Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 9 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 6

6

 

Iona emprunta le chemin désormais familier à travers les bois. Elle aperçut un jeune couple qui se baladait, main dans la main, et songea que ce devait être des clients de l’hôtel, peut-être des jeunes mariés, ou bien des touristes profitant d’une journée sans pluie et d’un soleil intermittent.

Elle aussi était cliente de l’hôtel pour quelques jours encore, mais elle ne faisait plus partie des touristes. Elle était une expatriée.

Le mot avait quelque chose de mystérieux et de chic – même si elle sentait l’écurie, peut-être même le fumier. Tant pis ! Elle était déjà en retard et ne voulait pas prendre le temps de repasser par sa chambre pour se doucher et se changer.

Il faudrait qu’elle établisse un vague emploi du temps incluant la visite de la fauconnerie et une balade à Cong. Peut-être pourrait-elle voir les rapaces demain, pendant son heure de déjeuner, à condition bien sûr qu’elle ait une pause en milieu de journée. Si Connor était partant, elle lui offrirait sa pinte de bière ce soir, après la leçon avec Branna ; et si elle l’invitait à dîner par la même occasion ?

Elle était aussi impatiente d’envoyer un e-mail à Nan pour lui raconter son travail, sa journée, et ce que Branna allait lui apprendre. Sa vie, si éparpillée et insatisfaisante quelques jours auparavant, débordait à présent de possibilités.

Ce trajet à pied, c’était celui qu’elle ferait désormais entre son travail et sa maison. Elle n’aurait plus à passer des heures dans les bouchons pour regagner un minuscule appartement. Plus à rêver d’aventures, puisqu’elle en vivrait une au quotidien.

Plus à se demander ce qui lui manquait et qui expliquait que les gens la plaquent si facilement. Cette fois, c’était elle qui avait tout plaqué. Non, rectifia-t-elle. Elle était arrivée à destination. C’était tellement plus important.

Il ne dépendait que d’elle de faire en sorte que chaque aspect de sa nouvelle vie le devienne tout autant.

Quand elle arriva à l’arbre déraciné, elle ressentit la même attirance que les fois précédentes, entendit le murmure séducteur de son nom. Elle s’arrêta, regarda autour d’elle, ne vit personne.

Pourtant, cette même voix douce, presque plaisante, murmurait de nouveau son nom.

Elle hésita – ne percevait-elle pas une faible et lointaine lueur vacillante de l’autre côté du rideau de lianes, comme une lumière à la fenêtre, l’accueillant chez elle à son retour ?

Elle eut beau se répéter qu’elle était en retard, que Branna lui avait interdit de s’arrêter à cet endroit ou d’explorer les lieux, elle fit un nouveau pas en avant.

Cela ne lui prendrait qu’une minute. Juste un coup d’œil.

Un pas encore, et soudain tout prit un caractère onirique. La lumière devint plus forte, les murmures plus profonds, une douce et tiède somnolence venue de nulle part s’insinua en elle.

Son foyer. Il y avait si longtemps qu’elle aspirait à en avoir un. Et là…

Ses doigts avaient à peine effleuré les lianes que l’air se mit à battre comme un cœur ; la lumière se fit plus faible, crépusculaire.

Derrière elle, le chien aboya impérieusement, la faisant bondir en arrière.

Tremblante, telle une femme vacillant au bord d’une falaise, elle recula de plusieurs pas jusqu’à se retrouver aux côtés du chien, la main posée sur sa belle tête.

Sa respiration résonnait si fort à ses oreilles qu’elle parvenait à peine à s’entendre penser.

— J’ai failli y aller. J’avais le sentiment qu’il le fallait, et que je le voulais plus que toute autre chose au monde. J’ai presque manqué à ma parole, alors que cela ne m’arrive jamais. Qu’y a-t-il donc là-bas ?

Elle se frotta les mains l’une contre l’autre pour les réchauffer, frissonna de nouveau.

— Je suis bien contente que tu sois arrivé, et je parierais que ce n’est pas un hasard. Allons-y. J’imagine qu’elle nous attend.

Le vent se leva tandis qu’ils s’éloignaient. Elle n’eut pas le temps de parvenir à l’orée du bois que déjà la pluie crépitait, tombée d’un unique nuage pour autant qu’elle pouvait en juger, car le soleil continuait à répandre sa lumière nacrée.

Kathel et elle accélérèrent. Elle se dirigeait vers l’entrée de la chaumière quand elle aperçut Branna dans l’atelier et bifurqua.

