Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 63 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 16

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16

 

Il fallut près d’une semaine pour que Branna soit pleinement satisfaite, et cela représentait des heures en moins à consacrer au poison. Toutefois, elle n’avait pas perdu son temps.

Le délai était court, et le cercle serait séparé à plusieurs étapes. Par conséquent, le moindre pas de chacun devait être soigneusement programmé.

Ils choisirent d’opérer en début de soirée afin que même en préservant leurs habitudes quotidiennes, il leur reste une heure ou deux de lumière avant le coucher du soleil.

Dans son atelier, Branna plaça délicatement dans une pochette le cristal qu’elle avait choisi et envoûté.

— Tu dois le placer en hauteur, en face de l’autel, pour qu’il réfléchisse ce qui se passe en dessous, expliqua-t-elle à Fin. Et tu dois agir vite, et revenir encore plus vite.

— Tu me l’as déjà dit.

— Ça mérite d’être répété. Tu vas être tenté de t’attarder dans la grotte – comme n’importe qui à ta place – pour voir si tu peux trouver ou apprendre quelque chose. Plus tu passes de temps dans sa tanière et dans son temps, plus tu as de chances de laisser des traces, ou qu’il sente ta présence.

Elle rangea la pochette dans une sacoche de cuir puis brandit la fiole.

— Si jamais ça se passe mal, ou s’il revient avant que tu aies fini, ça devrait le mettre hors d’état de nuire pendant un petit moment, assez longtemps pour que tu puisses revenir vers moi, Iona, Boyle et notre époque. C’est à n’utiliser qu’en cas d’urgence.

Elle rangea la fiole dans une bourse puis dans la sacoche. Elle la fixait du regard comme si elle espérait qu’ils n’en auraient pas besoin.

— Ne mets pas tout en péril.

— Puisque tu fais partie du tout, tu peux être sûr que je ne prendrai pas de risques.

— Ne touche à rien qui lui appartient. Ne…

Il prit son visage entre ses mains pour l’obliger à le regarder dans les yeux.

— Branna. Nous avons déjà tout répété en détail.

— Je sais, tu as raison. Et c’est l’heure. (Elle lui donna la sacoche et alla chercher sa veste.) Iona et Boyle vont arriver d’une minute à l’autre.

— Quand ce sera fait, nous aurons une fenêtre à travers laquelle l’observer comme il lui arrive trop souvent de faire avec nous. Et nous pourrons accorder tout le temps nécessaire à la mise au point du poison.

— Ça me met mal à l’aise, si tu veux la vérité.

Elle ne savait pas si son aveu était utile, mais elle savait que c’était insensé et peut-être même dangereux de faire semblant.

— Plus nous approchons de la fin, car je crois sincèrement que nous allons l’anéantir, plus je me sens tiraillée. Ce n’est pas simplement une question de confiance ou de doute. J’ai du mal à interpréter mes propres sentiments et ça me perturbe.

— Rassure-toi. Au moins sur ce point.

Elle ne pouvait que faire de son mieux, puisqu’il n’y avait pas de place pour le doute. De plus, il était impossible de retarder l’événement puisque Iona et Boyle arrivaient déjà devant la maison.

Elle attrapa une épée courte, et fixa le fourreau à sa ceinture.

— Mieux vaut être prêt à tout, dit-elle simplement lorsque Iona et Boyle entrèrent.

— Connor et Meara sont en route.

— Dans ce cas, nous devrions y aller.

Branna prit la main de Fin, puis celle de Boyle. Quand Iona saisit celle de Boyle, ils s’envolèrent.

Ils traversèrent l’air frais et humide et le vent, volant au-delà des arbres, par-dessus la rivière puis le lac. Les lumières du château d’Ashford brillaient derrière eux.

Ils se posèrent en douceur, dans un petit bois, un lieu qu’elle ne connaissait pas.

— Ici ?

— C’est ici que j’ai perdu sa trace. Des siècles se sont écoulés depuis l’époque de Midor et de sa grotte, fit remarquer Fin. Il y a quelques maisons, des chemins dans le coin, mais comme la chaumière de Sorcha, je pense que le lieu de la création de Cabhan est fait pour perdurer, sous une forme ou sous une autre.

— C’est assez calme ici, remarqua Boyle en scrutant le paysage. Ce silence est oppressant.

