Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 5 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 2

2

 

 

Une semaine durant, puis deux, elle resta forte. Son pouvoir demeurait intact. Cabhan livrait une lutte terrible, cherchant tour à tour à l’abattre par la force et à s’insinuer sous sa garde, mais elle tenait bon.

L’épine noire était désormais partout en fleur, de même que les perce-neige. La lumière se faisait plus printanière qu’hivernale.

Chaque soir, Sorcha observait Daithi dans le feu. Quand elle le pouvait, elle lui parlait, se risquait à lui envoyer son esprit pour rapporter son odeur, sa voix, son toucher, et laisser autant d’elle auprès de lui.

Afin de les rendre l’un et l’autre plus forts.

Elle ne lui parlait pas de son adversaire maléfique. La magie était son univers, à elle. L’épée, le poing ni même le cœur de guerrier de Daithi ne pouvaient rien contre Cabhan et consorts. C’était à elle qu’il revenait de défendre la maison, sienne avant même qu’elle prenne Daithi pour compagnon. À elle de protéger les enfants qu’ils avaient conçus ensemble.

Elle ne pouvait cependant s’empêcher de compter les jours jusqu’à Beltaine, jusqu’au moment où elle le verrait prendre le chemin du retour.

Ses enfants étaient en pleine santé, ils apprenaient. Une petite voix impérieuse l’incitait à leur enseigner un maximum de choses aussi vite que possible. Elle acceptait sans murmurer.

Chaque soir, à la lumière de la chandelle et du feu, elle passait des heures à noter par écrit ses incantations, ses formules magiques et même ses pensées. Quand elle entendait le loup hurler ou le vent battre les murs, elle les ignorait.

Par deux fois elle fut mandée au château pour soigner quelqu’un ; elle emmena ses enfants afin qu’ils puissent jouer avec d’autres de leur âge, pour les garder près d’elle.

Elle voulait aussi qu’ils soient témoins du respect accordé à la Ténébreuse. Car son nom, et tout ce qu’il signifiait, serait leur héritage.

Chaque fois qu’ils rentraient ensuite chez eux, il lui fallait une potion pour restaurer les forces dans lesquelles elle avait puisé pour exercer ses talents de guérisseuse.

Malgré son impatience à retrouver son homme et sa santé, peut-être ébranlée à jamais, il ne se passait pas un jour sans qu’elle enseigne son art à ses enfants. Elle se contentait d’observer Eamon quand il appelait à lui Roibeard – l’épervier lui appartenait désormais bien plus qu’à elle, comme il se devait. Et regardait avec fierté sa petite, aussi redoutable qu’un guerrier quand elle montait Alastar.

Elle éprouvait autant de fierté que d’inquiétude à savoir que Brannaugh et son fidèle Kathel patrouillaient fréquemment dans les bois.

S’ils avaient indéniablement hérité du don, ils n’en étaient pas moins des enfants. Aussi veillait-elle à introduire la musique et les jeux dans leur quotidien, et à préserver autant que possible leur innocence.

Ils avaient des visiteurs ; certains venaient lui demander une amulette, un baume, d’autres étaient en quête d’une réponse à leurs questions, d’autres encore espéraient l’amour ou la fortune. Elle leur apportait son aide chaque fois qu’elle le pouvait, acceptait leurs offrandes. Et surveillait la route, encore et toujours, tout en sachant que l’homme qu’elle aimait ne serait pas de retour avant plusieurs semaines.

Un jour où le vent s’était fait brise, où le ciel était plus bleu que gris, elle emmena les enfants sur la rivière, dans la barque fabriquée par leur père.

— Y en a qui disent que les magiciens peuvent pas voyager sur l’eau, annonça Eamon.

— Vraiment ? répondit Sorcha en riant, goûtant la caresse de la brise sur son visage. Nous voilà pourtant sur l’eau sans couler.

— C’est Donal qui le dit, au château.

— Qu’il le dise, ou même qu’il le croie, c’est une chose ; cela ne signifie pas pour autant que c’est vrai.

— Eamon a fait voler une grenouille devant Donal. C’est pareil que se vanter.

Eamon lança à sa petite sœur un regard noir qu’il aurait volontiers accompagné d’une bourrade si sa mère avait eu le dos tourné.

— Faire voler des grenouilles, c’est peut-être drôle, mais tu ne devrais pas galvauder ta magie juste pour t’amuser.

— Je m’entraînais.

— Entraîne-toi plutôt à nous attraper du poisson pour le dîner. Non ! pas comme ça, ajouta-t-elle en voyant son fils élever les mains au-dessus de l’eau. La magie n’est pas toujours la solution. Il faut aussi savoir se débrouiller sans. Tu ne dois jamais gaspiller tes dons quand ton ingéniosité, tes mains ou ton dos suffisent à te tirer d’affaire.

— J’aime bien pêcher.

— Moi, j’aime pas ! répondit Brannaugh la mine boudeuse, tandis que leur barque remontait la rivière. On passe son temps à attendre. Je préfère la chasse. On est dans les bois, et puis ce serait bien d’avoir du lapin pour le dîner.

— Demain, pourquoi pas ? Ce soir, nous aurons du poisson si ton frère est suffisamment habile et chanceux. Et peut-être une tourte aux pommes de terre.

Brannaugh, qui commençait à s’ennuyer, tendit sa ligne à sa sœur et se mit à contempler le château sur la rive, avec ses imposants murs de pierre.

— Tu ne voudrais pas vivre là-bas, maman ? J’ai entendu les femmes parler, et elles disaient que nous serions les bienvenus.

— Nous avons notre propre foyer. Ce n’était peut-être qu’une hutte jadis, mais il existe depuis plus longtemps que ces murs. Il était déjà là sous le règne des O’Connor, avant la maison de Burke. Rois et princes passent sur cette terre, mignonne, mais le foyer est éternel.

