Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 60 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 13

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13

 

Branna décida que, étant donné les circonstances, elle allait faire apparaître ses affaires. Le coin petit déjeuner de Fin semblait être le meilleur endroit pour mener ses recherches et étudier tout en surveillant la cuisson du rôti.

Il gardait ses distances et restait silencieux – deux attitudes qu’elle ne connaissait que trop bien –, délibérément. Ça lui passera, se dit-elle. Elle n’avait pas le moral, elle non plus, et sa froideur ne faisait qu’empirer les choses.

Pour couronner le tout, ça l’énervait de devoir admettre qu’elle prenait plaisir à cuisiner un vrai repas dans sa cuisine. Elle était si agréable, avec ses détails judicieux, comme le robinet placé à proximité du réchaud qui permettait de remplir une grosse marmite sans avoir à la porter depuis l’évier.

La plaque de cuisson était un rêve. Elle aurait opté pour une plaque à six feux dernier cri chez elle si elle avait su qu’elle cuisinerait régulièrement pour autant de monde.

C’était déplacé qu’un homme qui ne cuisine jamais fût mieux équipé qu’elle – d’autant que, jusqu’alors, elle avait toujours trouvé sa propre cuisine élégante et pratique.

Elle ressassait tout ça pendant que la viande marinait et qu’elle installait son bureau temporaire sur sa petite table.

Une autre tasse de thé, quelques biscuits – achetés dans le commerce, évidemment – et les deux chiens qui ronflaient sous la table. Elle passa le temps en travaillant à la composition du deuxième poison – les ingrédients, les mots, la date. Elle envoya un long e-mail à son père pour s’enquérir de ses connaissances en matière de démons – ou de celles de quelqu’un de son entourage.

Quand Fin revint des écuries, crasseux, elle avait délaissé ses livres pour peler les carottes, assise devant le plan de travail.

Il prit une bière dans le réfrigérateur sans dire un mot.

— C’est toi qui as voulu que je reste dans ta cuisine, dit-elle d’une voix modérément cinglante, alors si tu dois continuer à ruminer ta colère, j’aimerais autant que tu changes de pièce.

Il se tenait là, dans sa veste usée, son pull encore plus abîmé, son jean troué au genou et ses bottes qui avaient connu des jours meilleurs. Ses cheveux ébouriffés par le vent cernaient son visage qui arborait une expression clairement distante.

Son air terriblement sexy raviva sa mauvaise humeur.

— Je ne suis pas en colère contre toi.

— Tu as une étrange manière d’exprimer ta joie, dans ce cas. Tu es entré et sorti deux fois de la maison sans m’adresser la parole.

— Je suis en train d’acheter deux autres canassons pour les visites guidées, et de négocier la vente de jeunes oiseaux à un fauconnier. C’est mon travail, ce qui fait tourner la maison, et j’ai fait des allers-retours dans mon bureau pour éviter de parler affaires devant mes employés et la jeune fille venue prendre sa leçon d’équitation.

Il pencha sa bouteille vers elle, et but.

— Si tu ne trouves pas que ça fait une différence…

— Je ne trouve pas, et je persiste à dire que tu peux traîner ta mauvaise humeur dans une autre partie de la maison. Elle est immense.

— C’est comme ça que je l’aime. (Il alla se poster de l’autre côté de l’îlot.) Je ne suis pas en colère contre toi, alors ne sois pas sotte.

— Voilà autre chose ! Maintenant, je suis sotte, dit-elle en sentant le sang bouillonner dans ses veines.

— C’est l’image que tu renvoies.

— Puisque tu tiens à rester ici, c’est moi qui m’en vais.

Elle posa bruyamment l’économe et quitta la pièce. Il la rattrapa dans l’entrée.

Elle le repoussa si violemment qu’il aurait traversé la pièce malgré lui s’il ne s’y était pas préparé.

— Calme-toi, Branna. C’est ce que je m’applique à faire depuis des heures.