Comme il partageait son sentiment, Fin hocha la tête.

— Nous sommes un peuple de superstitions, nous, les Irlandais, et nous sommes assez sages pour bâtir autour d’une colline féerique sans la déranger, pour laisser la pierre vivre à sa place. Et pour rester à l’écart d’un lieu où le mal règne.

Il jeta un œil à Boyle.

— Nous avons décidé de rester ensemble, mais nous couvrirons plus d’espace en nous séparant.

— Ensemble, déclara Branna d’un ton sans appel, comme si elle s’était attendue à sa suggestion. Et si le mal règne ? demanda-t-elle en montrant un morceau de cristal translucide. La lumière saura le trouver.

— Ce n’était pas au programme.

— Mieux vaut être prêt à tout, répéta-t-elle.

Elle leva la main vers le ciel jusqu’à ce que le cristal vibre de lumière. Elle vit Merlin voler en rond au-dessus d’eux.

— Entre ma baguette magique et ton rapace, nous devrions trouver sa tanière. Elle m’attire vers le nord.

— Alors allons vers le nord.

Boyle reprit la main d’Iona, et ils partirent tous les quatre dans la direction indiquée.

 

De l’autre côté de la rivière, Connor et Meara parcouraient les bois. Il avait pris contact avec Roibeard, qui slalomait entre les arbres, et avec Merlin, qui suivait le reste du cercle des yeux pendant qu’ils parcouraient un autre bois.

— C’est un plaisir d’avoir enfin une occasion d’aller à la chasse au faucon avec toi. Ça fait trop longtemps qu’on ne s’est pas accordé ne serait-ce qu’une heure.

— Il faut que je pratique plus souvent, répondit Meara avec décontraction, malgré sa gorge sèche. Pour être prête quand nous proposerons l’offre globale.

— Nous aurions pu venir à cheval.

— Ce sera pour une autre fois.

Elle leva sa main gantée vers Roibeard et, bien que la chasse au faucon fît partie de leur stratagème, elle appréciait l’exercice.

— Tu aimerais avoir un rapace à toi ? demanda Connor.

Elle le regarda avec une surprise sincère.

— Je n’y ai jamais pensé.

— Tu devrais en avoir un. Une femelle, si tu en trouves une qui te parle. Ton oiseau pourrait se reproduire avec le mien.

L’idée, touchante, la fit sourire, bien que cela fût dans l’ordre des choses.

— Je n’ai jamais soigné un oiseau qui soit à moi.

— Je t’aiderai si tu veux, mais tu seras parfaite avec lui. Tu m’as souvent aidé avec Merlin quand Fin était occupé à parcourir le monde. Nous pourrions leur construire un endroit à eux, lorsque nous ferons bâtir notre maison. Si tu envisages toujours d’en faire construire une.

— Je n’ai pas trop pensé à ça non plus, étant donné que j’avance très lentement sur le projet de mariage. (Elle laissa Roibeard s’envoler.) Et nous sommes préoccupés par Cabhan.

— Ne pensons pas à lui aujourd’hui, dit Connor même si c’était le contraire de ce qu’ils avaient en tête. Aujourd’hui, nous suivons la danse de Roibeard. Chante pour nous, Meara, une chanson légère qui porterait les ailes de Roibeard.

— Une chanson légère, c’est ce que tu veux ?

Elle lui prit la main et fit balancer son bras d’un geste joueur tout en marchant. Dans le fond, elle avait besoin de ce contact physique rassurant puisque sa musique était destinée à attirer Cabhan.

C’était du moins ce qu’ils avaient prévu.

Elle choisit The Wild Rover, une chanson joyeuse et assez longue pour que Cabhan ait le temps d’être tenté.

Elle rit lorsque Connor s’associa à elle pour entonner le refrain. En une autre occasion, elle aurait grandement apprécié leur promenade, avec le rapace, la chanson qui résonnait dans le joli bois où la neige fondue ramollissait le sol et où des plaques de neige s’accrochaient dans l’ombre.

Au moment où il lui pressa la main, elle comprit qu’il avait mordu à l’hameçon et que le moment était venu de jouer son rôle.

Sa voix ne faiblit pas lorsqu’elle vit les premières bandes de brouillard ramper au ras du sol, ni quand Roibeard se posa sur une branche à proximité, tel un guerrier aux ailes dorées en faction.

