Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 15
15
C’était le pays de ses ancêtres, et en regardant le relief vallonné par la fenêtre de la camionnette, Iona comprit que c’était le pays de son cœur.
Comme une gorgée de whiskey par une nuit froide, il lui apportait chaleur et réconfort. Les collines vertes roulaient sous des bancs de nuages empilés comme des draps de lin, que le soleil traversait d’une lumière chatoyante, créant des volutes de bleu à la luminosité d’opale. Des vaches grasses et des moutons laineux s’égaillaient dans les champs d’émeraude séparés par des haies broussailleuses, ou par des murs de pierre gris argenté.
La route sinueuse révélait des fermes, des granges et de jolies petites chaumières disséminées çà et là avec un charme de carte postale. Les jardins accueillaient déjà le printemps, s’émaillant de fleurs téméraires d’un bleu intense, d’un orange impertinent ou d’un blanc délicat, et des trompettes annonciatrices des jonquilles.
Elle allait connaître le printemps en Irlande pour la première fois de sa vie, songea-t-elle. Comme ces fleurs courageuses, elle était résolue à s’épanouir.
La route tournait et virait, parfois transformée en tunnel par les hautes, très hautes haies de fuchsias sauvages épousant les courbes de leurs fleurs retombant comme des gouttes de sang. Puis le monde s’ouvrait à nouveau aux collines, aux champs et aux silhouettes excitantes des montagnes.
— Comment fais-tu ? s’étonna Iona. N’as-tu pas constamment les yeux éblouis, le souffle coupé, le cœur douloureux ?
— C’est chez moi, dit Boyle simplement. Il n’existe aucun autre endroit où je préférerais vivre. C’est un pays fait pour moi.
— Oh ! pour moi aussi.
Et elle avait enfin le sentiment d’avoir trouvé un lieu pour lequel elle était faite aussi.
Une bourrasque de vent, et la pluie éclaboussa le pare-brise. Puis le soleil revint bien vite transformer les gouttes en minuscules arcs-en-ciel.
Une vraie magie, songea Iona, simple et mystérieuse.
Comme l’était l’abbaye de Ballintubber.
Ses lignes pures conféraient une tranquille dignité aux vieilles pierres grises. Elle s’élevait sur un joli terrain donnant à l’arrière sur des prairies à moutons, au pied de collines verdoyantes et des reliefs des montagnes.
Une simple grandeur, se dit-elle, trouvant que cet oxymore décrivait parfaitement ce lieu chargé d’histoire, et la vie qui se poursuivait paisiblement alentour. Elle sortit de la camionnette pour observer les allées, les jardins défiant les dernières rigueurs de l’hiver, et sourit en entendant les bêlements portés par la brise.
Elle aurait pu passer la journée entière assise sur l’herbe à regarder, écouter.
— Je suppose que tu veux que je te raconte l’histoire du lieu ?
Elle l’avait déjà lue en partie dans son guide, mais l’idée d’entendre la version de Boyle lui plaisait bien.
— Volontiers.
— Eh bien ! elle a été construite par Conchobair – Cathal Mor à la main rouge, du clan O’Connor, un de tes ancêtres, donc.
— Oh ! bien sûr.
Comme ses racines remontaient loin ! N’était-ce pas merveilleux ?
— Comme Ashford, avant qu’il appartienne aux Burke, reprit-elle.
— C’est ça. On était donc en 1216. J’ai retenu la date, parce qu’on est en train de restaurer l’aile est pour son huit centième anniversaire. La légende, ou du moins l’une d’entre elles, raconte que Cathal, fils du roi Turloch, dut fuir l’épouse de son père et travailler incognito avant d’accéder au trône. Un homme fit preuve de bienveillance envers lui, et Cathal, devenu roi, lui demanda comment il pouvait le récompenser. Ce qu’il voulait, cet homme désormais vieux, c’était une église à Ballintubber. Cathal a donc ordonné qu’on en bâtisse une.
Ils remontaient l’allée pendant qu’il lui racontait cette histoire, sa voix changeant d’inflexion selon les mots, avec en toile de fond les bêlements des moutons. Ridiculement heureuse, Iona lui prit la main pour les unir et sceller cet instant.
