Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 4
4
Connor franchit la grille de l’entrée de service de l’école de fauconnerie. Comme toujours, il éprouva un léger tressaillement, pareil à des battements d’ailes, dans son cœur, sur sa peau. Les oiseaux de proie avaient toujours été sa passion. Ce lien spécial, tout comme son pouvoir, était inscrit dans ses gènes.
Il aurait préféré avoir un peu de temps devant lui, pour faire le tour des annexes et des volières, saluer les rapaces, le gros hibou qu’ils appelaient Brutus, juste pour voir – et entendre – comment ils se portaient.
Mais vu comme la journée avait commencé, il avait déjà quelques minutes de retard. Il aperçut l’un de ses employés, Brian – maigre comme un coucou, âgé d’à peine dix-huit ans –, qui remplissait les mangeoires et les abreuvoirs.
Alors il se contenta de survoler les lieux du regard afin de s’assurer que tout allait bien, tout en se dirigeant vers les bureaux, dépassant l’espace délimité par une clôture où son assistante, Kyra, enfermait son adorable épagneul.
— Salut, toi, comment vas-tu aujourd’hui, Roméo ?
En réponse, le chien fit frétiller tout son corps, saisit une balle en mousse bleue dans sa gueule et l’apporta devant la grille avec espoir.
— Tu vas devoir attendre un peu pour jouer.
Il entra dans le bureau et y trouva Kyra, ses cheveux courts d’un bleu saphir, ses doigts frappant le clavier.
— Tu es en retard.
Malgré son mètre cinquante-deux, Kyra avait une voix qui résonnait comme une corne de brume.
— Heureusement que je suis le patron !
— C’est Fin, le patron.
— Et heureusement que j’ai pris le petit déjeuner avec lui, comme ça, il sait ce qu’il en est.
Connor tapota la tête de Kyra de son poing tout en se rapprochant du bureau encombré de formulaires, de blocs-notes, de papiers, de brochures, d’un gant, d’une longe, d’un bol de pierres multicolores et de tout un bazar.
— Nous avons reçu une autre réservation ce matin. Pour deux. Un père et son fils – et le garçon n’a que seize ans. Je t’ai mis sur le coup, puisque tu sais mieux y faire avec les adolescents que Brian ou Pauline. Ils sont prévus à dix heures, ce matin. Des Amerloques.
Elle se tut, tourna son visage rond constellé de taches de son vers Connor et lui lança un regard désapprobateur.
— Seize ans… pourquoi n’est-il pas à l’école, j’aimerais bien le savoir.
— Quelle rigidité, Kyra ! C’est de l’éducation, non, voyager à l’étranger, découvrir le monde des oiseaux de proie ?
— Ce n’est pas comme ça qu’on apprend à additionner deux plus deux. Sean ne vient pas avant midi, au cas où tu l’aurais oublié. Il accompagne sa femme chez le médecin, pour sa visite de contrôle.
Il releva le nez de ses papiers, réalisant qu’il avait effectivement oublié.
— Tout va bien, je crois, pour elle et le bébé ?
— Ils se portent à merveille. Elle veut juste qu’il soit là parce qu’ils vont peut-être apprendre si c’est une fille ou un garçon. Brian sera à neuf heures avec la femme de Donegal, toi à dix, et Pauline à dix heures trente avec le couple de Dublin en lune de miel.
Elle pianota sur son clavier pour remplir le planning de la matinée. Malgré sa tendance autoritaire et brusque, Kyra était magique quand il était question de faire dix choses à la fois.
Et – malheureusement pour Connor – elle comptait sur les autres pour faire de même.
— Je t’ai programmé une autre visite à deux heures, ajouta-t-elle. Encore des Amerloques, un couple de Boston cette fois. Ils ont d’abord séjourné à Dromoland, dans le comté de Clare, et passent trois jours à Ashford avant de poursuivre leur voyage. Trois semaines de vacances pour fêter leur vingt-cinquième anniversaire de mariage.
— Dix et quatorze heures, très bien.
— Quand ils se sont mariés, je n’étais même pas née. Ça donne à réfléchir.
N’écoutant que d’une oreille, il s’assit pour se pencher sur la paperasse qu’il n’avait pas réussi à lui refiler.
— Tes parents sont mariés depuis encore plus longtemps que ça, étant donné que tu es la benjamine.