— Une pensée me suffirait à figer ta voix.

Cabhan s’éleva du brouillard et arbora son sourire le plus mielleux quand Meara se tut pour dégainer son épée.

— D’ailleurs j’ai réussi. Tu mets ta dame en danger, sorcier, en te baladant dans les bois sans ta sœur pour te défendre.

— Je suis capable de protéger ma femme, si toutefois elle a besoin de moi. Mais je pense que tu sais qu’elle est tout à fait apte à se défendre. Pourtant… je vais quand même lui offrir ça en plus, dit Connor et, passant le doigt sur le bord tranchant de l’épée de Meara, il l’embrasa.

— Quel genre d’hommes es-tu pour laisser ta femme se placer en bouclier ?

— Elle est à côté de moi, pas devant, rectifia Connor avant de brandir son épée et de l’enflammer.

— Tu ne la protèges pas, dit Cabhan en lançant un éclair noir à Meara.

Connor l’envoya s’écraser sur le sol d’un vif coup de vent.

— Elle est toujours à l’abri.

 

Sur l’autre rive, les vibrations de la baguette de Branna gagnèrent en force.

— Nous sommes tout près.

— Là.

Fin pointa le doigt vers des fourrés denses ponctués d’épaisses épines noires, des branches de vigne serpentines supportant des baies pareilles à des gouttes de sang séché.

— C’est là-dedans que se trouve la grotte de Midor. Je sens qu’elle m’attire, aussi clairement que j’ai senti la brûlure lorsque Cabhan a franchi la rivière. La voie est dégagée.

— Ça ne m’a pas l’air si dégagé que ça, dit Iona. Plutôt fatal.

Elle tapota prudemment le plat de sa lame sur une épine, et écouta le cliquètement du métal contre le métal.

— Ça aussi, ça me semble mortel.

— Ce ne sont pas les buissons que je vais traverser, mais le temps. Mais quand nous aurons fini, nous reviendrons ici, tous ensemble, et nous brûlerons ces vignes épineuses, nous les salerons et nous sacrerons la terre.

— Attends, dit Branna en lui prenant le bras. Connor ne m’a pas encore annoncé que Cabhan était tombé dans leur filet.

— C’est fait. Il y est presque, et plus vite j’entrerai, moins Connor et Meara auront à se mesurer à lui. Il faut agir, Branna, vite.

Malgré son sentiment d’effroi, ils formèrent le cercle et elle lâcha la main de Fin, accédant à sa requête pour le bien de leur mission.

— En ce lieu, chanta-t-elle avec les autres, de mort et de maléfice, nous envoyons celui qui porte la marque dans l’espace et dans le temps. Que le pouvoir de la clarté l’accompagne, que notre volonté le porte. Envoyez-le à travers le temps et que la lumière des Trois le ramène à nous.

— Reviens-moi, ajouta Branna à l’envoûtement.

— Que notre volonté soit faite, qu’il en soit ainsi, dit Fin sans la quitter des yeux.

Happé dans un tourbillon de brouillard, il disparut.

— Ça ne sera pas long, la rassura Iona en la prenant par les épaules.

— Il fait si noir. Si froid. Et il est seul.

— Il n’est pas seul, contesta Boyle en lui prenant la main avec fermeté. Nous sommes tout près. Avec lui.

En vérité, il était seul dans le froid et dans l’obscurité. La force était si dense et si pesante qu’il ne sentait plus rien. Des taches de sang noircissaient le sol là où Cabhan avait ligoté et tué sa mère.

Il parcourut les horribles bocaux du regard, tous remplis des parties du corps de la femme qui l’avait mis au monde, et que Cabhan conservait pour les besoins de sa magie noire.

Le monde que Fin connaissait, son monde, ne semblait pas être distant de plusieurs siècles, mais bel et bien inexistant. En libérant le démon, en lui donnant forme et vie, la grotte était devenue un enfer à part entière où tout était voué à la damnation.

Ça sentait le soufre et le sang – du sang séché et frais. Il dut redoubler d’effort pour lutter contre le vif désir d’aller vers l’autel, de s’emparer de la coupe posée au pied d’une croix constituée d’os jaunis et d’en boire le contenu.