— Au bout de quelques années, le roi a revu le vieillard, qui lui a reproché de ne pas avoir tenu parole. Apparemment, l’église avait bien été construite, mais à Roscommon.
Iona leva les yeux vers lui en riant.
— Oups !
— Comme tu dis. Cathal a donc ordonné l’édification d’une deuxième église, qui est devenue l’abbaye de Ballintubber.
— Un homme de parole.
— C’est ce que l’on raconte.
— Je suis bien contente d’avoir un roi reconnaissant et honnête parmi mes ancêtres.
— Et c’est un héritage durable, puisqu’il paraît que c’est la seule église d’Irlande à avoir été fondée par un roi irlandais, et toujours utilisée aujourd’hui.
— Je trouve ça merveilleux. On a trop tendance à démolir les vieux bâtiments pour faire place au neuf, au lieu de comprendre cet héritage.
— Ce qui a existé avant nous est important, dit-il simplement. Pierce Brosnan s’est marié ici il y a quelques années, ce qui a rendu l’abbaye encore plus célèbre. Si on remonte dans le temps, c’est le début de Tórchar Phádraig.
— Le chemin de pèlerinage qui mène au mont Saint-Patrick. J’ai vu ça dans mes livres.
— On raconte aussi que Seán na Sagart, chasseur de prêtres tristement célèbre, est enterré dans le cimetière. Là, indiqua-t-il en désignant un grand arbre. Enfin, c’est ce qu’on dit.
— C’est un bon endroit. Propre, puissant. Et au fond de moi je ressens ce lien, cet héritage. Tu trouves ça bizarre ?
Il eut un simple haussement d’épaules.
— Ce sont tes ancêtres qui l’ont fait bâtir.
— C’est pour cela que tu l’as choisie pour notre premier arrêt. Merci, dit-elle en souriant et en appuyant sa tête contre son bras.
Elle aperçut à leurs pieds une vieille pierre piquetée et gravée.
— Le Couronnement ?
— Ah ! c’est qu’il y a plus que l’abbaye, les tombes, etc. Ça, c’est l’une des stations d’un chemin de croix, et là-bas, il y a une petite grotte transformée en étable pour la Nativité. C’est un peu bizarre.
— C’est merveilleux ! (Le tirant par la main, elle suivit le sentier de pierre en pierre, repérant les différentes stations dans le joli jardin bien entretenu.) C’est tellement abstrait, contemporain, que cela crée un véritable contraste avec ce cadre historique.
Elle s’arrêta au bord d’un petit ruisseau, dont les rives, couvertes de buissons bas étalés, s’élevaient jusqu’à un amoncellement de rochers au sommet duquel trois croix avaient été érigées pour représenter la Crucifixion.
— Ça devrait être triste, inspirer le respect. Et c’est bien sûr le cas. Mais c’est aussi… fascinant. Et puis ça… (Elle pénétra dans la grotte pour observer de plus près les statues de Marie, de Joseph et de Jésus nouveau-né.) C’est merveilleux aussi ; attendrissant, un peu kitsch. Je crois que Cathal aimerait ce qui a été créé ici.
— À ma connaissance, il n’a pas émis d’objection.
Ils entrèrent dans l’abbaye, où elle trouva une atmosphère feutrée de vénération.
— Les hommes de Cromwell ont mis le feu à l’abbaye, continua Boyle. Les ruines à l’extérieur du monastère montrent que les bâtiments annexes se sont écroulés. Mais l’église est restée debout, jusqu’à aujourd’hui. Il paraît que tout cet endroit autour des fonts baptismaux remonte à un millier d’années.
— C’est réconfortant, tu ne trouves pas, de savoir que ce que l’on construit peut survivre. C’est magnifique. Les vitraux, la pierre…
L’écho de ses pas dans le silence ne faisait qu’intensifier l’atmosphère de recueillement.
— Tu connais bien l’histoire de cette abbaye. Tu l’as étudiée ?
— Pas besoin. Un de mes oncles a travaillé ici à la restauration du site.