— Les parents, c’est autre chose, répondit-elle d’un ton sans appel, même s’il ne voyait pas en quoi c’était différent. Oh, et Brian affirme qu’il y a eu un tremblement de terre, ce matin, qui a même failli le faire tomber du lit.
Connor leva les yeux, l’air calme.
— Un tremblement de terre, tu dis ?
Elle eut un petit sourire narquois, sans cesser de taper sur le clavier de ses doigts aux ongles peints en rose pailleté.
— Il jure que toute la maison a été secouée.
Elle leva les yeux au ciel, lança l’impression du document et pivota dans sa chaise pour prendre une écritoire.
— Il est convaincu que c’est une conspiration, puisque personne n’en a pipé mot à la télé. Quelques allusions, à ce qu’il dit, sur Internet. Il est passé d’un tremblement de terre à des essais nucléaires effectués par des forces étrangères en un claquement de doigts. Il va te rebattre les oreilles avec ça comme il l’a fait avec moi.
— Et toi, ton lit n’a pas tremblé ?
Elle lui décocha un grand sourire.
— Pas à cause d’un tremblement de terre.
Il rit et reporta son attention sur la paperasse en cours.
— Comment va Liam ?
— Très bien, merci. J’envisage de l’épouser.
— C’est comme ça que ça marche ?
— Probable. Il faut bien commencer à accumuler les anniversaires de mariage, à un moment ou à un autre. Je le tiendrai au courant dès que j’aurai pris ma décision.
Quand le téléphone sonna, il la laissa répondre et entreprit de ranger sa moitié du bureau.
Certains en ressentaient le besoin, d’autres pas, se dit-il. Certains étaient plus ouverts que d’autres. Et certains aussi fermés et tendus que la peau d’un tambour.
Il connaissait Kyra depuis qu’elle était petite, se dit-il avec amusement, et elle le connaissait aussi – obligatoirement. Mais elle n’en parlait jamais. Elle était, malgré ses cheveux teints en bleu et le petit anneau qui perçait son sourcil gauche, particulièrement fermée.
Il traita les affaires courantes jusqu’à l’arrivée de Brian qui, comme prévu, ne parla que du tremblement de terre, ou plus probablement des essais nucléaires effectués par des agences gouvernementales secrètes, à moins que ce ne soit un signe annonciateur de l’apocalypse.
Il laissa Brian et Kyra en débattre et alla choisir le rapace qui accompagnerait la première balade.
Comme personne ne le regardait, il opta pour la manière rapide et simple. Il ouvrit la volière, regarda l’oiseau de son choix dans les yeux et leva son bras ganté.
L’épervier traversa vivement l’espace, se posa, aussi obéissant qu’un chien bien dressé.
— Te voilà, Thor. Tu as envie de travailler, on dirait ? Sois bon avec Brian ce matin. Je t’emmènerai dehors plus tard, si je peux, pour une vraie partie de chasse au vol. Qu’en penses-tu ?
Après avoir sécurisé l’épervier, il retourna au bureau, le transférant sur le perchoir auquel il l’attacha.
Patient, Thor replia ses ailes, l’œil vigilant.
— Il va peut-être pleuvoir, dit-il à Brian, mais pas très fort, je pense.
— À cause du réchauffement climatique, la météo mondiale est capricieuse. C’était peut-être un tremblement de terre.
— Rien à voir avec la météo, alors, déclara Kyra.
— Tout est lié, dit Brian, l’air sombre.
— Je pense qu’il ne tombera qu’une petite averse, ce matin. Si jamais il y a un tremblement de terre ou une éruption volcanique, n’oublie pas de ramener Thor dans sa volière. (Connor donna une tape sur l’épaule de Brian.) Tes clients sont là, au portail. Vas-y, fais-les entrer et visiter les lieux. Je vais prendre Roibeard et William pour la promenade de dix heures, informa-t-il Kyra comme Brian se hâtait d’aller accueillir ses visiteurs. Ce qui laisse Moose pour Pauline.
— Je vais arranger ça.
— Nous aurons Rex pour Sean. Il respecte Sean, mais il n’éprouve pas encore le même respect pour Brian. Il vaut mieux ne pas l’envoyer en balade avec Bri pour l’instant, pas tous les deux. Je prendrai Merlin pour le rendez-vous de quatorze heures, comme ça fait quelques jours qu’il n’a pas eu droit à sa sortie.