Le regard noir, elle répondit avec emportement :

— Je ne t’autorise pas à me traiter de sotte ou de quoi que ce soit.

— Je n’ai pas dit que tu l’étais, je t’ai simplement demandé d’être prudente, rétorqua-t-il d’une voix aussi glaciale qu’une pluie de janvier. Et pour la troisième fois, je ne suis pas en colère contre toi. Et la rage, c’est encore trop doux pour exprimer ce que j’éprouve envers lui, envers ce salopard qui a posé les mains sur toi.

— Il a empoisonné Connor, failli tuer Meara et Iona, brûlé les mains de Connor et t’a laissé inerte dans ma cuisine. Mais tu es furieux parce qu’il a touché mes seins ?

Lorsqu’il la prit par les épaules, elle vit qu’il ne mentait pas. Il y avait plus que de la rage dans ses yeux.

— C’est normal de sortir blessé d’un combat. Mais là, ça n’a rien à voir. Tu m’as laissé te toucher, et il te fait ça ? Tu ne vois pas que c’est délibéré, qu’il a choisi son moment ? Il t’a touchée précisément aujourd’hui afin que la prochaine fois que j’aurais envie de te prendre dans mes bras, tu penses à mon sang, à mes origines.

— Ce n’est pas…

— Et tu ne vois pas, tu ne comprends pas malgré ton intelligence qu’il a eu un contact avec toi ? Un contact physique, qui aurait pu lui permettre de t’emmener sur-le-champ où il le souhaitait ? Elle voulut répondre, mais elle leva les deux mains lorsqu’il la lâcha. Elle retourna s’asseoir.

— Bon, tu peux me traiter de sotte maintenant, puisque je l’ai mérité. Je n’ai pas pensé à ça, mais présenté ainsi, c’est plus évident. Je n’ai pas pensé qu’il voulait me détourner de toi, puisque tu n’as aucun rapport avec ce qu’il a fait, ou ce qu’il a essayé de me faire. Je ne pense pas à lui quand tu me touches, Fin. C’est là que tu fais fausse route. C’est dans ta tête qu’il voulait mettre cette idée, et on dirait qu’il a réussi son coup.

Elle tendit la main vers sa bière, puis se ravisa.

— Non, pas envie de bière.

Sans un mot, il alla déboucher la bouteille de Pinot noir dont elle s’était servie pour la marinade. Elle but lentement le verre de vin qu’il lui servit.

— Et deuxièmement, je suis solide. Il se croit peut-être capable de m’emmener où il veut. Je peux te promettre que c’est impossible. J’ai pris mes précautions depuis qu’il a cherché à séduire Meara, et nous avons compris qu’il sait se déplacer dans le temps. Tu peux me faire confiance.

— Très bien.

Elle haussa les sourcils.

— C’est tout ?

— Ce n’est pas suffisant ?

— Il a cherché à m’effrayer et à m’humilier, et il a échoué. Il se peut qu’il ait également cherché à jouer avec la corde sensible pour que je ne te laisse plus me toucher. Mais là aussi, il a manqué son coup. Par contre, il a réussi à provoquer ta colère. La rage, il connaît bien. Nous couchons ensemble maintenant, et personne d’autre ne pourra ne serait-ce que m’effleurer.

Légèrement apaisé, il se passa une main dans les cheveux.

— Ce n’est pas ça, Branna. Pas seulement… C’est ce qui t’a touché.

— Seul le besoin de posséder lui parle. Il ne comprendra jamais tes remords, ta culpabilité, car peu importe le nombre de fois où tu lui montres que tu rejettes le fait qu’il fasse partie de toi, il ne voit rien d’autre que ce lien. Il ne te conçoit pas en dehors de votre lien d’hérédité. C’est ce que nous devons garder à l’esprit. Nous tous. Moi, je te vois autrement, sinon je n’aurais pas accepté que tu me touches.

— C’est son sang que je veux. Le faire couler de mes propres mains.

Elle le comprenait, car plus d’une fois, elle avait ressenti la même chose.