Comme la fois précédente, l’atelier embaumait le feu de cheminée, les herbes, la cire à bougie. Branna était debout, les cheveux relevés, vêtue d’un pull prune qui lui descendait aux hanches. Elle posa un pot de fleurs blanc sur le plan de travail, à côté d’un bol blanc, d’une grosse bougie et d’une plume blanches.

— Je suis en retard. Je suis désolée, mais…

— Tu m’avais prévenue dans le message sur mon répondeur. Ce n’est pas grave. (Elle regarda attentivement Iona tandis que Kathel venait se frotter à ses jambes.) Félicitations pour ta première journée. Ça s’est bien passé ?

— C’était fantastique. Fabuleux. Merci à toi. Merci mille fois.

Iona se précipita vers Branna pour la serrer très fort entre ses bras.

— Allons, allons, répondit Branna en tapotant Iona dans le dos. C’est de toute façon Boyle qui a décidé de t’embaucher.

— C’est toi qui m’as mis le pied à l’étrier. (Iona la serra une dernière fois contre elle avant de reculer.) C’est tout ce que je pouvais désirer. Dès la première minute, j’ai eu le sentiment… que j’étais à ma place. Tu vois ce que je veux dire ? Tout a fonctionné. Et Meara… tu la connais, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, dit Branna en se détournant avec cette fluidité qui la caractérisait pour mettre la bouilloire à chauffer. Nous sommes de bonnes amies, et tu peux compter sur elle.

— Elle m’a tout de suite été sympathique. Là aussi, ça a fonctionné. Elle m’a montré les lieux avant l’arrivée de Boyle, et j’ai fait la connaissance de Mick – je suppose que tu le connais aussi.

— En effet.

— Il est si drôle, et a tant d’anecdotes à raconter. Je suis déjà un peu amoureuse de lui.

— Il a une femme et quatre enfants, et son premier petit-fils est en route.

— Oh ! je voulais juste dire… Tu me taquines. Enfin ! tout a été génial, absolument génial. Même si Boyle était de mauvaise humeur.

— Ça lui arrive, répondit Branna en posant des biscuits, au chocolat cette fois, sur une assiette.

— Il est apparu comme dans un film, sur un cheval qui est une pure merveille. Ils étaient tous les deux furax, tellement beaux… et pas commodes. Boyle traitait le cheval de tous les noms, et je suis à peu près sûre que ce dernier lui rendait la pareille. C’est son associé – Fin, c’est ça ? – qui l’a acheté et l’a envoyé à Boyle. Il est magnifique.

— Le cheval, tu veux dire ?

— Oui. Enfin, Boyle n’est pas mal non plus. En fait, pendant quelques minutes… (Elle tambourina de la main sur son cœur.) Simplement à le regarder. Dommage qu’il soit soupe au lait, parce que, vraiment…

Elle eut un grand sourire, roula des yeux et fit mine de s’éventer, avant de soudain demander, inquiète :

— Mon Dieu, vous n’êtes pas… Boyle et toi, vous n’êtes pas ensemble ?

— En couple ? Non, répondit Branna en riant et en s’occupant de mettre le thé à infuser. Connor et lui sont copains depuis l’enfance ; en fait, je suis même incapable de dire à quand remonte notre amitié. C’est quelqu’un de bien. Un tempérament bouillant, mais il est comme Meara : tu peux compter sur lui en toute circonstance.

— C’est bon à savoir, et je suppose qu’il avait des raisons d’être de mauvaise humeur aujourd’hui. Alastar lui a fait passer un mauvais quart d’heure, sans compter qu’il avait mordu l’un des garçons d’écurie. Et décoché une ruade à un autre, je crois.

— Attends ! lança Branna en l’attrapant par le bras pour stopper le flot de paroles. Tu as dit « Alastar » ? C’est le nom du cheval ?

— Oui. Pourquoi ? Quel est le problème ?

— C’est Fin qui a acheté ce cheval et l’a envoyé ?

— Oui. Meara a expliqué que Fin était encore en déplacement, mais qu’il s’était arrangé il y a un jour ou deux pour que le cheval le précède.

— C’est donc ça. (Branna inspira longuement, les mains posées sur le plan de travail.) Il est au courant.

— Qui ? au courant de quoi ? Tu me fiches la frousse, Branna.

— Fin. Il sait que tu es ici. Ou bien il sait que nous sommes tous les trois ici, réunis. Que ça va commencer. On raconte qu’« Alastar » était le nom du cheval de Teagan. Il a été son premier guide.