— L’épervier de Fin n’est pas là.
— Il est dans les parages, dit simplement Connor. Et Pauline pourra reprendre Thor cet après-midi. Brian ou Sean, celui que tu mets sur la dernière balade, pourra prendre Rex.
— Et Nester ?
— Il n’est pas d’humeur, aujourd’hui. Il est en congé pour la journée.
Elle se contenta de hausser son sourcil percé d’un anneau.
— Si tu le dis…
— J’en suis sûr.
Son sourire céda la place à l’inquiétude.
— Il a besoin de soins particuliers ?
— Non, il n’est pas malade. Il n’est pas dans son assiette, c’est tout. Je l’emmènerai faire un tour plus tard. Voler le mettra de meilleure humeur.
Il avait vu juste quant à l’averse, et la pluie tomba aussi soudainement qu’elle cessa, comme souvent. Une petite averse, un fin rayon de soleil à travers une poche de nuages.
Quand ses deux clients arrivèrent, l’ondée était passée. Il en restait de l’humidité ambiante et une légère brume. En vérité, se dit-il en faisant faire le tour des lieux au père et au fils, ça créait une atmosphère propice pour les Amerloques.
— Comment faites-vous pour les différencier ?
Le fils, Taylor, dégingandé avec de grandes oreilles et des articulations noueuses, prit un air vaguement ennuyé.
— Elles se ressemblent, toutes les buses de Harris, mais elles ont chacune leur personnalité, leur propre comportement. Tu vois, lui c’est
Moose, un gros oiseau, c’est pour ça qu’il s’appelle comme ça 1. Et Rex, à côté de lui ? Il a un air royal.
— Pourquoi ils ne s’envolent pas quand vous les libérez ?
— Pourquoi s’en iraient-ils ? Ils ont une bonne vie ici, une vie confortable. Et aussi un bon travail, respectable. Certains sont nés là, c’est leur maison.
— Vous les entraînez ici ? demanda le père.
— Oui, et on commence l’entraînement quand ils ne sont encore que des oisillons. Ils sont faits pour voler et chasser. En les dressant correctement, en distribuant des récompenses, de la gentillesse, de la tendresse, on peut leur apprendre à faire ce pour quoi ils sont doués et à revenir au gant.
— Pourquoi la buse de Harris est-elle préférable pour les balades ?
— C’est un animal social. Et surtout, son agilité en fait l’oiseau idéal pour voler dans ces régions. Les faucons pèlerins – vous voyez, là ? (il les entraîna vers un grand oiseau gris, avec des taches noires et jaunes) – sont magnifiques et il n’y a pas d’animal plus rapide au monde quand ils descendent en piqué. Ils montent jusqu’à des hauteurs élevées et plongent vers leur proie.
— J’aurais cru les guépards plus rapides, dit Taylor.
— Apollo, ici.
Entendant son nom, par ce subtil appel de Connor, le faucon déploya ses ailes – et impressionna le garçon qui sursauta légèrement avant de hausser les épaules.
— Il peut battre le félin et atteindre une vitesse de trois cent vingt kilomètres à l’heure. Ça fait deux cents miles à l’heure, pour vous, ajouta Connor en souriant.
— Mais pour autant qu’il soit rapide et beau, le pèlerin a besoin d’espace alors que les Harris peuvent danser entre les arbres. Vous les voyez, là-bas ?
Il les guida un peu plus loin.
— Le printemps dernier, je les ai vus éclore. Nous les avons entraînés ici, à l’école, jusqu’à ce qu’ils soient aptes au vol libre. L’un de leurs frères, William, va nous accompagner aujourd’hui, monsieur Leary.
— Si jeune ? Il a quoi, cinq à six mois ?
— Né pour voler, répéta Connor.
Il sentit qu’il allait perdre l’attention de l’adolescent s’ils ne partaient pas rapidement en promenade.
— Si vous voulez bien me suivre à l’intérieur, vos buses vous attendent.
— C’est une expérience, Taylor.
Le père, un bon mètre quatre-vingt-dix, posa la main sur l’épaule de son fils.
— Si tu le dis. Il va sûrement se remettre à pleuvoir.
— Oh, je pense que ça ne tombera pas avant le coucher du soleil. Monsieur Leary, on m’a dit que vous aviez de la famille dans le comté de Mayo ?