— J’aime bien regarder le château. Les tours sont si hautes, si majestueuses ! Mais je préfère nos bois. Est-ce que les Burke auraient été capables de nous prendre notre maison ? demanda-t-elle en appuyant la tête contre le bras de sa mère.

— Ils auraient pu essayer, mais ils ont bien fait de respecter les pouvoirs magiques. Il n’y a pas de querelle entre eux et nous.

— S’ils nous cherchaient querelle, papa les combattrait, et moi aussi. Au château, Dervla m’a raconté que Cabhan avait été banni, poursuivit-elle en coulant un regard vers Sorcha.

— Tu le savais déjà.

— Oui, mais elle a dit qu’il revenait, et qu’il couchait avec les femmes. Il leur murmure des choses à l’oreille, et elles croient qu’il est leur époux. Le lendemain matin, quand elles comprennent qui il est, elles pleurent. Dervla m’a expliqué que tu donnais des amulettes aux femmes pour éloigner Cabhan, mais… il a réussi à entraîner une des filles de cuisine dans les tourbières. On ne l’a pas encore retrouvée.

Elle aussi avait entendu la nouvelle, et savait parfaitement que l’on ne retrouverait jamais la jeune femme.

— Il en fait ses jouets, les faibles sont les proies dont il se nourrit. Son pouvoir est maléfique et froid. La lumière et le feu auront toujours raison de lui.

— Mais il revient ! Il gratte aux portes et aux fenêtres.

— Il ne peut pas entrer, affirma-t-elle malgré le frisson qui courait dans ses veines.

Au même moment, Eamon poussa un cri et tira brusquement sa ligne hors de l’eau. Un poisson brilla d’un éclat argenté au soleil.

— Habile et chanceux, lança gaiement Sorcha en prenant le filet.

— Moi aussi, je veux en attraper un ! dit Teagan en se penchant avec enthousiasme vers l’eau, comme pour y apercevoir son poisson.

— Espérons que tu y arriveras, car il nous en faudra plus d’un, même si celui-ci est de belle taille. Tu as bien travaillé, Eamon.

Ils en attrapèrent trois de plus, et si elle usa d’un soupçon de magie pour venir en aide à sa benjamine, ce fut par amour pour elle.

La barque prit le chemin du retour ; le soleil resplendissait, la brise dansait, et l’air était empli des voix de ses enfants.

Une belle journée, songea Sorcha. Le printemps était si proche qu’elle en avait presque le goût dans la bouche.

— Cours vite devant, Eamon, et nettoie les poissons. Quant à toi, Brannaugh, mets les pommes de terre à cuire. Je m’occupe du bateau.

— Je reste avec toi, décida Teagan en glissant sa main dans celle de sa mère. Je vais t’aider.

— Bonne idée. Il va falloir aller chercher de l’eau à la rivière.

— Les poissons, ils sont contents qu’on les attrape et qu’on les mange ?

— Sans doute pas, mais c’est leur raison d’être.

— Pourquoi ?

Toujours pourquoi, songea Sorcha en attachant la barque. C’était le premier mot qu’avait prononcé Teagan.

— Les puissances n’ont-elles pas mis les poissons dans l’eau, et donné aux humains la faculté de fabriquer des lignes et des filets ?

— Moi, je suis sûre que les poissons aiment mieux nager qu’aller sur le feu.

— Tu n’as pas tort. C’est pourquoi nous ne devons pas gaspiller la nourriture et devons être reconnaissants à la nature de ce qu’elle nous donne à manger.

— Et si on ne les attrapait pas pour les manger ?

— Nous aurions bien souvent faim.

— Ils parlent, sous l’eau, les poissons ?

— Je dois avouer que je n’ai encore jamais tenu une conversation avec eux. Viens là, il commence à faire froid, ajouta-t-elle en resserrant la cape autour des épaules de Teagan. Nous aurons peut-être de l’orage, ce soir. Il est temps de rentrer, conclut-elle en regardant les nuages s’accumuler et voiler le soleil.

Elle s’était à peine redressée que le brouillard arriva. Gris, sale, rampant sur le sol comme un reptile, étouffant la clarté du jour.

Ce n’était pas un orage qui se préparait, comprit Sorcha. La menace était déjà bel et bien là.

Elle fit passer Teagan derrière elle au moment même où Cabhan surgit du brouillard.

Son habit noir était piqueté d’argent, tel un ciel nocturne constellé d’étoiles. Ses cheveux ondulaient jusqu’aux épaules, encadrant d’ébène son beau visage dur. Ses yeux, aussi noirs que le cœur d’un Gitan, luisaient de pouvoir et de plaisir en déshabillant Sorcha de la tête aux pieds.

Elle les sentait sur sa peau, comme des mains hardies.

Il portait autour du cou un grand pendentif d’argent en forme de soleil, avec en son centre une grosse pierre, un œil rouge luisant. Cet objet était nouveau, et elle perçut aussitôt son pouvoir maléfique.

— Belle dame, dit-il en s’inclinant devant elle.

— Tu n’es pas le bienvenu ici.

— Je vais où bon me semble. Et qu’aperçois-je ? Une femme et sa jolie petite fille, toutes seules. Un régal pour les brigands et les loups. Tu n’as pas d’homme pour assurer ta sécurité, Sorcha la Ténébreuse. Je serai ton escorte.

— Je n’ai besoin de personne pour assurer ma sécurité. Va-t’en, Cabhan ! Tu gaspilles ici ton temps et tes pouvoirs. Jamais je ne me soumettrai à un être comme toi.

— Oh ! mais si ! T’unir à moi est ton destin. Je l’ai vu dans le miroir.

— Tu vois des mensonges, des désirs, et non la vérité ou le destin.

Il se contenta de sourire, d’un sourire aussi séduisant que sa voix.

— Ensemble, nous régnerons sur cette terre, et partout où nous voudrons. Tu seras parée de bijoux et de drap fin aux couleurs vives.

Il fit tourbillonner ses mains. Teagan eut un hoquet de surprise en voyant sa mère vêtue de pourpre royale, resplendissant sous les bijoux, le front ceint d’une couronne sertie de gemmes.