Boire.

La sueur recouvrait sa peau, bien que son souffle se changeât en buée dans l’air glacial qui semblait onduler comme une mer avec les gouttes fétides qui suintaient des murs et retombaient sur le sol à un rythme régulier.

Sans comprendre pourquoi, ce rythme le mettait en transe.

Ses mains tremblèrent lorsqu’il se força à en plonger une dans la sacoche, à ouvrir la pochette, et à en sortir le cristal.

Pendant un bref instant, Branna fut avec lui. Sa présence chaude et puissante, rayonnante, ralentit les battements de son cœur, calma ses tremblements. Il se leva dans le brouillard, se hissa le long du mur détrempé de la grotte. Parmi les symboles creusés dans la pierre, il reconnut celui des signes Ogham, sans pouvoir déchiffrer les autres.

Il plaça le cristal dans un interstice, sur un fin rebord, en se demandant si le charme de Branna serait assez puissant pour le cacher dans un lieu habité par autant de noirceur.

Une obscurité si profonde, si fascinante, dans laquelle des chants résonnaient, et où les sacrifiés hurlaient et sanglotaient pour demander une grâce que jamais ils n’obtiendraient.

À quoi bon faire preuve de compassion envers les plus faibles ? Leurs pleurs et leurs cris tourmentés composaient une musique vraie, un appel à la danse, une faim formulée.

Le mal avait besoin d’être nourri. Enlacé. Adoré.

Le mal était source de satisfaction. Une récompense éternelle.

Fin se tourna vers l’autel et s’avança lentement.

 

— Il met trop de temps.

Branna se frottait les bras pour se réchauffer, car le froid, né de l’angoisse, l’imprégnait jusqu’aux os.

— La nuit tombe, il est parti depuis plus d’une demi-heure, c’est beaucoup trop long.

— Et Connor ? s’inquiéta Iona. Il est…

— Je sais, je sais. Avec Meara, ils ne vont pas pouvoir retenir Cabhan plus longtemps. Allez retrouver Connor, toi et Boyle, allez retrouver Connor et Meara. Allez les aider. Je vais rejoindre Fin. C’est trop long, il s’est passé quelque chose. Je ne le sens plus du tout depuis qu’il a traversé le temps.

— Non, Branna, tu n’y vas pas, s’opposa Boyle en la prenant par les épaules pour la secouer doucement. Nous devons avoir confiance en Fin, il va revenir, et nous ne pouvons pas risquer de te perdre. Sans toi, tout s’arrêterait ici, et pas parce que ce serait la fin de Cabhan.

— Son sang pourrait le trahir, même s’il lutte de toutes ses forces. Je pourrais l’obliger à revenir. Je dois essayer. Oh, non, Cabhan, il revient. Fin…

— Tu crois qu’on peut le ramener, à nous deux ? proposa Iona en s’agrippant à la main de Branna. On doit essayer.

— À nous tous, on devrait y arriver… Oh, merci, mon Dieu.

Lorsque le brouillard se dispersa autour de Fin et qu’il tomba à genoux à ses pieds, Branna se jeta sur lui.

— Il arrive, parvint-il à dire. J’ai réussi mais il arrive. Nous devons partir, et vite. Je veux bien un coup de main.

— Nous allons t’aider, dit Branna en passant un bras autour de ses épaules tout en donnant le signal aux autres. Nous te tenons, dit-elle en s’accrochant à lui juste avant que le cercle s’envole.

Sa peau était glacée, et elle n’arrivait pas à la réchauffer pendant qu’elle le tirait au-dessus de la cime des arbres, du lac, puis du château éclairé.

Elle l’emmena directement chez elle et chargea le feu avant de s’agenouiller devant lui.

— Regarde-moi, Fin, j’ai besoin de voir tes yeux.

Ils brillaient sur sa peau blanchie par le givre, mais c’étaient bien ceux de Fin, et seulement les siens.

— Je n’ai rien ramené, lui dit-il. Je n’ai rien laissé de moi. Juste ton cristal.

— Whisky, réclama-t-elle juste au moment où Boyle plaça un verre entre les mains de Fin.

— J’ai l’impression d’avoir marché cent kilomètres dans l’Arctique sans faire de pause.

Il vida son verre et laissa sa tête retomber en arrière.

