à une sœur ?
— Je te prépare ça, tu l’auras la semaine prochaine.
— J’ai toujours eu envie d’avoir une sœur, dit Iona d’un ton mélancolique.
— Tu veux l’une des miennes ? Je te les donne volontiers. Je garde mes frères, vu qu’ils sont supportables la plupart du temps.
— On est très seul quand on est enfant unique, et on n’a jamais l’occasion de se chamailler avec ses frères et sœurs.
— C’est vrai que ça me manquerait, reconnut Meara. Ça me permet de me sentir supérieure et intelligente.
— Je m’en étais inventé.
— C’est vrai ? dit Meara, amusée, en s’installant confortablement avec son thé. Comment les avais-tu baptisés ?
— Katie, Alice et Brian. Katie était l’aînée ; patiente, intelligente, toujours prête à nous réconforter. Alice, c’était le bébé de la famille, et elle nous faisait rire. Brian et moi étions les plus proches au niveau de l’âge. Il s’attirait toujours des ennuis, et j’essayais de l’aider à se tirer d’affaire. Parfois, je les voyais aussi clairement que je vous vois.
— Le pouvoir des désirs, fit remarquer Branna.
Une enfant esseulée, se dit-elle. Dont on s’était tellement peu occupé, que l’on avait si peu comprise, si peu chérie.
— Je suppose. Je ne comprenais pas ce genre de choses, du moins pas vraiment, mais ils étaient plus réels pour moi, bien souvent, que n’importe qui d’autre. Entre eux et les chevaux, j’étais bien occupée. (Elle s’interrompit et se mit à rire.) Suis-je la seule à avoir eu des personnes imaginaires dans ma vie ?
— Connor était plus que suffisant pour moi, confia Branna.
— Ça le décrit bien, confirma Meara.
— Et Connor et moi avons tous les deux su bien plus tôt que toi ce que nous étions.
— Ce qui ne vous a pas empêchés de créer d’autres choses importantes : ton travail ici, la boutique, la fauconnerie pour lui, sans compter ses talents de bricoleur. Pareil pour toi, Meara. Sans être propriétaire des écuries, tu en es un rouage essentiel.
— J’aime à le penser.
— C’est évident. Boyle et Fin respectent tes compétences et ton opinion, elles sont vitales pour eux. Ça ne me semble pas leur genre d’accorder aisément une telle confiance. C’est ça que je veux. Créer quelque chose, mériter le respect, avoir dans ma vie des gens qui comptent pour moi et qui savent qu’ils peuvent compter sur moi. Est-ce que vous voulez plus ?
— Avoir ce que tu décris, c’est bien, dit Meara. Pour ma part, je ne dirais pas non à une petite fortune.
— Qu’en ferais-tu ?
— Un beau sujet de réflexion ! D’abord, une vraie maison, je crois. Je n’ai pas besoin de luxe, juste une bonne maison, avec un bout de terrain et une petite grange, de façon à pouvoir avoir un ou deux chevaux.
— Pas d’homme ?
— Pour quoi faire ? demanda Meara en riant. Pour la durée, ou pour le plaisir ?
— L’un ou l’autre, ou les deux !
— Pour le plaisir, alors. Ça manque d’amusements de ce genre dans ma vie depuis quelques mois. Pour la durée… ce n’est pas ce que je cherche. Les hommes ne restent pas, pour ce que j’en sais, ajouta-t-elle en s’enfonçant dans son fauteuil avec son thé. À part le gentil Sean et son train-train. Mieux vaut ne pas s’attendre à ce qu’ils restent, ni le désirer. On se fait moins mal.
— Mais souffrir, c’est être vivant, répondit Iona. Et moi, je veux un homme pour la durée ; un qui me voudra autant que je le veux. Je veux l’amour fou, débridé, le genre qui dure toute la vie. Et des enfants – pas juste un –, un chien, un cheval, une maison. Une grande famille désordonnée. Et toi, Branna ?
— Ce que je veux ? Vivre ma vie. Mettre fin à la malédiction suspendue sur toutes nos têtes, anéantir ce qu’il reste de Cabhan.
— Ça ne te concerne pas seule. Juste pour toi, Branna. Argent, voyages, sexe ? Maison, famille ?
— Suffisamment d’argent pour aller dans des lieux exotiques et avoir de folles relations sexuelles avec des hommes tout aussi exotiques. (Elle sourit et remplit les tasses.) Je crois avoir fait le tour.