Sorcha répliqua aussitôt d’un geste du poignet et retrouva son simple drap de laine noire.

— Je n’ai ni besoin ni envie de tes couleurs, de tes brillants. Laisse-nous en paix, moi et les miens, ou tu sentiras ma colère !

Il s’esclaffa, et son rire mélodieux était aussi séduisant qu’effroyable.

— Peux-tu t’étonner, mon cœur, que tu sois la seule femme que je veux ? La flamme qui t’anime, ta beauté, ton pouvoir, tout est destiné à m’appartenir.

— Je suis la femme de Daithi, maintenant et à jamais.

Cabhan eut un geste dédaigneux de la main.

— Daithi se soucie plus de ses coups de main, de ses stratagèmes et de ses minables petites guerres que de toi ou des morveux que tu lui as donnés. Depuis combien de lunes n’a-t-il pas partagé ta couche ? Tu as froid la nuit, Sorcha. Je le sens. Je te ferai découvrir des plaisirs que tu n’as jamais connus. Et je ferai de toi plus que tu n’es déjà. Je te ferai déesse.

La peur tentait de s’insinuer en elle comme le brouillard alentour.

— Je préfère mourir de ma propre main que partager ta couche. Tout ce que tu veux, c’est accroître ton pouvoir.

— Tu es bien bête de ne pas en vouloir autant. Ensemble, nous écraserons tous ceux qui se dresseront contre nous, vivrons comme des dieux, serons des dieux. Et pour cela je te donnerai ce que tu désires de tout ton cœur.

— Tu ignores ce que j’ai dans le cœur.

— Un bébé dans tes entrailles, pour remplacer celui que tu as perdu. Mon fils, né de toi. Plus puissant que toute créature passée ou à venir.

Elle fut soudain envahie par le chagrin, et par la peur. Une terrible peur de ce désir en germe, au fond de son cœur, d’accepter ce qu’il offrait : une vie, forte, réelle, se développant en elle.

Percevant sa peur, Cabhan se rapprocha.

— Un fils dans ton sein, murmura-t-il. Rayonnant, éclatant de santé, un splendide garçon qui naîtra plein de force, à nul autre pareil. Donne-moi la main, Sorcha, et je te donnerai ce que ton cœur désire.

Un instant elle trembla, un instant seulement – par tous les dieux, comme elle aurait voulu sentir cette vie en elle !

Elle n’avait pas fini de trembler que Teagan bondissait de derrière ses jupes pour lancer de toutes ses forces une pierre et frapper Cabhan à la tempe. Un mince filet de sang d’un rouge sombre, très sombre, coula sur sa peau blême.

Le regard féroce, il décocha un coup de poing. Sans lui laisser le temps d’atteindre sa cible, Sorcha le repoussa par la seule puissance de sa volonté et prit Teagan dans ses bras.

Le vent né de sa propre furie fouettait désormais tout autour d’elle.

— Si tu touches un seul cheveu de mon enfant, je te tuerai mille fois et t’infligerai dix mille années d’atroces souffrances ! Je le jure par tout ce que je suis.

— Vous me menacez, toi et ton avorton ? (Les yeux fixés sur le visage de Teagan, il eut un sourire venimeux.) Un joli petit avorton. Vif comme un poisson dans l’eau. Et si je t’attrapais pour te manger ?

Tremblante, agrippée de toutes ses forces à sa mère, Teagan n’hésita pas pour autant à lui tenir tête.

— Va-t’en !

Mû par la furie et la peur, son pouvoir jeune et inexpérimenté fusa pour atteindre son but avec autant de précision que le caillou quelques minutes plus tôt. Cabhan saignait désormais de la bouche, et son sourire devint haineux.

— Toi d’abord, puis ton frère. Ta sœur… je préfère la laisser mûrir un peu, car elle aussi me donnera des fils.

(Du bout du doigt, il étala le sang coulant sur son visage avant de tracer une croix sur son amulette.)

» Pour toi, je les aurais épargnés, dit-il à Sorcha. Désormais, tu les verras morts.

— Il ne peut pas te faire de mal, murmura Sorcha à l’oreille de Teagan avant de s’interrompre, horrifiée, en voyant Cabhan se métamorphoser en une volute de brouillard. L’amulette flamboyait, la gemme se mit à tournoyer jusqu’à ce que les yeux de Cabhan rougeoient autant qu’elle.

Une fourrure noire couvrit son corps. Des griffes acérées surgirent de ses doigts. Alors même qu’il semblait se répandre sur le sol, il renversa soudain la tête et se mit à hurler.

Lentement, précautionneusement, Sorcha posa Teagan par terre, derrière elle.

— Il ne peut pas te faire de mal, répéta-t-elle, priant en elle-même pour que ce soit vrai, pour que la magie dont elle avait imprégné le talisman de cuivre résiste à cette métamorphose.

Sans aucun doute, il avait vendu son âme en échange de cet art maléfique.

Le loup découvrit les dents et bondit.

Elle le repoussa, lançant les mains en avant, concentrant toutes ses forces dans la pure lumière blanche qui jaillit de ses paumes. Sous la brûlure, le loup poussa un cri presque humain, puis chargea de nouveau, bondissant, cherchant à mordre, les yeux horriblement humains bien qu’emplis de sauvagerie. De ses griffes, il lacéra la jupe de Sorcha.

Teagan déchira l’air de ses cris :

— Va-t’en, va-t’en !

Elle bombarda le loup de pierres qui se transformaient en boules de feu en atteignant leur cible. Le brouillard sentait la chair et la fourrure brûlées.

La bête maléfique se rua vers elle, hurlant toujours. Teagan fit deux pas en arrière tandis que Sorcha le cinglait de toute sa puissance. La cape de la petite fille s’ouvrit, révélant le talisman de cuivre. Une flamme bleue, droite et acérée comme une flèche, en jaillit et marqua d’un pentagramme le flanc de l’animal.