— Alastar. Je l’ignorais mais… c’était comme si nous nous reconnaissions l’un l’autre. Il y avait quelque chose entre nous, simplement j’ai cru… je ne sais pas, j’ai cru qu’il avait juste besoin de moi, besoin de quelqu’un qui le comprenne. Alastar. Le cheval de Teagan. Tu ne penses pas que c’est une coïncidence.

— Que ce cheval arrive quasiment en même temps que toi ? Et que Boyle te l’amène ce matin, ou presque ? Non, vraiment, je ne crois pas à une coïncidence. Ajoute à ça Finbar Burke, et il n’y a plus le moindre doute.

— Comment peut-il avoir été au courant, pour moi et pour le nom du cheval de Teagan ?

— Il a des pouvoirs, affirma Branna en posant bruyamment les tasses.

— Fin est comme nous ?

— Il ne peut être comparé qu’à lui-même, mais il a le sang de la magie en lui, comme nous. Il descend de Cabhan, le sorcier maléfique.

— Attends. Juste une seconde. (Elle se pressa les mains contre les tempes, essayant de comprendre ce qu’elle venait d’apprendre.) Tu parles de ce type maléfique que Sorcha a tué, ou presque ? Fin est l’un de ses descendants ?

— Oui, répondit Branna, le visage sombre, des éclairs dans les yeux, en remettant impatiemment en place une épingle à cheveux. Il porte la marque, et c’est Teagan qui a marqué Cabhan. Il a des pouvoirs, il est de ce sang.

— Il est maléfique ?

Branna eut un geste d’impatience, agitant une main en l’air avant de verser le thé.

— Il n’y a pas de réponse simple à une question de ce genre. Il n’a fait de mal à personne, sans quoi je le saurais. Mais il descend de Cabhan, et l’heure est presque venue. Il a envoyé le cheval pour nous le faire comprendre.

— Avoir Alastar joue en ma faveur, non ? En notre faveur ? C’est un avantage pour notre camp ?

— Nous verrons bien.

— Je ne comprends pas. (Parce qu’ils étaient posés devant elle, Iona prit un biscuit et le pointa vers Branna.) C’est l’associé de Boyle, et son ami. Jusque-là, j’ai compris. Je ne vois pas comment il pourrait être dangereux si…

— La réponse est plus aisée, cette fois. Fin est dangereux, et l’a toujours été.

— Si Boyle est un type réglo, comment peuvent-ils être amis ?

— La vie a de ces mystères.

— Ça explique au moins que Boyle ait su que j’étais… tu sais de quoi je veux parler.

Branna poussa un soupir en portant sa tasse à ses lèvres.

— « Magicienne » n’est pas une injure, Iona. C’est qui tu es.

— Ce n’est pas vraiment un sujet qu’on abordait chez moi à l’heure de l’apéritif. Je m’y habitue peu à peu. J’aurais dû te le dire tout de suite : Boyle était au courant. Je ne lui en ai pas parlé – je n’avais aucune raison de le faire –, mais il était au courant. Ça n’a pas semblé l’indisposer plus que ça, mais forcément, s’il est l’ami d’un sorcier…

— Fin est un magicien, comme nous.

— D’accord. C’est juste que ça fait conte pour enfants.

— Tu as tellement de choses à apprendre, cousine ! dit Branna en lui tendant une tasse de thé.

— Il faut d’abord que je te raconte autre chose… Je ne manque jamais à ma parole. C’est important. Et pourtant, aujourd’hui, quand je revenais des écuries, j’ai failli traverser le rideau de lianes. Ce n’était pas mon intention, mais j’ai cru apercevoir une lumière, et j’ai entendu mon nom répété je ne sais combien de fois. C’était presque comme dans mon rêve. J’avais l’impression d’être sortie de mon corps, d’être aspirée. Comme si j’avais eu besoin de traverser, d’atteindre ce qui m’attendait. Kathel m’en a empêchée – encore une fois. Je ne viole pas mes promesses, Branna, je ne mens pas.

— Jamais ? demanda Branna en buvant son thé.

— Jamais. De toute façon, je suis nulle quand j’essaie, alors pourquoi m’embêter avec ça ? Mais je serais retournée là-bas si Kathel n’était pas survenu. J’aurais été incapable de m’arrêter.

— Il te met à l’épreuve.

— Qui ?

— Cabhan, ou ce qu’il reste de lui. Il faudra que tu sois plus forte, et plus avisée. Quand ce sera le cas, Connor et moi t’emmènerons là-bas, comme nous l’avons promis. Bon ! voyons de quoi nous disposons pour notre travail.