— Il est blessé ? s’enquit Connor dès qu’il arriva avec Meara.

— Non, juste à moitié gelé et épuisé. Et vous, ça va ?

— Quelques brûlures superficielles, je vais les soigner.

— Il a déjà traité les miennes, précisa Meara en allant droit vers Fin. Une vraie mère poule. Que pouvons-nous faire pour toi, Fin ?

— Je vais bien.

— On ne dirait pas. Je vais chercher une de tes potions, Branna ?

— Je n’ai pas besoin de potion. Le whisky, c’est parfait. Tu fais la mère poule, toi aussi.

Meara se laissa tomber sur une chaise.

— À côté de toi, un fantôme passerait pour un vacancier qui rentre d’un séjour sous les tropiques.

Tandis qu’il se réchauffait peu à peu, et malgré la douleur, Fin lui sourit.

— Tu es pâlotte, toi aussi.

— Il s’en est pris sans cesse à elle, dit Connor en soulevant Meara qui fut d’autant plus surprise qu’elle était robuste. (Il prit sa place et l’assit sur ses genoux.) Moi aussi, il m’a attaqué, mais c’était plus pour l’esbroufe. C’est notre Meara qui l’intéressait. Il voulait lui faire du mal, il frappait sans cesse. Il cherchait la faille dans ses défenses. Au début, nous avons brandi toutes nos protections, tout donné, mais ça a duré plus longtemps que prévu et le combat a mal tourné.

— Connor a provoqué une tornade, raconta Meara en faisant tournoyer son doigt dans le vide. Assez petite mais impressionnante. Puis il l’a embrasée. C’est ce qui a repoussé Cabhan.

— Nous ne pouvions pas résister plus longtemps, termina Connor.

— C’était assez long comme ça. Prenons tous un whisky, décréta Branna. Montre-moi ta brûlure, Connor, je vais la guérir.

— Laisse-moi faire, s’interposa Iona en obligeant Branna à se rasseoir. Reste avec Fin.

— Mais je vais bien, insista Fin. Il faisait très froid, c’est tout. Ce froid est tellement piquant qu’il vide de toute énergie. C’est éreintant. Pire qu’avant, dit-il à Branna. Plus violent que la première fois.

Elle s’assit par terre et prit un des verres que Connor distribuait.

— Explique-nous.

— Il faisait plus sombre. Les ténèbres étaient plus intenses que lorsque nous y sommes allés en rêve. C’était plus froid, plus humide. Tellement épais que c’était impossible de respirer à fond. Il y avait un chaudron sur le feu, ça empestait le souffre et les flammes de l’enfer. Des voix chantaient. Je ne comprenais pas ce qu’elles chantaient, mais c’était du latin, et un peu de vieil irlandais. Comme des hurlements, des voix implorantes qui résonnaient en même temps. Celles des sacrifiés. Ça sonnait comme un écho dans le lointain. Mais ça sentait le sang.

Il but une gorgée et se ressaisit.

— Je me sentais attiré, de l’intérieur. J’avais envie de me rapprocher, plus fortement qu’avant, j’étais tiraillé entre deux directions. J’ai déposé le cristal en hauteur, dans une petite niche entre les pierres, en haut du mur face à l’autel.

Il faisait tourner son verre dans ses mains, le regard fixé sur le liquide ambré comme s’il revoyait tout le déroulé de sa mission.

— L’attirance est devenue irrépressible. Un besoin, comme si j’avais été séduit. Il y avait une coupe sur l’autel, remplie de sang. J’en ai eu envie. Le sang des innocents, d’après moi. Il aurait suffi que je m’en saisisse, que je boive pour devenir celui que je suis destiné à être. Je me suis demandé pourquoi je résistais. Pourquoi je rejetais tout ça – mon destin, ma gloire personnelle. J’ai fait un pas vers l’autel, je me suis rapproché. Les chants emplissaient la grotte, et les cris étaient doux comme de la musique à mes oreilles. J’ai tendu la main vers la coupe. J’étais à deux doigts de la saisir, c’était tout ce que j’avais à faire.

Il se tut, vida son verre d’un trait.