Hurlant de douleur, le loup fut propulsé en arrière, labourant l’air de ses griffes, claquant des mâchoires dans le vide. Sorcha rassembla ses forces restantes pour projeter sa lumière, son espoir et son pouvoir.

Une blancheur aveuglante envahit l’espace, et elle tomba à genoux en agrippant désespérément la main de Teagan.

Le brouillard se dissipa. Du loup, il ne restait plus que la terre brûlée devant l’empreinte de son corps.

Teagan pleurait, redevenue une petite fille qui s’accrochait à sa mère et se pressait de toutes ses forces contre elle, terrorisée par un monstre effroyablement réel.

— Là, là, ma chérie, il est parti. Tu n’as plus rien à craindre. Il faut rentrer maintenant, mon bébé.

Mais Sorcha n’avait plus même la force de se relever. Se sentir aussi impuissante la mettait elle aussi au bord des larmes. Et dire que, naguère, elle aurait eu le pouvoir de voler de par les bois avec son enfant dans les bras ! À présent, ses lèvres tremblaient, sa respiration était brûlante, et son cœur battait si fort et si vite qu’il résonnait dans ses tempes.

Si Cabhan trouvait la force de revenir…

— Cours vite à la maison, ma mignonne. Tu sais comment y aller d’ici. Va vite, je te suivrai.

— Je reste avec toi.

— Obéis-moi, Teagan.

— Non, non, protesta-t-elle d’un air têtu en se frottant les yeux de ses poings. Viens ! Viens avec moi.

Serrant les dents, Sorcha réussit à se mettre debout. Mais au bout de deux pas elle retomba à genoux.

— Je ne peux pas, ma chérie. Mes jambes refusent de me porter.

— Alastar le peut, lui. Je vais l’appeler, et il nous ramènera à la maison.

— Tu peux l’appeler d’aussi loin ?

— Il va arriver à toute vitesse.

Teagan se redressa sur ses vigoureuses petites jambes et leva les bras au ciel.

— Alastar, Alastar, libre et courageux, entends et viens, je le veux. Fidèlement accours pour nous porter secours.

» C’est Brannaugh qui m’a aidée, pour les paroles. C’est bien ? demanda-t-elle avec inquiétude à sa mère.

— Très bien, dit Sorcha.

Elle était si jeune. Simple et pure.

— Dis-le deux fois encore, ma chérie. Le chiffre trois a de fortes vertus magiques.

Teagan obtempéra, puis revint auprès de sa mère lui caresser les cheveux.

— Ça ira mieux quand tu seras à la maison, maman. Brannaugh te fera de la tisane.

— Oui, ma jolie. J’irai mieux une fois rentrée, affirma Sorcha en songeant que c’était la première fois qu’elle mentait à sa fille. Trouve-moi un bon bâton bien solide. En m’appuyant dessus, je devrais pouvoir marcher un peu.

— Alastar va venir.

Sorcha en doutait, mais elle acquiesça.

— Allons à sa rencontre. Mais trouve-moi d’abord un solide bâton, Teagan. Nous devons rentrer à la maison avant la nuit.

Teagan était encore en train de fouiller les fourrés lorsqu’elles entendirent des sabots sonner sur le chemin.

— Le voilà ! Alastar ! Alastar ! Nous sommes ici !

Elle avait appelé son guide ! se dit Sorcha avec fierté, malgré son épuisement. Pendant que sa fille courait à la rencontre du cheval, elle rassembla toutes ses forces pour se mettre debout.

— Tu es le prince des chevaux, dit-elle en pressant son visage contre la joue d’Alastar. Tu peux m’aider à monter, Teagan ?

— Il va t’aider, tu vas voir. C’est un tour que je lui ai appris. J’attendais que papa revienne pour vous montrer.

» À genoux, Alastar ! À genoux ! dit Teagan en riant, accompagnant son ordre d’un geste de la main.

Le cheval baissa la tête, puis s’agenouilla.

— Quelle petite futée !

— Il te plaît, ce tour ?

— Beaucoup, ma chérie.

S’agrippant à la crinière, Sorcha se hissa à dos de cheval. Agile et légère, Teagan vint d’un bond se placer devant elle.

— Tiens-toi à moi, maman ! Alastar et moi, on va te ramener à la maison.

Sorcha noua les bras autour de la taille de sa benjamine et s’en remit à elle et à Alastar. Chaque foulée lui était douloureuse, mais les rapprochait de la chaumière.

En approchant de la clairière, elle vit ses deux aînés accourir, Brannaugh traînant à grand-peine l’épée de son grand-père, Eamon armé d’un poignard.

Si courageux ! trop courageux.

— Rentrez maintenant, rentrez vite à la maison !

— Le méchant est venu, cria Teagan. Il s’est changé en loup. Et je lui ai lancé des cailloux, Eamon, comme toi !

Les voix des enfants, les questions, l’excitation, les frissons de peur tournoyaient dans la tête de Sorcha comme un écho sans fin. Trempée de sueur, elle s’agrippa de nouveau à la crinière d’Alastar pour se laisser glisser à terre. Tout devint gris et se mit à tourner autour d’elle.

— Maman est malade. Elle a besoin de sa tisane.

— Rentrez, parvint à murmurer Sorcha. Tirez les verrous.

Comme portée par les flots, elle entra dans la maison, s’écroula sur le banc, entendit Brannaugh donner ses ordres d’un ton bref de capitaine : « De l’eau ! Ranimez le feu ! »

Un mouchoir frais sur le front… Un liquide chaud, revigorant, qui lui coulait dans la gorge. La douleur s’éloigna, les brumes s’estompèrent.

— Repose-toi, lui dit Brannaugh en lui caressant les cheveux.

— Je me sens mieux. Ton pouvoir de guérisseuse est très fort.

— Teagan dit que le loup a brûlé.

— Non. Nous l’avons blessé, c’est vrai, mais il est toujours vivant. Hélas !

— Nous le tuerons. Nous tendrons un piège pour le tuer.