— Je voyagerai avec toi, dit Meara en posant la main sur celle de Branna. Nous briserons les cœurs d’un bout à l’autre de la planète. Tu es la bienvenue si tu veux nous accompagner, Iona. Nous verrons toutes les merveilles, et nous offrirons nos plaisirs là où nous les trouverons. Après ça, tu pourras toujours revenir choisir celui que tu veux garder, et mettre en route les bébés. Je construirai ma maison avec sa grange, et Branna vivra sa vie comme bon lui semblera, libérée de toute malédiction.
— Adjugé ! dit Branna en prenant sa tasse pour trinquer. Il suffit de vaincre un maléfice ancien et de gagner une immense fortune, le reste n’est que bagatelles.
— Vous pourriez toutes les deux vous offrir des relations exotiques dès maintenant ! protesta Iona. Ce n’est pas difficile d’avoir tous les hommes que l’on veut quand on a un physique de déesse celtique.
— On la garde ! annonça Meara à Branna. Elle fait un bien fou à mon ego.
— C’est vrai, reprit Iona. Branna, on la dirait tout droit sortie d’un conte de fées sans qu’elle fasse le moindre effort, et toi, tu es l’incarnation de la princesse guerrière. Les hommes devraient tomber à vos pieds.
La porte s’ouvrit, livrant passage à la pluie, ainsi qu’à Connor, Boyle et Fin.
— Pas tous, murmura Meara.
— Regardez ce que je vous ai rapporté ! dit Connor en s’ébrouant comme un chien, tandis que Kathel bondissait à la rencontre des nouveaux venus. J’avais le choix entre les amener ici ou construire une arche de Noé. Il reste du thé et des biscuits ?
— Bien sûr. Ne salis pas le sol. Le monde des affaires aurait-il fermé ses portes ?
— Pour aujourd’hui, oui, répondit Boyle. On était bien partis pour que Fin nous offre le dîner, mais on a failli se noyer en essayant de décider où.
— Ici, c’est mieux, déclara Connor en allant se réchauffer les mains devant la cheminée. Surtout si l’on peut convaincre quelqu’un de nous préparer un chaudron de soupe.
— Quelqu’un ?
Connor se contenta de sourire à Branna.
— Je pensais à ma sœur chérie, par exemple.
— Tu as un peu trop tendance à penser à moi dans la cuisine.
— C’est que tu es un cordon-bleu ! répondit-il en se penchant vers elle pour l’embrasser.
— Je suis prête à éplucher et à couper tout ce dont tu as besoin, intervint Iona, en songeant que ça revenait presque à inviter Boyle à dîner. Tu sais manier l’économe, Boyle ?
— Bien sûr, surtout si ça m’assure mon dîner.
— Par un temps pareil, je suis volontaire pour servir d’esclave à la cuisinière si ça me vaut un repas chaud, ajouta Meara. Et toi, Fin ?
Il continua à dérouler son écharpe.
— Je suis aux ordres de Branna, ce soir.
— Dans ce cas, je ferais mieux d’aller voir ce que nous avons pour remplir le chaudron en question.
Elle se leva et se dirigea vers l’arrière de la maison. Le chien abandonna Fin pour la suivre.
— Elle serait plus à l’aise si je n’étais pas là, dit Fin.
— Pas question ! répliqua Connor avec une colère qui ne lui était pas habituelle. Ce n’est pas viable, et elle le sait parfaitement. Nous avons besoin de toi, elle l’a très bien compris. Elle ne laissera pas cet imbroglio entre vous nous mettre en difficulté.
— Et si vous me disiez ce qu’est au juste cet imbroglio ? suggéra Iona. Ça m’aiderait, de connaître les détails plutôt que d’essayer de reconstituer toute seule le puzzle.
Fin approcha de la table et tira sur l’encolure de son pull.
— Cette marque, c’est celle infligée par ton sang au mien. Je la porte, et Branna refuse de voir au-delà, de prendre en compte ce qu’elle est pour moi et ce que je suis pour elle.
Iona se leva lentement pour l’examiner. Un pentagramme, comme le disait la légende, aussi net qu’un tatouage.
— On ne dirait pas une tache de naissance ; ça ressemble plutôt à une cicatrice, ou à un tatouage. Tu l’as depuis ta naissance ?
— Non. Elle s’est… manifestée beaucoup plus tard. Je l’ai depuis l’âge de dix-huit ans.
— Tu as toujours su ?
— Pas d’où le pouvoir me venait. Seulement que je le possédais. Tu as du sang-froid, Iona, dit-il en rajustant son pull.
— Pas vraiment, pas suffisamment pour le moment, en tout cas.
— Je pense que tu te trompes, reprit-il en lui mettant une main sous le menton pour lui relever la tête. À mon avis, tu tiendras bon aux moments où ça compte. Elle aura besoin de ton sang-froid, et de ton esprit ouvert.
— Connor dit que nous avons besoin de toi, et je lui fais confiance. Je vais aller aider Branna à mettre la soupe en route.