— Je le sais. Mais ça, c’est de la vengeance, et ce n’est pas ainsi que nous l’anéantirons. Ou pas seulement par vengeance, car malgré nos pouvoirs, nous sommes aussi des êtres humains, et il a largement mérité notre soif de le détruire.

— Je n’arrive pas à rester calme quand il est question de lui. Je ne sais pas comment tu fais.

— Je l’ai regardé dans les yeux aujourd’hui, alors qu’il était encore plus près de moi que tu ne l’es maintenant. J’ai senti ses mains glacées me brûler la peau. Et ce n’est pas de la peur que j’ai éprouvée. Avant, oui, il m’est arrivé d’avoir peur malgré mes pouvoirs. Mais pas aujourd’hui. Nous sommes plus forts, chacun de nous, plus forts que lui, malgré ce qui l’habite. Et ensemble ? Nous représentons son arrêt de mort.

Il contourna le comptoir et posa délicatement les mains sur ses épaules.

— Nous devons l’avoir cette fois, Branna, quel que soit le prix à payer pour y parvenir.

— Nous l’aurons.

Quel que soit le prix à payer, se dit-il en l’embrassant sur le front.

— Je te protégerai, quoi que cela me coûte.

— Tu penses vraiment que j’ai besoin qu’on me protège, Fin ?

— Non, mais ce n’est pas pour autant que je ne veillerai pas sur toi. J’ai besoin de faire ça pour toi.

Il l’embrassa encore sur le front.

Quel que soit le prix à payer.

 

Il avait un commerce à faire tourner, et les tâches ne pouvaient pas être repoussées à sa convenance. Il devait tenir sa comptabilité, répondre à des appels, et il avait des documents administratifs à lire et à signer presque tous les jours.

Très tôt, il avait compris que pour faire prospérer une affaire, il ne suffisait pas d’en être le propriétaire et d’avoir des rêves. Il avait de la chance que Boyle et Connor traitent les affaires courantes – et toute la paperasse, le planning et les décisions urgentes à prendre au quotidien. Mais ce n’était pas suffisant pour qu’il puisse se permettre de décrocher.

Même quand il était en voyage, il restait informé – par téléphone, Skype ou e-mails. Quand il était chez lui, il se sentait obligé de mettre la main à la pâte. En échange, il avait le plaisir de soigner les chevaux car ce contact physique et cette connexion mentale lui étaient chers. Pendant qu’il les étrillait, qu’il décrottait leurs sabots, qu’il les nourrissait ou les entraînait, il avait un aperçu sur la vie intérieure de chacun d’entre eux.

Ça ne le dérangeait pas plus de nettoyer la volerie de l’école de fauconnerie, ni de passer un temps fou à sécher des plumes mouillées. Il avait connu des moments d’intense satisfaction en participant au dressage des plus jeunes, et il s’était surpris à créer des liens forts avec une femelle qu’il avait baptisée Sassy.

Bien que les jours allongeassent lentement, il manquait de temps pour venir à bout de tout ce qu’il souhaitait ou devait accomplir. Mais il savait où il désirait être, et c’était chez lui.

Presque un an maintenant, se dit-il alors qu’il était avec Connor dans l’enceinte de l’école, où il lançait un ballon bleu à Roméo, l’épagneul débordant d’enthousiasme du responsable administratif. La plus longue ligne droite depuis ses vingt ans.

Les affaires, la curiosité et le besoin de trouver des réponses finiraient par le rappeler à l’étranger, mais pas pour plus de quelques mois d’affilée. Du moins l’espérait-il. Pour la première fois depuis l’apparition de la marque sur son épaule, il se sentait chez lui.

— À mon avis, l’hiver, comme il y a moins de clients, c’est la meilleure période pour tenter les promenades avec les rapaces dont nous avons discuté.

