Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 9
9
Comme si sa journée n’était pas suffisamment stressante, Meara reçut un coup de fil de sa mère, en larmes et affolée. À la suite de cet appel, elle partit à la recherche de Boyle.
Elle le trouva à son bureau, l’air renfrogné comme chaque fois qu’il plongeait le nez dans la paperasserie.
— Boyle.
— Pourquoi les chiffres ne coïncident jamais du premier coup ? Comment ça se fait ?
— Aucune idée. Boyle, je suis désolée, je dois partir. Il y a eu un incendie chez ma mère.
— Un incendie ?
Il se leva d’un bond comme s’il s’apprêtait à aller éteindre le feu lui-même.
— Dans la cuisine, je crois. J’ai eu du mal à obtenir des précisions, elle était quasi hystérique. Mais j’ai réussi à comprendre qu’elle était indemne et que la maison n’est pas en cendres. Par contre, j’aimerais aller constater les dégâts par moi-même…
— Vas-y, file. (Il contourna le bureau pour l’entraîner hors du bureau en l’attrapant par le bras.) Tiens-moi au courant dès que tu en sais plus.
— Je n’y manquerai pas. Merci. Je ferai des heures supplémentaires demain pour rattraper celles-ci.
— Dépêche-toi, nom d’un petit bonhomme !
— J’y vais.
Elle sauta dans sa camionnette.
Sûrement rien de grave, se rassura-t-elle. Sauf si ça l’était. Avec Colleen Quinn, il fallait s’attendre à tout.
Sa mère s’était montrée incohérente, passant des sanglots aux bafouillages en une minute. En boucle, elle avait évoqué la cuisine, la fumée et le roussi.
Mais elle était peut-être blessée.
L’image de Connor, de l’impressionnante brûlure noire et bulleuse sur son bras lui traversa l’esprit.
Brûlure.
Cabhan. La peur s’immisça en elle à l’idée qu’il ait pu jouer un rôle dans l’accident domestique. S’en était-il pris à sa mère parce qu’elle avait résisté à son appel malgré un moment de faiblesse ?
Meara mit les gaz, prit les virages sur les chapeaux de roue et, le cœur battant à tout rompre, fonça vers la maisonnette nichée avec quelques autres demeures juste à la périphérie de Cong.
La maison était debout – aucun dégât visible sur les murs blancs, le toit gris, le petit jardin impeccable devant l’entrée. Impeccable, étant donné que cette minuscule parcelle de terre située à l’avant et à l’arrière de la maison était le seul loisir de sa mère.
Elle franchit précipitamment le portail bas – qu’elle avait repeint elle-même au printemps dernier –, remonta l’allée en courant tout en cherchant ses clés, puisque sa mère verrouillait ses portes de jour comme de nuit par peur des cambrioleurs, des violeurs et des extraterrestres.
Colleen surgit au-dehors, les mains pressées l’une contre l’autre devant sa poitrine, comme en prière.
— Oh, Meara, grâce à Dieu, tu es là ! Que vais-je faire ? Que vais-je devenir ?
Elle se jeta dans les bras de Meara, sanglota en tremblant comme si le désespoir la terrassait.
— Tu n’es pas blessée ? Tu es sûre ? Laisse-moi vérifier que tu n’as rien.
— Je me suis brûlé les doigts.
Comme une enfant, elle tendit la main pour montrer sa plaie.
Rien qui ne nécessitait plus qu’une noisette de pommade, constata Meara avec soulagement.
— Bon, très bien, ça va. (Pour l’apaiser, Meara déposa un léger baiser sur la petite brûlure.) C’est ça le plus important.
— C’est très grave ! insista Colleen. La cuisine est ravagée. Que vais-je faire maintenant ? Oh, Meara, que vais-je faire ?
— Allons d’abord voir ça et ensuite nous aviserons, d’accord ?
Elle n’eut pas de mal à faire faire demi-tour à Colleen. Meara avait hérité de la grande taille de son père absent depuis longtemps. Colleen était jolie : petite, mince, et toujours tirée à quatre épingles, fait indéniable qui donna à Meara l’impression d’être un gros ours accompagné d’un caniche pure race.
Aucun dégât à déplorer dans le salon, nouveau soulagement, bien que Meara sentît la fumée et en perçût un fin nuage.
De la fumée, constata-t-elle, pas du brouillard.
En trois enjambées, elle atteignit la cuisine dans laquelle la fumée s’attardait par nuages effilochés.