— Et à travers ces hurlements, ces chants, les vibrations dans l’air dense, je t’ai entendue, dit-il en regardant Branna. « Reviens vers moi », tu disais, et au fond de moi, sur le moment, c’est ce qui l’a emporté. J’avais plus besoin de te retrouver que du sang dont j’avais déjà l’arrière-goût dans la bouche. Alors j’ai reculé. Il s’est mis à faire encore plus froid, et l’air était si humide que j’avais l’impression d’avoir les poumons remplis de chiffons mouillés. La tête me tournait, j’avais la nausée et je tremblais. J’ai cru que j’allais m’effondrer mais j’ai prononcé la formule et je me suis retrouvé dehors, avec vous.

Il posa son verre.

— C’est important que vous sachiez tout, en détail. J’ai failli flancher. J’étais à deux doigts de succomber au mal. Et si j’avais cédé, je m’en serais pris à vous.

— Mais tu n’as pas saisi la coupe, Fin, lui rappela Iona. Tu es revenu.

— J’en ai eu envie. Une partie de moi le souhaitait désespérément.

— Et malgré cela, tu n’y as pas touché, souligna Connor. Et tu es assis avec nous, et tu bois un whisky au chaud.

— J’aurais pu trahir votre confiance…

— Foutaises, l’interrompit Branna en se relevant d’un bond. Ce sont des absurdités, Fin. Et je n’aime pas t’entendre dire que tu es revenu pour moi, parce que je ne suis pas l’unique raison de ton retour. Ni moi ni aucun de nous. Si tu es revenu, c’est pour ce que tu es. Par respect envers toi-même, envers ton don, ta haine envers tout ce que Cabhan représente. Alors non. Au départ, je refusais de te faire confiance, et tu m’as plusieurs fois prouvé que j’avais tort. Après tout ça, je ne te laisserai pas douter de toi, tu m’entends ? Je vais faire réchauffer le ragoût. Nous avons tous besoin de manger après tout ça.

Quand elle s’éloigna, Meara se leva en hochant la tête.

— Tout est dit. Viens, Iona, on va donner un coup de main à Branna.

Une fois qu’elles furent parties, Boyle alla chercher la bouteille de whisky et resservit Fin.

— Si tu veux sombrer dans l’auto-apitoiement, autant que tu sois ivre.

— Ce n’est pas de l’auto-apitoiement, à la fin ! Tu n’as pas entendu ce que j’ai dit ?

Assis sur une chaise, Connor déplia ses jambes devant lui, son verre à la main.

— J’ai entendu, comme tout le monde. Nous avons compris que tu avais mené un combat, intérieur et extérieur, et que tu l’avais remporté. Alors je te félicite. Laisse-moi te dire autre chose. Il faudrait me trancher la gorge avant de pouvoir faire du mal à Branna, ou à n’importe lequel d’entre nous. Alors bois, mon frère, et arrête de faire l’imbécile.

— L’imbécile, marmonna Fin qui but le whisky simplement parce qu’il l’avait dans la main.

Il attendit qu’ils soient tous passés à table, tous assis sauf lui.

— Je vous suis reconnaissant, commença-t-il.

— Ferme-la et viens manger, suggéra Boyle.

— C’est toi qui vas la fermer. Je vous suis reconnaissant et j’ai le droit de le dire.

— Message reçu, dit Branna en remplissant son bol de ragoût à l’orge. Maintenant ferme-la et viens manger.

Il goûta un morceau de bœuf chaud, le sentit glisser dans sa gorge encore transie de froid et réchauffer son ventre.

— Tu as mis quoi dedans, à part le bœuf, l’orge et les pommes de terre ?

Branna haussa les épaules.

— Une pointe de tonique ne peut faire de mal à personne après une journée pareille.

— C’est bon, dit Connor en se resservant. Excellent, même. Je te ressers, Fin, pour te faire taire.

— Très bien, fit Fin en prenant du pain. Dans ce cas, je ne vous raconte pas la suite puisque ça ne vous intéresse pas.

— Il y a autre chose ? demanda Iona.

Fin haussa les épaules.

— Je la ferme, comme on me l’a conseillé.

— Moi, je ne t’ai rien dit de tel, dit Meara en souriant avec gentillesse. Ça m’intéresse, tu peux me parler.

— Bon, alors rien que pour toi, Meara, il y avait des inscriptions gravées dans les parois de la grotte. Anciennes. Des signes Ogham.