— Ce serait un bon moyen de proposer un service unique aux visiteurs en quête d’aventure. (Connor tapa dans le ballon, et le chien s’élança à sa poursuite.) J’ai estimé les tarifs, si jamais nous tentons le coup, et Boyle a grommelé que ça lui semblait correct.

— Je suis d’accord. Il va falloir une nouvelle licence, et apporter quelques modifications aux contrats d’assurance, mais je m’en occuperai.

— Je suis content de te déléguer ça.

Fin lança la balle à son tour.

— L’autre partie du boulot, c’est la planification. Je vous laisse, à Boyle et à toi, le soin de tout coordonner. Comme cavaliers et maîtres fauconniers, nous avons toi et Meara, et Iona se débrouille bien à la chasse au faucon.

— Il n’y a pas meilleur cavalier qu’elle. Ce qui fait que nous sommes trois à pouvoir combiner les activités. Tu pourrais faire le quatrième.

Fin lança un regard à Connor qui lui souriait de toutes ses dents.

— Je n’ai pas guidé une promenade depuis… le début, quand Boyle et moi avons lancé l’affaire.

— Je suis sûr que tu t’en tirerais sans problème avec l’un de nous, un peu comme un apprenti.

Alors que Connor ajustait son tir, à son grand désarroi, Fin bloqua le ballon, le lui prit et s’amusa à faire quelques jeux de jambes qu’il avait appris enfant, avant de taper dedans de toutes ses forces.

— On se fait un match ? demanda Connor.

— Je relèverai le défi quand j’aurai du temps, c’est-à-dire quand j’aurais fait un brouillon de la nouvelle brochure pour vous la montrer à toi et à Boyle. En attendant, tu devrais chercher quelqu’un qui sache monter à cheval, chasser au faucon et guider un petit groupe de personnes puisque je pense que c’est l’offre combinée que nous allons proposer, au moins pour les groupes de six personnes maximum. Tu as quelqu’un en tête ?

— Certains ont plus d’expérience avec les rapaces, mais je pencherais pour Brian. C’est le plus ouvert à la nouveauté.

— Tu lui en parleras, et si ça le tente, il pourra commencer à s’entraîner et on verra comment ça se passe. Il vaut mieux qu’on fasse quelques essais, juste entre nous ou avec des amis. Et si tout se passe bien, nous proposerons l’offre globale dès le mois de mars, disons. Fixons l’équinoxe comme échéance.

— Ça laisse le temps de régler les détails qui coincent, si jamais il y en a.

— Bon, je vais emmener Sassy dans la nature. Je vais aller chercher une monture au haras, et nous verrons comment elle se comporte avec un cheval et un cavalier. Merlin va nous accompagner, puisqu’il sait la faire aller droit. Et puis j’ai envie de voir s’ils s’entendent bien. J’ai dans l’idée de les accoupler.

Connor lui fit un grand sourire.

— J’allais justement t’en parler. Ils vont bien ensemble, à mon sens. Ils se complètent – la dignité de Merlin et l’impertinence de Sassy. Je pense qu’ils nous donneraient une nichée exceptionnelle.

— C’est à eux d’en décider.

Comme la femelle continuait d’attendre une récompense, Fin prit une sacoche d’appâts et après avoir passé son gant, il fixa la longe au cou de Sassy. Elle se lissa les plumes un instant, fière d’avoir été choisie, et inclina la tête sur le côté pour le regarder d’un air ouvertement séducteur.

— Tu cherches un amoureux, hein ?

Il franchit le portail avec elle, et tout en empruntant le chemin des écuries, il appela Merlin. Son épervier vint planer au-dessus de lui, puis opéra une longue descente gracieuse en piqué que Fin trouva un tant soit peu frimeuse. Sur son bras, Sassy déploya ses ailes.

— Tu as envie d’aller le rejoindre, dis-moi ? Si je te lâche, tu me promets de bien te tenir et de me suivre.

Il desserra les jets de la longe, leva le bras et la regarda s’envoler.