Trop contente pour boire son thé, Iona reposa la tasse.

— Tu vas m’enseigner un sortilège ?

Riant à nouveau, Branna secoua la tête.

— As-tu galopé dès la première fois où tu es montée à cheval ?

— J’aurais bien voulu.

— Aujourd’hui, tu vas au pas, et je tiens la longe. Répète-moi ce que ta grand-mère t’a dit : quelle est la chose la plus importante à propos de ton pouvoir, de notre art ?

— De ne faire de mal à personne.

— Bien. Ne jamais faire de mal. Le don que tu possèdes fait autant partie intégrante de toi que la couleur de tes yeux ou la forme de ta bouche. Ce que tu en fais est un choix. Choisis bien.

— J’ai choisi en venant te voir ici.

— J’espère que tu ne le regretteras pas. Donc… Les éléments sont au nombre de quatre : la terre, l’air, l’eau, le feu, énuméra-t-elle en désignant les objets sur le plan de travail. Nous les invoquons et les utilisons avec respect. Il ne s’agit pas de leur imposer notre pouvoir, mais de fondre notre pouvoir avec le leur. D’abord, le feu – c’est presque toujours le premier que l’on apprend.

— Et le dernier que l’on perd, ajouta Iona. Nan me l’a expliqué.

— C’est vrai. Allume la bougie.

Ravie d’avoir quelque chose à montrer, Iona s’avança. Elle contrôla sa respiration, se concentra, imagina qu’elle puisait le pouvoir en elle avant de le laisser sortir en un long souffle calme.

Une étincelle jaillit de la mèche de la bougie, puis une flamme.

— Très bien. L’eau. Nous en avons besoin pour vivre. Elle court dans notre corps, elle domine le monde dans lequel nous vivons. (Elle désigna le bol blanc, empli d’eau.) Claire et calme pour le moment. Immobile. Mais elle ondoie comme la mer, s’élève comme un geyser, se déverse comme une fontaine. Son pouvoir, et le mien.

Iona regarda l’eau s’animer ; de petites vagues se formèrent à l’intérieur du bol, clapotant sur le bord. Elle réprima un cri quand l’eau jaillit jusqu’au plafond, se rida, formant une lance liquide, puis s’ouvrit presque comme une fleur avant de revenir dans le bol, sans qu’une seule goutte soit tombée à côté.

— C’était magnifique.

— Un joli petit tour de magie, mais surtout une compétence importante. À toi d’animer l’eau, Iona. Sens-la, vois-la, demande-la.

Comme pour la flamme de la bougie, pensa Iona. Il faut se concentrer, et puiser en soi. De nouveau elle régula son souffle, essaya d’agir de même sur son esprit, sur les battements de son cœur. Elle fixa l’eau, essaya de visualiser les vaguelettes agitant la surface tranquille.

Et n’obtint pas la plus petite ondulation.

— Je ne fais pas ce qu’il faut.

— Non, tu manques de patience.

— Ce n’est pas faux. Bon, je recommence.

Elle fixa l’eau, projeta son pouvoir jusqu’à en avoir mal aux yeux.

— Il faut plus longtemps à certains. Où est le centre de ton pouvoir ? Où le sens-tu monter ? demanda Branna.

— Là, répondit Iona en posant la main sur le ventre.

— Pour Connor, c’est là, dit Branna en se tapotant le cœur. Aspire-le, puis expulse-le. Sers-toi de ta main pour le guider. Fais le geste : vers le haut, puis vers l’extérieur. Imagine, concentre-toi, demande.

— D’accord, d’accord.

Elle détendit les épaules, chassa ses cheveux vers l’arrière, changea de position. Je veux que cette maudite eau bouge, pensa-t-elle. Elle voulait apprendre à l’envoyer comme une lance vers le ciel. Peut-être avait-elle été trop timide. Du coup…

Elle inspira, puisa en elle, accompagna d’un geste de la main, montant le long de son ventre avant de projeter vers le bol… et se retint à grand-peine de crier quand l’eau jaillit vers le plafond.

— Nom de nom ! J’ai… oups !

L’eau retomba, tel un déluge en miniature, et soudain s’immobilisa juste au-dessus du plan de travail.

— J’aimerais autant éviter les dégâts, dit Branna avant de déverser l’eau dans le bol d’une pichenette.

— Oh ! c’est toi qui l’as fait. Je croyais que c’était moi.

— Tu l’as envoyée vers le plafond, et là, tu t’es déconcentrée. Je t’ai évité d’avoir à éponger.