Pas en ruine, mais assurément en pagaille. Une pagaille non pas provoquée par un sorcier maléfique mais plutôt par une femme maladroite et négligente, détermina-t-elle d’emblée.
Le bras passé autour des épaules de sa mère en pleurs, elle fit le point.
Le plat de la rôtissoire et le rôti carbonisé renversés sur le sol à côté d’un torchon brûlé et trempé résumaient l’incident.
— Tu as fait brûler le rôti, conclut Meara avec circonspection.
— Je voulais faire griller de l’agneau, pour Donal et sa copine qui doivent venir manger à la maison. Je n’approuve pas le fait qu’il emménage avec Sharon avant le mariage, mais je reste tout de même sa mère.
— Qui a fait cramer le rôti, murmura Meara.
— Tu sais bien que Donal raffole du rôti d’agneau. Je suis juste sortie un instant. J’ai des limaces dans le jardin et je suis allée changer le fût de bière.
Exprimant toute sa détresse, Colleen agita les mains en direction de la porte comme pour rappeler à Meara où se trouvait le jardin.
— Elles s’en prennent à mes pensées en ce moment, j’étais obligée d’aller jeter un œil.
— Très bien.
Meara enjamba le désordre pour ouvrir les fenêtres, comme Colleen aurait dû le faire.
— Je ne suis pas sortie longtemps, mais je me suis dit que puisque j’étais dans le jardin, autant en profiter pour couper des fleurs et faire un joli bouquet pour décorer la table. J’ai besoin de fleurs pour me tenir compagnie pendant les repas.
— Mmm, fit Meara en ramassant les fleurs éparpillées sur le sol mouillé.
— Quand je suis revenue, il y avait de la fumée plein la cuisine. (Toujours aussi bouleversée, Colleen survola la pièce de ses yeux embués de larmes.) J’ai couru jusqu’au four et j’ai trouvé l’agneau carbonisé. Alors j’ai pris le torchon pour l’en sortir.
— Je vois.
Meara éteignit le four, trouva un torchon propre, ramassa la grille de la rôtissoire et le rôti.
— Et tout à coup, le torchon s’est enflammé. J’ai dû tout lâcher pour emporter le plat là, jusqu’à la marmite que j’avais remplie d’eau pour faire bouillir les pommes de terre.
Meara récupéra les pommes de terre pendant que sa mère se tordait les mains et jeta tout dans l’évier dans l’idée de s’en occuper ultérieurement.
— Ma cuisine est dévastée, Meara, en ruine ! Que vais-je faire ? Dis-moi, que vais-je faire ?
Comme à l’accoutumée, Meara éprouva un mélange d’agacement, de résignation et de frustration. Acceptant son sort, elle s’essuya les mains sur son pantalon de travail.
— La première chose est d’ouvrir les fenêtres du salon pendant que je lave par terre.
— La fumée va noircir la peinture, tu ne crois pas, Meara ? Et tu vas voir le sol là, tout roussi par le torchon en flammes. Je n’ose pas le dire au propriétaire, sinon il va me jeter à la rue.
— Il ne fera rien de tel, Ma. Si la peinture est endommagée, j’arrangerai ça. Et si le sol est abîmé, je m’en occuperai aussi. Ouvre les fenêtres et va mettre du baume de Branna sur tes doigts.
Mais Colleen resta figée sur place, les mains serrées, ses jolis yeux bleus larmoyants.
— Donal et sa petite amie viennent à sept heures.
— Une chose à la fois, Ma, dit Meara en commençant à nettoyer.
— Je ne peux pas l’appeler pour lui dire dans quel état catastrophique est la maison. Impossible, il est au travail.
Pourtant, tu n’as pas hésité à me téléphoner au centre équestre, songea Meara, étant donné que tu n’as jamais compris qu’une femme puisse travailler, qu’elle travaille tous les jours, par choix ou par besoin, de la même façon qu’un homme.
— Les fenêtres, se contenta-t-elle de dire.
Pas méchante pour deux sous, se répéta Meara en lavant le sol qui n’était pas roussi, mais seulement recouvert des cendres du torchon. Même pas égoïste dans le sens classique du terme, mais elle se noie dans un verre d’eau dès qu’elle est seule.
Était-ce sa faute, tout compte fait, sachant qu’elle avait toujours eu quelqu’un pour s’occuper d’elle ? Ses parents, puis son mari et à présent ses enfants.