— Ma famille l’a construite, et la tienne a contribué à l’entretenir. C’est un autre lien.
— C’est vrai. J’ai aussi deux cousins et quelques copains qui se sont mariés ici, ce n’est donc pas la première fois que je viens.
— C’est un bel endroit pour un mariage. La continuité, l’attention aux choses, le respect. Et puis, c’est romantique : toutes ces histoires de rois, de chasseur de prêtres, d’hommes de Cromwell, sans oublier James Bond !
Cela le fit rire, mais elle sourit seulement. Il y avait là quelque chose d’indéfinissable. Une parenté, un sentiment de reconnaître les lieux, et désormais une sorte de savoir.
Elle était déjà venue ici, comprit-elle, ou ses ancêtres avant elle.
Peut-être pour s’asseoir dans ce lieu de vénération silencieux.
— Des cierges, des fleurs, la lumière et les odeurs. La musique. Les femmes en jolies robes, de beaux hommes. (Elle se remit à déambuler, se représentant mentalement la scène.) Un bébé agité que l’on berce, des bruits étouffés de pas. La joie, l’anticipation, le serment de deux êtres qui s’aiment. Oui, c’est un bon endroit pour un mariage.
C’était celui qu’elle voulait pour le sien, ce lieu chargé d’histoire, de contrastes, d’éternité.
Elle retourna près de Boyle, le prit de nouveau par la main.
— Les serments prononcés ici sont importants, et durables, si ceux qui les prononcent y croient.
À l’extérieur de nouveau, elle explora les ruines, effleurant les vieilles pierres ; traversa le cimetière où reposaient les morts d’un lointain passé.
Elle prit des photos pour marquer cette journée, persuada même Boyle – malgré ses ronchonnements – de poser avec elle pour un autoportrait pris à l’aide de son téléphone.
— Je l’enverrai à Nan, lui dit-elle. Elle va être tout excitée de voir…
— Qu’y a-t-il ?
— Je… La lumière. Tu as vu ? dit-elle en lui tendant son téléphone.
Sur l’écran, elle avait la tête appuyée contre l’épaule de Boyle. Elle souriait, détendue, et lui de manière plus réservée.
La lumière, blanche comme la cire des bougies, les entourait.
— C’est l’angle, peut-être. Un reflet de soleil.
— Tu sais bien que non.
— C’est vrai, reconnut-il.
— C’est ce lieu, murmura-t-elle. Créé par ceux de mon sang, restauré par ceux du tien – cela en fait partie. C’est un bon endroit, fort, sûr. Je pense qu’ils sont venus ici, les trois premiers Ténébreux. Et d’autres issus d’eux. À présent, moi. J’ai l’impression d’être… la bienvenue, ici. C’est une bonne lumière, Boyle. Une bonne magie.
Elle lui prit la main, examina l’endroit où la magie noire avait répandu le sang.
— Connor nous a affirmé que la plaie était propre, lui rappela-t-il.
— Je sais. La lumière bannit les ombres. Meara avait raison sur ce point. (Sans lâcher sa main, elle le regarda droit dans les yeux.) Mais c’est comme pour les serments, la lumière doit y croire.
— Et tu y crois ?
— Oui.
Elle haussa sa main libre jusqu’au visage de Boyle, se mit sur la pointe des pieds pour effleurer ses lèvres des siennes.
Elle y croyait. Au plus profond d’elle-même, elle portait croyance et détermination. Et son cœur acceptait ce qu’elle avait compris en parcourant avec lui les allées et les petits jardins s’ouvrant au printemps, parmi les esprits et les légendes, jusqu’à ce lieu résultant d’un serment de son ancêtre.
Elle aimait. Enfin. Aimait comme elle l’avait toujours espéré. Il était celui que l’on ne rencontre qu’une fois dans sa vie. Avec lui, elle devait apprendre la patience, et se laisser guider par cette seule croyance : un jour, il l’aimerait autant qu’elle l’aimait.
— Quelle est la suite du programme ? dit-elle avec son meilleur sourire.
— Il y a l’abbaye de Ross. En fait, c’est un monastère. Ross Errilly. Ce n’est pas loin, tu aimerais probablement y faire un tour.
