Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 20
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20
Meara et Boyle s’avérèrent être des élèves habiles, si bien qu’au bout d’une semaine ils savaient faire étinceler la mèche d’une bougie. Branna les fit passer de ce genre de tour basique à la manipulation d’autres éléments.
Sans surprise, Meara se montra plus à l’aise avec l’air et Boyle avec le feu. Encore ce lien, conclut Branna. Entre Meara et Connor, et Boyle et Iona.
Ils consacrèrent beaucoup de temps à s’entraîner, à découvrir, et leurs progrès étaient satisfaisants. Meara parvenait désormais à provoquer des petits cyclones ravageurs et son affinité avec les chevaux se renforçait. Quand on le poussait un peu, Boyle conjurait des boules de feu de la taille d’une balle de golf.
Irrité, il se laissa choir sur une chaise chez Fin.
— À quoi ça sert ? Quand il apparaîtra, il a été convenu que je ne lui montrerai pas mes tours, et que je ne pourrai rien faire de plus que le regarder de travers. Si je pouvais lui offrir un aperçu de ce que j’ai appris, il me renverrait mes boules de feu d’un lob de joueur de tennis professionnel.
— Le tennisman a des chances de se faire assommer, souligna Connor, si le lob vient d’une direction inattendue. Vous avez fait d’énormes avancées, toi et Meara, avec le peu que vous avez reçu, surtout en si peu de temps.
— C’est le temps, le vrai problème, pas vrai ? fit Boyle.
— Oui, et il n’y a pas de solution, dit Fin en contemplant sa bière. Nous pensions trouver facilement le nom du démon d’autant qu’il ignore que nous le cherchons. Je finis par me demander si Cabhan l’a oublié tellement le démon fait partie de lui depuis longtemps.
— C’est ennuyeux, considéra Connor. Si c’est le cas, nous ne pouvons pas l’achever sans le nom du démon, et s’il n’y a plus de nom à dégoter, il faut peut-être utiliser le nom de Cabhan pendant l’empoisonnement.
— Tu as l’impression que la solution est toujours aussi simple avec ces questions-là ? demanda Fin.
— D’expérience, non, mais peut-être que cette fois, c’est le cas. Juste le nom. Le reste est suffisamment compliqué comme ça.
— Il ne nous reste plus que quelques jours, précisa Boyle. Quelques semaines avant notre mariage, et Iona ne se concentre pas comme une future mariée le devrait. Parce qu’il y a ça avant.
— C’est peut-être mieux, dit Connor. D’après ce que je constate autour de moi, et ce que m’ont raconté des copains, il y a des femmes qui deviennent dingues à l’approche de leurs noces.
— Il est dehors, dit Fin d’une voix posée, attirant l’attention de Connor.
— Je ne le sens pas.
— Il est tapi dans l’ombre mais je le sens dehors. Il essaie de voir ce qui se passe, de pénétrer mes pensées. Il attend son heure. Il nargue et il se cache, mais il patiente. Comme il l’a prouvé, il a tout son temps.
— Il ne recherche pas un autre conflit, dit Boyle en se penchant en avant. Non pas qu’il ne se battrait pas si on lui en donnait l’occasion, mais il attend qu’on le provoque. C’est logique. Il veut nous épuiser moralement, et il attend un moment d’inattention pour agir. Je pense que l’attirer vers la chaumière de Sorcha n’est pas la bonne stratégie car alors il comprendra que nous sommes parés à l’attaque.
— Nous devons le faire venir à la chaumière, fit remarquer Connor. Tout repose sur cet endroit.
— Mais il n’est pas utile qu’il sache qu’on veut l’emmener là-bas. Et s’il pense que nous cachons le fait que nous y allons pour lui, mais qu’avec sa malice et sa force, il parvient à déjouer les protections et qu’il nous voit ?
— Pour quelle raison irions-nous là-bas si ce n’est pas pour nous battre ? protesta Connor.
— Pour rendre hommage. (Comprenant où Boyle voulait en venir, Fin hocha la tête.) Pour honorer Sorcha le jour de sa mort, pour observer un rituel de célébration – et peut-être pour qu’elle nous apporte son aide. Nous irions cachés dans notre propre brouillard pour éviter qu’il nous empêche de lui rendre hommage ou de la faire venir à nous.
— Alors qu’en fait nous occuperons les lieux en vue d’un combat, termina Boyle, de plus en plus enthousiaste alors qu’il imaginait la bataille. Au lieu d’être pris par surprise, nous le surprenons.
— Cette idée me plaît bien, dit Connor en buvant une longue gorgée. Rien de tel que parler stratégie entre hommes. Et si l’un de vous le répète à l’une des femmes, je ferai comme si j’étais choqué et stupéfait par vos mensonges.
— Comme je tiens à ce qu’elles restent en retrait, aucune information ne sortira de ma bouche. Nous le piégeons en lui laissant croire qu’il nous a piégés, dit Fin.
Chez Fin, Branna écoutait le nouveau plan d’action devant une pizza. Ils avaient évoqué l’idée de sortir, mais personne n’avait autant le sens des priorités que Branna O’Dwyer.
— C’est intelligent, concéda-t-elle. Et ça m’ennuie de ne pas y avoir pensé moi-même. Nous manquons de temps pour revenir sur notre plan initial.
— Celui-là présente l’avantage d’être simple, ajouta Meara. Nous nous transportons sur place – ou tu nous transportes tous, avec les chevaux, les éperviers et le chien, et nous l’appelons. Il viendra, ne serait-ce que par fierté. Mais… c’est plus sournois, ça me plaît, c’est plus fort que moi.