— Peut-être, quand j’aurai recouvré mes forces. Ses pouvoirs se sont accrus, il peut désormais se métamorphoser. J’ignore quel prix il lui a fallu payer pour de tels pouvoirs, mais il était certainement élevé. Ta sœur l’a marqué. Là, précisa-t-elle en se touchant l’épaule gauche. D’un pentagramme. Faites désormais bien attention, et méfiez-vous de quiconque porte cette marque.

— Ne t’inquiète pas. Nous ferons attention. Nous allons préparer le souper, et tu te sentiras plus forte quand tu auras mangé et te seras reposée.

— Tu vas me préparer un talisman. En suivant à la lettre mes indications. Ensuite, tu me l’apporteras. Le souper peut attendre.

— Ça te redonnera des forces ?

— Oui.

Brannaugh prépara le talisman, et Sorcha se le passa au cou, le posant près de son cœur. Elle but de nouveau une potion, puis se força à manger malgré son manque d’appétit.

Elle dormit, rêva, et trouva Brannaugh montant la garde à son réveil.

— Va te coucher, maintenant. Il est tard.

— Nous allons rester avec toi. Je peux t’aider à aller te coucher.

— Je vais rester ici, près du feu.

— Alors, moi aussi. Nous allons prendre des tours de garde. Je réveillerai Eamon quand ce sera son tour, et Teagan t’apportera ta tisane demain matin.

Trop lasse pour protester, trop fière de ses enfants pour les gronder, Sorcha sourit.

— Ce sont les nouvelles règles ?

— Jusqu’à ce que tu ailles mieux.

— Je vais déjà mieux, je te le promets. Sa magie est extrêmement puissante et maléfique. J’ai dû user de toutes mes forces pour la contrer. Tu aurais été fière de notre Teagan. Elle s’est montrée si féroce, si vive. Et toi, courant vers nous avec l’épée de grand-père !

— Elle est très lourde.

Sorcha rit, et cela lui fit du bien.

— C’était un grand gaillard avec une barbe rousse de la longueur de ton bras.

» Puisque tu refuses d’aller te coucher, ajouta-t-elle en caressant les cheveux de Brannaugh avec un soupir, prépare-nous une paillasse par terre. Nous allons toutes les deux dormir un peu.

Une fois Brannaugh endormie, elle ajouta un talisman pour que les rêves de sa fille soient doux et agréables.

Puis elle se tourna vers le feu. Il était grand temps, plus que temps, de demander à Daithi de rentrer. Elle avait besoin de son épée, de sa force virile. Elle avait besoin de lui.

Aussi ouvrit-elle son esprit au feu, et son cœur à son amour.

Son esprit voyagea par monts et par vaux à travers la nuit, par-delà les bois et les cours d’eau où se mirait la lune. Elle franchit en volant les lieues et les lieues qui la séparaient de son amour, et rejoignit enfin le campement de leur clan.

Il dormait près du feu, enveloppé de clair de lune.

Quand elle se glissa près de lui, un sourire retroussa les commissures de ses lèvres, et il l’enlaça.

— Tu sens les clairières ombreuses et le feu de cheminée.

— Il est temps que tu rentres.

— Bientôt, a ghrá*. Deux semaines, pas plus.

— Dès demain, tu dois prendre le chemin du retour. Mon cœur, mon guerrier, dit-elle en lui prenant le visage dans la coupe de ses mains, nous avons besoin de toi.

— J’ai aussi besoin de toi.

Il roula sur elle dans son rêve, approcha ses lèvres des siennes.

— Pas dans notre lit, même si nuit et jour je te désire à en avoir mal. J’ai besoin de ton épée, et de toi à mes côtés. Cabhan a attaqué aujourd’hui.

— Tu es blessée ? demanda Daithi en se mettant debout d’un bond, la main sur la garde de son épée. Les enfants ?

— Non, non. Mais il s’en est fallu de peu. J’ai peur de ne pouvoir lui tenir tête.

— Personne n’est plus fort que toi. Jamais il ne touchera la Ténébreuse.

Sorcha sentit son cœur se briser à ce témoignage de confiance qu’elle ne méritait plus.

— Je ne vais pas bien.

— Que se passe-t-il ?

— Je ne voulais pas te tracasser… Non, c’était par orgueil. Mais l’heure n’est plus à ce genre de fierté. J’ai peur de ce qui va arriver, Daithi. Peur de lui. Je ne peux pas lui tenir tête sans toi. Pour nos enfants, pour nos vies, rentre à la maison.

— Je vais partir cette nuit même. J’emmènerai des hommes avec moi et rentrerai chez nous.

— À l’aube. Attends qu’il fasse jour, car la nuit lui appartient. Hâte-toi.

— Deux jours. Dans deux jours je serai rentré. Et Cabhan sentira le tranchant de mon épée, j’en fais le serment.

— Je guetterai ton retour. Je suis tienne dans cette vie et dans toutes celles à venir.

— Guéris-toi, ma magicienne, dit-il en portant la main de Sorcha à ses lèvres. C’est la seule chose que je te demanderai jamais.

— Reviens, et je guérirai.

— Deux jours.

— Deux jours.

Elle l’embrassa, le serrant étroitement contre elle. Et emporta le baiser sur le chemin du retour, par-delà le miroir de la lune et les vertes collines.

Elle revint dans son corps, fatiguée, si fatiguée, mais plus forte aussi. Entre eux, le flux de la magie était puissant et pur.

Deux jours, pensa-t-elle en fermant les yeux. Elle profiterait des deux jours de chevauchée de Daithi pour se reposer et laisser sa puissance magique se reconstituer. Garderait les enfants près d’elle, les envelopperait de lumière.

De nouveau elle dormit ; et de nouveau elle rêva.

Daithi n’avait pas attendu le jour. Il chevauchait au clair de lune, sous la froide clarté des étoiles. Une expression farouche se lisait sur son visage tandis que son cheval dansait sur le sol durci.