Elle n’avait jamais appris à se débrouiller seule. Pas plus qu’à préparer un fichu rôti, se dit Meara en jetant un regard vindicatif à la rôtissoire.
Après avoir essoré la serpillière, elle s’accorda le temps d’envoyer un SMS à Boyle. Inutile qu’il s’inquiète pour rien.
Pas un incendie, juste un rôti d’agneau cramé et le foutoir qui
va avec. Zéro blessé.
Meara balaya ce qui restait du rôti jusqu’à la poubelle, gratta les pommes de terre et les sécha, puisqu’elles étaient encore crues, sa mère ayant oublié – par chance – d’allumer le réchaud pour les faire cuire.
Elle fit tremper les éléments de la rôtissoire dans l’évier, mit de l’eau à chauffer pour le thé, tout cela pendant que Colleen redoutait d’être expulsée de son logement.
— Assieds-toi, Ma.
— Je ne peux pas m’asseoir, je suis trop bouleversée.
— Assieds-toi ! Viens prendre du thé.
— Et Donal ? Que vais-je faire ? J’ai détruit la cuisine, et ils viennent dîner à la maison. Et le propriétaire va être furieux, j’en suis sûre.
Meara récita mentalement ses tables de multiplication – surtout celle de sept, qui lui donnait chaque fois du fil à retordre. Cela l’empêcha de crier quand elle se tourna vers sa mère.
— Commence par regarder autour de toi. La cuisine n’est pas détruite, si ?
— Mais je… (Comme si elle la voyait pour la première fois, Colleen battit des paupières.) Oh, c’est bien parti au lavage, non ?
— Oui, c’est propre.
— Ça sent toujours la fumée.
— Laisse les fenêtres ouvertes un moment, et ça ne sentira plus. Au pire, nous lessiverons les murs.
Meara prépara le thé, ajouta quelques biscuits au chocolat dans l’une des belles assiettes de sa mère – et puisque c’était sa mère, plia une serviette en tissu blanc.
— Assieds-toi, bois ton thé. Montre-moi tes doigts.
— Ça va beaucoup mieux. (Souriante, Colleen les déplia sous ses yeux.) Branna est si habile, tu ne trouves pas, pour fabriquer ses lotions et ses crèmes et ses bougies et tout ça ? J’adore faire des emplettes à la Ténébreuse. Chaque fois, je trouve quelque chose d’adorable. Sa petite boutique est absolument charmante.
— Oui, charmante.
— Elle vient me voir de temps en temps, elle m’apporte des échantillons à essayer pour elle.
— Je sais.
Cela permettait à Colleen d’avoir des tas de petites choses charmantes sans trop dépenser.
— Elle est très gentille, cette Branna, et toujours si bien mise.
— C’est vrai, approuva Meara, consciente que sa mère regrettait que sa fille ne soit pas élégante, au lieu de porter ses tenues de tâcheronne.
Autant nous habituer à l’idée que allons continuer à nous décevoir réciproquement, hein, Ma ? se dit-elle.
— Tu as bien nettoyé la cuisine, Meara, et je t’en remercie. Mais je n’ai plus rien, et de toute façon je n’ai plus le temps de préparer un bon souper pour Donal et sa petite amie. Sharon va penser quoi de moi ?
— Elle pensera que tu as eu des choses à faire à la cuisine et que c’est pour ça que tu as réservé une table pour vous trois au Ryan’s Hotel.
— Oh, mais…
— Je m’en occupe et je me chargerai de l’addition. Vous partagerez un agréable dîner et reviendrez ici pour prendre le thé et un petit dessert – que je vais aller chercher au Monk’s Café d’ici à quelques minutes. Tu serviras des gâteaux dans ta plus belle vaisselle, et tout ira bien. Vous allez passer une très bonne soirée.
Les joues de Colleen rosirent de plaisir.
— Ça me semble charmant, tout à fait charmant.
— Bon, Ma, dis-moi si tu te souviens comment réagir si jamais un incendie se déclare dans la cuisine ?
— Tu asperges les flammes d’eau. C’est ce que j’ai fait.
— Il vaut mieux les étouffer. L’extincteur est rangé dans le placard à balais. Tu te souviens ? C’est Fin qui te l’a donné, et Donal a fixé les crochets pour l’accrocher juste là, au mur du petit placard.
— Oh, ça ne m’a même pas traversé l’esprit, avec toutes ces émotions. Et comment vais-je me souvenir du mode d’emploi ?
