Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Nora Roberts · Chapitre 15 sur 69

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Les héritiers de Sorcha - Intégrale

Chapitre 12

12

 

 

Iona goûtait pleinement la nouvelle organisation de ses journées : le matin, elle partait au travail à pied avec Connor, puis elle assurait les promenades guidées avec Alastar, donnait quelques cours dans la journée, revenait enfin le soir avec Boyle, à pied ou dans sa camionnette.

La fin de l’après-midi était consacrée à la pratique et à l’apprentissage, puis une heure supplémentaire avant de se coucher pour affiner son savoir.

Le soleil était revenu, faisant étinceler la rivière, transformant les lacs en miroirs réfléchissants, exacerbant le vert des champs et des collines au travers des bancs de nuages floconneux qui sillonnaient le ciel.

Elle parvenait – presque – à oublier tout ce qui les attendait et qu’ils devraient affronter. Après tout, elle vivait une histoire d’amour.

Un amour sans poésie et sans fleurs, que sa sensibilité romantique aurait pourtant appréciées. Quand on s’éprenait d’un homme comme Boyle, il fallait apprendre à déceler la poésie dans de brèves paroles et de longs silences, et les fleurs dans un mug de thé soudain placé entre vos mains, ou dans un petit signe d’approbation de la tête.

Mais bon ! pourquoi aurait-elle eu besoin de fleurs alors que cet homme lui coupait le souffle par ses baisers – dans l’ombre verte des bois ou dans l’habitacle désordonné de sa camionnette ?

Une histoire d’amour, un foyer, un salaire régulier, un cheval magnifique qu’elle pouvait considérer comme sien, la compréhension nouvelle et exaltante de son don… Il ne restait plus qu’à éliminer la menace d’un maléfice ancien, et sa vie atteindrait le summum de la félicité.

Elle finit de donner son cours à Sarah, très contente de ses progrès, comme l’était son élève.

— Ta technique s’améliore vraiment. Nous allons continuer à travailler les changements de pieds, pour que ça devienne plus fluide.

— Quand ajouteras-tu une autre barre ? Je suis prête, Iona, j’en suis sûre.

— Nous verrons comment se passe le prochain cours. (Devant le regard suppliant de Sarah, Iona flatta l’encolure de son cheval, se rappelant comment elle était au même âge.) Bon : une barre, un saut de plus aujourd’hui, et tu ramènes Winnie à son box pour la panser.

— C’est vrai ? Oh ! merci, merci ! C’est super.

— Une barre, un saut, répéta Iona en jetant un regard à la mère de Sarah avant d’aller rehausser l’obstacle.

Quatre-vingt-dix centimètres : son élève devait être capable de se tirer d’affaire. Si ce n’était pas le cas, la jument le saurait.

Elle se tourna vers Winnie.

Elle voudrait voler, et te sentir voler avec elle. Vas-y doucement.

Iona se recula, observa la mère de Sarah qui tortillait dans tous les sens les extrémités de son écharpe.

— C’est prêt, Sarah. Juste une barre, mais tu dois faire comprendre à Winnie que vous sautez à deux. Fais-lui confiance, et veille à ce qu’elle sache qu’elle aussi peut te faire confiance. Les yeux ouverts, une bonne allure régulière, et n’oublie pas ton assiette.

Elle avait le cœur battant, Iona en était sûre. Stimulée, mais aussi un peu nerveuse. C’était toujours un parcours de débutant, même avec l’ajout d’une barre, mais un nouveau défi, un nouvel espoir.

— Bien, c’est bien, lui cria-t-elle, décrivant un cercle pour suivre Sarah et Winnie sur le parcours. Posture, Sarah, mains légères. Vous savez toutes les deux quoi faire.

Prépare, pensa-t-elle, régulier et fluide. Rassemble. Et saute.

Mentalement, elle survola elle aussi l’obstacle en regardant son élève planer au-dessus de la barre, terminer par une bonne réception, ajuster. Puis agiter triomphalement la main au-dessus de sa tête.

— Oh ! c’est magique ! Je peux le faire encore une fois, Iona ? S’il te plaît !

— Une fois, ensuite Winnie aura besoin d’être pansée.

Elle observa cette fois de façon plus critique, notant les détails qu’il leur faudrait retravailler.

— Je pourrais continuer toute la journée ! et sauter deux fois plus haut, j’en suis sûre.

— Une barre à la fois, lui rappela Iona.

— T’as vu, maman ! Tu m’as vue ?

— Oui, ma chérie. C’était magnifique. Allez, va t’occuper de ton cheval, maintenant, et puis nous rentrerons à la maison pour que tu puisses raconter ça à papa. Je peux vous parler deux minutes, Iona ?