Sa monture bondissait de l’avant, distançant celles des trois hommes qui l’accompagnaient.

Profitant de la clarté lunaire et stellaire, il se dirigeait vers son foyer, vers sa famille et sa femme. Car il aimait la Ténébreuse plus que sa propre vie.

Quand le loup surgit de l’ombre, il eut à peine le temps de dégainer son épée. Il tenta de frapper la bête, mais le cheval rua, et sa lame rencontra le vide. Le brouillard l’emprisonnait entre des murailles grisâtres, l’isolant de ses hommes.

Il se battit vaillamment, mais le loup esquiva chacun de ses coups, claquant des mâchoires, usant de ses griffes meurtrières, disparaissant dans le brouillard pour en surgir de nouveau l’instant d’après.

Elle vola au secours de Daithi, franchissant de nouveau collines et cours d’eau.

Elle sentit les mâchoires déchirer la chair, le sang couler du cœur de son homme, et du sien tout à la fois. Ses larmes ruisselaient en pluie, chassant le brouillard. Criant son nom, elle se laissa tomber auprès de lui.

Elle essaya ses formules magiques les plus sûres, le plus puissant de tous ses talismans, mais le cœur de Daithi avait cessé de battre à jamais.

Serrant la main de son homme dans la sienne, elle implora la miséricorde de la déesse. Seul le rire du loup répondit dans l’obscurité.

 

Brannaugh frissonnait en dormant. Des rêves l’assaillaient, emplis de sang, de grognements féroces et de mort. Elle chercha désespérément à les fuir, à se libérer. Elle voulait sa mère, son père, le soleil et la chaleur du printemps.

Les nuages et le froid l’enveloppaient.

Le loup s’élança hors du bois, lui barrant le chemin. Ses crocs dégoulinaient de sang.

Avec un cri étouffé, elle se redressa sur sa paillasse en agrippant de toutes ses forces son amulette. Se recroquevillant, les genoux entre les bras, elle se frotta le visage contre les cuisses pour sécher ses pleurs. Elle n’était plus un bébé qu’un cauchemar faisait pleurer.

Il était grand temps de réveiller Eamon. Avec un peu de chance, elle parviendrait à trouver un sommeil plus calme dans son propre lit.

Elle tourna d’abord la tête pour vérifier si sa mère dormait, et vit le banc vide. Se frottant les yeux pour chasser le sommeil, elle l’appela à voix basse.

Tandis qu’elle se mettait debout, elle l’aperçut gisant à terre, comme morte, entre la cheminée et l’échelle de la soupente.

— Maman ! Maman !

Terrorisée, elle la rejoignit d’un bond et s’agenouilla à ses côtés. Les mains tremblantes, elle la tourna sur le côté et lui posa la tête sur ses genoux, répétant encore et encore son nom comme une incantation.

Trop blanche, trop immobile, trop froide. La berçant avec douceur, Brannaugh agit instinctivement. Quand la chaleur surgit en elle, elle l’infusa à sa mère. Les mains tremblantes, la tête renversée en arrière, elle pressa de toutes ses forces sur le cœur de Sorcha, fixant le vide de ses yeux gris fumée, aspirant la lumière pour la transmettre à sa mère.

La chaleur se déversa d’elle à flots, remplacée par le froid, jusqu’à ce qu’elle s’écroule en avant, frissonnante. Tout tournait autour d’elle, ciel et mer, lumière et obscurité. Une douleur comme elle n’en avait jamais connu lui tenaillait le ventre et la frappait au cœur.

Puis soudain ce fut fini, seul demeura l’épuisement.

Au loin, elle entendit son chien aboyer.

— Assez, c’est assez, murmura Sorcha d’une voix faible, éraillée. Arrête, Brannaugh. Arrête, à présent.

— Ce n’est pas assez. Il t’en faut plus.

— Non, écoute-moi : souffle calme, esprit calme, cœur calme. Souffle, esprit, cœur.

— Que se passe-t-il ? demanda soudain Eamon en dégringolant de l’échelle de la soupente. Maman !

— Je l’ai trouvée comme ça. Aide-moi à l’emmener se coucher.

— Non, intervint Sorcha. Le temps est précieux. Eamon, laisse Kathel entrer, et va réveiller Teagan.

— Elle est déjà réveillée, elle est là.

— Ah ! mon bébé ! Ne t’inquiète pas.

— Il y a du sang sur tes mains !

— Hélas ! ce n’est pas le mien, répondit Sorcha en contemplant ses mains, enfouissant son chagrin au fond de son cœur.

— Va chercher un torchon, Teagan, pour que nous l’aidions à se laver.

— Non, pas un torchon. Le chaudron. Allez chercher mes bougies, mon livre, et le sel. Tout le sel que nous avons. Ranime le feu, Eamon, et toi, Brannaugh, prépare ma potion – aussi forte que possible.

— J’y vais.

— Teagan, sois bien sage et prépare un paquet avec toute la nourriture que nous avons.

— Nous allons en voyage ?

— C’est cela. En voyage. Va nourrir les animaux, Eamon. Je sais, il est tôt, mais donne-leur une bonne ration, et mets toute l’avoine restante dans un grand sac pour Alastar.

Elle prit le bol des mains de son aînée et le vida à longues gorgées.

— Maintenant, rassemblez vos affaires, vos vêtements, des couvertures… Prenez l’épée, le poignard, tout notre argent, et les bijoux que m’a laissés ma grand-mère. Prenez tout. Tout, Brannaugh, ne laisse rien de précieux. Mets tout dans des sacs, fais vite. Vite ! répéta-t-elle d’un ton si impérieux que Brannaugh courut vers l’échelle.

Le temps s’écoulait, songea la Ténébreuse, sitôt venu, déjà passé. Il lui en restait si peu, désormais. Mais elle ferait en sorte qu’il lui suffise.

Tandis que ses enfants exécutaient ses ordres, elle s’efforça au calme, rassemblant ses forces, concentrant son pouvoir.

