Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 7 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 4

4

 

 

Iona fut aussi trempée au retour qu’à l’aller, sans que cela dissipe sa bonne humeur. Après s’être longuement réchauffée sous la douche, elle sortit un pantalon de flanelle et un tee-shirt chaud de sa valise avant de l’entreposer par terre – elle la viderait plus tard –, puis se glissa sous la couette.

Elle dormit comme une marmotte pendant quatre bonnes heures.

Elle se réveilla à la nuit tombée, complètement désorientée et affamée.

Refusant de se laisser distraire par le fouillis qui régnait dans la chambre, elle se contenta d’en extirper un jean, un pull, de bonnes chaussettes et des bottines. Puis, armée de son guide et de l’un des livres prêtés par Branna, elle se dirigea vers le restaurant qui jouxtait l’hôtel, à la fois pour le repas et la compagnie qu’elle y trouverait.

Le feu crépitait dans la cheminée tandis qu’elle dégustait un bol de soupe aux légumes grillés tout en parcourant son livre. Le mélange des accents autour d’elle – irlandais, américain, allemand, et peut-être bien suédois – était réconfortant. Elle opta pour du fish and chips et s’offrit un verre de champagne pour fêter cette première soirée.

Le sourire que lui adressa la serveuse en venant remplir son verre d’eau était aussi lumineux que sa chevelure d’un roux flamboyant.

— Vous avez bien mangé ?

— C’était merveilleux. Tout est merveilleux, dit Iona en s’étirant de bien-être et en souriant à son tour.

— C’est la première fois que vous venez à Ashford ?

— Oui. C’est un endroit extraordinaire. Je n’arrive toujours pas à croire que ce n’est pas un rêve.

— Il paraît que le temps va s’améliorer demain, si vous avez envie de vous balader.

— J’aimerais bien, oui.

Et si elle louait une voiture, songea Iona, pour voir comment elle se sentait sur les petites routes ? Peut-être valait-il mieux se contenter d’une balade à pied dans le village, pour le moment.

— En fait, j’ai déjà fait un tour dans le parc et les bois, cet après-midi, expliqua-t-elle à la serveuse.

— Malgré la pluie ?

— Je n’ai pas pu résister. Je voulais voir ma cousine. Elle habite tout près d’ici.

— Vraiment ? C’est toujours agréable d’avoir de la famille sur place quand on fait du tourisme. De qui s’agit-il, si ce n’est pas indiscret ?

— J’ai deux cousins, en fait, même si j’ai seulement vu Branna aujourd’hui. Branna O’Dwyer.

La jeune femme continua à sourire, mais la regarda avec curiosité.

— Ainsi, vous êtes une cousine des O’Dwyer ?

— Oui. Vous les connaissez ?

— Tout le monde connaît Branna et Connor O’Dwyer. Lui, il est fauconnier. L’hôtel propose des parcours découverte en partenariat avec l’école de fauconnerie, et c’est Connor qui s’en occupe. C’est une activité très populaire auprès de nos hôtes. Quant à Branna… elle a une boutique à Cong, nommée La Ténébreuse, d’après une légende locale. Elle fabrique des savons, des lotions toniques et capillaires, ce genre de choses.

— J’ai vu son atelier aujourd’hui. Il faudra que je passe voir la boutique et l’école de fauconnerie.

— Ce sont deux balades agréables à faire à pied à partir de l’hôtel. Bon, il est temps que je vous laisse finir votre repas !

La serveuse s’éloigna, mais Iona la vit échanger quelques mots avec l’une de ses collègues, puis toutes deux regardèrent dans sa direction.

Manifestement, les O’Dwyer excitaient la curiosité des gens du coin. Ce n’était guère surprenant ; en revanche, être là à terminer ses frites en sentant que l’on parlait d’elle la mit un peu mal à l’aise.

Ces deux serveuses savaient-elles que Branna n’avait pas seulement donné à sa boutique le nom d’une magicienne, mais qu’elle en était une elle aussi ?

Comme moi, d’ailleurs, songea Iona. Il est temps que je découvre ce que cela signifie exactement.

Elle ouvrit donc son livre et passa le reste du repas à lire.