Les deux rapaces volèrent en cercle côte à côte, s’accordant quelques joyeuses boucles. En les observant, il se dit que, oui, Connor et lui avaient vu juste. Ces volatiles étaient bien assortis.

Il apprécia la marche, les arbres familiers, le sentier qui serpentait, les odeurs de la nature. Malgré ses espoirs, il ne sentait pas du tout la présence de Cabhan, et il fit tout le chemin entre l’école et le haras avec les oiseaux pour seule compagnie.

Il trouva les écuries belles ainsi, avec les bâtiments ponctués par le paddock, les camionnettes et les voitures, et la tête majestueuse de Caesar qui apparut par la fenêtre ouverte de la stalle. Comme le cheval accueillit Fin avec un léger hennissement, il alla directement le caresser et discuter brièvement avec lui. Ensuite, il entra dans les bâtiments.

Dans le bureau, Boyle lançait des regards noirs à l’ordinateur.

— Pourquoi les gens posent-ils tout le temps des questions idiotes ? demanda-t-il.

— Tu les trouves stupides parce que tu connais les réponses, répondit Fin en s’asseyant sur un coin du bureau – le seul qui fût dégagé. Je viens de voir Connor à l’école, lança-t-il avant de parler avec Boyle de leurs projets de nouvelle offre combinée.

— L’idée plaît à Iona, c’est sûr. Et Brian, eh bien, il est jeune mais d’après ce que j’ai vu et entendu, il ne rechigne pas à la tâche. C’est devenu un assez bon cavalier. Je vais dessiner un trajet potentiel.

— Fais attention. Ce matin, je suis passé avec Iona voir la progression des travaux à la maison. Elle a vu le loup, ou son ombre, puisqu’il s’est éclipsé furtivement entre les arbres.

— Et pas toi ?

— Non, j’étais tourné du mauvais côté. Je discutais avec un charpentier. Elle a dit qu’il ne s’était jamais autant approché, bien qu’elle ait protégé les abords de la maison.

— J’irai jeter un œil.

— J’aimerais bien.

Fin sella Caesar, qui trépignait d’impatience à l’idée de galoper en pleine nature au lieu de son petit entraînement habituel. Après avoir fait sortir le cheval, être monté en selle et s’être un peu éloigné, il appela Sassy en brandissant un appât dans sa main gantée.

Elle se posa gracieusement, goba le morceau de poulet comme si elle n’avait rien mangé depuis un mois puis resta immobile. Elle échangea un long regard avec Caesar, puis le cheval la dédaigna comme si la présence du rapace ne le concernait pas.

— Excellente attitude, commenta Fin qui s’élança au galop pour tester le cheval et l’épervier.

Le rapace, pris de court, déploya élégamment ses ailes et se serait envolé si Fin ne l’avait pas apaisé.

— Tu es bien, là. C’est juste une autre manière de voler.

Moyennement convaincue, elle s’agita un peu mais resta sur le gant. Satisfait, Fin ralentit au trot et bifurqua vers les bois avant de l’autoriser à reprendre de l’altitude.

Elle prit son essor et alla rejoindre Merlin qui l’attendait sur une branche.

— Bien joué, excellent. C’est toi qui nous guides, Merlin.

Son épervier zigzagua entre les branches, suivi par la femelle. Fin mena le cheval entre les arbres à bonne allure.

Pendant une demi-heure, ils suivirent des sentiers, et il rappelait Sassy sur le gant de temps à autre.

L’air était froid et humide, et une bruine se mit à tomber, mais cela ne perturba pas leur moment de liberté et de jeux.

Il traça mentalement le parcours, le trouvant adapté à l’offre combinée. Les promeneurs pourraient admirer la danse des rapaces entre les arbres, et leurs retours intermittents sur le gant sans interrompre la marche des chevaux.

Assez proche de la rivière pour percevoir son murmure, et assez éloigné du haras pour avoir l’impression de cheminer dans une autre époque. Il sentait la neige arriver. Avant la tombée de la nuit, son manteau blanc recouvrirait la végétation et la terre nue, et plongerait la nature dans un calme passager.