Brannaugh redescendit bientôt de la soupente, et Sorcha se leva, se redressant de toute sa taille. Sa peau était tiède, son visage avait repris des couleurs, son regard était vif, énergique.

— Tu es remise !

— Non, ma chérie. Je ne suis pas remise, et ne le serai jamais. Mais pour l’instant je dois être forte, ajouta-t-elle en intimant d’un geste le silence à Brannaugh. Je ferai ce que j’ai à faire, et tu m’imiteras. Vous m’imiterez tous trois, reprit-elle en regardant tour à tour son fils et sa benjamine. Avant le lever du soleil, vous serez partis. Vous resterez dans les bois et vous dirigerez vers le sud. Ne prenez pas la route avant d’être loin d’ici. Allez trouver ma cousine Ailish, du clan O’Dwyer, et racontez-lui notre histoire. Elle fera tout son possible.

— Nous partirons tous les quatre !

— Non, Eamon. Je vais rester ici. Tu vas devoir être fort et courageux, protéger tes sœurs comme elles te protégeront. Je ne survivrais pas au voyage.

— Je vais te soigner ! protesta Brannaugh.

— Ce n’est pas en ton pouvoir. C’est écrit. Mais je ne vous laisse ni seuls ni démunis. Ce que je suis et le pouvoir que je possède continueront à vivre en vous. Un jour, vous reviendrez, car c’est ici votre foyer, et le foyer est la source. Je ne peux vous rendre votre innocence, mais je vous donnerai le pouvoir.

» Tenez-vous ici, à mes côtés, car vous êtes mon cœur, mon âme, mon sang et mes os. Vous êtes tout ce que je suis. Je trace à présent le cercle. Les ténèbres n’entreront pas.

La flamme traça un cercle sur le sol, puis d’un geste Sorcha la fit sauter sous le chaudron. Contemplant ses mains, elle poussa un long soupir, puis fit un pas en avant.

— Ceci est le sang de votre père.

(Elle ouvrit les mains au-dessus du chaudron, et le sang s’y déversa.)

» Ceci, ce sont mes larmes, et les vôtres. Il chevauchait pour notre protection, avait pris le chemin du retour comme je le lui avais demandé. Profitant de ma peur, de ma faiblesse, Cabhan a tendu un piège à votre père et lui a pris la vie, comme il prendra la mienne. La vie, mais non l’esprit ni le pouvoir.

(Elle s’agenouilla, entoura de ses bras ses enfants en larmes.)

» Je voudrais profiter de chaque instant qui me reste pour vous réconforter, mais nous n’avons pas le temps de pleurer. N’oubliez jamais celui qui vous a engendrés et qui vous aimait. Songez que je vais le rejoindre, et que nous veillerons sur vous.

— Ne nous oblige pas à partir, dit Teagan en sanglotant sur l’épaule de sa mère. Je veux rester avec toi. Je veux papa !

— Vous emporterez avec vous la lumière qui est en moi. Je serai toujours avec vous. (De ses mains redevenues propres et blanches, Sorcha essuya les larmes sur les joues de sa fille.) Toi, mon rayon de lumière, mon espérance. Toi, mon fils courageux. Mon cœur. (Elle posa un baiser sur les doigts d’Eamon.) Toi, si solide, toujours en quête de savoir. Ma force. (Elle prit le visage de Brannaugh entre ses deux mains.) Emportez-moi avec vous.

» Et maintenant, il est temps de prononcer ensemble cette incantation. Restez près de moi ! Répétez après moi, imitez mes gestes.

(Elle tendit les mains.)

» Sang et larmes dissipent nos alarmes. (Elle passa la main au-dessus du chaudron ; le liquide se mit à bouillonner.) Sel par quatre fois barricade chez soi. Herbes et baies en sus lui ôtent la vue. Mes enfants point ne verra, leur vie libre sera. Jolis pétales, de haine teintés, tendent leur piège parfumé. Par feu et fumée le sort soit jeté, qu’ainsi Cabhan meure étouffé. À mon appel il viendra ici, tel est mon vouloir, qu’il en soit ainsi.

La lumière embrasa l’intégralité du cercle.

Elle invoqua Hécate, Brigitt, Morrigann et Badb Catha, appelant sur elle la force et la puissance des déesses. L’air trembla, sembla se fendre en deux. Des voix résonnèrent tandis que Sorcha, debout, levait les bras, tour à tour impérieuse et suppliante.

La fumée prit la couleur du sang, embrumant la pièce, avant d’être aspirée dans le chaudron comme par un tourbillon.

Les yeux enfiévrés, Sorcha versa la potion dans un flacon, le ferma et le glissa dans sa poche.

— Maman… murmura Brannaugh.

— Telle je suis, et telle je serai. Ne me crains pas, pas plus que ce que je te donne en cet instant. Mon bébé, continua-t-elle en prenant les mains de Teagan. Le pouvoir grandira en toi au fur et à mesure que toi-même tu grandiras. Toujours tu feras preuve de gentillesse, toujours tu demanderas pourquoi. Tu défendras les sans-défense. Prends.

— C’est chaud ! s’écria Teagan, dont les mains flamboyaient entre celles de sa mère.

— Cela va refroidir, jusqu’au moment où tu en auras besoin.

» Mon fils. Tu voleras et combattras. Tu seras toujours loyal et fidèle. Prends.

— Laisse-moi plutôt te protéger.

— Protège tes sœurs.

» Brannaugh, mon aînée. J’ai tant à te demander. Tes dons sont déjà puissants. Je te donne plus à présent. Plus qu’à Teagan et qu’à Eamon, ainsi que je le dois. Tu construiras et créeras. Le jour où tu aimeras, jamais tu ne cesseras. Tu seras celle vers qui l’on se tourne en premier, à jamais cela sera ton fardeau. Pardonne-moi, et prends.

— Ça brûle ! dit Brannaugh avec un hoquet de surprise.

— Un instant seulement.

Et durant cet instant Sorcha éprouva mille années d’affliction. Elle se tourna vers son aînée.