La pluie se calma un peu, mais il y avait un vent à décorner les bœufs, ce qui l’incita à rentrer bien vite à l’hôtel, plutôt que d’aller explorer les rives de la Cong, comme elle l’avait prévu.

Le personnel de l’hôtel l’accueillit avec son amabilité habituelle. Elle prit sur les présentoirs les brochures consacrées à l’école de fauconnerie et aux écuries, puis demanda qu’on lui serve du thé dans sa chambre – après tout, elle était en vacances, ou presque.

Une fois remontée, elle mit livre et brochures de côté pour enfin s’occuper de ses valises.

Malgré la purge radicale subie par sa garde-robe, et la vente d’un maximum d’articles, il lui en restait plus que nécessaire. Elle avait apporté avec elle tout ce qui lui avait paru pouvoir servir dans sa nouvelle vie.

Elle avait à peine terminé de remplir l’armoire et la commode, et de remettre dans sa valise ce qui pouvait attendre, que le thé fut servi, avec des biscuits joliment présentés sur une assiette. Elle se remit en pyjama, s’assit sur son lit, bien calée par les oreillers empilés contre la tête de lit, et rédigea un courriel sur son portable, afin d’annoncer à sa grand-mère qu’elle était bien arrivée et qu’elle avait déjà rencontré Branna.

 

L’Irlande est telle que tu me l’as racontée, et bien plus encore,

même si j’ai encore vu peu de chose. Je peux en dire autant de

Branna. C’est tellement généreux de sa part de me proposer de

m’installer chez elle. Quant au château, il est splendide, et je vais

savourer chaque minute de mon séjour, même si j’ai hâte d’aller

vivre chez Branna – et Connor. J’espère faire bientôt sa

connaissance. Si je décroche un boulot aux écuries, ce sera parfait.

Alors, croise les doigts pour moi !

Imagine-moi dans un superbe lit d’un château irlandais, Nan,

occupée à boire mon thé et à réfléchir à l’avenir. Je n’ai pas oublié

ce que tu m’as dit, que ce ne serait pas aisé, et que je serais

confrontée à des choix difficiles. Branna ne m’a laissé aucun doute à

ce sujet elle non plus. Mais je suis très excitée et très heureuse.

J’ai l’impression d’avoir enfin trouvé ma place. Demain, j’irai voir les écuries, l’école de fauconnerie, le village

et la boutique de Branna. Je te raconterai.

Je t’aime,

Iona

Tant qu’elle y était, elle accomplit ses devoirs filiaux en envoyant des courriels à son père et à sa mère. Puis écrivit avec bonne humeur à quelques amis et anciens collègues, en se promettant de leur envoyer quelques photos une autre fois.

Elle remit la batterie de son portable à charger, prit ses livres et les brochures, et cette fois se glissa sous la couette en se calant contre les oreillers.

Heureuse jusqu’au fond du cœur, elle parcourut les brochures en s’attardant sur les photographies. L’école de fauconnerie semblait fascinante. Et les écuries, parfaites. Sa mère se plaisait à répéter : « N’espère pas trop de l’avenir. »

Mais Iona en espérait mille et une choses.

Elle glissa sous son oreiller la brochure des écuries, dans l’espoir que la nuit porte conseil au propriétaire et qu’il l’embauche. Puis elle rouvrit le livre de Branna.

Vingt minutes plus tard, la lumière toujours allumée, le plateau et la théière posés sur le lit à côté d’elle, elle dormait à poings fermés.

Cette fois, elle rêva d’éperviers et de chevaux, et de l’énorme chien noir. De la chaumière nichée au cœur du bois de feuillus, où le brouillard rampait à ras de terre.

Elle descendit d’un cheval du même gris que le brouillard et traversa les brumes, le capuchon de sa mante protégeant ses cheveux. Elle porta des roses, marque d’amour, jusqu’à la pierre polie par les ans, profondément gravée par le chagrin et par la magie. Elle y déposa ses roses, blanches comme l’innocence qu’elle avait perdue.

— Je suis rentrée, maman. Nous sommes tous trois à la maison.

Du bout des doigts, elle essuya les larmes qui ruisselaient sur ses joues, puis parcourut l’inscription :

 

SORCHA

La Ténébreuse

 

Les mots se mirent à saigner sur la pierre.