— Je t’accompagne, dit Meara en se levant. Donnez à Branna quelques minutes pour se concentrer là-dessus, et ne mangez pas tous les biscuits. Elle fera ce que la situation exige, Fin, quoi que cela puisse lui coûter.
— Moi aussi.
Iona et Meara se dirigèrent vers l’arrière de la maison, traversant le cellier pour pénétrer dans la partie habitation.
— Attends, dit Iona en s’arrêtant. Avant que nous allions retrouver Branna, dis-moi ce qui s’est passé entre elle et Fin. Je ne te demande pas des commérages, ni de trahir Branna, d’autant que vous êtes manifestement très proches, toutes les deux. Je pense, ou plutôt j’espère que tu le sais.
— Je sais. Reste qu’il n’est pas facile de te raconter ce qu’elle-même a tu. Ce que je sais, c’est qu’ils étaient amoureux. Jeunes, et amoureux fous l’un de l’autre. Heureux, même s’ils se disputaient et se chamaillaient. Elle avait presque dix-sept ans quand leur relation a commencé. C’est après le début de leur histoire que la marque est apparue. Il ne le lui a pas dit. Je ne sais pas s’il faut le blâmer, mais le fait est là : il s’est tu. Quand elle l’a découvert, elle s’est mise en colère, mais elle a surtout été anéantie. Lui était sur la défensive, et tout aussi anéanti. Depuis, c’est une plaie ouverte entre eux. Douze ans de désir, de tourments, et de méfiance excessive.
— Ils s’aiment toujours.
— L’amour n’a pas suffi, ni pour l’un ni pour l’autre.
L’amour devrait suffire, pensa Iona. Elle avait toujours été convaincue qu’il suffirait. Mais, sans répondre, elle accompagna Meara jusqu’à la cuisine pour aider autant que possible.
Cela aurait pu être une soirée normale entre parents et amis, un jour de pluie. Le feu brûlait doucement dans la cheminée de la cuisine, devant laquelle ronflait un énorme chien. Connor déboucha le vin et le versa généreusement dans les verres. Les bonnes volontés épluchèrent et coupèrent consciencieusement de petites montagnes de pommes de terre et de carottes, émincèrent l’ail et l’oignon, tandis que la maîtresse de maison s’occupait de rouler des morceaux de bœuf dans la farine et de les faire revenir dans un grand faitout posé sur la cuisinière. Les odeurs montaient dans l’air, donnant un avant-goût de la suite, et les voix des différentes conversations se mêlaient.
Cela aurait pu être une soirée comme une autre, songea Iona tout en hachant menu les carottes, et cette ambiance lui faisait chaud au cœur, lui apportant tant de ces plaisirs auxquels elle avait aspiré toute sa vie, elle le comprenait maintenant. Mais il y avait aussi des courants sous-jacents, et ceux-là étaient mortels.
Elle ne voulait pas pour autant gâcher l’instant présent, troubler l’apparente harmonie. Après tout, elle était là, hanche contre hanche avec Boyle – qui faisait preuve d’une maestria indéniable, comparé à elle, dans le maniement de l’économe –, et il semblait plus détendu ici que lorsqu’ils travaillaient ensemble aux écuries.
Il avait apporté avec lui une merveilleuse odeur de pluie et de chevaux.
Mieux valait ne rien dire, décida-t-elle, que de mettre les pieds dans le plat. Elle se contentait donc d’observer et d’écouter. Elle regarda Connor se pencher pour essuyer une larme sur la joue de Meara, qui éminçait des oignons, retrouva dans ses yeux ce que le geste avait de séduction légère.
— Si tu étais mienne, Meara mon amour, dit-il, je bannirais les oignons de la maison afin que jamais tu ne verses une larme.
— Si j’étais tienne, rétorqua-t-elle, j’aurais bien d’autres raisons d’en verser.
Il se mit à rire, mais Iona se posa des questions. Comme elle s’en posa quand Fin remplit le verre de Branna et, à sa demande, lui tendit l’huile pour le poêlon. Leur politesse avait autant de raideur que leur attitude corporelle, mais au-dessous – qui parlait de courants sous-jacents ? – frémissaient de telles passions, de telles émotions débridées qu’il lui aurait fallu être aveugle et insensible pour ne pas les percevoir.
C’était Connor qui était l’âme du groupe, songea-t-elle, commentant, posant des questions, resserrant les liens par sa constante bonne humeur et son affection pour tous.
Il lui paraissait pratiquement irrésistible. Alors, pourquoi Meara…
— Tu examines tout et tout le monde comme s’il y avait un devoir sur table dans une heure, lui glissa Boyle. Et tu as le cerveau plein de questions et de conclusions.