Un vrai problème, se dit Meara.
— Si tu as oublié, tu peux jeter du bicarbonate de soude sur le feu, ou mieux, le recouvrir d’un couvercle de marmite, pour l’asphyxier. Mais l’idéal, c’est encore de ne pas sortir de la cuisine quand tu as quelque chose qui cuit. Pour le four, tu peux régler le minuteur, ça t’évitera d’être coincée à l’intérieur quand tu prépares un gâteau ou un rôti.
— J’en avais l’intention.
— J’en suis sûre.
— Je suis désolée de t’avoir dérangée, Meara, vraiment.
— Je sais, mais tout est arrangé maintenant, non ?
Elle effleura la main de sa mère.
— Ma, tu ne serais pas plus heureuse si tu vivais auprès de tes petits-enfants ?
Meara passa du temps à brosser sa mère dans le sens du poil, puis se rendit au Monk’s Café pour acheter un joli gâteau à la crème, quelques scones et pâtisseries. Elle fit un détour par le restaurant, s’occupa du nécessaire avec le responsable – un ami d’école – et fit un dernier saut chez sa mère pour déposer le dessert.
Puisqu’elle avait déjà mal à la tête, elle rentra directement chez elle et téléphona à sa sœur.
— Maureen, il est temps que tu t’occupes de Ma.
Après une bonne heure passée à débattre, négocier, crier, rire, compatir, elle dénicha des antalgiques, les fit passer en buvant de l’eau au robinet de la salle de bains.
Ensuite, elle se contempla longuement dans le miroir. Le manque de sommeil marquait ses yeux cernés. La fatigue, toutes origines confondues, lui tirait les traits et creusait la ride du lion que, contrariée, elle frotta avec vigueur.
Un autre jour comme celui-ci, et elle aurait besoin de toutes les crèmes et lotions de Branna – mais aussi d’éclat naturel – si elle voulait éviter de ressembler à une vieille sorcière.
Elle avait besoin de tout oublier le temps d’une seule fichue nuit. Connor, Cabhan, sa mère, sa famille au grand complet. Une soirée tranquille, décida-t-elle, en pyjama – le visage badigeonné d’une épaisse couche de l’une des crèmes de Branna. Ne manquaient plus qu’une bière, des chips ou n’importe quelles cochonneries mangeables rangées dans ses placards, et la télé.
Elle ne désirait rien de plus.
Choisissant de commencer par la bière – ce ne serait pas la première fois qu’elle prendrait une bière fraîche sous une douche chaude pour se détendre après une dure journée –, elle se rendait à la cuisine quand on frappa à la porte.
— Du balai ! chuchota-t-elle, qui que vous soyez, et ne revenez jamais.
Celui qui se trouvait à sa porte frappa derechef, et elle aurait continué à l’ignorer s’il n’avait pas ajouté :
— Ouvre, Meara. Je sais très bien que tu es là.
Connor. Elle leva les yeux au plafond tout en allant ouvrir.
— J’ai prévu de passer une soirée tranquille, alors va voir ailleurs.
— Il y a eu le feu chez ta mère ?
— Ce n’était rien. Tu peux t’en aller, maintenant.
Il l’observa en plissant les yeux.
— Tu n’as pas l’air en forme.
— C’est exactement ce qu’il me fallait pour terminer cette sale journée en beauté. Merci.
Quand elle voulut lui fermer la porte au nez, il la bloqua de l’épaule. Pendant un moment, chacun poussa bêtement la porte vers l’autre. Elle avait tendance à oublier qu’il était plus fort qu’il n’en avait l’air.
— Tu as gagné, entre. Ma journée entière n’est qu’un gros fiasco, de toute façon.
— Tu as la migraine, tu es fatiguée et ça te rend hargneuse.
Sans lui laisser le temps de protester, il posa ses mains sur ses tempes, les fit remonter sur le dessus de sa tête, puis redescendre vers sa nuque.
Sa migraine avait disparu.
— J’avais déjà pris des cachets.
— Mes mains agissent plus rapidement. (Il massa ensuite ses épaules pour dénouer toutes ses tensions.) Assieds-toi, enlève tes bottes. Je vais te chercher une bière.
— Je ne t’ai pas invité à prendre une bière ni à bavarder.
Elle eut honte d’exprimer sa mauvaise humeur alors qu’il venait de faire disparaître ses douleurs et tensions. Et la honte ne fit qu’accroître sa mauvaise humeur.