Je t’attends.

Ce n’était pas la voix de sa mère, mais celle de Cabhan. En dépit de tout ce qui avait été accompli, de tout ce qui avait été sacrifié, il avait survécu.

Elle le savait déjà. Ils le savaient tous. N’était-ce pas pour cette raison, autant que pour voir la tombe de sa mère, qu’elle était venue seule ?

— Tu attendras longtemps, dans ce cas. Un jour, une lune, mille ans, mais jamais tu n’auras ce que tu convoites.

Tu viens seule, à la clarté des étoiles. Tu es en quête d’amour. Je te donnerai ce que tu cherches.

— Je ne suis pas seule. Je ne suis jamais seule.

Elle fit volte-face, son capuchon tomba, et ses cheveux blonds brillèrent à la clarté des étoiles.

Le brouillard déroula ses volutes avant de prendre l’apparence d’un homme. Ou de ce qui avait été un homme.

Elle l’avait déjà affronté, dans son enfance. Mais elle avait plus que des pierres à sa disposition, à présent.

Une ombre, c’était ce qu’il était désormais. Une ombre qui hanterait ses rêves, étoufferait la lumière.

Tu es jolie et mignonne tout plein ! Une femme à présent, mûre à point. Est-ce que tu jettes toujours des pierres ?

Tout en le regardant droit dans les yeux, elle surveillait le flamboiement de la pierre rouge qu’il portait autour du cou.

— Je vise aussi bien que par le passé.

Il se mit à rire et se rapprocha insidieusement. Elle perçut son odeur aux relents de soufre. Seul un marché avec le diable pouvait avoir assuré sa survie.

Ta mère n’est plus là pour te cacher derrière ses jupes. Je l’ai vaincue, lui ai pris la vie, ai brisé son pouvoir entre mes mains.

— Tu mens. Nous crois-tu aveugles ? Nous crois-tu ignorants du passé ?

Son amulette était animée d’une pulsation rougeoyante – son cœur, songea-t-elle. Son centre, son pouvoir. Elle avait bien l’intention de la lui prendre, quel que soit le prix à payer.

— D’un baiser, elle t’a brûlé. Et moi, je t’ai marqué jusqu’à ce jour.

Elle tendit les mains dans sa direction, les doigts crochus, et la marque qu’il portait à l’épaule se mit à brûler comme une flamme.

Il hurla, et elle en profita pour bondir vers lui, essayant de lui arracher son amulette. Il riposta aussitôt de ses doigts transformés en griffes, et lui lacéra le dos de la main.

Soyez maudits, toi et tous ceux de ton sang. Je t’écraserai sous mes poings, j’exprimerai ce que tu es dans une coupe en argent. Et je le boirai.

— Ceux de mon sang t’enverront en enfer.

Elle lui porta un coup de sa main ensanglantée, y insufflant tout son pouvoir.

Mais le brouillard s’effilocha, si bien qu’elle frappa dans le vide. La pierre rouge continua de battre, battre encore, puis disparut.

Dans son rêve, Cabhan semblait regarder son adversaire droit dans les yeux. Et lire dans son esprit.

— Ceux de mon sang t’enverront en enfer ! répéta-t-elle. Ce n’est pas moi, en ce temps et en ce lieu, qui m’en chargerai. Mais ce sera toi, à ta propre époque. Ne l’oublie pas.

Soutenant sa main blessée, elle appela son cheval. Se mit en selle. Se retourna une fois pour contempler la pierre tombale, les fleurs, la maison qu’elle avait connue autrefois.

— Sur mon amour j’en fais le serment, nous n’échouerons pas, quand bien même nous faudrait-il mille vies terrestres. Une nouvelle vie se prépare, ajouta-t-elle en posant la main sur son ventre arrondi.

Puis elle s’éloigna à travers bois pour regagner le château où elle demeurait avec sa famille.

Iona se réveilla en tremblant. Sa main droite était traversée d’une pulsation douloureuse, et elle tâtonna de la gauche pour trouver la lumière. Le dos de sa main était labouré de sillons à vif ruisselant de sang. Bouleversée, elle ne put retenir un cri, se leva précipitamment et attrapa une serviette dans la salle de bains avant de s’approcher du lavabo.