Au printemps, les prunelliers et les fleurs sauvages que Branna aimaient cueillir pour le plaisir et pour ses potions magiques fleuriraient abondamment.

Au printemps, l’espérait-il, il pourrait se promener avec elle, en paix.

Pensant à elle, il changea de direction. Les éperviers et le cheval pourraient se reposer devant chez elle pendant qu’ils travailleraient ensemble.

Alors qu’il débouchait sur un chemin dégagé, il laissa Caesar aller au trot puis rit en voyant Bugs accourir, langue pendante.

— Avec le chien, les trois sont réunis. Nous allons chez Branna. Elle aura peut-être quelque chose pour vous. Ensuite, nous irons voir la maison en construction de Boyle avant de rentrer. Manifestement ravi par ce projet, Bugs courait aux côtés du cheval.

Fin ralentit à l’approche du gros arbre couché et des vignes épaisses qui cachaient les ruines de la chaumière de Sorcha.

Bugs se mit à grogner.

— Oui, il approche. Moi aussi, je le sens.

Fin ordonna à Sassy de poursuivre son vol et à Merlin de revenir sur son gant.

Le brouillard s’immisçait déjà entre les vignes. Fin tendit sa main libre et fit léviter le chien pour l’asseoir sur la selle devant lui.

Il sentit l’attraction, l’invitation presque joyeuse à traverser le mur de végétation pour accepter les cadeaux maléfiques qui les attendaient.

— Si tu n’as rien de mieux…

Haussant les épaules, Fin s’apprêtait à rebrousser chemin.

Le loup surgit hors de la vigne vierge, le dos luisant, la pierre rouge pulsant de pouvoir. Impressionné, Caesar se cabra, mais Fin parvint à rester en selle et rattrapa Bugs de justesse.

À sa grande surprise, Sassy plongea en piqué vers le loup, et remonta se percher dans un arbre juste avant de le toucher tout à fait. Elle ne le quittait pas des yeux.

Elle est intelligente, se dit Fin. Courageuse et rusée.

— Je répète, si tu n’as rien de mieux…

Fin ordonna à Caesar de charger et, d’un geste de la main, ouvrit le sol en deux sous les pattes du loup. Tandis que le cheval bondissait au-dessus de la brèche, le loup disparut.

Un rire éclata dans le dos de Fin et fit tourner le cheval dans cette direction.

Cabhan flottait au-dessus du sol ouvert sur un tapis de brouillard.

— Loin de là, mon garçon. Tu n’as pas encore vu le meilleur. Épargne-toi cette peine puisque tu finiras par venir à moi. Je sais ce qui coule dans tes veines.

Fin refréna son envie de charger une seconde fois, car il savait d’expérience qu’une nouvelle offensive ne lui apporterait rien de bon.

Alors il se contenta de s’éloigner sans précipitation.

— Épargne-toi cette souffrance, l’entendit-il murmurer. Et quand j’en aurais fini avec toi, je t’offrirai la Ténébreuse pour l’éternité.

À son envie de faire demi-tour et de passer à l’attaque s’ajouta la fureur.

Sans se retourner, Fin soigna la terre, et s’enfonça dans le bois.

Il attacha le cheval devant la maison et, mettant pied à terre, posa la joue contre la tête de Caesar.

— Tu as été à la hauteur de ton nom, aujourd’hui. Tu n’as pas hésité à charger quand je te l’ai demandé.

Comme dans un tour de passe-passe, il tendit la main, montra sa paume vide, tourna son poignet et fit apparaître une pomme.

Pendant que Caesar croquait sa friandise, Fin appela Sassy sur son gant.

— Et toi, quelle bravoure pour une demoiselle aussi jeune. Tu vas aller chasser. (Il fit signe à Merlin.) Vous allez chasser ensemble dans le champ de Branna, et vous pourrez vous reposer dans l’appentis de Roibeard. (Il se pencha pour caresser Bugs.) Je te parie qu’il y a des biscuits pour toi à l’intérieur.