— Allons-y !
Elle jeta un dernier coup d’œil tandis qu’ils regagnaient la camionnette, et fut certaine qu’elle reviendrait. Peut-être pour faire le chemin de croix, ou simplement pour se tenir debout sous la brise et contempler les champs.
Elle reviendrait, comme ses ancêtres étaient venus.
Mais pour l’instant, comme Boyle reprenait la route, elle regarda devant elle.
Elle aperçut bientôt le monastère, sa masse impressionnante, ses pignons pentus et la tour du clocher, les murs qui partaient dans tous les sens. Sous le ciel lourd, il donnait l’impression d’un de ces lieux, dans un vieux film, où se cachent et complotent des créatures rôdant dans l’obscurité.
Elle avait hâte de le voir de plus près.
La camionnette parcourut en cahotant une voie étroite bordée sur un côté de jolies petites maisons festonnées de jardins, où des fleurs pointaient le nez malgré la température. De l’autre côté s’étendaient des prés où se pressaient vaches et moutons.
Devant eux, au-delà de ces scènes domestiques et pastorales, se dressaient les ruines.
— Je n’ai pas potassé, lui dit Boyle, mais je sais que le monastère est bien sûr ancien – moins que l’abbaye, mais ancien tout de même.
Elle s’approcha à pied, écoutant le sifflement du vent entre les pointes et les projections de pierre, les battements d’ailes des oiseaux, les meuglements des vaches.
La tour du clocher central se dressait au-dessus des murs sans toits.
Elle passa l’embrasure d’une porte, et du gravier crissa sous ses pas.
Des caveaux pour les morts, des pierres tombales posées à plat sur le sol.
— Je crois que les Britanniques ont mis les moines à la porte, selon leur mauvaise habitude ; puis les hommes de Cromwell, qui n’étaient pas en reste, ont fini le boulot en saccageant les lieux, qu’ils ont pillés et incendiés.
— C’est impressionnant.
Elle passa sous une arche, leva les yeux vers la tour du clocher et les oiseaux noirs qui tournoyaient autour.
Il y avait une lourdeur dans l’air – annonciatrice de pluie, décida-t-elle. Le vent soufflait par les fenêtres cintrées, sifflait dans la courbe étroite des marches de pierre.
— Ce devait être la cuisine. (Elle n’aimait pas l’écho déclenché par sa voix, mais elle se rapprocha pour plonger le regard dans ce qui semblait être une sorte de puits à sec.) Mets-toi là, demanda-t-elle en désignant l’âtre immense.
Il passa d’un pied sur l’autre, lui adressa un regard peiné.
— Les photos, ce n’est pas mon fort.
— Fais-moi plaisir. Pour une grande cheminée comme ça, il me faut un grand gaillard comme toi.
Elle prit ses clichés.
— Les franciscains devaient abattre eux-mêmes les animaux, cultiver leurs légumes, moudre leur farine. Conserver des poissons dans cette cuve.
Elle sortit de la pièce, obligée de se baisser pour passer sous les arches malgré sa taille, et gagna un endroit dégagé.
Une enfilade d’arches, des tombes, de l’herbe.
— Le cloître. Méditation silencieuse, robes de moines, mains jointes. Ils avaient l’air très pieux, mais certains avaient de l’humour, d’autres de l’ambition. Envie, cupidité, luxure, même ici.
— Iona.
Mais elle continua à avancer, s’arrêta à la base des marches où une figure du Christ était gravée dans l’arche.
— Les symboles sont importants. Les chrétiens emboîtèrent le pas aux païens, gravant et peignant leur Dieu unique comme auparavant on avait gravé et peint les dieux multiples. Ni les uns ni les autres ne comprennent que l’unique fait partie de la multitude, comme la multitude de l’unique.
Le vent fit voler ses mèches quand elle déboucha sur une étroite plate-forme. Boyle la prit fermement par le bras.
— Je suis morte ici, ou quelqu’un de mon sang. La sensation est la même. Rentrant chez elle, obligée de s’arrêter ici, trop vieille, trop malade pour continuer. Certains brûleraient volontiers la sorcière, vu l’époque, mais son pouvoir s’est fait discret, et ils l’accueillent. Elle porte le symbole, dont ils ignorent la signification. Le cheval de cuivre.