Elle n’eut pas le temps d’emmailloter sa blessure qu’elle commença déjà à changer. Fascinée et horrifiée tout à la fois, Iona regarda les sillons se refermer ; le sang sécha puis disparut avec la douleur. En l’espace de quelques secondes, sa main ne portait plus aucune marque.

Un rêve ? Non. Une vision ? Une vision dont elle avait été à la fois actrice et spectatrice.

Elle avait physiquement ressenti la douleur – ainsi que la fureur, le chagrin. Elle avait senti le pouvoir, plus que jamais auparavant, plus qu’elle ne savait en posséder.

Le pouvoir de Teagan ?

Levant les yeux, Iona s’étudia dans le miroir, rappela les images de son rêve. C’était pourtant son propre visage qu’elle avait vu… ou bien se trompait-elle ? Sa silhouette, sa couleur de cheveux.

Mais pas sa voix, songea-t-elle soudain. Ni sa langue maternelle, même si elle avait compris chaque mot. Sans doute du vieil irlandais.

Elle avait besoin d’en savoir plus, d’en apprendre plus. De comprendre comment elle pouvait se retrouver aspirée par des événements survenus des centaines d’années auparavant, au point de ressentir une douleur physique.

Se penchant au-dessus du lavabo, elle s’éclaboussa le visage d’eau froide et aperçut l’heure à sa montre. Pas même quatre heures du matin, mais sa nuit était terminée. Son horloge interne finirait par s’adapter au décalage horaire ; pour l’instant, autant prendre les choses comme elles se présentaient. Elle pouvait lire jusqu’au lever du soleil.

Elle retourna dans sa chambre et souleva le plateau portant la théière, resté sur le lit pendant qu’elle dormait. Sur les jolis draps blancs, trois gouttes rouges. De sang. Le sien !

Elle n’avait donc pas seulement souffert dans ce rêve – ou cette vision –, elle avait aussi saigné.

Quel était ce pouvoir capable d’agir sur elle dans ses rêves et de faire saigner une blessure reçue par son ancêtre ?

Laissant le plateau où il était, elle s’assit sur le bord du lit, effleura sa gorge de ses doigts.

Que serait-il arrivé si ces griffes l’avaient atteinte là, lui sectionnant la jugulaire ? Serait-elle morte ? Un rêve était-il capable de tuer ?

Ce n’étaient pas des livres qu’il lui fallait ! C’étaient des réponses, et elle savait qui les détenait.

À six heures, pleine d’énergie après un bon café, elle reprit l’allée qui, de fontaines en massifs fleuris puis en vertes pelouses, la menait vers le bois de feuillus. Cette fois, la lumière était douce et claire, même si elle se fit plus pâle au travers des branches quand le chemin rétrécit. À la différence de la première fois, Iona remarqua les panneaux indiquant l’école de fauconnerie et les écuries.

Elle se promit d’aller y faire un tour un peu plus tard dans la matinée, et de terminer par une balade à Cong. Dans l’immédiat, pas question de se satisfaire d’une pile de livres et de quelques tours de magie.

Son rêve était toujours si présent qu’elle se surprit à examiner sa main pour y détecter les traces de griffes.

Un long cri aigu lui fit lever la tête. Un épervier planait dans le ciel d’un bleu délavé, dessinant une magnifique trajectoire d’un brun doré qui tourna et tourna avant de fondre vers le sol. Elle aurait juré avoir perçu le souffle de ses ailes quand il se glissa entre les cimes pour venir se percher sur une branche, juste au-dessus d’elle.

— Mon Dieu ! tu es absolument splendide !

Il la fixait de ses yeux dorés, sans ciller, les ailes royalement repliées le long du corps. Elle eut l’idée extravagante qu’il avait laissé sa couronne chez lui.

Évitant tout geste brusque, elle prit son téléphone dans la poche arrière de son pantalon et ouvrit l’application photo en retenant son souffle.

— J’espère que tu ne m’en voudras pas. Ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre un épervier ! Ou un faucon. Je ne suis pas sûre de savoir à quelle espèce tu appartiens. Si tu me permets…

Elle cadra et prit le cliché, puis un second.