Avec le chien, Fin pénétra dans l’atelier.

— Voilà ma récompense, dit-il en voyant Branna sortir un plateau de biscuits du petit four de sa pièce de travail.

— Tu tombes vraiment à pic, dit-elle en posant la grille sur le réchaud. Il s’est passé quelque chose, affirma-t-elle d’emblée.

— Rien d’important, mais ce chien a mérité un biscuit.

— Bien sûr, dit-elle en en prenant deux dans le bocal, puisque Kathel se réveillait de sa sieste au coin du feu pour aller faire la fête à son petit camarade.

— Je préfère ceux-là, dit Fin en piochant un biscuit sur la plaque de cuisson. J’avais des choses à faire à la maison, à l’école et au haras. Nous préparons l’offre combinée éperviers-chevaux pour le printemps.

— C’est très bien, mais que s’est-il passé ?

— J’ai emmené le rapace et le cheval en promenade pour tester le parcours. Caesar et Merlin, et une jolie femelle qui s’appelle Sassy et qui s’accouplera avec Merlin quand elle sera prête.

— Et comment réagit-elle avec lui ? s’enquit Branna en mettant de l’eau à chauffer, tandis que Fin attrapait un autre biscuit.

— Il lui plaît bien, et c’est réciproque. J’étais de sortie pour tracer un ou deux parcours pour l’offre combinée, et Bugs nous a rejoints près des grandes écuries. Avec toute la compagnie, j’ai pensé à venir travailler une heure ou deux avec toi. En chemin, nous sommes passés devant la chaumière de Sorcha.

— Tu aurais pu éviter ce coin-là.

— Ce n’est pas faux. Mais je n’avais pas envie de faire un détour. Et grâce à ça, j’ai appris que la femelle que j’ai choisie pour Merlin va parfaitement bien avec lui.

Tout en lui racontant leur expérience, il prit la tasse de thé qu’elle lui tendit et envisagea sérieusement de prendre un troisième biscuit.

— Il est de plus en plus arrogant, commenta Branna.

— Assez pour nous narguer, c’est d’ailleurs tout ce qu’il se contente de faire. Il voulait que je l’attaque, et je me suis dit que lui refuser ce plaisir serait la pire des insultes pour lui.

— Il tient à nous faire savoir qu’aucun de nous ne peut s’aventurer dans les bois sans risque. Il nous défie, en effet, dans le but de nous saper le moral, de nous pousser dans nos retranchements.

— Je ne l’ai jamais vu aussi sûr de lui qu’en ce moment. C’est frappant.

— Nous l’avons blessé deux fois, même plus, et la dernière fois nous avons bien failli l’avoir.

— Mais nous ne l’avons pas détruit, souligna Fin. Et il se rétablit. Il sait qu’il lui suffit de regagner son antre pour se remettre sur pied. Il sait qu’il peut combattre encore et encore, et revenir chaque fois. Pour qui est joueur, on peut miser sur le fait que la balance finira par pencher de son côté. L’heure a encore sonné, Branna, et il a ça dans sa manche.

— Il se croit invincible – ou il croit que ce qui l’habite est intouchable. Mais j’y travaille.

Se dirigeant vers la table, elle tapota son cahier du bout du doigt.

— J’ai contacté mon père, qui a pris contact avec d’autres personnes, et j’ai rassemblé les ingrédients et leur préparation qui, à mon avis, pourraient anéantir le démon. J’ai aussi avancé sur le sortilège. Il nous manque le nom. Je ne pense pas que ça puisse fonctionner sans le nom du démon, et c’est ce que les amis de mon père m’ont confirmé.

Prenant un troisième biscuit, Fin se plaça derrière Branna pour consulter ses notes par-dessus son épaule.

— Aile séchée de chauve-souris – de Roumanie, dans l’idéal ?

— C’est ce qu’on m’a dit.