— Appelez-moi Tom. Des ancêtres, apparemment, mais pas de famille en vie à ma connaissance.
— Vous êtes seulement venu avec votre fils, alors ?
— Non, ma femme et ma fille sont allées faire du shopping à Cong. (Il leva les yeux en souriant.) Ça pourrait m’attirer des ennuis.
— Ma sœur a une boutique à Cong. La Ténébreuse. Elles y passeront peut-être.
— Si elles passent devant et qu’il y a quelque chose à acheter, c’est sûr qu’elles s’y arrêteront. Nous avons envie de faire une balade à cheval demain.
— Je vous le conseille. C’est un endroit formidable pour faire du cheval. Dites-leur que vous venez de la part de Connor.
Entrant, il se tourna vers les perchoirs.
— Et voici Roibeard et William. Roibeard est à moi, et pour toi aujourd’hui, Taylor. Je l’ai eu alors que ce n’était encore qu’un oisillon. Tom, vous voulez signer les formulaires que Kyra vous a préparés pendant que je vais présenter Taylor à Roibeard ?
— Il a un drôle de nom, fit Taylor.
Il se dit qu’il n’a pas envie d’être ici, songea Connor. Qu’il préférerait être chez lui avec ses copains et ses jeux vidéo.
— C’est le sien, un très vieux nom. Il vient des aigles qui chassent dans ces bois depuis des siècles. Prends ton gant. Sans ça, même s’il est intelligent et bien dressé, ses serres pourraient te transpercer le bras. Tu dois lever ton bras de cette façon, compris ?
Connor lui fit une démonstration, levant le bras gauche à angle droit.
— Et garde-le dans cette position en marchant. Il suffit de le lever plus haut pour lui donner l’ordre de s’envoler. Au début, je vais l’attacher, le temps qu’on s’éloigne un peu.
Il sentit le jeune homme tressaillir – par nervosité, sous le coup d’une excitation qu’il cherchait à cacher – au moment où Connor signifiait à Roibeard de se poser sur le bras ganté.
— Le Harris est agile et rapide, comme je l’ai dit, et c’est un chasseur acharné, même si avec ces morceaux de poulet que nous allons prendre avec nous (il tapota sa pochette remplie d’appâts) ils abandonneront toute idée de poursuivre d’autres oiseaux ou des lapins.
» Et vous, Tom, prenez le jeune William. C’est un bel oiseau, il sait se tenir. Il n’aime rien de plus qu’une chance de traverser les bois en volant et d’avoir du poulet en récompense de son travail.
— Il est beau. Ils sont tous beaux. (Tom émit un petit rire.) Je me sens nerveux.
— Partons à l’aventure. Comment se passe votre séjour au château ? demanda Connor tout en les guidant au-dehors.
— Fabuleux. Annie et moi pensions que ce serait le seul voyage en Irlande de notre vie, mais nous envisageons déjà de revenir.
— C’est impossible de ne venir qu’une fois en Irlande.
Il les mena d’un pas tranquille, bavardant de choses et d’autres, tout en gardant ses pensées et son cœur tournés vers les rapaces. Plutôt ravis, dans de bonnes dispositions.
Il les guida loin de l’école, le long d’un chemin en pente menant à une route pavée puis à une clairière bordée de grands arbres.
Là, il lâcha les longes.
— Si vous voulez bien lever le bras. En douceur, pour les faire glisser, et ils s’envoleront.
Toute la beauté du geste, l’ascension vers le ciel, le déploiement des ailes, dans un silence presque total. Presque. Un léger cri de surprise du garçon, tentant toujours de se raccrocher à l’ennui alors que les deux rapaces allaient se percher sur une branche, repliaient leurs ailes et les fixaient d’en haut comme des dieux en or.
— Voulez-vous me confier votre appareil photo, Tom ?
— Avec plaisir. J’avais envie de prendre quelques photos de Tom avec le faucon. Avec… Roibeard ?
— Je vais le faire. Taylor, tourne-toi, dos à eux, et regarde par-dessus ton épaule gauche.
Même si Roibeard n’avait pas besoin de ça pour répondre, Connor déposa un morceau de poulet sur le gant.
— Dégueu…
— Pas pour l’oiseau.
Connor fit la mise au point.