— Tu chasses, ou tu fais ta balade matinale ? Je suppose que tu viens de la fauconnerie, mais…

Elle s’interrompit en voyant le rapace tourner la tête. Elle aussi avait eu l’impression d’entendre un lointain sifflet. L’épervier réagit aussitôt ; il quitta sa branche, plongea un instant vers le sol, puis disparut entre les cimes.

— Pas à dire, je vais m’inscrire pour une sortie de découverte des rapaces ! décida-t-elle en vérifiant ses photos avant de ranger son téléphone.

Elle arriva au niveau de l’arbre déraciné et du mur de lianes. De nouveau elle se sentit attirée, mais elle résista. Ce n’était ni le jour ni l’heure ; les émotions provoquées par son rêve étaient trop vives.

D’abord, des réponses.

Le chien était assis à l’orée du bois, comme s’il l’attendait. Il agita la queue en signe de bienvenue, accepta une caresse sur la tête.

— Bonjour, Kathel. Je suis bien contente de ne pas être la seule debout à cette heure-ci. J’espère que Branna ne va pas m’en vouloir de me pointer aussi tôt, mais j’ai réellement besoin de lui parler.

Kathel la précéda jusqu’à la jolie chaumière bleue et l’attendit devant la porte rouge vif.

— Nous y voilà !

Elle utilisa le heurtoir en forme de nœud de la Trinité, tout en se demandant comment elle allait présenter sa visite à sa cousine.

Mais ce ne fut pas Branna qui ouvrit la porte. Ce fut son frère.

Avec sa masse de cheveux souples d’un brun roux et son visage à l’élégante ossature, il ressemblait à un prince guerrier ébouriffé, à peine tiré du sommeil. Des yeux verts comme les collines la contemplèrent en clignotant.

Grand et mince, il était vêtu d’un pantalon de flanelle grise et d’un pull blanc dont la couture se défaisait.

— Je suis désolée, commença-t-elle, avant de se dire qu’elle semblait vouée à prononcer ces mots quand elle venait ici.

— Bonjour. Tu dois être notre cousine américaine, Iona.

— Oui, je…

— Bienvenue chez nous.

Deux bras solides l’enveloppèrent avec un tel enthousiasme qu’elle décolla sur la pointe des pieds. Cet accueil enjoué et chaleureux lui mit les larmes aux yeux, et elle oublia toute nervosité.

— Je suis Connor, au cas où tu n’aurais pas deviné. C’est Kathel qui t’a amenée ?

— Non, enfin, oui. Je voulais de toute façon vous voir, mais il est venu à ma rencontre.

— Entre ! viens te mettre au chaud. L’hiver n’a pas encore dit son dernier mot.

— Merci. Je sais qu’il est tôt…

— C’est certain. Les journées refusent d’attendre quelques heures de plus pour commencer !

D’un geste de la main qui parut à la fois nonchalant et miraculeux à Iona, il fit jaillir les flammes des mottes de tourbe entassées dans la cheminée de la salle de séjour.

— Allons déjeuner, continua-t-il, et tu me raconteras tout ce qu’il y a à savoir sur Iona Sheehan.

— Ce ne sera pas bien long !

— Oh ! je suis sûr du contraire, répondit-il en la prenant par la main.

La maison lui laissa une impression de couleurs, de vie et de lumière, de senteurs de vanille et de feu de cheminée. Et d’espace, bien plus qu’elle ne s’y attendait.

Ils aboutirent dans la cuisine, qui avait sa propre cheminée en pierre, de longs plans de travail couleur d’ardoise, et des murs peints d’un bleu doux. Des herbes en pots semblaient se plaire sur les larges appuis de fenêtre, des casseroles en cuivre étaient pendues au-dessus de l’îlot central. Les placards gris foncé révélaient toute une vaisselle colorée derrière leurs portes vitrées. Dans une véranda étaient installées une belle table ancienne et des chaises joliment dépareillées.

Le mélange de simplicité campagnarde et d’efficacité contemporaine promise par l’électroménager faisait merveille.

— Quelle belle cuisine ! Elle pourrait figurer dans une revue de décoration.

— Tu trouves ? Il faut dire que Branna a des idées bien arrêtées, et cette cuisine est l’une d’entre elles. Tu sais cuisiner ? continua-t-il avec un bref sourire charmeur, en penchant la tête pour l’examiner.