— Ogham ? Tu en es sûr ? demanda Connor, intrigué.

Comme le ragoût faisait du bien à Fin, il en reprit.

— C’est à Meara que je m’adresse.

— Passe-moi le pain, dit Boyle en riant. Bon, Ogham, c’est ça ? Ça disait quoi ?

Fin le regarda longuement avec dureté.

— J’ai de nombreux talents mais je ne lis pas l’Ogham. Par contre, ça nous indique que la grotte a été occupée, et comme les inscriptions étaient en hauteur, parmi quelques symboles magiques, probablement à des fins maléfiques bien avant l’arrivée de Cabhan.

— Certains lieux sont destinés au mal ou au bien, avança Branna.

— Je n’ai ressenti que le mal, un peu comme… la racine du mal. Les ombres bougeaient comme si elles étaient vivantes. Et sur l’autel, quand je me suis rapproché, j’ai vu des ossements dans un plat à côté de la coupe de sang. Trois bougies noires et un livre avec une couverture en peau. La marque gravée dessus. (Il se toucha l’épaule.) Cette marque.

— Alors elle est ancienne, cette marque. Elle date d’avant le moment où Teagan a jeté la pierre et blessé Cabhan. Avant la malédiction de Sorcha. (Iona pencha la tête sur le côté.) Un symbole du démon sur lui ? Ou de sa noirceur ? Excuse-moi, ajouta-t-elle rapidement.

— Pas de quoi, dit Fin en reprenant sa cuillère. Près du livre, il y avait une cloche en argent avec une poignée en forme de loup dressé sur ses pattes arrière.

— Une cloche, un livre, des bougies, des os et du sang. Le symbole de la marque de Cabhan, le symbole du loup, résuma Branna. Il disposait donc des symboles de son devenir. Des objets anciens ?

— Très anciens, à part les bougies. Et ils sont constitués de graisse humaine mélangée à du sang. Ils lui ont été transmis, puis ils ont été utilisés pour servir le mal. Même si nous ignorons si son créateur était versé dans le mal et pourquoi il a choisi cette grotte comme lieu de prédilection.

— Il en était peut-être le gardien, suggéra Meara. Un homme doué de pouvoir qui gardait le démon, ou qui le retenait prisonnier.

— C’est bien vu, admit Branna. Que Cabhan soit né des ténèbres ou de la lumière, ou de quelque chose entre les deux, il a fait son choix.

— Ce n’est pas tout, lui dit Fin. Une figure féminine en cire, pieds et poings liés, en habit noir, qui supplie à genoux.

— Sorcha. (Branna secoua la tête.) Son obsession pour elle remonte à loin. Mais il n’a jamais réussi à la ligoter ou à la forcer à s’agenouiller.

— Presque huit cents ans, c’est une longue obsession, ou une longue rancune, fit remarquer Iona. Je dirais que c’est sa folie qui est ancestrale.

— Je suis d’accord.

— Aussi, reprit Fin, la figurine était barbouillée de sang sur le ventre et entre les cuisses. Branna posa délicatement sa cuillère.

— Elle a perdu un enfant, au début de son dernier hiver. Elle a fait une fausse couche et elle ne s’en est jamais remise. Elle était atteinte d’une maladie qu’elle n’a pas réussi à soigner. Des douleurs lui transperçaient le ventre.

Malgré l’ancienneté des faits, Iona eut les larmes aux yeux.

— Il a tué son enfant ? En elle ? C’est possible ?

— Je ne sais pas. (Bouleversée, Branna se leva, se servit du vin et apporta la bouteille à table.) Et si elle ne l’avait pas protégé contre lui, ou pas comme il faut ? S’il avait trouvé un moyen de… elle avait trois enfants à élever, et son mari était souvent parti avec les hommes de leur clan. Cabhan la poursuivait avec acharnement. Elle a pu exposer un point sensible, dans un moment de faiblesse ou par manque de vigilance.

— Nous resterons vigilants, affirma Fin en lui prenant la main. Nous ne lui donnerons rien, et nous prendrons tout. C’est une raison supplémentaire pour qu’il paie de sa vie.

— Elle était en deuil. On perçoit son chagrin dans son livre quand elle évoque cette perte. Oui, affirma durement Branna. Il doit répondre de ça, et de tout le reste.

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