— Lève le bras, comme tout à l’heure. Ne le bouge surtout pas.
— Si vous voulez, marmonna Taylor qui obéit néanmoins.
Alors le rapace, d’une grâce farouche dès qu’il volait, tomba en piqué, les ailes déployées, l’œil brillant et atterrit sur le bras du jeune homme.
Il engloutit le morceau de poulet puis, immobile, il regarda Taylor droit dans les yeux.
Habitué à ce genre de moment, Connor captura l’émerveillement stupéfait, la joie absolue du jeune homme.
— Waouh ! Waouh ! Papa, papa, tu as vu ça ?
— Oui. Il ne va pas… (Tom consulta Connor du regard.) Ce bec…
— Pas de quoi s’inquiéter, je vous le promets. Reste immobile une minute, Taylor.
Il prit une autre photo qui, imaginait-il, trouverait sa place sur le manteau d’une cheminée ou sur un bureau dès leur retour aux États-Unis, le garçon et la buse se regardant fixement.
— C’est votre tour, Tom.
Il répéta l’opération, saisit l’instant à l’aide de l’appareil photo, écouta ses clients se parler avec étonnement.
— Vous n’avez encore rien vu, promit Connor. Enfonçons-nous dans les bois. Vous n’allez pas en croire vos yeux.
Pour lui, ça ne perdait jamais de sa fraîcheur, ne tombait jamais dans l’ordinaire. Le vol du rapace après sa montée en flèche, ses descentes en piqué entre les arbres, ne cessait de l’émerveiller. Aujourd’hui, les frissons d’excitation du jeune homme et de son père étaient la cerise sur le gâteau.
L’humidité ambiante, aussi dense qu’une éponge gorgée d’eau, les frémissements de la lumière qui filtrait à travers les arbres, les tourbillons de l’automne qui approchait contribuaient à faire de cette journée, de l’avis de Connor, le jour idéal pour se défouler dans les bois en suivant les rapaces.
— Je pourrai revenir ?
Au retour, Taylor atteignit les portails de l’école, Roibeard sur le bras.
— Enfin, juste pour les voir. Ils sont super-sympas, surtout Roibeard.
— Bien sûr, tu pourras revenir. Ils sont toujours contents d’avoir de la visite.
— Nous referons une balade avec les rapaces avant de partir, promit son père.
— Je préférerais ça à une promenade à cheval.
— Oh, ça aussi, ça te plairait, je suis prêt à le parier. (Connor les fit entrer d’un pas tranquille.) C’est très agréable de se balader dans les bois sur le dos d’un bon cheval, ça donne un autre point de vue sur la nature. Et aux écuries, ils ont d’excellents guides.
— Vous faites du cheval ? demanda Tom.
— Oui, je monte. Même si ça ne m’arrive pas aussi souvent que j’aimerais. Ce que je préfère, bien évidemment, c’est la chasse au faucon à cheval.
— Oh là là ! Je peux essayer ?
— Ce n’est pas dans la brochure, Taylor.
— C’est vrai, admit Connor tout en transférant délicatement Roibeard sur un perchoir. Ce n’est pas dans le menu classique, si je peux dire. Mais je vais arranger ça avec ton père, si tu veux aller voir les rapaces avant de partir.
— Oui, d’accord.
Il observa un moment Roibeard, les yeux débordants d’amour.
— Merci. Merci, Connor. C’était génial.
— Mais il n’y a pas de quoi. (Il transféra William pendant que Taylor sortait en courant.) Je ne voulais pas le dire devant votre fils, mais je peux peut-être m’arranger pour qu’il participe à ce que nous appellerons une sortie cheval-rapace. Il faut d’abord que je vérifie si Meara peut vous accompagner. Elle chasse au faucon et travaille comme guide aux écuries. Si cela vous intéresse, bien sûr.
— Je n’avais pas vu Taylor s’enthousiasmer pour autre chose que les jeux vidéo et la musique depuis des mois. Si c’est possible de votre côté, ce serait formidable.
— Je vais voir ce que je peux faire. Donnez-moi une minute ou deux.
Il cala sa hanche contre le bureau quand Tom quitta la pièce et prit son téléphone.