— Euh… un peu. Enfin, je peux préparer à manger, mais je suis nulle.

— Quel dommage ! Je n’ai plus qu’à m’y mettre. Café, ou thé ?

— Café, merci. Mais tu n’es pas obligé de cuisiner.

— Si… si je veux manger, ce qui est le cas. En général, c’est Branna qui cuisine ; moi, je suis à la plonge. Mais je me débrouille pour le petit déjeuner.

Il appuya sur les boutons d’une intimidante cafetière électrique, sortit du réfrigérateur des œufs, une motte de beurre et du bacon.

— Enlève ton imperméable et fais comme chez toi, Iona. Branna m’a dit que tu t’offrais la vie de château à Ashford pendant quelques jours, avant de venir ici. Tu t’y plais ?

— C’est un lieu de rêve. Hier, j’ai passé bien trop de temps à dormir. Je compense manifestement aujourd’hui ! Ça ne te dérange pas que je m’installe ici ?

— Quelle question ! Nous nous relaierons pour la plonge, c’est autant de gagné pour moi !

Il décrocha un poêlon et le posa sur la cuisinière.

— Les tasses sont là, dit-il avec un geste à l’appui ; la crème, là, si tu en veux ; et le sucre, là.

Il déposa le bacon dans le poêlon, et elle admira son aisance, aussi miraculeuse que sa manière d’allumer le feu d’un simple geste du poignet.

— D’après ce que Branna m’a raconté, tu voudrais travailler aux écuries ?

— J’aimerais vraiment.

— Je sais qu’elle en a touché un mot à Boyle. Il en discutera avec toi aujourd’hui.

— C’est vrai ? (Son cœur fit un bond dans sa poitrine.) C’est génial ! Fantastique. Quand j’ai tout plaqué pour venir ici sans véritable projet, ni travail ni endroit où habiter, les gens ont eu tendance à penser que j’avais perdu la tête.

— Ce ne serait plus une aventure si l’on savait à l’avance ce que l’on va faire !

— Je suis bien d’accord, répondit-elle avec un grand sourire. Et voilà que j’ai déjà un entretien d’embauche, et une famille avec laquelle je vais vivre ! En plus, alors que je n’avais vraiment pas prévu hier soir de sortir à pied à six heures du matin, j’ai vu un épervier dans les bois. Il a piqué droit vers moi et s’est posé sur une branche pour m’observer. J’ai pris des photos. (Elle sortit son téléphone pour les lui montrer.) Je suppose que tu seras capable de me dire de quel genre d’épervier, ou de faucon, il s’agit.

Tout en ôtant le bacon du poêlon, Connor pencha la tête pour mieux voir l’image.

— En fait, c’est une buse de Harris – comme celles que l’on utilise pour nos parcours découverte. Un beau rapace. Cette buse s’appelle Merlin et appartient à Fin. Finbar Burke, précisa-t-il. Il est copropriétaire des écuries avec Boyle, et c’est lui qui a créé l’école de fauconnerie d’Ashford. Il possède pas mal de choses à droite et à gauche.

— J’aurai aussi un entretien avec lui ?

— Oh ! il laissera sans doute Boyle s’en occuper. Beaucoup de crème et deux sucres dans mon café, s’il te plaît.

— Comme moi.

— Branna, c’est juste une goutte de crème. Prépare-le-lui. Elle est en train de descendre, et elle va en avoir besoin.

— Comment sais-tu…

Il eut un sourire amusé.

— Elle envoie des vibrations féroces le matin avant son café. Comme il est un peu tôt pour elle, je ne serais pas étonné qu’elle morde.

Iona attrapa une troisième tasse et s’empressa d’y verser du café. Elle était en train d’y ajouter une goutte de crème quand Branna entra, les cheveux lâchés jusqu’à la taille, le regard noyé et peu commode.

Elle prit la tasse que lui tendait Iona et avala deux grandes gorgées en l’observant.

— Qu’est-ce qui se passe ? grommela-t-elle.

— Hé ! ne la malmène pas, protesta Connor. Elle a passé un mauvais moment. Laisse-lui une chance de se nourrir un peu.