— Ça va lui plaire qu’on essaie de se cacher, admit Iona. Ça flattera sa suffisance. Et s’il croit que nous essayons d’appeler Sorcha, il viendra obligatoirement – même s’il y a peu de chances pour que nous réussissions à l’atteindre et qu’elle s’expose à lui.
— Du coup, tu laisserais tomber ton sortilège de l’ombre, dit Branna à Fin. Il ignore que tu le maîtrises. Ça te sera moins utile le moment où il viendra.
— Il aura été utile. Ça ne change pas grand-chose à ce que nous ferons le moment venu. Seule l’approche diffère.
— Nous apporterons des fleurs, du vin, du pain et du miel. (Branna nota tout cela dans un coin de sa tête.) Tout ce qu’on apporte habituellement pour rendre hommage aux défunts. Nous serons d’humeur sombre et émue, sur le point de réveiller l’esprit d’une magicienne qui a maudit l’un de nous. Il verra là une excellente occasion de nous défier.
— Nous ne pourrions pas commencer le rituel ? se demanda Iona. Et au dernier moment, appeler les trois ?
Boyle rit et l’embrassa bruyamment.
— Qui a dit que les femmes n’étaient pas faites pour la stratégie militaire ?
Meara pencha la tête sur le côté.
— Quelqu’un a dit ça ?
— Purement rhétorique, dit Connor avec insouciance. Bon, élaborons une stratégie.
Le jour venu, Branna rassembla le nécessaire. Des roses blanches, du vin, du miel, du pain qu’elle avait fait elle-même, des herbes aromatiques, toutes les offrandes. Dans une autre besace, elle rangea les poisons, chaque fiole étant soigneusement emballée.
Et, enveloppée à part pour parer aux risques de contamination, la bouteille de lumière créée par les Trois.
Elle se baigna et s’enduit d’huile, tressa des porte-bonheur dans sa chevelure, et en attacha au collier de Kathel. Elle en confectionna d’autres pour la crinière d’Aine.
Seule, elle alluma les bougies, conjura un cercle et s’y agenouilla au centre pour offrir son acceptation de ce que le destin leur réservait. Elle avait l’intime certitude que ce soir, ce serait la fin de Cabhan ou la fin des Trois. Quelle que soit leur destinée, elle était certaine que sa vie ne serait plus jamais comme avant.
Ce serait toujours sa vie, menée par ses propres choix. Elle était, et serait toujours, une servante et une enfant de la clarté. Mais elle était également une femme.
Elle se leva, motivée par son objectif. Avec ses affaires et son chien, elle alla rejoindre Fin en volant.
Elle surgit dans son atelier alors qu’il sélectionnait ses armes.
— Tu es en avance.
— J’avais envie de passer du temps avec toi avant l’arrivée des autres, avant de commencer. Je m’en suis remise au destin, j’ai accepté mon sort, quoi qu’il advienne. Accepter me poussera à me battre plus vigoureusement que jamais.
— Je n’accepterai rien d’autre que sa fin.
— J’espère que ce n’est pas vrai, dit-elle en se rapprochant de lui. M’accepteras-tu, Fin ?
— Bien sûr.
Ma vie, mes choix, se répéta-t-elle. Magicienne et femme.
— Je me donne à toi. Me prends-tu ? Acceptes-tu que je t’appartienne, et que tu m’appartiennes en retour ?
Il effleura sa joue et enroula une mèche de cheveux autour de son index.
— Je ne pourrais jamais appartenir à une autre femme.
— Moi non plus. Sois mon homme, et reste avec moi. C’est ici, chez nous. Je désire vivre avec toi ici, dans cette maison que tu as bâtie à l’image de nos rêves de jeunesse. Je veux devenir ta femme, comme nous nous le sommes promis. Je veux faire ma vie avec toi.
Le cœur serré, il posa son épée et fit quelques pas en arrière.
— Tu sais que c’est impossible. Pas avant que j’aie brisé la malédiction…
— Je ne sais rien de tel, s’empressa-t-elle de répondre sans réfléchir car seuls ses sentiments comptaient désormais. Je sais que nous avons laissé le bien et le mal qui sont en toi nous arrêter. C’est tout, Fin. Nous ne pourrons pas avoir d’enfants sans qu’ils ne portent ces traces, eux aussi, et c’est un grand chagrin pour nous deux. Mais nous serions ensemble. Nous n’aurons pas la vie dont nous rêvions plus jeunes, celle que nous avions prévue mais nous pouvons rêver d’une autre. Je m’en suis remise aux forces supérieures. Il est possible que je trouve la mort cette nuit, et je suis prête à l’accepter. Mais quand j’ai fait ce don de moi, les pouvoirs ne m’ont pas exhortée à renoncer à toi. Alors, non, je ne renonce pas.
Il prit son visage entre ses mains et embrassa ses joues.
— Branna. Je dois trouver le moyen de briser cette malédiction. J’ignore où ma quête va me conduire. Je ne peux pas le savoir, pas plus que je ne sais combien de temps cela me prendra et si un jour je trouverai la réponse.
— Alors je te suivrai, où que tu ailles. Je chercherai avec toi, partout où ta quête nous mènera. Tu ne peux pas me fuir. Je te suivrai, Finbar, je suivrai ta trace comme un chien de chasse, j’en fais le serment. Je refuse de recommencer à vivre sans celui que j’aime. Je t’aime.
Bouleversé, il appuya son front contre le sien.