Iona referma la main sur son amulette.
— Mais lui, il sait. Il sent sa faiblesse. Il attend, il doit la rejoindre. Elle ne peut terminer son voyage. Elle le sent qui approche, convoitant ce qu’il lui reste. Il est moins puissant qu’autrefois, mais l’est encore assez. Elle n’a plus le choix à présent. Ce qu’elle doit faire, elle ne pourra le faire à la source de son pouvoir. Il murmure. Tu l’entends ?
— Viens, maintenant.
Elle se retourna. Ses yeux étaient devenus presque noirs.
— Elle n’a pas encore accompli ce qui lui incombe, et pourtant elle le doit. Elle a sa petite-fille avec elle – un tel amour entre elles, le pouvoir frémit dans la petite. Elle lui transmet ce qu’elle a, comme le fit la première Ténébreuse, comme son père l’a fait avec elle. Avec le pouvoir, elle transmet le symbole. Un fardeau, une pierre dans le cœur. Cela a toujours été un fardeau pour elle, sans joie pour rétablir l’équilibre. C’est avec chagrin qu’elle transmet le pouvoir et le symbole.
» Les corbeaux freux battent des ailes. Le loup hurle sur la colline. Le brouillard avance insidieusement à ras de terre. Elle prononce ses derniers mots.
La voix d’Iona s’éleva, portée par le vent – en irlandais. Au-dessus des masses de nuages, un grondement qui aurait pu être le tonnerre, ou le pouvoir s’éveillant. Les oiseaux tournoyants s’éloignèrent avec des cris d’effroi ; il ne resta plus que le ciel et la pierre.
— Les cloches sonnaient le glas comme si elles savaient, poursuivit-elle. La petite pleurait, mais elle sentait le pouvoir s’élever – blanc et brûlant. Fort, jeune, vital, féroce. Ainsi dut-il renoncer une fois de plus à ce qu’il convoitait. Et de nouveau, de nouveau, il attend.
Les yeux d’Iona se révulsèrent. Quand elle vacilla, Boyle l’attira contre lui.
— Il faut que je m’en aille, dit-elle faiblement.
— Nom de nom !
Il la souleva de terre, descendit les marches étroites et incurvées en la portant dans ses bras, passa les voûtes en devant presque se plier en deux, puis se retrouva de nouveau à l’air libre, sous le crépitement de la pluie.
Les gouttes roulant sur ses joues furent comme un baume.
— Ça va. J’ai juste la tête qui tourne un peu. Je ne sais pas ce qui m’est arrivé.
— Une vision. J’ai déjà vu Connor comme ça.
— Je les voyais, la vieille femme, la fillette baignant le visage de sa grand-mère. La fièvre… elle était brûlante, comme si elle avait eu un brasier en elle. Je les entendais toutes les deux, et lui. Je l’entendais qui essayait d’atteindre la femme, de l’attirer hors de son enveloppe corporelle. Je percevais la douleur physique et émotionnelle de la vieille dame. Elle aurait voulu, tellement voulu épargner les risques et les responsabilités à cette petite qu’elle aimait. Mais elle n’avait pas le choix, ni le temps.
Il l’écarta pour ouvrir la porte de la camionnette, la fit entrer dans l’habitacle, stupéfait de constater que ses mains ne tremblaient pas, alors que son cœur battait la chamade.
— Tu as parlé en irlandais.
— C’est vrai ? (Iona se passa les mains dans les cheveux.) Je ne me rappelle pas, pas exactement. Qu’est-ce que j’ai dit ?
— Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris. « Tu es l’une d’eux, mais vous devez être trois. » Et quelque chose comme… (Il avait du mal à traduire.) « Cela se termine ici pour moi, et commence pour toi. » Il y avait ça, je crois, et d’autres choses que je n’ai pas comprises. Tes yeux sont devenus noirs comme ceux d’un corbeau, ta peau blanche comme la mort.
— Mes yeux…
— Ils sont redevenus comme avant, lui affirma-t-il en lui caressant la joue. Bleus comme un ciel d’été.