— Je doute qu’elle soit venue ici à l’aube pour prendre le petit déjeuner. Quant à toi, Connor, tes œufs vont être trop cuits, comme d’habitude.

— Allons donc ! Coupe plutôt du pain et mets-le à griller, elle nous racontera quand elle aura retrouvé son calme.

— Elle est là, leur rappela Iona.

— À six heures et demie du matin, ajouta Branna, tout en prenant le couteau à pain et en enlevant le torchon qui couvrait la miche posée sur une planche à découper.

— Je suis désolée, mais…

— Elle commence une phrase sur deux par « je suis désolée », commenta Branna en coupant le pain avec vigueur et en en mettant une tranche dans le grille-pain.

— Bon sang ! finis ton café avant que ta mauvaise humeur me coupe l’appétit. Donne-nous des assiettes, Iona, dit-il gentiment, tandis que sa sœur s’adossait au plan de travail pour boire son café, l’air maussade.

Sans répondre, Iona attrapa des assiettes et des couverts dans les placards désignés par Connor, puis mit la table.

Elle s’assit avec ses cousins, contempla le monceau d’œufs et de bacon dans son assiette, la corbeille de pain grillé, et les écouta se chamailler à propos de la cuisson des œufs, du linge propre qui n’avait pas été plié et des courses à faire au marché.

— J’ai semé la zizanie entre vous en venant d’aussi bonne heure. Du coup, vous vous disputez, mais…

— Nous ne nous disputons pas, affirma Connor avant d’engouffrer une bouchée d’œufs. Pas vrai, Branna ?

— Nous communiquons ! précisa cette dernière, avant de se mettre à rire en rejetant vers l’arrière ses magnifiques cheveux bruns et de mordre dans son pain grillé. Si nous nous disputions, il n’y aurait pas que les œufs de brûlés !

— Ils ne sont pas brûlés ! protesta Connor. Ils sont… fermes.

— Ils sont très bien, intervint Iona.

Branna lui jeta un regard incrédule, avant d’ajouter :

— Tu aurais sûrement mieux mangé à l’hôtel. Le chef est excellent.

— J’avais autre chose en tête que la nourriture, ce matin. Je ne peux pas me contenter de lire, et d’avancer en tâtonnant… Je ne peux rien décider tant que je ne sais pas vraiment.

— Maintenant qu’elle s’est nourrie un peu, dit Branna à Connor, elle va pouvoir nous raconter ce qui s’est passé, n’est-ce pas, Iona ?

— J’ai fait un rêve qui n’était pas un rêve.

Elle le leur raconta, rapportant tous les détails dont elle se souvenait.

— Laisse-moi voir ta main, l’interrompit Branna. Celle qui a saigné.

Elle prit la main d’Iona dans la sienne, en effleura le dos du bout des doigts. La peau se fendit, le sang perla.

— Tiens-toi tranquille ! dit-elle d’un ton sec quand Iona réprima un cri en essayant de se dégager. Ce n’est plus qu’un souvenir. Ça ne te fait plus mal. C’est juste le reflet de ce qui s’est passé.

— C’était réel. Ça m’a fait mal, ça m’a brûlée. Et il y avait du sang sur le drap.

— À ce moment-là, oui, c’était réel. À présent, ce n’est plus qu’un reflet.

Elle effleura de nouveau la peau du bout des doigts, et la plaie disparut.

— J’étais enceinte, reprit Iona. Enfin, elle était enceinte, je veux dire. Dans la vision, ou le rêve. Lui ne le savait pas. Il ne le voyait pas, ou ne le sentait pas, je ne sais pas quel mot utiliser.

» Il faut que j’en sache plus, Branna, continua-t-elle avec agitation, en se passant les deux mains dans les cheveux. Tu m’as dit que je devais soigneusement réfléchir, mais comment le pourrais-je alors que je ne sais pas tout ?

— Tout se tient, répondit Branna, et Connor approuva d’un hochement de tête. Tu es plus ouverte que je ne le pensais. Je te donnerai quelque chose pour filtrer les visions ; disons que ça t’aidera peut-être à garder une distance minimale. Connor et moi te guiderons de notre mieux. Mais nous ne pouvons pas te dire ce que nous ignorons. Si Teagan est retournée seule à la chaumière au cœur des bois, y a affronté Cabhan, c’est toi qui nous l’apprends.