— Ah, Meara, ma chérie, j’ai une faveur à te demander…
C’était merveilleux de donner à quelqu’un l’occasion de vivre des sensations fortes qu’il n’oublierait pas de sitôt. Connor fit de son mieux pour offrir un instant d’émerveillement similaire à son dernier client de la journée – mais rien ne pouvait rivaliser avec les sommets atteints avec Taylor et son père.
Entre deux réservations, il emmena les faucons pèlerins, dont Apollo, s’entraîner et chasser au vol au-delà des bois, à travers l’espace dégagé. Là, à coup sûr, il admirait leurs percées en piqué. Là, il ressentait au plus profond de son être les frissons provoqués par la vitesse de ces plongeons aériens.
D’un tempérament aussi social que les buses de Harris, il appréciait les balades avec les rapaces, mais ces moments de solitude – alors qu’il regardait les oiseaux voler en liberté – étaient ses préférés de la journée.
Apollo saisit une corneille en pleine descente – un coup parfait. On pouvait les nourrir, se dit Connor en s’asseyant sur un muret de pierre, avec un sachet de chips et une pomme. On pouvait les entraîner et les soigner. Mais ils restaient sauvages, et par nature ils avaient besoin de ces instants de liberté.
Alors il s’installa, savoura cette parenthèse, le spectacle des oiseaux qui s’élevaient dans le ciel, plongeaient, chassaient, et profita pleinement de l’après-midi humide et paisible.
Pas de brouillard ni de ténèbres dans ce coin, songea-t-il. Pas encore. Pas tant que lui et son cercle parvenaient à préserver la clarté.
Où es-tu, Cabhan ? Pas ici, pas maintenant, se dit-il en scrutant les collines ondulées, plus verdoyantes dans le lointain. Rien de particulier dans l’immédiat, si ce n’était l’annonce certaine d’averses qui continueraient à tomber par intermittence.
Il observa Apollo qui reprit de l’altitude dans le ciel, pour le simple plaisir du geste, et sentit son cœur bondir vers lui. Et dans ce moment de solitude, il sut qu’un jour il affronterait les ténèbres et remporterait la bataille.
Se levant, il appela les oiseaux à revenir vers lui, un par un.
Une fois toutes ses tâches accomplies, il fit un dernier tour des volières, vérifia tout, puis fourra son gant dans sa poche arrière et verrouilla le portail.
Il partit d’un pas tranquille en direction des écuries.
C’est Roibeard qu’il sentit en premier. Il enfila son gant, et même lorsqu’il tendit le bras, il sentit Meara.
L’épervier en vol dessina un cercle, par pur plaisir, avant de fondre en piqué pour atterrir sur le bras ganté de Connor.
— Tu as profité de l’aventure ? Je suis sûr que grâce à toi, ce jeune Amerloque n’est pas près d’oublier sa journée.
Posté là, il attendit que Meara surgisse au détour du virage, à grandes enjambées, d’un pas assuré – quel homme n’admire pas les longues jambes d’une femme qui marche d’un pas aussi ferme et déterminé ? Sans la lâcher du regard, il lui sourit de toutes ses dents.
— La voilà ! Comment ça s’est passé avec le jeune homme ?
— Il est fou amoureux de Roibeard et il déborde de tendresse pour Spud qui lui a offert une bonne balade. J’ai dû faire un arrêt pour que sa sœur ait droit à son tour, tellement je craignais qu’une bagarre brutale n’éclate entre la sœur et le frère. Ça lui a beaucoup plu, à elle aussi, mais pas autant qu’au garçon. Et nous ne lui facturons pas les petites minutes où elle a pu monter.
— Non, c’est offert. (Il lui prit la main, et tout en marchant, la balança pour la porter à ses lèvres et baiser délicatement ses phalanges avant de la lâcher.) Merci.
— Tu peux aussi me remercier pour le billet de cent que le monsieur m’a donné en supplément.
— Cent ? En plus ?
— Tout à fait. Il a estimé que j’étais plutôt honnête et m’a demandé de partager avec toi. Je lui ai dit que ce n’était pas la peine, mais il a insisté. Naturellement, comme je n’ai pas voulu me montrer impolie, j’ai fini par accepter.
— Naturellement, dit Connor en souriant, avant d’agiter les doigts sous le nez de Meara.
Elle sortit le généreux pourboire de sa poche et compta les billets.
— Alors, qu’allons-nous faire de cette petite rentrée d’argent inattendue ? Ça te dit d’aller prendre une bière ?