— C’est moi qui l’ai fait ? (Tout excitée, elle dansa quelques secondes sur place.) Je suis la meilleure ! Waouh ! c’était génial. (Elle se mordit les lèvres.) Hum, ce n’est pas très respectueux.

— Il n’y a pas de raison de s’interdire la joie et l’émerveillement. C’est de la magie, après tout. Refais-le. Mais lentement. D’un geste fluide. Ne perds jamais le contrôle.

— Comme avec les chevaux, murmura Iona.

Elle fit s’élever l’eau, de quelques centimètres seulement cette fois, puis imagina une petite fontaine, la créa. Tout doucement, elle fit tourner la fontaine de façon à ce qu’elle décrive un cercle juste au-dessus du bol. La danse de l’eau l’emplit de joie et d’émerveillement.

— Tu as beaucoup de pouvoirs endormis en toi, lui dit Branna.

Enchantée, fière d’elle, éblouie, Iona fit glisser l’eau dans le bol.

— Il est temps de les réveiller.

Quand Connor entra, elle faisait léviter une plume. Elle ne la faisait pas danser gracieusement, comme Branna le lui avait montré, mais la plume flottait au-dessus du sol.

Il lui adressa un clin d’œil, puis, faisant tournoyer son doigt, envoya la plume la chatouiller sous le menton.

— Crâneur ! lança-t-elle sans pouvoir s’empêcher de rire, avant de faire tournoyer la plume à son tour. Je suis en maternelle à l’école des magiciens. J’ai créé une flamme, animé de l’eau, fait léviter une plume, et j’ai fait ça, ajouta-t-elle en montrant le pot de fleurs blanc, où fleurissait un pyrèthre rose.

— Bravo !

Impressionné, il s’approcha du plan de travail.

— Moi, j’ai fait ça, précisa-t-elle en montrant la minuscule pousse à côté de la fleur. Branna a fait l’autre.

— Bravo malgré tout. Quelle journée fructueuse ! (Il lui passa le bras autour des épaules pour la serrer contre lui.) Et maintenant, c’est l’heure de ma bière. L’école est finie, n’est-ce pas, Branna ? Il est six heures et demie, et je meurs de faim.

— Notre Connor a la magie dans le cœur, mais il pense avec son ventre. Ou ce qu’il y a juste au-dessous.

— Et je n’ai honte ni de l’un ni de l’autre. Allons au pub. Iona m’offre une bière, et moi, j’offre le repas. Ça me paraît une bonne affaire pour tout le monde.

— Pourquoi pas ? répondit Branna. Nous devons discuter de certaines choses, et je ne dirais pas non à une pinte et à un bon repas en même temps.

Elle retira les pinces qui retenaient ses cheveux et secoua ses mèches, faisant soupirer d’envie Iona.

— Viens, Kathel. J’en ai pour cinq minutes.

— Elle veut dire vingt minutes, rectifia Connor. Tu nous rejoins là-bas, dit-il à Branna, en prenant la main d’Iona.

— Ça ne me fait rien d’attendre.

— Elle va décider qu’il faut qu’elle se change, puis qu’elle doit se maquiller. J’ai largement le temps de boire ma pinte avant qu’elle ait terminé. Tu me raconteras ta journée pendant ce temps-là.

— Je crois que c’est la meilleure journée de ma vie. J’en ai pour un bout de temps.

— J’ai tout le temps devant moi… à condition de n’être privé ni de ma bière ni de mon repas.

 

Peut-être était-ce l’énergie générée par la pratique de son don, combinée à l’excitation suscitée par son nouveau travail, toujours est-il qu’Iona avait le sentiment qu’elle aurait pu sprinter jusqu’au village.

Connor ne voyait pas les choses de cet œil et remonta d’un pas tranquille la route tortueuse. Elle avait conscience de s’être transformée en moulin à paroles, mais c’était lui qui l’avait voulu, après tout. Il l’écouta tranquillement, riant et commentant de temps à autre.

Quand elle lui parla d’Alastar, Connor inclina la tête d’un air surpris. Son regard, d’ordinaire si rieur, sembla soudain plus aigu et plus circonspect.

— Voilà qui est intéressant !

— Ça a perturbé Branna.

— Fin a généralement cet effet-là. Alors, qu’il ait envoyé ici ce cheval… C’est un message, et il le lui adresse à elle en particulier.

— Une mise en garde ?

— Elle pourrait bien la prendre comme telle, dit-il avec un petit sourire.

— Mais toi, ça ne te perturbe pas.

— Arrivera ce qui doit arriver, non ? même si nous ignorons encore quelle forme cela prendra. Nous le savions bien quand tu t’es montrée chez nous.