— Branna et moi connaissons des bribes de cette histoire ; tu en sauras plus peu à peu. Nous sommes l’un et l’autre remontés dans le temps, nous avons eu des aperçus, ressenti ce que tu ressens aujourd’hui.

— Mais nous n’étions que deux, ajouta Branna. Il faut être trois.

— Il s’est montré plus audacieux avec toi, parce que tu es plus vulnérable. Ce ne sera pas toujours le cas, assura Connor.

Tout en ayant le sentiment d’être ridicule, elle posa la question qui la tracassait.

— Peut-il me tuer si je retourne dans le passé pendant mon sommeil ?

— Il pourrait essayer, et il essaiera probablement, répondit Branna sans détour, et sans paraître trouver la question ridicule. Tu l’en empêcheras.

— Comment ?

— Grâce à ta volonté, et à ton pouvoir. Grâce à l’amulette que tu portes et dois porter en permanence, et grâce à ce que je te donnerai.

Branna cessa de pousser de sa fourchette les œufs restant dans son assiette, reprit sa tasse de café, et de nouveau observa Iona par-dessus le bord.

— Mais tu dois bien comprendre que, si tu restes, si tu choisis de t’associer à nous et d’être ce que tu es, il s’attaquera à toi. Tu dois prendre la décision en toute liberté, en étant consciente du danger, ou bien partir vivre ta vie ailleurs.

Tout cela était complètement incroyable. Pourtant, elle avait vécu ce rêve, senti la douleur.

Elle avait aussi conscience d’être désormais happée par ce qui vivait en elle.

Si les ponts brûlaient, se redit-elle, c’était dans l’espoir d’en construire de nouveaux. Où qu’ils conduisent. Or ces nouveaux ponts lui avaient déjà permis de comprendre, mieux que jamais auparavant, ce qu’elle était, qui elle était.

— Je reste ici.

— Tu as eu peu de temps pour réfléchir, commença Branna, mais Iona secoua la tête.

— Je sais, sans le moindre doute, que je n’ai jamais été à ma place où que ce soit jusqu’à présent. J’ai l’intuition que c’est parce que ma place est ici. Je suis originaire de ce pays et descends de Teagan. J’ai aussi compris que, cette nuit, elle voulait que je la voie blesser Cabhan, que je constate qu’il avait peur. Est-ce… N’est-ce pas un moyen de me dire que je peux lui faire du mal ?

— Si ta place est ici – et je le crois –, eh bien ! tu y es désormais. Ne cherche pas à franchir trop vite les obstacles, intervint Connor en lui tapotant la main. Tu en es au tout début.

— Je suis une excellente cavalière, les obstacles ne me font pas peur. J’apprendrai. Enseignez-moi ce que je dois savoir. Montrez-moi ! demanda-t-elle en se penchant vers eux, mue par l’urgence.

— Ce n’est pas la patience qui te caractérise ! remarqua Branna en se calant contre son dossier.

— Ça dépend, répondit Iona. Pas vraiment, je le reconnais.

— Il t’en faudra, pourtant. Mais nous allons avancer. À petits pas.

— Parlez-moi de la chaumière où ils vivaient, où Sorcha est morte. Elle existe toujours ? Il y a un grand arbre déraciné, et de grosses lianes…

— Ne va pas là-bas, coupa Branna. Pas encore, et pas seule.

— Elle a raison. Tu devras attendre. Promets-nous de ne pas chercher à approcher seule, ajouta Connor en lui prenant la main, l’irradiant aussitôt de sa chaleur. Donne-moi ta parole, et je saurai si tu comptes la tenir.

— D’accord. Je le promets. Mais vous m’y emmènerez.

— Pas aujourd’hui. J’ai des choses à faire, et Connor doit aller à son travail. Quant à toi, il faut que tu ailles voir Boyle.

— Maintenant ?

— Après le petit déjeuner, ce sera bien suffisant, et après avoir fait la vaisselle pour te faire pardonner de m’avoir tirée du lit à une heure impossible ! Reviens un peu plus tard. Je devrais avoir terminé vers trois heures.

— Je serai là.

Rassérénée, Iona prit une nouvelle tranche de pain grillé.

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