— J’en dis qu’il t’arrive d’avoir d’excellentes idées. On invite les autres à nous rejoindre ? proposa-t-elle.
— Pourquoi pas ? Tu envoies un SMS à Branna, et moi à Boyle. On verra si ça les intéresse. Ça ferait du bien à Branna de sortir ce soir.
— Je sais. Pourquoi tu ne la contactes pas, toi ?
— C’est plus facile de dire non à son frère qu’à une amie.
Il croisa le regard de Roibeard, marcha un moment sans rien dire. Soudain, l’épervier se souleva, s’éleva et s’éloigna en battant des ailes.
Comme Connor, elle profita du plaisir de contempler l’oiseau.
— Mais où va-t-il ?
— À la maison. J’aime autant qu’il ne s’éloigne pas. Il va voler jusqu’à la maison et y passer la nuit.
— Je vous envie ça, dit Meara en sortant son téléphone de sa poche. Ta façon de parler aux rapaces, la façon dont Iona parle aux chevaux et Branna aux chiens – et Fin aux trois dès qu’il en a envie. Si je pouvais choisir un pouvoir magique, je pense que c’est celui que je prendrais.
— Tu l’as en toi. Je t’ai vue avec les chevaux, les rapaces, les chiens.
— C’est du dressage et de l’affinité. Mais ce n’est pas comme toi.
Elle envoya son texte, rangea son mobile.
— Mais je le réserverais aux animaux. Je deviendrais folle à force de voir clair dans les êtres humains, d’entendre leurs pensées et de sentir ce qu’ils ressentent, comme tu le fais. Je passerais tout mon temps à écouter, et probablement à m’emporter contre tout ce que j’aurais capté.
— Mieux vaut résister à la tentation d’espionner.
Elle lui donna un coup de coude, un air entendu faisant pétiller ses yeux noirs.
— Je sais très bien que tu tends l’oreille chaque fois que tu te demandes si une femme a envie que tu lui offres un verre ou que tu la raccompagnes chez elle.
— C’était peut-être le cas avant que j’atteigne l’âge de la maturité.
Elle éclata de son merveilleux rire.
— Tu es loin d’avoir atteint la maturité, pour autant que je le sache.
— Pas tant que ça. Tiens, voilà déjà la réponse de Boyle. Iona s’exerce avec Branna au cottage. Il va traîner Fin avec lui. Il part bientôt de chez lui, dès qu’il aura demandé à Iona de transmettre l’invitation à Branna.
— J’aime bien quand on est tous réunis. Comme une famille.
Percevant sa mélancolie, il passa le bras autour de ses épaules.
— Nous formons une famille, approuva-t-il. Une vraie famille de cœur.
— Tes parents te manquent depuis qu’ils sont partis vivre dans le Kerry ?
— Parfois, mais ils sont tellement heureux là-bas, au bord du lac, à tenir leur maison d’hôtes, avec les sœurs de maman qui papotent gaiement en permanence. Et ils sont accros à la visioconférence. Qui aurait pu l’imaginer ? Au moins, ça nous permet de les voir et de savoir ce qu’ils font.
Il massa son épaule tandis qu’ils longeaient la route sinueuse menant à Cong.
— Pour tout te dire, je suis content qu’ils soient loin, à l’abri dans le Sud, en ce moment.
— Et moi, je serais plus que ravie que ma mère soit loin, n’importe où, et pour des raisons moins altruistes que les tiennes.
— Ça va passer. Ce n’est qu’une nouvelle phase.
— Une nouvelle phase qui dure depuis quinze ans. Mais tu as raison.
Elle fit rouler ses épaules comme pour les délester d’un poids.
— Tu as raison, j’ai essayé de lui mettre la puce à l’oreille aujourd’hui en avançant que ça lui ferait du bien de passer du temps chez ma sœur, avec ses petits-enfants. Par la même occasion, j’espère que Maureen va se mettre cette idée-là où je pense, c’est tout ce qu’elle mérite. Si ça ne marche pas, j’ai l’intention de refiler ma mère à mon frère, qui la renverra à ma sœur puis à mon autre frère, jusqu’à ce qu’elle atterrisse dans un endroit qui lui convienne. Je ne lâcherai pas mon appartement.