Il détourna les yeux en direction du bois, regardant bien au-delà de ce qu’elle pouvait voir.

— C’est juste l’étape suivante, reprit Connor, et je dirais qu’avoir un bon cheval est à notre avantage.

— Mais il appartient à Fin, et si Fin fait partie… je ne sais pas… des forces adverses…

— Ce n’est pas le cas.

— Mais Branna a dit…

— Liens du sang, malédictions, marque du diable…

Connor s’en débarrassa d’un haussement d’épaules, comme il l’aurait fait d’une vieille veste.

— Il descend de Cabhan ?

— C’est vrai. J’aimerais bien savoir qui n’a pas une branche tordue dans son arbre généalogique. Descendre d’Untel ou Untel ne fait pas de quelqu’un ce qu’il est. On peut effectuer des choix, non ? Tu as choisi. Fin aussi, Dieu m’en est témoin, et Branna aussi. C’est ma sœur, et elle est aussi vitale pour moi que mon souffle. Fin est mon ami, il l’a toujours été. Un véritable numéro de funambule, mais heureusement j’ai un bon équilibre.

— Pour toi, il n’est pas maléfique.

Connor s’interrompit le temps de l’attirer contre lui et de lui effleurer le sommet du crâne d’un baiser, avec une affection tranquille qui la réchauffa jusqu’au plus profond d’elle-même.

— Pour moi, le mal se présente sous d’innombrables formes. Fin n’en fait pas partie. À part ça, pourquoi dis-tu qu’Alastar lui appartient ? Acheter quelque chose n’équivaut pas à le faire sien ; on peut le garder comme le perdre ou le donner. C’est toi qui as un lien avec ce cheval, non ?

— Je suppose, oui. Tu as confiance en Fin, je le vois bien. Mais Branna, non.

— Elle ne sait plus quoi penser, ce qui est rare chez elle. Fin reviendra quand il sera décidé à revenir. À ce moment-là, tu pourras te forger ta propre opinion.

— Vous avez grandi ensemble, Fin, Boyle et toi ?

— Et ce n’est pas terminé.

Elle rit, avec toutefois un pincement au cœur.

— Je n’ai pas d’amis d’enfance. Nous avons déménagé quand j’avais six ans. Mes parents se sont séparés quand j’en avais dix, si bien que nous avons encore déménagé, et j’ai passé mon temps à aller et venir entre l’un et l’autre. Puis on a redéménagé quand chacun d’entre eux s’est remarié… Je trouve ça bien d’avoir des amis avec qui l’on a grandi.

— Les amis sont les amis, quel que soit l’âge où on les rencontre.

— C’est vrai. C’est une idée qui me plaît.

Il lui reprit la main, et de l’autre lui désigna le village où ils venaient d’arriver.

— Devant nous, ce sont les ruines de l’abbaye de Cong. Ce sont de jolies ruines souvent visitées par les touristes, même si la plupart d’entre eux viennent à Cong à cause de L’Homme tranquille.

— Nan adore ce film. Je l’ai regardé une fois de plus juste avant de venir.

— Nous avons un festival en septembre, en hommage au film. C’est superbe. Il y a deux ans, Maureen O’Hara est venue en personne. Elle est toujours d’une rare beauté. À la fois royale et bien réelle.

— Tu l’as rencontrée ?

— Juste quelques instants, mais des instants mémorables. Tu n’as pas réussi à visiter le village aujourd’hui ?

— Non, mais j’ai tout le temps devant moi. J’ai l’impression d’avoir déjà vécu ici. Grâce à tout ce que Nan m’a raconté, à ses photos et au guide touristique. C’est juste comme je me l’imaginais.

Les jolis pubs, boutiques et restaurants, le petit hôtel, les fleurs en pots et en jardinières pointant leur nez un peu plus loin, à l’ombre des ruines de l’abbaye. Si les boutiques étaient fermées, les pubs étaient ouverts, et des gens déambulaient ici et là le long des trottoirs étroits.

— Où est la boutique de Branna ?

— Au coin de la rue, là-bas, près du salon de thé. C’est fermé à cette heure-ci, mais j’ai la clé, si tu veux voir à quoi ça ressemble.

— Merci, ce n’est pas la peine. Je suppose que j’aurai un jour de repos.

— Bien entendu ! Boyle ne te laissera pas chômer, mais il ne t’épuisera pas à la tâche.

Ils se remirent en marche et gravirent la pente. Elle leva le visage vers le ciel pour profiter de la fraîcheur de la brise.