Il inclina la tête, l’air visiblement patient et compatissant. Cette fois, elle eut envie de le frapper.
D’un autre côté, elle avait envie de poser la tête sur son épaule et de respirer.
— Tu n’as pas mangé, j’imagine ?
— Je viens de rentrer.
— Assieds-toi.
Il se rendit à la cuisine – si réduite soit-elle. Son réchaud à deux feux, le réfrigérateur encastré, l’évier ridicule, et le comptoir calé dans l’angle de son salon, et qui suffisait à ses besoins.
Elle marmonna quelques jurons, mais s’assit et enleva ses bottes tout en le regardant, les yeux plissés, fouiner dans la pièce.
— Tu cherches quoi là-dedans ?
— La pizza surgelée que tu as toujours en réserve, ça sera plus rapide, et j’en prendrai aussi car je n’ai pas dîné moi non plus.
Il ôta l’emballage, la mit à cuire. Et contrairement à sa mère, il n’oublia pas de régler la minuterie. Il sortit deux bouteilles de Harp du réfrigérateur, les ouvrit d’un geste sec et revint d’un pas tranquille.
Il lui tendit une bière, s’assit à côté d’elle, posa les pieds sur la table basse, comme s’il était chez lui.
— Commençons par la fin. Ta mère. Un incendie dans la cuisine, c’est ça ?
— Tu parles ! Elle a fait brûler un rôti d’agneau et à en croire sa réaction, on aurait cru qu’un sinistre avait rasé le village.
— Ta mère n’a jamais aimé cuisiner.
Meara éclata d’un rire grinçant, prit une gorgée de bière.
— Ce n’est pas un cordon-bleu, c’est sûr. Je ne comprends pas ce qui lui est passé par la tête quand elle a décidé d’inviter Donal et sa copine à dîner. Par sens des conventions, ajouta-t-elle aussitôt. Dans son monde, ça se passe comme ça et elle met un point d’honneur à tout faire dans les règles. Elle est entourée de pièces de porcelaine de Belleek et de Royal Tara et de Waterford, et elle a pendu des rideaux en dentelle irlandaise aux fenêtres. Et je te jure qu’elle se met sur son trente et un pour jardiner ou aller faire des courses. On dirait qu’elle va déjeuner dans un cinq-étoiles. Pas un cheveu qui dépasse, et son rouge à lèvres ne coule jamais. Mais elle est incapable de faire bouillir une pomme de terre sans provoquer une catastrophe.
Quand elle se tut et but, il lui tapota la cuisse sans faire de commentaires.
— Elle vit dans une maison en location à peine plus grande que l’abri de jardin de la propriété dans laquelle elle vivait avec mon père, elle verrouille toutes les portes comme si elle habitait un coffre-fort à protéger contre des hordes de cambrioleurs et de bandits qui l’épient, dans son imagination – mais elle ne pense pas à ouvrir une maudite fenêtre quand la fumée envahit sa maison.
— Elle t’a appelée à l’aide.
— Moi, évidemment. Elle ne pouvait pas se permettre d’appeler Donal, puisqu’il était au travail, et que moi, je m’amuse avec les chevaux, bien sûr.
Elle soupira.
— Elle ne voit pas les choses ainsi, je le sais, mais c’est l’impression que ça me donne. Elle n’a jamais travaillé. Quand elle a épousé mon père, elle était toute jeune, et il l’a prise sous son aile, lui a donné une ravissante maison avec des domestiques à son service, lui a offert une vie luxueuse. Elle n’avait plus qu’à être un joli bibelot et à élever ses enfants – et recevoir, bien entendu, mais ça fait partie du rôle d’un bibelot. Et il y avait Mme Hannigan qui cuisinait et les domestiques qui se chargeaient de tout le reste.
Submergée par une nouvelle vague de fatigue, elle baissa la tête.
— Et puis tout s’est effondré autour d’elle. Ce n’est pas étonnant qu’elle ne soit pas douée pour gérer le quotidien.
— Tout s’est effondré autour de toi aussi.
— Je l’ai vécu différemment. J’étais encore en âge de m’adapter et je n’ai pas ressenti de honte comme elle. J’avais Branna et toi et Boyle et Fin. Elle l’aimait. Elle aimait Joseph Quinn.
— Pas toi, Meara ?