— Tu me coupes le souffle. En douze ans, tu ne me l’as jamais dit. Ces trois petits mots qui contiennent tout le pouvoir du paradis et de la vie sur terre.
— Par ces mots, je t’attache à moi. Nous sommes faits l’un pour l’autre, je le sais du fond de mon cœur. Si tu ne peux pas rester à mes côtés, c’est moi qui t’accompagnerai. Que l’on reste ou que l’on parte, épouse-moi, Fin. Offre-moi ce vœu, et reçois le mien. Avant que nous n’affrontions ce qui nous attend, accepte mon amour et promets-moi de m’aimer.
— Tu pourras vivre avec ça, au quotidien ? (Il se frotta l’épaule.) Tu pourras vivre avec ça et tout ce que nous n’aurons jamais ?
Elle s’était donnée à la lumière, et la réponse s’imposait dans toute sa simplicité.
— Toi, tu vis avec tous les jours. Puisque je suis à toi, j’en ferai autant. Je te donnerai ma vie par devoir si c’est nécessaire, mais je ne bâillonnerai plus mes sentiments. Mon cœur ne sera plus fermé, ni pour toi ni pour moi-même. Et surtout pas à l’amour.
— Ton amour vaut tout l’or du monde à mes yeux. Nous pouvons vivre au jour le jour jusqu’à…
— Non, je ne peux pas continuer à me contenter du présent. (Elle posa les mains sur son torse, sur son cœur.) Je te le demande. Prends mon amour et ses promesses, et donne-moi ton amour. Quoi qu’il advienne.
— Tu es tout ce que j’attends de la vie. Le suc de l’existence, dit-il d’une voix tendre comme un baiser.
Il l’embrassa légèrement, puis se dirigea vers une étagère. Il ouvrit une boîte à secrets, en sortit une bague qui brilla à la lueur des flammes.
— Un cercle, dit-il. Un symbole, une pierre faite de chaleur et de lumière. Je l’ai trouvée dans la mer, dans une mer bleue et chaude dans laquelle j’ai pensé à toi en me baignant. Je suis parti pour t’oublier, le plus loin possible d’ici, de tout ça. Sur une île déserte. J’ai nagé loin de la côte, et j’ai vu ses reflets sous l’eau. J’ai su qu’elle était pour toi, même si je n’ai jamais eu l’idée de te la donner car je pensais que tu la refuserais.
Elle tendit la main.
— Donne-moi ta promesse, et reçois la mienne. Si nous survivons à cette nuit, Fin, nous nous tournerons vers l’avenir.
— Je te le jure, je trouverai le moyen de t’offrir tout ce que ton cœur désire.
— Tu ne vois donc pas que je suis comblée ? Je te parle d’amour, et l’amour peut tout accepter.
Quand il lui passa la bague au doigt, les flammes se ravivèrent dans la cheminée. Dans la nuit, au-dehors, un éclair zébra le ciel.
— L’avenir nous attend, dit-elle en s’accrochant à lui, à leur baiser.
Quoi qu’il arrive, se dit-elle. Même si le sang et la mort les attendaient au tournant, ils avaient leur amour.
Unis par le cœur et l’esprit, la loyauté et le sens du devoir, ils se réunirent en un cercle scellé par la magie. Au cœur de la nuit, ils brandirent leurs armes.
— Nous n’avons pas le nom du démon, commença Branna. Tant que nous ne le trouvons pas, nous devons empêcher Cabhan de s’échapper. Il doit rester dans notre périmètre, sans changer d’époque.
— Nous élevons des murs solides, fermons le portail, confirma Connor. Et nous faisons tout notre possible pour faire sortir le démon et obtenir son nom.
— On peut aussi l’obliger à sortir par la force, argua Boyle.
— Chacun sait ce qu’il a à faire ce soir, et comment s’y prendre, poursuivit Fin. Nous sommes plus forts désormais, et si le bien doit l’emporter, Cabhan sera anéanti. J’ai de la chance de combattre à vos côtés. Il n’y a pas meilleurs amis que vous.
— Tout ce que je dis, c’est qu’on va griller ce salopard, revenir, et partager un bon festin. Connor serra Meara contre lui.
— Je te suis, dit Meara en posant la main sur la garde de son épée. Et je suis prête comme jamais à passer à l’attaque.
— Vous m’avez donné une famille, un foyer. Je viens de passer la meilleure année de ma vie, continua Iona. Et cette année, je vais épouser l’amour de ma vie, et ce n’est pas un démon de l’enfer qui va m’en empêcher. Alors, oui, allons calciner cette ordure.
Riant, Boyle la souleva et l’embrassa.
— Comment perdre avec une équipe pareille ?
— Nous ne perdrons pas, dit Iona en observant chacun tour à tour. Impossible.
— Nous devons nous préparer à…
— Attends, dit Iona en se tortillant pour échapper aux bras de Boyle, le doigt pointé sur Branna. C’est quoi, ça ? (Elle saisit la main de Branna, et rit avec émotion.) Mon Dieu ! (Elle la serra avec une effusion de joie.) J’ai tellement attendu ça. Exactement ce que j’espérais.
— Vous croyez qu’elle nous en aurait parlé ? fit Meara en prenant la main de Branna à son tour tandis qu’Iona alla enlacer Fin. C’est la preuve que le bien l’emportera. C’est évident.
Joue contre joue, les deux femmes se bercèrent un moment.
— Il était temps, dit Boyle en donnant un petit coup de poing dans le torse de Fin. Bravo, mon pote.
Connor attendit de croiser le regard de Fin.