— C’est la tourbe que je sens, n’est-ce pas ?

— Oui. Il n’y a rien de mieux qu’un feu de tourbe le soir, avec une bonne bière. Ici, nous aurons les deux, conclut-il en poussant une porte.

Le parfum de levure de la bière à la pression, l’odeur terreuse de la tourbe se consumant dans la cheminée, il n’y avait en effet rien de comparable, se dit Iona. Les clients étaient installés sur des tabourets au milieu du bar, ou prenaient leur repas à l’une des tables, dans un brouhaha de voix entrecoupé du cliquetis des verres.

Une demi-douzaine de personnes hélèrent Connor dès l’instant où il passa la porte. Il leur rendit leur bonjour, en salua d’autres de la main, et guida Iona vers le bar.

— Bonsoir, Sean. Je te présente ma cousine Iona Sheehan, qui vient des États-Unis. C’est la petite-fille de Mary Kate O’Connor.

— Bienvenue, dit-il à Iona en la regardant brièvement de ses yeux bleus et gais qui contrastaient avec sa tignasse blanche et son visage au teint rose. Comment va Mary Kate ?

— Très bien, merci.

— Iona travaille pour Boyle aux écuries. C’était son premier jour aujourd’hui.

— Vraiment ? Vous pratiquez l’équitation, alors ?

— Eh oui !

— Et elle m’offre une pinte pour célébrer l’événement. Je vais prendre une Guinness, s’il te plaît. Et toi, Iona ?

— Même chose pour moi, merci.

— Branna ne va pas tarder, alors, disons trois. Nous allons essayer de trouver une table. Tiens, Franny ! (Connor posa un baiser sur la joue d’une jolie blonde.) Je te présente ma cousine Iona, qui vient des États-Unis.

Ce n’était que le début. Iona calcula qu’en dix minutes et à moins d’un mètre du bar, elle avait fait la connaissance de plus de gens qu’elle n’en rencontrait d’habitude en un mois. Quand ils s’éloignèrent enfin vers le fond de la salle, elle avait la tête pleine de noms et de visages qui se mélangeaient allégrement.

— Tu connais tout le monde ?

— Dans le coin, oui, la plupart. Et en voilà deux de plus que tu connais déjà.

Elle repéra Boyle et Meara à une table encombrée de verres et d’assiettes. Connor réussit à s’en approprier une juste à côté d’eux.

— Comment ça va ?

— Pas mal. Tu t’offres Cong by night, Iona ? lui demanda Meara.

— Je fête mon nouvel emploi. Encore merci, dit-elle à Boyle.

— Nous étions justement en train de préparer le planning, lui dit Meara. Si jamais tu veux faire des projets, ton jour de repos sera le jeudi.

— Je déborde de projets, en ce moment.

— Iona m’a dit que Fin avait envoyé un nouveau cheval. Alastar, c’est bien ça ? Un peu soupe au lait ?

— Soupe au lait, mes fesses ! répondit Boyle en avalant ce qui restait de sa pinte. Il aurait bouffé le bras de Kevin Leery ce matin si on l’avait laissé faire, et avant ça il avait envoyé valdinguer Mooney.

— Et toi, il t’a mordu ?

— Pas encore, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé. Avec ta cousine, en revanche, un vrai gentleman.

Iona eut un petit sourire et plongea le nez dans sa bière.

— Il est juste incompris, expliqua-t-elle.

— Je le comprends parfaitement.

— Nous nous demandions justement quelles étaient les intentions de Fin avec ce cheval-là, dit Meara en prenant une cuillerée de soupe, sans détourner les yeux de Connor. Alastar n’est pas un cheval de selle, aucun doute à ce sujet. Ce sera peut-être un bon étalon, mais Fin n’a pas du tout parlé d’en acquérir un avant son départ.

— Personne ne sait ce que Fin a en tête, à part lui, déclara Connor avec un haussement d’épaules désinvolte. Et encore, bien souvent, il ne le sait pas lui-même. À propos, voici Branna.

Il lui fit signe de la main et croisa son regard.

— Tout le monde est là, à ce que je vois, dit-elle en approchant de leur tablée. (Elle posa la main sur l’épaule de Meara en souriant à Boyle.) Tu continues à faire bosser ma copine pendant son dîner ?

— C’est plutôt l’inverse, protesta Boyle. Elle est impitoyable. J’avais l’intention de passer te voir demain. Le baume que tu nous as préparé est quasiment terminé.