— J’ai besoin de plus de pratique. C’est comme d’essayer de participer aux Jeux olympiques d’équitation alors que l’on en est encore à apprendre à changer de main ou d’allure. Ce lieu est d’une grande puissance, empli d’énergie et de pouvoir.
Il avait déjà connu cela, et n’avait ressenti qu’une vague curiosité. Mais cette fois, avec elle…
— Ce lieu s’est emparé de toi, décida-t-il. Ou toi de lui.
— Ou peut-être elle, la vieille femme. Elle est enterrée ici. Il faudra revenir un jour, quand tout sera fini, pour déposer des fleurs sur sa tombe.
Pour le moment, il n’avait aucune envie de jamais la ramener ici. Comme il contournait la camionnette pour monter à son tour, la pluie s’arrêta.
— Regarde. (Elle lui prit la main, désigna de l’autre l’arc-en-ciel resplendissant derrière les ruines.) La lumière l’emporte.
Elle souriait, sincère, et, songeant aux arcs-en-ciel, elle se pencha vers lui pour l’embrasser.
— Je suis affamée.
Il ne songea à rien mais l’attira contre lui pour lui rendre son baiser, jusqu’à ce que l’image d’Iona vacillant sur cette étroite plate-forme eût disparu.
— Je connais un pub, pas loin d’ici, où ils font un fameux fish and chips. Et Dieu sait que j’ai bien besoin d’une pinte.
— Exactement ce à quoi je pensais. Merci, ajouta-t-elle.
— Pourquoi ?
— Pour m’avoir montré ces deux lieux extraordinaires, et pour m’avoir rattrapée avant que je tombe.
Elle regarda derrière elle le monastère, les oiseaux noirs, l’arc-en-ciel. Sa vie avait changé à jamais, songea-t-elle. Mais, à la différence de son ancêtre, elle considérait cela comme un cadeau.
Dans le confort de la cuisine, le chien à ses pieds, le feu brûlant dans l’âtre, Iona raconta à ses cousins tout ce qui s’était passé.
— Une journée bien remplie, commenta Connor.
— C’est le moins qu’on puisse dire.
— Trois événements, si c’est le bon terme, en un seul jour ! (Branna, les cheveux toujours relevés pour sa journée de travail, contempla sa tasse de thé.) Mais Cabhan n’est intervenu que dans le premier.
— Dans le dernier aussi, lui rappela Iona. Elle le sentait venir.
— Une vision du passé. Qu’il s’agisse du tien ou de celui de quelqu’un d’autre, ça reste le passé. Je ne pense pas qu’il s’aventurerait aussi loin maintenant.
Branna regarda Connor.
— Pas maintenant, non, pourquoi le ferait-il, d’ailleurs ? Dis-moi ce que tu as ressenti – avant, pendant et après cette vision.
— Avant, je ne suis pas sûre. J’avais l’impression d’avoir déjà été dans ce monastère, comme à l’abbaye, mais pas… pas radieuse, ni heureuse. Tout était sombre, douloureux. Je connaissais les lieux, je savais à quoi servait ce que je voyais, mais je comprends à présent que c’était elle, notre ancêtre. Mes pensées étaient les siennes, et certaines étaient drôlement amères. Elle se savait mourante, mais elle détestait surtout l’idée de transmettre l’amulette, le pouvoir, la responsabilité à sa petite-fille.
» Je ne me rappelle pas avoir monté les marches. J’étais là, c’est tout. La vieille femme alitée, ses cheveux gris et ses mèches blanches. Son visage, gris lui aussi, luisant de fièvre. La fillette était assise auprès d’elle, lui baignant le visage. De longs cheveux roux. Eimear – je crois que c’est ainsi qu’elle appelait sa petite-fille.
— Tu ne te souviens pas de ce que tu as dit en irlandais ? lui demanda Connor.
— Non, juste ce que Boyle en a compris. Je me rappelle le chagrin, la peur, puis la lumière éclatant dans la pièce. Un instant, un sentiment de pouvoir – débridé, immense. Comme… comme un orgasme de première classe. Puis tout est devenu gris et s’est mis à tourner. Une sensation de vertige, de faiblesse, de désorientation, puis de faim quand tout cela est passé.