— L’amour meurt parfois. (Elle but une autre gorgée de bière.) Pas le sien. Elle a toujours sa photo dans un cadre en argent dans sa chambre. J’ai envie de hurler « putain de merde » chaque fois que je la vois. Il n’est jamais revenu, et d’ailleurs quelle raison aurait-elle eu de lui ouvrir les bras s’il était revenu ? Bah, elle l’aurait quand même fait !
— Ce n’est pas ton cœur mais le sien.
— Le sien s’accroche à une illusion, pas à la réalité. Cela dit, tu as raison. Il s’agit d’elle, pas de moi.
Elle cala sa tête contre le dossier, ferma les yeux.
— Tu l’as aidée à tout remettre en ordre ?
— J’ai nettoyé le fouillis – elle avait inondé le sol de la cuisine d’eau et de pommes de terre – et je me réjouis qu’elle ait oublié d’allumer le gaz sous la marmite, ça a évité d’avoir une deuxième catastrophe à régler. Elle doit être en train de dîner au Ryan’s Hotel avec Donal et sa copine à l’heure qu’il est.
Il massa la cuisse de Meara d’un geste apaisant.
— À tes frais.
— L’argent est le dernier de mes soucis. J’ai téléphoné à Maureen et j’ai vidé mon sac. C’est son tour, merde alors. Mary Clare habite trop loin. Mais de chez Maureen, Ma pourrait aller voir Mary Clare et ses enfants aussi facilement qu’elle reviendrait ici de temps en temps. Et mon frère… Sa femme est super, mais ce serait plus simple pour Ma de vivre avec sa propre fille plutôt qu’avec la femme de son fils, à mon avis. En plus, Maureen a une chambre d’amis et son mari est une crème.
— Que veut ta mère ?
— Elle veut que mon père revienne, retrouver sa vie d’avant, mais comme ça n’arrivera pas, elle se contentera de la compagnie des enfants. Elle est chouette avec les enfants, elle les aime, fait preuve d’une patience infinie avec eux. Au bout du compte, Maureen est tombée d’accord avec moi, au moins pour essayer. Je crois – je jure que c’est la vérité – je crois que ce sera bien pour nous tous. Elle sera heureuse là-bas, dans une maison plus grande et plus neuve, loin d’ici où il y a trop de souvenirs de sa vie passée.
— Je pense que tu as tout à fait raison, si toutefois mon avis compte.
Elle soupira, but.
— Ton avis compte, évidemment. Elle n’est pas du genre à bien vivre la solitude. Donal a besoin de s’installer en couple. J’ai besoin de mener ma vie. Maureen est la solution, et ça ne peut que lui être utile de pouvoir confier ses enfants à sa mère quand elle voudra sortir ou vaquer à ses occupations.
— C’est une excellente idée, pour tout le monde. (Il lui tapota la main, se leva quand la minuterie sonna.) Et maintenant, c’est l’heure de la pizza pour tout le monde. Pendant qu’on mange, tu vas me raconter ce qui s’est passé avec Cabhan.
Ce n’était pas la soirée qu’elle avait prévue, mais elle se surprit à se détendre, malgré tout. La pizza, mangée sur le canapé, lui remplit l’estomac même si elle n’avait pas conscience d’avoir faim avant de croquer la première bouchée. Et la deuxième bière fut rapidement vidée.
— Comme je l’ai raconté à Branna, ça s’est passé en douceur, comme dans un rêve. Maintenant, je comprends ce qu’Iona voulait dire quand ça lui est arrivé l’hiver dernier. J’avais un peu la sensation de flotter, de ne pas habiter pleinement mon corps. Le froid, murmura-t-elle. J’avais oublié ça.
— Le froid ?
— Avant, juste avant. Le froid est tombé d’un coup. J’ai même sorti mes gants de ma poche. Et le vent s’est mis à souffler plus fort. La lumière a changé aussi. La matinée était dégagée, comme la météo l’avait annoncé, mais le ciel est devenu gris et maussade. Des nuages cachent le soleil, me suis-je dit, mais…
Elle se replongea dans ce souvenir, l’esprit clair, pour tenter de tout revoir comme sur le moment.
— Des ombres. Il y avait des ombres. Comment pourrait-il y avoir des ombres sans soleil ? J’avais oublié ça, je ne l’ai pas dit à Branna. Je n’avais pas encore retrouvé toute ma tête, j’imagine.
— Pas grave. Tu me le dis maintenant, ça suffit.