— Tu as fini par m’écouter et par t’en remettre à ma grande sagesse.
— J’ai surtout écouté ta sœur.
— Ce sera comme ça jusqu’à la fin de tes jours. Tu me dois cent livres.
— Quoi ? Ah oui… dit Fin en se souvenant de leur pari. Exact.
Connor félicita chaleureusement Fin puis prit le visage de Branna entre ses mains pour l’embrasser.
— L’équilibre est solidement établi à présent. L’amour nourrit la clarté.
Branna prit Connor par les poignets et l’embrassa sur la joue.
— Bon, allons griller ce salopard.
— Nous sommes tous prêts ?
Fin attendit leur feu vert, et patienta le temps que le cercle se forme.
— Notre lieu, notre temps, quand trois heures sonneront, dit Branna en prenant une inspiration. L’aube scellera notre destin.
— Par les poings et la lumière, nous allons combattre, poursuivit Boyle.
— La fin du démon-sorcier est pour cette nuit, termina Meara.
— Trois plus trois plus trois, nous chevaucherons.
Connor prit la main de Meara et regarda Iona.
— Guidés par le cheval, l’épervier et le chien, dit Iona.
— Derrière nos brumes, Cabhan ne verra que ce que nous souhaitons lui montrer.
Fin écarta les bras, les replia en formant un cercle, et les écarta encore. Branna sentit les volutes de brouillard s’enrouler autour d’elle – chaudes et douces. Non, ce n’est pas le manteau froid et mordant de Cabhan, se rassura-t-elle.
Ils descendirent aux écuries. Pendant que Branna tressait des porte-bonheur dans la crinière d’Aine, Iona s’approcha.
— Elle va bientôt avoir ses chaleurs.
— Aine ?
— Dans un jour ou deux. Elle sera prête pour Alastar, si c’est ce que tu veux.
— Très bien.
— Elle n’a pas peur. Aucun des chevaux n’a peur mais ils savent qu’ils vont voler, et pourquoi.
— Le chien aussi. Ils sont prêts.
Branna se tourna vers Connor.
— Les rapaces aussi.
— Contrôlez vos pensées et vos paroles à partir de maintenant, leur conseilla Fin. Je vais devoir le laisser s’immiscer afin qu’il en voie assez pour croire que nous allons rendre hommage à Sorcha et tenter de communiquer avec elle.
Hochant la tête, Branna s’accroupit pour poser sa tête sur celle de Kathel, puis elle monta en selle. Tous ensemble, ils s’envolèrent dans la nuit noire.
— Comment pouvons-nous être sûrs d’être invisibles ? cria-t-elle à Fin.
— C’est la première fois que je commande un brouillard aussi vaste, mais il englobe tout, non ? Et pourquoi Cabhan nous observerait-il à cette heure ?
Toutefois, Fin ouvrit son esprit et appela celui de son sang. Tandis qu’ils volaient au-dessus des arbres, les bourrasques de vent perçant de petits trous dans le manteau de brume, il sentit le vilain s’agiter.
Il suffit d’un regard pour en informer Branna.
— La brume doit tenir, le temps que je lui interdise l’accès à la clairière, que nous rendions nos hommages à Sorcha et procédions à l’enchantement pour éveiller son esprit à notre présence.
— Je préfère combattre que discuter avec les fantômes, marmonna Boyle.
— Elle a bien failli le vaincre, souligna Iona. Elle doit détenir des informations utiles. Nous avons tout tenté. Il nous reste ça, et si ça marche…
— Il faut que ça marche, intervint Meara. Ça me rend folle de savoir qu’il nous épie tous les jours.
— Elle fait partie des nôtres, lui dit Connor. Nous allons communiquer avec elle, cette nuit, car c’est l’anniversaire de sa mort, de son sacrifice, de sa malédiction, et c’est notre meilleur espoir de réussite.
— Nous ne pouvons pas attendre l’année prochaine.
Branna fit ralentir Aine lorsqu’ils traversaient le mur de vignes pour pénétrer dans la clairière. Comme convenu, Fin et les trois se postèrent en bordure de la clairière, chacun à un point cardinal. Elle allait bientôt commencer, en espérant qu’au lieu de maintenir Cabhan à distance le rituel lui laisserait le temps de se faufiler à l’intérieur – et d’être pris au piège.
Elle leva les bras, appela le nord et versa le sel. Iona se chargea de l’ouest. Ce fut Connor, à l’est, qui murmura dans la tête de Branna : Il arrive. Il n’est pas loin.
Au moment où son frère en appelait à l’est, le cœur de Branna se mit à battre la chamade.
La première étape – l’attirer dans leurs filets – était accomplie.
Fin appela le sud, puis tous les quatre, ils marchèrent autour du cercle, salant la terre tandis que Boyle et Meara installaient les instruments pour l’étape suivante.
Elle sentit le changement – un léger refroidissement – lorsque la brume de Cabhan se fondit dans celle de Fin.
Quand ils fermèrent la barrière qui les isolerait de tout, les cloîtrerait tous ensemble, elle pria pour qu’il ne lance pas une attaque de tornades avant qu’ils ne fussent prêts.
Contrôlant son impatience, elle s’empara lentement du bouquet qu’elle leur présenta tour à tour. Chacun prit une fleur.
— Ça m’étonnerait que mes hommages la touchent. Elle va sûrement refuser, dit Fin en hésitant.