— La sensation de vertige ira en s’affaiblissant, expliqua Connor. Heureusement que tu n’étais pas seule, la première fois. Tu ne t’y attendais pas, n’est-ce pas ? dit-il à Branna.
— Pas encore, non. Pas encore. Il est clair qu’elle… que tu progresses de plus en plus vite, se reprit-elle pour s’adresser directement à Iona. Je crois que c’est lié aux lieux où tu te trouves et aux personnes qui t’accompagnent. Nous sommes trois, liés entre nous, ce qui accélère la maturation de tes dons. C’est une très bonne chose. Tu seras plus forte, moins vulnérable.
— Dois-je m’attendre à d’autres surprises ?
— Tu y feras face quand elles se présenteront.
— Je voudrais revenir en arrière un instant. Le rêve. Est-ce que Boyle et moi avons partagé ce rêve parce que nous étions ensemble ?
— Le sexe. (Connor se laissa aller contre le dossier et allongea les jambes.) C’est un lien puissant. Ou du moins, ça peut l’être.
— Si j’ai des relations sexuelles avec Boyle, il peut donc être entraîné avec moi ? Mais il a été blessé. Sa main. Le poison.
— Dont tu t’es occupée comme il fallait. Ton instinct est fiable.
— Mais ça pourrait être pire, la prochaine fois.
— Tu y feras face le moment venu, lui rappela Branna. Cabhan l’a blessé, mais Boyle l’a blessé en retour. Cabhan a senti le coup – un coup venant d’un humain, dans un rêve. Ça me paraît très intéressant.
— Le venin était noir, mêlé au sang de Boyle. Je le voyais. S’il s’était répandu avant…
— Ça n’a pas été le cas, dit Branna avec une certaine brusquerie. Nous faisons face à ce qui est. Tu ne peux pas laisser des suppositions ou des émotions brouiller la réalité.
— Elle l’aime, dit Connor, posant affectueusement la main sur celle d’Iona quand elle sursauta. L’amour brouille tout, et illumine tout aussi.
— Je n’ai jamais dit… Comment sais-tu ce que je viens juste de comprendre moi-même ?
— Cela irradie de toi avec une telle force que je ne peux pas l’ignorer. (Il lui caressa de nouveau la main.) Je ne profite pas d’une porte entrebâillée pour faire l’indiscret, elle est grande ouverte.
— Je ne lui ai rien dit. (Elle n’avait pas pu, et elle ne devait pas, songea-t-elle en se remémorant la promesse qu’elle s’était faite d’être patiente.) Je me contente de savourer. Cela fait si longtemps que je souhaite ressentir ce que je ressens pour lui, et que j’essaie. Avec Boyle, je n’ai eu ni à souhaiter ni à essayer. C’est venu tout seul.
— C’est très bien, tout ça, et il est assurément l’un des meilleurs hommes que je connaisse, mais tu ne peux pas laisser les brumes de l’amour interférer avec ce qui est en toi, l’avertit Branna.
— Nous ne voyons pas ces choses-là de la même façon, intervint Connor. Pour moi, l’amour ne fait que renforcer le pouvoir. Les lieux où Iona se trouve, les personnes qui l’accompagnent, le fait d’être avec nous, oui, tout cela entre en ligne de compte. Mais je crois que ce qu’elle ressent explique aussi en partie qu’elle progresse aussi vite. C’est comme cela qu’elle a su qu’il avait instillé du poison à Boyle, qu’elle a compris comment l’aspirer et purger la plaie alors qu’elle n’avait jamais rien fait de tel.
— Je n’essaierai pas de discuter. C’est différent pour chacun, n’est-ce pas ? L’amour, la magie, ce que nous voyons et nos réactions… Et chaque fois les choix que nous faisons. Je dirai juste que tu n’es pas ici ni avec lui depuis bien longtemps, pour déjà penser à l’amour et aux choix qu’il entraîne.