— Poils de la queue d’un yack femelle qui attend un petit, lut Fin en haussant les sourcils. Pas d’œil de triton ni de langue de chien. Excusez-moi, dit-il à Kathel et Bugs.

— Tu peux te moquer de la littérature des magiciennes, mais j’ai puisé dans les meilleures sources pour rédiger cette formule.

— Aconit, baies de belladone atropa – écrasées – teinture de trompettes d’ange d’Amazonie, pétales de conium d’Arménie, écorce de mancenillier. J’en connais certains.

— Que du poison. Ce sont tous des poisons naturels. Nous en avons utilisé certains dans la concoction que nous avons préparée pour Cabhan, mais je n’ai jamais utilisé les ingrédients les plus exotiques. Je vais devoir aller les chercher. Pour s’en procurer, il faut de l’eau bénite par un prêtre, ce qui ne pose pas de problème. Le sang reste le liant indispensable. Nous avons besoin du tien. Ton sang, quelques-uns de tes cheveux, et des rognures d’ongles.

Il bougonna.

— J’ai commencé à évaluer les quantités et j’ai passé des commandes. Mes sources ne sont pas d’accord sur ces points, mais nous trouverons le bon dosage. Et les mots doivent être précis. Une fois réussie, la potion sera noire et dense. Elle ne contiendra aucune lumière, et sera totalement opaque.

Il lui massa les épaules.

— Tu es nouée. Tu devrais te réjouir, pas te crisper. Tu as bien progressé, Branna.

— Nous ne pouvons pas espérer que ça fonctionne tant que nous n’arrivons pas à déterminer le moment approprié. Et sur ce point, je stagne.

— J’y ai réfléchi. Ostara ? L’équinoxe. Nous avons essayé le solstice d’été, pour la lumière. Ostara, c’est aussi la lumière, le moment où le point d’équilibre penche vers la clarté.

— J’y suis revenue plusieurs fois. (Elle ajusta ses épingles à cheveux.) Mais ça ne prend pas comme les précédents. Il faut que ce soit précis. Ça l’est peut-être, et je ne le vois pas dans les autres éléments.

Il la fit pivoter vers lui sans cesser de lui masser les épaules.

— Nous pouvons essayer de créer le sortilège et la potion en fonction d’Ostara, et nous verrons si le mélange prend. Si toutefois nous trouvons une femelle yack en gestation, dit-il, réussissant à la faire sourire.

— Mon père connaît un homme qui peut tout acheter, si on y met le prix.

— Nous paierons ce qu’il faut, et nous commencerons. Il me reste une heure de libre, je vais t’aider pour le sortilège. Mais ce soir, je crois que tu auras besoin de te changer les idées.

— C’est ce que tu penses ?

— Je pense que tu devrais accepter mon invitation à dîner. J’ai un restaurant en tête. Il te plaira.

— Sortir dîner ? Dans quel genre d’endroit ?

— Un endroit très chic. Romantique et élégant, où l’on mange bien. (Il entortilla une mèche de ses cheveux autour de son doigt.) Tu pourrais mettre la robe que tu portais au jour de l’An.

— Ce n’est pas ma seule robe, et je pourrais même envisager d’y aller nue comme un ver si l’on me servait des mets divins encore meilleurs que les miens.

— Si tu y tiens… Mais je préférerais t’avoir nue pour moi seul après le dessert.

— Est-ce un rendez-vous galant, Finbar ?

— C’en est un. Dîner à vingt heures, mais je passe te prendre à dix-neuf heures pour que tu aies le temps de profiter de la ville avant d’aller au restaurant.

— De la ville ? Quelle ville ?

— Paris, dit-il avant de l’embrasser.

— Tu veux qu’on vole jusqu’à Paris juste pour aller dîner ?

— Pas n’importe quel dîner, et pas n’importe où… c’est la Ville lumière.

— Paris, répéta-t-elle en essayant vainement de se convaincre que c’était frivole et insensé. Paris, dit-elle encore avant de lui rendre son baiser.

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