— J’ai l’impression d’une famille, répondit-elle, formulant la première pensée qui émergeait parmi toutes celles qui se mêlaient dans sa tête. C’est quelque chose qui m’a toujours fait envie, et j’ai toujours rêvé d’en faire partie.
— Bien sûr que c’est une famille, dit Connor. Et c’est la tienne.
— Vous êtes généreux avec autrui. C’est dans votre nature. Tout le monde ne l’est pas, ou du moins les gens se montrent-ils plus circonspects avant d’ouvrir leur porte. Je suis la dernière arrivée ici. Vous observer me donne une meilleure idée de cette famille. Je constate par exemple que Boyle épluche et coupe bien plus vite et bien mieux que moi.
— Il ne peut rivaliser avec Branna O’Dwyer, lui dit Fin, mais c’est un honnête cuisinier. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Connor et moi le tolérons.
— Si un homme est incapable de mélanger quelques aliments dans une casserole, il a trop souvent faim. Regarde : mets la paume sur la lame, doigts vers le haut, hors de danger, dit-il en prenant la main d’Iona pour lui montrer. Et l’autre sur le manche, de façon à guider la lame.
Elle le laissa guider ses mains pour produire de belles rondelles de carottes, bien nettes, goûtant le léger contact entre leurs deux corps.
— Il faudra que je m’entraîne, décida-t-elle. Et que je trouve une idée pour les utiliser après les avoir coupées. C’est probablement aussi bien que je n’aie pas eu l’occasion de t’inviter à dîner.
Elle releva la tête, lut la surprise sur son visage, et une légère gêne quand tout le monde s’arrêta de parler.
— Mieux vaut pour toi que ce soit Branna qui cuisine, continua-t-elle. Il faudra que je trouve une autre idée pour passer la soirée avec toi.
Quand Connor se mit à toussoter, dans un vain effort pour masquer son rire, elle haussa les épaules.
— La famille, répéta-t-elle. Qui plus est, une famille avec le genre de problème et d’objectif commun qui signifie que nous pourrions tous nous faire botter les fesses demain, ou pire. Du coup, je me dis qu’on ne peut pas se permettre de perdre du temps, ou de tourner autour du pot au lieu de faire ce qui peut nous rendre heureux. Comme jusqu’à maintenant j’ai dû me contenter d’un demi-bonheur, j’aimerais autant finir mon parcours en connaissant tout le bonheur possible, surtout quand je pense aux risques de se faire botter les fesses.
D’où il se tenait, appuyé au plan de travail, Fin lui sourit.
— Je crois que je suis déjà à moitié amoureux de toi, moi aussi.
— Pour ça, il faudrait que ton cœur soit à moitié libre. (Elle soupira.) Bon, voyons. Qui d’autre puis-je embarrasser ?
— Tu ne m’as pas embarrassé, lui répondit Fin. Quant à l’amour, deirfiúr bheag*, il n’a pas de limites.
— C’est ce que j’ai toujours espéré. Comment m’as-tu appelée ?
— Deirfiúr bheag, petite sœur.
— Ça me plaît bien. Je devrais apprendre l’irlandais. Vous le parlez tous ?
— Branna, Connor et Fin. (En ayant fini avec les oignons, Meara alla se rincer les mains.) Boyle et moi en savons assez pour nous débrouiller. Qu’en dis-tu, Boyle ?
— Assez.
— À votre avis, la magie est-elle plus puissante en irlandais ? Désolée, continua aussitôt Iona. Je ne devrais pas tout le temps ramener la conversation là-dessus et gâcher l’ambiance. Et je n’aurais pas dû te mettre sous les projecteurs comme je l’ai fait, dit-elle à Boyle.
— Tu l’as juste déconcerté ; il n’a pas l’habitude qu’une femme soit aussi franche à propos de ce qu’elle pense et ressent, sans rien censurer. J’aurais besoin de Guinness pour cuisiner, Connor, continua Branna. Tant que tu y es, apporte-nous une autre bouteille de vin. Quant au reste, Iona, tu as raison d’en parler. Nous ne pouvons pas savoir s’il nous reste un jour ou un an avant d’affronter ce qui se prépare, mais, logiquement, ce doit plutôt être un jour. Cela étant, j’espère bien que pas un de nous ne se fera botter les fesses. Je vais mettre mon ragoût à mijoter, puis nous discuterons de tout ça devant un verre de vin.
Elle se retourna vers eux, le visage rosi par la vapeur, les yeux brillant d’une résolution si farouche qu’Iona ne pouvait l’imaginer vaincue.
— Alors, et ces légumes ? Ils ne vont pas cuire tout seuls.
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