— Je l’ai su dès l’instant où je l’ai vu. Peut-être est-ce aussi un genre de vision. Je ne sais pas. Mais j’ai senti ce papillonnement, dit-elle en posant la main sur son ventre. Et cette sensation qui montait, continua-t-elle en la faisant glisser vers son cœur. Je me suis dit que c’était une attirance physique, parce qu’il était impressionnant, monté sur Alastar. Mais c’était plus que ça. Je me suis interdit d’y penser, parce que au début je le croyais en couple avec Meara.
Elle haussa les sourcils quand Connor eut un rire incrédule.
— Je ne sais pas pourquoi tu trouves ça si drôle. Ils font un couple magnifique. Grands, un physique incroyable, en pleine forme… Sans compter qu’il y a ce lien entre eux, ça a été évident pour moi dès le début.
— Bien sûr, comme entre Branna et moi. Ils sont proches comme frère et sœur, et cela depuis toujours. Mais tu as cru qu’il y avait plus entre eux, et du coup tu as repoussé ce que tu ressentais, ou aurais pu ressentir pour lui. C’est tout à ton honneur. Tout le monde n’en ferait pas autant. Je ne suis pas sûr d’en être capable.
— Le coup de foudre, c’est dans les contes de fées, dit Branna fermement.
— J’adore les contes de fées. (Avec un rire, Iona s’appuya des deux coudes sur la table, le visage posé sur les poings.) J’ai décidé que c’était juste une attirance physique, et que ça n’était pas un problème à partir du moment où Meara m’a mis les points sur les i. J’ai aussi décidé que je voulais juste coucher avec lui, mais jamais je n’ai ressenti ce que je ressens pour lui. Et je sais ce que c’est, je sais que c’est né dès l’instant où je l’ai vu monté sur Alastar, tous deux féroces et furieux. Je suis tombée amoureuse des deux en même temps, dès cette seconde. J’essaie d’être patiente, ce qui n’est pas du tout dans ma nature. Alastar a compris tout seul qu’il m’aimait. Maintenant, je n’ai plus qu’à attendre que Boyle en fasse autant.
— Tu n’as aucun doute que c’est ce qui arrivera ? demanda Branna.
— On ne peut pas se contenter d’espérer que les choses se terminent bien. Il faut y croire. Puis y travailler, prendre les risques nécessaires. Tuer le dragon – même si je trouve qu’on leur fait injustement une sale réputation, à ces pauvres dragons –, embrasser la princesse ou le crapaud, vaincre la méchante sorcière.
— Vaincre la méchante sorcière, voilà une manière de terminer les choses qui me suffira amplement.
Elle avait tort, songea Iona. Mais Connor lui pressa la main avant qu’elle puisse ouvrir la bouche.
— J’ai du travail qui m’attend, mais nous referons des exercices plus tard, après le dîner, reprit Branna. Connor peut t’aider pour les visions, les guérisons. Le solstice se rapproche de jour en jour, et nous avons encore du pain sur la planche.
— Vous avez une idée de ce que nous allons faire ?
— Tu dis que Boyle l’a blessé, dans un rêve et avec son seul poing. Nous pouvons faire mieux que cela.
— Il faut que je retourne à la fauconnerie voir où en est la nouvelle nichée. Mais je serai de retour d’ici moins d’une heure.
— Je vais t’accompagner, dit Iona. J’aimerais donner un peu d’exercice à Alastar, même si ce n’est qu’un tour du terrain de saut d’obstacles.
— Dans ce cas, je passerai te chercher quand j’aurai fini ; nous rentrerons ensemble.
— Je peux sans doute trouver quelqu’un pour me ramener. Sinon, je t’envoie un texto.
— Parfait. Hop ! dehors tous les deux, que je puisse réfléchir tranquillement, dit Branna en se levant. Tu m’as dit que Fin devait créer un talisman pour le lit de Boyle. Vérifie qu’il s’en est occupé avant que vous l’utilisiez de nouveau tous les deux.
— Entendu.
— La prochaine fois que tu pars en rêve – toi ou n’importe lequel d’entre nous, d’ailleurs –, je veux que ce soit délibéré, et que ce soit nous qui l’attirions dans notre rêve.
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