— Ouvre. Prends. Vis.

Elle en garda juste assez pour elle, puis se laissa glisser à terre. Elle n’était plus la Ténébreuse.

— Vous êtes désormais la Ténébreuse, en trinité. Tel est mon don, et ma malédiction. Fort est chacun d’entre vous, plus fort encore en trinité. Un jour, vous reviendrez. Allez, maintenant. Partez vite. L’aube point. Sachez que mon cœur part avec vous.

Teagan se cramponna à elle de toutes ses forces, cria et donna des coups de pied à Eamon quand il la détacha de sa mère.

— Emmène-la dehors, mets-la sur Alastar, murmura Brannaugh.

Eamon hocha la tête, mais auparavant s’agenouilla devant sa mère.

— Je vous vengerai, mon père et toi, ma mère. Je protégerai mes sœurs aux dépens de ma vie. Je le jure.

— Je suis fière de toi, mon fils. Je vous reverrai tous. Mon bébé, dit-elle à Teagan, tu reviendras. Je te le promets.

Brannaugh se tourna vers sa sœur et lui passa une main au-dessus de la tête. Aussitôt, Teagan s’assoupit.

— Emmène-la, Eamon, et tous les paquets que tu peux porter. Je prendrai le reste.

— Je vais vous aider. J’ai suffisamment de force, affirma Sorcha.

Elle n’avait surtout aucune intention de laisser Cabhan pénétrer dans sa maison.

Ils chargèrent le cheval.

— J’ai compris, dit Brannaugh à sa mère en la regardant droit dans les yeux.

— Je sais.

— Je ne laisserai personne leur faire de mal. Si tu ne parviens pas à détruire Cabhan, ceux de ton sang le feront. Dût-il leur falloir mille ans, ceux de ton sang le feront.

— La nuit s’enfuit, va vite. Alastar vous portera tous trois assez longtemps pour que vous vous éloigniez. (Ses lèvres tremblèrent avant qu’elle ne trouve en elle la volonté d’être ferme.) Notre bébé a le cœur bien tendre.

— Je prendrai toujours soin d’elle. Je te le promets.

— Cela me suffit. Va, va, ou tout cela aura été en vain.

Brannaugh se hissa sur Alastar derrière son frère et sa sœur, plongée dans le sommeil.

— Si je suis ta force, maman, tu es la mienne. Tous ceux qui descendront de nous connaîtront le nom de Sorcha. Tous honoreront la Ténébreuse.

Les yeux embués de larmes, elle tourna la tête vers le bois et talonna le cheval pour qu’il prenne le galop.

Sorcha les suivit du regard, continua en esprit à les voir tandis qu’ils s’enfonçaient dans les bois obscurs et s’éloignaient d’elle. Se rapprochaient de leur vie à venir.

Quand le jour se leva, elle prit le flacon dans sa poche et but la potion. Puis attendit l’arrivée du maléfique.

Il vint accompagné du brouillard, mais sous les traits d’un homme, attiré par sa senteur, par l’éclat de sa peau. Par son pouvoir, fallacieux désormais, mais irrésistible.

— Mon homme est mort, dit-elle d’une voix atone.

— Ton homme est devant toi.

— Mais tu n’es pas un homme comme les autres.

— Je suis plus que les autres. Tu m’as appelé, Sorcha la Ténébreuse.

— Je ne suis pas une femme comme les autres. Je suis plus. Les besoins doivent être satisfaits. La puissance appelle la puissance. Feras-tu de moi une déesse, Cabhan ?

La convoitise et la lubricité assombrissaient son regard et l’aveuglaient, songea Sorcha.

— Je te montrerai plus que tu n’imagines. Ensemble, nous aurons tout et serons tout. Il te suffit de t’unir à moi.

— Et mes enfants ?

— Quoi, tes enfants ? Où sont-ils ? demanda-t-il en tournant les yeux vers la chaumière, prêt à y entrer.

— Ils dorment. Je suis leur mère. Donne-moi ta parole qu’il ne leur arrivera rien. Je ne te laisserai pas entrer sans cela. Et je ne m’unirai pas à toi si tu ne m’en fais pas le serment.

— Il ne leur arrivera rien par ma faute. Je te le jure, dit-il en souriant.

Menteur, pensa-t-elle. Je peux toujours voir dans ton esprit, et dans le gouffre obscur de ton cœur.

— Alors viens, embrasse-moi. Fais-moi tienne comme je te fais mien.

Il l’attira violemment contre lui, la tira sauvagement par les cheveux pour lui incliner la tête vers l’arrière, et lui écrasa la bouche de ses lèvres.

Elle entrouvrit les siennes, et le laissa insinuer sa langue dans sa bouche, la mort dans le cœur. Laissa le poison faire son œuvre.

Il recula en chancelant, la main crispée sur la gorge.

— Qu’as-tu fait ?

— Je t’ai vaincu. Je t’ai détruit. Et de mon dernier souffle je te maudis. En ce jour et sans surseoir, j’invoque ce qu’il me reste de pouvoir. Puisses-tu mourir en d’atroces souffrances, victime de Sorcha et de sa vengeance. Ton sang par le mien à jamais est maudit. Tel est mon vouloir, qu’il en soit ainsi.

Alors même que sa peau se mettait à fumer et à noircir, il projeta contre elle toute sa puissance. Elle tomba, ensanglantée, souffrant terriblement, mais s’accrocha à la vie. Juste pour le voir mourir.

— Que tous ceux qui descendront de toi soient maudits, réussit-elle à articuler alors que les flammes jaillissaient du corps de Cabhan et que ses cris déchiraient l’univers.

» Ma mort contre la sienne, murmura-t-elle quand les cendres du sorcier recouvrirent le sol. C’est bien. C’est juste. C’est fait.

Elle lâcha prise, libéra son esprit et laissa son corps près de la chaumière, au cœur du bois de feuillus.

Sous les volutes du brouillard, quelque chose bougea parmi les cendres noires.

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