— Les ombres bougeaient avec moi, et je sentais leur chaleur – mais ce n’était pas réel, Connor. J’étais gelée, mais j’ai cru que j’avais chaud. Est-ce que ça a un sens ?
— Si tu veux savoir si je comprends, la réponse est oui. Sa magie est aussi froide qu’elle est noire. La chaleur était une ruse destinée à tromper ton esprit, tout comme le désir.
— Le reste, c’est comme je te l’ai raconté. Lui appelant mon nom, et moi plantée là, prête à écarter la vigne vierge de mes mains, poussée par l’envie d’entrer, si forte, par l’envie de répondre à l’appel de mon nom. Et Roibeard et Kathel ont volé à mon secours.
— Si jamais tu as l’idée d’aller à pied des écuries au cottage, ou quand tu conduiras les clients en promenade, reste à l’écart de cette zone autant que possible.
— Je ne m’en approcherai pas, évidemment. Je suis allée dans ce coin par habitude, mais les habitudes, ça se change. Branna m’a réalisé un talisman, de toute façon. Iona aussi, et Fin m’en a encore donné un autre.
Connor plongea la main dans sa poche, en sortit une petite pochette.
— Et moi aussi.
— Si ça continue, je vais avoir les poches pleines de pochettes magiques.
— Garde-les précieusement. Places-en une près de ta porte, ici, une dans ta camionnette, et une autre près de ton lit – le sommeil rend vulnérable. Et tu en gardes une dans ta poche. (Il plaça la pochette dans sa main, referma ses doigts autour.) En permanence, Meara.
— Très bien. Excellent programme.
— Et porte ça sur toi.
De sa poche, il extirpa un long lacet de cuir orné de perles polies.
— C’est joli. Pourquoi dois-je le porter ?
— Quand je l’ai fabriqué, je ne devais pas avoir plus de seize ans. C’est de la calcédoine bleue, du jaspe et du jade. La calcédoine est une bonne protection contre la magie noire, et le jade aide à se préserver des attaques psychiques – du genre de celle que tu viens de vivre. Le jaspe est globalement une pierre protectrice. Porte ce collier, tu veux ?
— D’accord. (Elle passa le bijou par-dessus sa tête.) Je te le rendrai quand tout sera fini. C’est très bien fait, ajouta-t-elle en l’examinant avec attention. Mais tu as toujours été habile de tes mains.
À peine eut-elle prononcé ces mots qu’elle s’en mordit les doigts.
— Voilà, tu sais tout des hauts et des bas de ma journée, et je te remercie pour la pizza – même si elle sortait de mon freezer.
Elle se leva pour rassembler la vaisselle. Il posa la main sur son bras, l’attirant délicatement vers lui.
— Nous n’avons pas encore fait le tour de tout. Comme nous avons remonté le temps, nous devrions terminer par hier soir.
— Je t’ai déjà dit qu’il n’y avait rien à expliquer.
— Ce que tu m’as dit, ce sont des foutaises.
Le ton léger, presque joyeux, de sa voix lui donna envie de le couvrir d’insultes, mais elle préféra répondre d’une manière volontairement neutre.
— J’ai eu mon compte d’émotions fortes pour aujourd’hui, Connor.
— C’est sûr que nous ferions aussi bien de tout reprendre à zéro mais d’aller jusqu’au bout cette fois. Nous sommes amis, après tout, non ?
— Exactement, c’est là où je voulais en venir.
— Ce n’était pas un baiser d’amie, même pas d’une amie émue et bouleversée, que tu m’as donné. Ce n’était pas non plus un baiser amical que je t’ai rendu, une fois la surprise passée.
Elle haussa les épaules, pour montrer à quel point c’était insignifiant à ses yeux – et intima aux papillons de se calmer dans son ventre. À croire qu’elle avait englouti une nuée de papillons au lieu d’une demi-pizza surgelée.
— Si j’avais su qu’un simple baiser te ferait autant d’effet, je ne t’aurais pas embrassé.
— Seul un homme mort depuis six mois serait resté de marbre pendant un tel baiser. Et je suis prêt à parier que ça lui ferait quand même de l’effet.
— Ça veut juste dire que j’embrasse bien.
Il sourit.
— Je n’ai pas l’intention de discuter de tes talents. Je dis simplement que ce n’était pas un échange entre amis ni un élan de détresse. Pas uniquement.