— J’en ai d’autre en stock. Je le confierai à Iona demain matin, répondit-elle en s’asseyant et en prenant sa pinte de bière. À Iona et à son nouveau travail ! Et à toi, Boyle, pour avoir eu la bonne idée de l’embaucher.

Iona avait presque la tête qui lui tournait, à se retrouver entourée de ses cousins, de son patron, de sa collègue, avec devant elle un ragoût de bœuf à l’orge conseillé par Connor.

Pour son premier jour de travail en Irlande, les choses n’auraient pu mieux se passer.

Et pourtant, si !

Connor se leva pour revenir quelques instants plus tard avec un violon.

— Connor ! commença Branna.

— C’est moi qui régale. Le moins que tu puisses faire est de jouer pour gagner ton dîner.

— Tu joues du violon ?

Branna jeta un coup d’œil à Iona et haussa les épaules à la manière de son frère.

— Quand l’envie m’en prend.

— J’ai toujours voulu jouer d’un instrument, mais je suis indécrottable. Tu veux bien jouer pour nous ?

— Comment pourrais-tu refuser ? intervint Connor en tendant à sa sœur le violon et l’archet. Allez, une chanson, Meara chérie. Quelque chose de gai pour ne pas casser l’ambiance.

— Tu ne m’as pas offert mon dîner.

— Il reste le dessert, si tu as assez d’appétit, dit-il avec un clin d’œil à la fois espiègle et plein de sous-entendus.

— Une, concéda Branna en testant l’archet, remarquant qu’il l’avait colophané, sûr de parvenir à la convaincre. Tu le connais, nous n’aurons pas la paix sans cela.

Elle repoussa sa chaise, testa de nouveau, finit d’accorder son violon. Les gens alentour se turent en voyant Branna sourire et taper du pied pour marquer la mesure.

La musique se mit à danser, vive, enlevée, aussi joyeuse que l’avait demandé Connor. Branna échangeait avec sa complice des regards rieurs, et Iona y lut leur amitié, simple et profonde, tandis que Meara acquiesçait d’un signe de tête.

« Maman, les gars de notre ville

Veulent pas laisser les filles tranquilles. »

Encore de la magie, songea Iona. La musique claire et joyeuse, la voix riche et sensuelle de Meara, l’humour sur le visage de Branna qui continuait à jouer. Une nouvelle vague de bonheur lui envahit le cœur tandis qu’elle gravait cet instant dans sa mémoire – les sons, les regards, et même la chanson. Jamais elle n’oublierait cette soirée, et ce qu’elle avait ressenti.

Elle s’aperçut que Boyle la regardait avec un sourire teinté de perplexité. Sans doute avait-elle l’air d’une idiote éblouie par les stars de la soirée, mais elle s’en fichait.

Quand les applaudissements éclatèrent, elle se surprit à danser littéralement sur sa chaise.

— C’était super ! Vous êtes incroyables, toutes les deux.

— Ça nous a valu un prix, pas vrai, Branna ?

— Et comment ! Premier prix du Concours Hannigan des jeunes talents. Un événement qui vécut ce que vécut notre gloire.

— Vous étiez très douées, et vous l’êtes toujours, mais nous sommes bien contents que Meara ne nous ait pas abandonnés pour une carrière de star, affirma Boyle en lui tapotant la main. Nous avons besoin d’elle aux écuries.

— Je préfère chanter pour le plaisir, plutôt que pour gagner ma croûte.

— Et si tu te donnais un peu plus de plaisir en nous en donnant aussi ? suggéra Iona à Meara. Allez, une autre !

— Tu vois ce que tu as fait ! lança Branna à son frère.

— Tu ne joues pas assez souvent pour le plaisir. Je le voudrais bien, pourtant.

Il posa la main sur la joue de Branna, et elle soupira.

— Tu sais vraiment t’y prendre, et tu en as parfaitement conscience.

— Iona n’est pas la seule Yankee présente ici, ce soir. J’en ai repéré quelques autres. Donnez-leur Wild Rover pour qu’ils s’en retournent chez eux avec le souvenir de deux beautés rencontrées au pub de Cong.

— Si tu présentes les choses comme ça… dit Branna en riant.

Rejetant ses cheveux en arrière, elle leva de nouveau son violon.

Soudain son sourire s’évanouit, toute trace d’humour disparut de ses yeux gris fumée. Un autre sentiment y passa, si fugitif qu’Iona ne sut le définir. Désir ? Mauvaise humeur ? Sans doute un mélange des deux.

Toujours est-il qu’elle abaissa son instrument.

— Ton associé est de retour, dit-elle à Boyle.

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