— Tu vas lui témoigner ton respect et lui rendre hommage. C’est important qu’elle comprenne que tu as combattu à nos côtés et que sans toi nous ne vaincrons jamais Cabhan. Nous devons essayer, Fin. Tu peux leur accorder ton pardon pour la marque que tu portes, en même temps que tu lui rends hommage ?
— Je vais essayer, répondit-il simplement.
Ils se rapprochèrent tous les six de la sépulture de Sorcha.
— Nous déposons sur ta tombe ces roses d’un blanc pur pour marquer la date anniversaire de ton malheur. Nous t’apportons du vin, du miel et du pain, un hommage des vivants à leur défunte.
Le froid s’abattit sur eux. Branna sentait quasiment l’excitation croître en Cabhan, son avidité s’affûter. Mais elle ne devina aucun nom entre les bancs de brume.
— Nous dispersons ces herbes aromatiques sur le sol pour libérer ton esprit. Avec respect, nous nous agenouillons et attendons ta venue. Unis par le sang, trois plus trois, le feu brûle dans la nuit et accompagne notre vœu le plus cher.
L’un après l’autre, ils s’entaillèrent la paume de la main, et déposèrent quelques gouttes de sang sur la terre, près de sa stèle.
— En ce lieu, en cette heure, par la force de ton amour et de ton pouvoir, envoie-nous tes enfants, rassemble les trois sur le chemin de leur destinée.
Une chouette surgit dans le brouillard, hululant furieusement. Fin laissa tomber sa cape en tirant son épée du fourreau, et bondit auprès de Branna et des autres.
— Envoie-les ici et maintenant, cria Branna tandis que Fin et Connor se postèrent en bouclier autour d’elle. Iona, Boyle et Meara se hâtèrent de fermer le cercle pendant qu’elle terminait le rituel.
— Ceux à qui tu as transmis ton pouvoir. Trois plus trois plus trois, nous combattons.
Elle lança des flammes pour repousser Cabhan pendant que ses amis se dépêchaient de clore le cercle et d’ouvrir un portail à la première trinité.
— Trois plus trois plus trois, nous prenons la nuit. Mère, accorde-nous ta bénédiction, laisse-les voler au-delà de la lune et libérer ton esprit. Que notre volonté soit faite, qu’il en soit ainsi.
La terre se mit à trembler. Elle faillit perdre l’équilibre lorsqu’elle tourna les talons pour s’élancer vers son cercle. Derrière elle, Cabhan projetait un mur de flammes noires en direction de Fin et de Connor. Au moment où elle s’apprêtait à prendre la main d’Iona pour unir leurs forces, le vent glacé la souleva et la propulsa dans la clairière.
Tandis qu’elle retombait lourdement sur le sol, elle vit Fin repousser les flammes de son épée et gagner du terrain, pendant que Connor fouettait l’air. La clarté et l’obscurité se percutèrent dans un bruit détonnant, comme si les deux mondes se renversaient l’un l’autre.
Meara partit à la charge, agitant son épée, et Boyle libéra une salve de petites boules de feu qui brûlèrent les serpentins de brouillard. Iona restait seule dans le cercle, n’ayant pas d’autre choix que de se défendre.
Il a gagné en force depuis Samhain, constata Branna. Ce qui l’habitait s’était nourri d’une manière ou d’une autre. La dernière bataille, se dit-elle ; ils le savaient aussi bien que Cabhan.
Il convoqua les rats qui jaillirent par flots du sol. Il appela les chauves-souris, qui tombèrent du ciel comme autant d’oiseaux vengeurs. Et Iona, isolée, luttait pour les repousser tandis que l’épervier, le chien et le cheval les piétinaient.
Devoir, loyauté. Amour. Branna bondit sur ses pieds et se précipita vers Aine, écrasant la marée de rats sur son passage. En selle, une boule de feu dans une main, une baguette magique scintillante dans l’autre, elle vola vers sa cousine et le cercle incomplet.
Elle lança des flammes et se fraya un chemin à la force de la lumière. Elle fit appel à son art pour déverser une pluie chaude destinée à noyer les armes sauvages de Cabhan. Une fois près d’Iona, elle déclencha un torrent pour laver les abords de la chaumière de Sorcha.
— Termine-le ! cria-t-elle. Tu peux en venir à bout.
Les serpents entrèrent en scène, envahissant le sol par dizaines. Elle entendit – sentit – la douleur de Kathel lorsqu’il se fit mordre. La fureur qui monta en elle suffit à réduire les reptiles en cendres. Branna ordonna à son cheval de veiller sur Iona, mais sa cousine lui cria :
— C’est bon ! Je contrôle la situation ! Va aider les autres.
Craignant le pire, Branna fonça dans le mur de flammes noires.
L’odeur de soufre la saisit à la gorge. Elle fit tomber la pluie, chaude et pure, pour dissoudre ce mur. Le feu crépitait sur son chemin.
Sa famille souffrait dans la bataille.
Elle poussa sa monture plus avant en faisant appel à toute la force de son pouvoir.
La pluie, le vent, le sol tremblant et le feu. Les éléments s’unirent dans un maelström pour repousser le courroux de Cabhan. Des tourbillons de fumée s’élevèrent et, bien que ses yeux piquaient et que sa gorge la brûlait, elle vit de la peur, un bref instant, dans les yeux du sorcier avant qu’il ne s’arc-boute et se change en loup.
— Ça fonctionne ! cria Iona. C’est bon. La lumière gagne du terrain.
— Je les vois, cria Meara, le visage trempé de sueur et de sang. Je les vois, leurs ombres sont là. Va, dit-elle à Connor. Va.