— Très bien, c’est peut-être de la curiosité mal placée aussi. Ce n’est pas étonnant, si ? Nous sommes adultes, nous sommes des êtres humains, et nous vivons des choses extrêmement étranges. Nous nous sommes égarés, avec enthousiasme, mais ça s’arrête là.
Il hocha la tête, comme s’il réfléchissait à son point de vue.
— Je n’ai toujours pas l’intention de te contredire, sauf sur un détail.
— Lequel ?
Alors qu’il était affalé dans le canapé, il bougea si rapidement qu’elle n’eut pas le temps d’anticiper ses gestes. Il la cueillit dans ses bras, la fit pivoter et pressa sa bouche contre la sienne.
Leurs corps s’enchevêtrèrent dans un élan de passion d’une sensualité irrésistible. Une petite voix lui ordonnait de lui asséner un coup de poing pour lui remettre les idées en place, mais pour l’essentiel, elle était trop occupée à savourer son élan.
Ensuite, quand il tira sur sa tresse de manière affectueuse, leurs lèvres se séparèrent sans que leurs visages s’éloignent. Ils étaient si proches l’un de l’autre que ses yeux, aussi familiers que les siens, se teintèrent de reflets profonds et sombres, parsemés d’éclats dorés.
— Celui-là.
— C’est juste…
Cette fois, elle se rapprocha de lui, incapable de résister, et sentit son cœur battre la chamade contre le sien.
— Physique.
— Vraiment ?
— Vraiment.
Elle se força à s’écarter de lui, à se lever – C’est plus sûr, se dit-elle, si je mets une certaine distance entre nous.
— Surtout, Connor, nous devons réfléchir, tous les deux, réfléchir. Nous sommes amis, depuis toujours. Et maintenant que nous faisons partie d’un cercle, nous ne pouvons pas prendre de risque.
— Quel risque ?
— Celui de coucher ensemble.
— Quelle merveilleuse idée ! Je suis pour.
Secouant la tête, elle ne put qu’en rire.
— Tu serais pour le faire toutes les heures. Mais il s’agit de toi et de moi, et qu’adviendra-t-il s’il y a des complications entre nous, des tensions, comme ça arrive parfois dans ce genre de situation, comme ça arrive toujours lorsque le sexe change la donne ?
— Bien fait, le sexe aide à relâcher les tensions.
— Quelques légères tensions. (Bien que dans l’immédiat, avec lui, le désir en engendrât de multiples.) Mais nous risquons d’en provoquer d’autres – pour l’un comme pour l’autre, pour les autres alors que nous ne pourrons plus nous le permettre. C’est essentiel que nous restions concentrés sur ce que nous nous préparons à accomplir, sans laisser nos problèmes personnels perturber notre tâche.
Aussi détendu qu’à l’accoutumée, il prit sa bière pour la vider.
— Tu réfléchis trop, toujours à penser à la suite sans t’accorder un moment de plaisir.
— Les moments passent et s’enchaînent.
— Exactement. Alors si tu n’en profites pas avant que le moment soit passé, à quoi ça rime ?
— Le but est de voir clair, d’être paré pour affronter le suivant, et puis encore le suivant. Et nous devons prendre tout ça en compte, et même soigneusement. Nous ne pouvons pas nous permettre de nous sauter dessus juste parce que ça nous démange. Je tiens trop à toi et à tous les autres pour tout risquer.
— Quoi que tu fasses, rien n’ébranlera jamais mon amitié pour toi. Même si tu dis non ce soir alors que j’ai envie que tu dises oui au point que… enfin, plus que je ne le souhaiterais.
Il se leva à son tour.
— Réfléchissons chacun de notre côté, laissons passer un peu de temps et nous verrons bien.
— C’est mieux, tu ne crois pas ? Il est simplement question de prendre notre temps, de garder la tête froide, d’y voir plus clair afin d’éviter d’agir sous le coup d’une impulsion et de le regretter par la suite. Nous sommes assez intelligents et pondérés pour cela.
— Dans ce cas, on fait comme ça.
Il proposa une poignée de main pour conclure le marché. Meara l’accepta.
Puis ils restèrent à se faire face, et au lieu de s’écarter l’un de l’autre, ils se rapprochèrent et s’abandonnèrent.
— Et puis zut ! Nous n’allons pas du tout réfléchir, on dirait ?
Il se contenta de sourire de toutes ses dents.
— Pas ce soir.
Ils bondirent l’un sur l’autre.
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