— Tu perdrais la boule si tu retournais vivre chez ta mère, et ça vous apporterait quoi de bon, à toi comme à elle ? La présence de Donal lui a fait du bien, c’est indiscutable, mais toi aussi. Tu lui consacres du temps, tu l’écoutes, tu l’aides à tout gérer. Tu paies son loyer.
Quand elle s’écarta d’un bond, l’air suspicieux, il se contenta de hausser les sourcils.
— Réfléchis, Meara. C’est Fin qui lui loue son logement, alors je suis forcément au courant. Je cherche juste à te faire comprendre que tu es une bonne fille et que tu n’as aucune raison de te trouver égoïste.
— Vouloir l’envoyer ailleurs me paraît égoïste, mais c’est plus fort que moi. Et Fin pourrait demander deux fois plus cher pour cette maison.
— C’est ça, la famille, dit-il dans un soupir.
— Combien de fois peux-tu avoir raison en un seul trajet jusqu’au pub ? (Elle fourra les mains dans les poches de sa veste.) Bon, j’ai assez râlé et critiqué pour l’instant. Je suis en train de gâcher cette bonne journée de travail et les cinquante euros de bonus que j’ai dans la poche.
Ils dépassèrent la vieille abbaye où quelques touristes s’attardaient encore, prenant des photos.
— Les gens te racontent tout. Comment ça se fait ?
— Peut-être parce que j’aime les écouter.
Elle rejeta sa réponse d’un mouvement de tête.
— Non, c’est parce que tu sais écouter, même quand tu n’as pas envie d’entendre ce qu’ils ont à dire. Moi, je fais trop la sourde oreille.
Il plongea la main dans la poche de Meara pour serrer la sienne.
— À nous deux, on forme une moyenne dans les statistiques sur la nature humaine.
Non, se dit-elle. Certainement pas. Connor O’Dwyer ne se situait en aucun cas dans la moyenne.
Puis, laissant ses soucis et ses interrogations de côté, elle entra avec lui dans la chaleur et le brouhaha du pub.
Ceux qui les connaissaient tous les deux, c’est-à-dire la plupart des clients présents, saluaient toujours Connor en premier. On criait joyeusement son nom, on lui adressait des sourires enjôleurs, des saluts rapides. Toujours accueilli à bras ouverts, à son aise en toute occasion.
Ces qualités, cette capacité à se réjouir d’un rien, encore des caractéristiques qu’elle lui enviait.
— Tu vas nous trouver une table, lui dit-il, pendant que je me charge de la première tournée.
Elle se fraya un chemin jusqu’à une table assez grande pour six personnes. Tout en s’installant, elle consulta son téléphone – Connor allait mettre un certain temps à revenir, puisqu’il discuterait en chemin.
Elle commença par envoyer un message à Branna.
« Laisse tomber ton chignon. On est déjà au pub. »
Ensuite elle vérifia son planning du lendemain. Un cours sur piste le matin, trois balades guidées – sans parler des tâches quotidiennes, nettoyer, nourrir les animaux, les brosser, et tracasser Boyle jusqu’à ce qu’il s’acquitte de ses tâches administratives. Ensuite, les commissions qu’elle négligeait depuis un certain temps – pour elle et pour sa mère. La lessive qui s’entassait à force de la repousser de jour en jour.
Elle pourrait faire tourner quelques machines dans la soirée, si elle quittait le pub à une heure raisonnable.
Elle survola son calendrier, prit note de l’anniversaire de son frère aîné et créa un événement : lui trouver un cadeau.
Et Iona avait besoin d’un cours de combat à l’épée. Elle commençait à bien se défendre, se dit Meara, mais maintenant que Cabhan avait refait surface, il serait sage qu’elles s’entraînent plus régulièrement.
— Range ça tout de suite et arrête de bosser.
Connor posa leurs pintes sur la table.
— La journée de boulot est terminée.
— Je regardais juste ce qui m’attend demain.
— C’est ton fardeau, ma chère Meara, toujours à la recherche de ce qu’il y a à faire après.
— Et toi, tu es toujours à la recherche du prochain moment de détente.
Il leva son verre en souriant.
— La vie est une partie de plaisir, tant qu’on la prend du bon côté.
Il hocha la tête dès qu’il remarqua Boyle et Iona.
— La famille arrive.
Meara jeta un coup d’œil dans leur direction et rangea son téléphone.
1. Moose signifie « élan » en français. (N.d.E)
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