— Nous le retenons, décréta Boyle en donnant des coups de poing.
— Par tous les dieux, nous l’aurons. Va. (Fin croisa le regard de Branna.) Sinon, ça n’aura servi à rien.
Pas le choix, se dit-elle en saisissant la main de Connor pour qu’il se hisse sur Aine.
— Elle est blessée. Meara est blessée.
— Nous devons les faire entrer, Connor. Ce sont les trois qui ont engendré les trois. Sans eux, nous ne pourrons peut-être pas la guérir.
Elle pensa à Kathel, dont le museau et le flanc saignaient. À Alastar qui donnaient des ruades, aux rapaces qui poussaient des cris en plongeant en piqué, leurs serres tendues vers l’avant.
Tout ça pour rien s’ils n’arrivaient pas à amener pleinement les trois enfants de Sorcha dans ce lieu et en cet instant.
À cheval, elle se dirigea droit vers le centre du cercle, et mit pied à terre avec son frère. Elle prit la main d’Iona et de Connor et sentit le pouvoir monter autour d’eux, sentit la chaleur de sa lumière.
— Trois plus trois plus trois, cria-t-elle. Ceci est la prophétie de la magie. Joignez-vous à nous à tout prix, venez à nous immédiatement ou nous perdrons tout. Luttez avec nous cette nuit, et notre sang sera victorieux.
Les trois enfants de Sorcha apparurent. Brannaugh avec son arc, Eamon avec son épée, Teagan avec sa baguette magique et son ventre arrondi. Sans un mot, ils se donnèrent la main, si bien que les Trois devinrent six.
Il y eut une explosion de lumière, blanche et aveuglante. La chaleur du pouvoir la pénétra, la laissant titubante et essoufflée. Elle n’avait jamais connu d’expérience aussi puissante.
— Éloignez-le d’eux ! cria une voix dans l’air tremblant. Nous avons tout ce qu’il faut pour l’achever mais ils sont trop près.
— Pour moi.
La Brannaugh de Sorcha tendit la main, lâchant celle de son frère. Les flèches jaillirent de son carquois, lançant des flammes blanches qui zébrèrent le sol entre le loup et les trois autres.
Comme fou, l’animal se retourna et chargea.
Branna rompit la chaîne ; Connor la referma.
— Vite, lui dit-il.
— Encore un peu plus près, juste un peu.
Elle plongea la main dans sa besace et en sortit le poison. La bouteille pulsait comme une créature vivante dans sa main. Au moment où le loup bondit vers le cercle, elle lança la bouteille dans les airs.
Ses hurlements emplirent la clairière si violemment qu’elle tomba en arrière. Tous ses alliés jaillis des entrailles de l’enfer s’embrasèrent, poussant des cris qui firent écho à ceux du loup.
— Ce n’est pas terminé, dit Iona en saisissant la main de Teagan. Tant que nous n’aurons pas tué ce qui l’habite, il n’y aura pas de fin.
— Le nom, articula Branna en se relevant péniblement, également rattrapée par Eamon avant qu’elle ne s’écroule. Le nom du démon, vous le connaissez ? les pressa-t-elle.
— Non, nous allons roussir ce qu’il reste de lui puis nous salerons la terre.
— Ce n’est pas suffisant. Il nous faut son nom. Fin !
Alors qu’elle s’apprêtait à courir vers lui, il l’arrêta d’un geste et tomba à genoux devant le corps ensanglanté du loup.
— Commence le rituel.
— Tu saignes. Meara et Boyle sont blessés aussi. Vous serez plus forts si on vous soigne avant.
— Débute le rituel, dit-il entre ses dents tout en serrant le cou du loup. Ça, c’est pour toi. Et pour moi.
— Vas-y, la pressa Meara, étendue sur le sol avec Boyle. Et termine-le.
Alors ils firent sonner la cloche, ouvrirent les livres, allumèrent les bougies.
Et commencèrent à répéter l’envoûtement.
Chaudron de sang, issu de la lumière et du mal. Dans des ombres mouvantes.
Fin enfonçait les doigts dans le collier de fourrure déchiqueté du loup.
— Je te connais, murmura-t-il en fixant ses yeux rouges. Tu es des miens, mais je ne suis pas comme toi. (Il arracha la pierre et la brandit vers le ciel.) Je ne serai jamais comme toi. Je suis le fils de Daithi. (Lorsque la broche sortit de l’encolure de Fin, le loup, horrifié, écarquilla les yeux.) Je suis ta mort. Je te connais. Je me suis tenu devant ton autel, j’ai entendu le damné crier ton nom. Je te connais.
Le démon qui habitait le loup se gonfla pour repousser les mains de Fin si bien qu’elles devinrent brûlantes et qu’elles saignèrent.
— Au nom de Sorcha, je te désapprouve. Au nom de Daithi, je te désapprouve. En mon propre nom, je te désapprouve, car je suis Finbar Burke et je te connais.
Quand il pénétra son esprit, il faillit faire exploser son âme. L’attrait du mal, si fort, le déchirait intérieurement. Mais il tint bon, le regard rivé sur Branna. Il se raccrocha à sa lumière.
— Il s’appelle Cernunnos. (Il tendit la pierre à Connor.) Cernunnos. Détruis-le. Vite. Je ne vais pas résister longtemps. Dépêche-toi. Éloigne-la. Éloigne Meara d’ici ! cria-t-il à Boyle, la respiration lourde.
— Tu dois le lâcher ! cria Branna en larmes. Fin, lâche-le et viens nous rejoindre.
— Je ne peux pas. Si je le lâche, il se faufilera sous la terre, jusqu’à ses entrailles et nous le perdrons une fois de plus. Je peux encore le retenir un peu, mais fais vite. Accomplis ton devoir, pour nous tous, pour moi. Branna, si tu m’aimes, libère-moi. Au nom de ce que nous sommes, libère-moi.
Comme pour s’en assurer, il utilisa ses dernières forces pour arracher la pierre des mains de Connor et la lancer dans le chaudron et, alors que la lumière, d’une blancheur aveuglante, se diffusait, il cria lui-même le nom.
— Achève-le !
— Il souffre, murmura Teagan. Assez. Donne-lui la paix.
En sanglots, Branna cria le nom du démon, et brandit le poison.
Il était d’un noir d’encre, visqueux comme du goudron. Son jet souleva des braillements déchaînés, des cris étouffés. Des milliers de voix poussèrent des cris stridents dans des langues inconnues.
Elle sentit l’instant où la lumière reprenait le dessus, avant que le chaudron ne se consume spontanément. La clairière, le ciel, le monde entier s’embrasaient de flammes blanches.
Elle sentit la pierre se craqueler, entendit sa destruction aussi distinctement que si des mains de géants écrasaient des arbres géants. Le sol vibra comme une mer en pleine tempête.
Elle sentit la mort du démon et aurait parié que sa propre fin n’était pas moins proche.
Vidée de son pouvoir, de son souffle, de sa lumière, elle tomba à genoux.
Que le sang coule jusqu’à ce que mort s’ensuive, pensa-t-elle. Le sang et la mort.
Soudain, elle se releva et courut vers Fin qui était immobile, blême et ensanglanté. Couché sur le ventre, le nez dans les cendres noires, dans les restes de Cabhan, son procréateur.
— Hecate, Brighid, Morrigan, toutes les déesses, je fais appel à votre miséricorde. Ne le prenez pas. (Elle posa la tête de Fin sur ses genoux.) Prenez ce que je suis, tout ce que j’ai, mais ne lui prenez pas la vie. Je vous en supplie, ne l’emmenez pas.
Elle tourna son visage vers le ciel toujours éclairé d’un feu blanc, projetant sa force vers qui voudrait bien l’entendre.
— Prenez tout ce que vous voulez, ce que vous devez prendre, mais laissez-le vivre.
Des larmes chaudes inondaient ses joues et tombaient sur la peau brûlée de Fin.
— Sorcha, supplia-t-elle. Que ce soit bien ou mal, épargne-le.
Les doigts de Fin se contractèrent dans sa main.
— Chut, je ne suis pas mort. Je suis là, marmonna Fin.
— Tu as survécu.
Le monde s’apaisa, le sol cessa de trembler et les flammes s’estompèrent au-dessus d’eux.
Elle embrassa délicatement son visage puis ses cheveux.
— Comment as-tu… peu importe. Tu es vivant. Mon Dieu, tu saignes, de partout. Ne bouge pas, reste tranquille, mon amour. Aide-moi, dit-elle en regardant la Brannaugh de Sorcha. Je t’en conjure.
— Bien sûr, je vais t’aider. Tu es exactement ce qu’elle m’a décrit.
Elle s’agenouilla, posa les mains sur le torse de Fin, à l’endroit où sa chair était écorchée et roussie.
— C’est mon Eoghan en chair et en os.
— Comment ?
Elle serra la main de Branna.
— Il a le visage de mon amour, son cœur, le cœur de mon amour. Il n’a jamais été comme Cabhan, au fond de lui. (Elle regarda Fin et embrassa son front.) Tu es autant à moi qu’à elle. Je vais te guérir mais tu risques d’avoir un peu mal.
— Un peu, articula Fin les dents serrées, malgré la douleur.
— Regarde-moi. Vois en moi, susurra Branna d’une voix apaisante.
— Non, je ne te prendrai rien. C’est ma souffrance. Et les autres ?
— On les soigne. Va au diable, Finbar, pour m’avoir laissée croire que je t’avais tué ! Avec tout ce sang, et ta chemise qui ne s’éteint pas… (elle l’arracha d’un geste rapide.) Oh, ces plaies sont profondes. Connor !
Boitillant, Connor essuya son visage en sueur.
— J’arrive. Meara et Boyle se rétablissent lentement, mais elle a reçu quelques mauvais coups. Mais… Fin ! Regarde dans quel état tu t’es mis.
Pour résoudre le problème, il empoigna la tête de Fin et força un passage dans ses pensées pour entrer en contact avec sa douleur.
— Oh, merde, siffla Connor.
Les minutes s’écoulèrent comme des siècles, malgré la présence du cercle qui s’était réuni autour d’eux. Rapidement, les deux hommes furent en nage, essoufflés et tremblants.
— Ça va aller, dit Teagan en caressant le bras de Branna. Toi et ma sœur, vous êtes d’excellentes guérisseuses. Un peu de repos, un peu de tonique et il sera remis sur pieds.
— Oui, merci. Merci, dit Branna en posant la tête sur l’épaule de Connor. Merci.
— Il fait partie de ma famille, à moi aussi.
— De notre famille, corrigea Eamon. Nous sommes rentrés chez nous, et nous avons participé à la destruction de Cabhan. Mais c’est lui qui a joué le rôle majeur. Alors tu es des nôtres, Finbar Burke, même si tu portes la marque de Cabhan.
— Plus maintenant, murmura Teagan. C’est moi qui ai marqué Cabhan de ce symbole, et notre mère l’a mis dans son sang. C’est pour cela que tous ceux qui sont de son sang la portent. Je pense que maintenant elle et la lumière l’ont reprise, car ce n’est pas la marque de Cabhan.
— Que veux-tu dire ? C’est…
Fin se tordit le cou et constata qu’à son épaule, à l’endroit où il était marqué du signe de Cabhan depuis ses dix-huit ans, il portait désormais le symbole celte de la trinité, le triquetra.
La marque des Trois.
Cela l’époustoufla, plus que le feu du poison, plus que les flammes blanches aveuglantes.
— Elle a disparu, dit-il en la touchant, stupéfait de n’éprouver aucune douleur, aucune énergie négative, aucune tentation. Je suis libre. Libre !
— Tu étais prêt à donner ta vie. Ton sang, prit conscience Branna, tandis que des larmes de joie lui montaient aux yeux. Prêt à te sacrifier pour qu’il périsse. Tu as brisé la malédiction, Fin.
Elle posa la main sur la sienne puis sur le symbole des Trois.
— Tu t’es sauvé toi-même en sauvant l’esprit de Sorcha, je pense. Tu nous as tous sauvés.
— Il y en a d’autres qui ont participé, lui rappela Connor en souriant largement à Fin. C’est un beau symbole. Nous devrions tous nous faire tatouer le même dessin.
— Ça me plaît bien, affirma Meara en essuyant ses larmes.
— Nous avons d’autres soucis que les tatouages pour l’instant, dit Boyle en lui tendant la main. Allez, debout. Bon retour parmi nous, ajouta-t-il en enlaçant fermement Fin.
— C’est bon d’être avec vous, dit-il alors qu’Iona le serrait à son tour dans ses bras avec quelques sanglots. Mais qu’est-ce que j’aimerais être chez moi ! Il faut qu’on termine, tout de même. (Il embrassa Iona sur le dessus de la tête.) Nous devons tourner la page et vivre notre vie.
— Nous allons poursuivre notre route.
Eamon serra la main de Fin d’une poigne d’acier.
— Quand j’aurai un fils, je lui donnerai ton nom, cousin.
Ils mirent le feu aux cendres, dispersèrent des flammes blanches, retournèrent la terre de manière à les éparpiller et salèrent les environs.
Enfin apaisés, ils se regroupèrent dans la clairière.
— Voilà qui est fait. Nous avons terminé. (La Brannaugh de Sorcha marcha vers la tombe de sa mère.) Elle est libre maintenant. J’en suis certaine.
— Nous avons rendu hommage à son sacrifice et accompli notre destinée. Je sens l’appel de notre foyer. (Eamon prit la main de Teagan.) Mais je pense que nous nous reverrons, mes cousins. Connor prit la pierre blanche dans sa poche et la regarda briller.
— Je le crois, oui.
— Nous sommes les Trois, dit Branna, tout comme vous, tout comme eux, ajouta-t-elle en montrant Fin, Boyle et Meara. Nous nous reverrons. Prenez soin de vous.
— Vous aussi. (Alors qu’elle commençait à disparaître, Teagan accorda un dernier regard à la tombe de sa mère.) Les jacinthes sauvages étaient ses fleurs préférées. Merci.
— C’est fini, déclara Meara en considérant la clairière. J’ai envie de danser mais je suis encore trop chamboulée pour ça. Que faisons-nous, maintenant que c’est bel et bien fini ?
— Nous allons prendre un copieux petit déjeuner. L’aube point à l’horizon, nota Connor en attirant leur attention sur une fine bande de lumière rosée à l’est.
— Rentrons, accepta Iona qui rit lorsque Boyle la fit tournoyer. Mais restons ensemble un moment. Tous ensemble.
— Nous vous suivons, mais j’aimerais rester un instant ici. Juste un peu, dit Fin à Branna.
— Si vous tardez trop, c’est moi qui préparerai les œufs et elle va se plaindre.
Sur ces mots, Connor déposa un baiser sur la main de Meara, puis ils montèrent à cheval.
Iona jeta un regard en arrière, posa la main sur son cœur, puis la fit virevolter vers Fin et Branna, son geste formant un joli petit arc-en-ciel.
— Elle est d’une tendresse infinie, dit Fin. Et maintenant… (Il fit tourner Branna vers lui.) Nous sommes à l’endroit où tu t’es donnée à moi pour la première fois. C’est ici que tout a commencé, et où tout se termine enfin. Alors c’est ici que je vais te poser ma question.
— Je n’ai pas déjà répondu à toutes tes questions ?
— Pas à celle-là. Branna, veux-tu partager avec moi la vie dont nous avons un jour rêvé ? La vie, la famille, tout ce que nous avons imaginé il y a longtemps ?
— Oh, je le veux, Fin. Je veux tout ça, et plus encore. Je prends aussi tous nos rêves à venir. Et les futures promesses.
Elle plongea entre ses bras.
— Je t’aime. Je t’aime depuis toujours et pour toujours. Je vais vivre avec toi dans ta belle maison, et nous aurons autant d’enfants que nous le souhaiterons, et aucun d’eux ne portera la marque. Je veux voyager avec toi, et que tu me fasses découvrir le monde.
— Ce sera magique.
— Aujourd’hui et à jamais.
Elle l’embrassa près de la chaumière de Sorcha, près des murs de vigne vierge effondrés, là où les jacinthes sauvages avaient éclos sous un petit arc-en-ciel suspendu dans le vide.
Puis en compagnie du cheval, du chien et de l’épervier, ils s’envolèrent vers demain.
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