— Oui, bien sûr. J’arrive tout de suite, Sarah. Dis à Mooney que Winnie a droit à une pomme.

— J’ai failli vous demander d’arrêter, dit Mme Hannigan. J’ai failli vous crier : Non ! pas tout de suite. Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer Sarah passant par-dessus la tête de son cheval et se retrouvant par terre, les os brisés.

— C’est dur de la laisser repousser les limites.

— Oh oui ! et vous passerez par là vous aussi le jour où vous aurez des enfants. Mais je savais aussi que vous ne la laisseriez pas essayer si elle n’était pas prête. Elle progresse bien avec vous, elle est heureuse. Je tenais à vous le dire.

— C’est un vrai bonheur de l’avoir pour élève.

— Ça se voit dans votre attitude à toutes les deux. J’ai pris une photo avec mon téléphone pendant qu’elle sautait. (Elle sortit son téléphone et tourna l’écran vers Iona.) Ma main a tremblé, malheureusement, si bien que c’est un peu flou, mais je tenais à conserver ce moment.

Iona étudia l’écran, l’envol – la petite fille sur son cheval robuste, la barre et l’air sous eux. Elle esquissa à peine un geste, puis retourna l’écran vers Mme Hannigan.

— Votre photo est très réussie, claire, nette. On lit la joie et la concentration sur son visage.

Avec une légère moue, la mère de Sarah examina la photo, puis ses lèvres se retroussèrent en un sourire.

— C’est vrai qu’elle est réussie ! C’est ma vue qui devait être trouble quand je l’ai regardée juste après l’avoir prise.

— Vous êtes là à chaque cours. (À la différence de sa propre mère, songea Iona.) Je suis persuadée que de vous savoir là et d’avoir votre soutien l’encourage à mieux faire.

— Bien sûr que je suis là. Je suis sa mère. D’ailleurs, je vais appeler son père tout de suite et lui dire d’aller nous acheter de la glace à la fraise. C’est la préférée de Sarah. Nous allons fêter ça après le dîner. Je ne veux pas vous retenir ; je voulais juste vous remercier de l’aider à avoir confiance en elle… et de m’aider par la même occasion. Ils ont de la chance de vous avoir ici.

Iona regagna les écuries sans être sûre que ses pieds touchaient encore terre. Elle s’arrêta un instant pour laisser ses yeux s’habituer au changement de luminosité, et aperçut Boyle.

— J’ignorais que tu étais là.

— Je viens d’arriver, et Sarah a été un vrai moulin à paroles. Elle est sur un petit nuage.

— Moi aussi. J’aurais voulu que tu la voies ! Je devrais aller vérifier qu’elle s’occupe de Winnie.

— Elle s’en occupe, et bien ; elle est vraiment tombée amoureuse. De toute façon, Mooney veille du coin de l’œil. Je me disais que tu avais peut-être envie d’emmener Alastar faire un tour. Je vais essayer de sortir Darling, juste pour voir ce que ça donne. Il serait de bonne compagnie pour elle. Et toi pour moi, ajouta-t-il au bout d’un instant.

— Ça me ferait très plaisir, mais ma journée ne se termine que dans une demi-heure.

— Tu peux considérer que tu fais ton travail en m’aidant à exercer les chevaux, si ça soulage ta conscience.

— Dans ce cas, volontiers.

En fait, elle ne pouvait penser à meilleure façon de terminer sa journée de travail qu’une promenade à cheval avec l’homme qui faisait battre son cœur.

Elle observa Darling tandis que Boyle se mettait en selle, remarqua le frémissement de ses flancs, l’expression de ses yeux.

— Elle est nerveuse.

— Je le sens bien.

Il se pencha vers elle pour la calmer, lui murmurant des riens et la caressant.

— Tu sais pourquoi ?

— Elle a plus de poids sur le dos qu’à son habitude, sans compter que ça fait des semaines que personne ne l’a montée.

— Ce n’est pas ça. (Iona fit faire demi-tour à Alastar de façon à ce que Boyle et Darling puissent avancer au pas à côté d’elle.) Elle a confiance en toi, elle t’aime. Du coup, elle craint de ne pas être à la hauteur, que tu ne veuilles plus la monter après ça.

— Si c’est ça, c’est une petite sotte. C’est une belle journée pour une balade à cheval. Nous allons aller jusqu’au lac et en faire le tour, si ça te convient.

— Et comment !

— Tu me diras si elle a mal sans que je le remarque.

— Entendu, mais elle se sent solide. Alastar lui plaît beaucoup, ajouta-t-elle à mi-voix. Elle le trouve très beau.

— Elle a bien raison.

— Lui, il fait mine de ne pas l’avoir remarquée, mais il roule un peu des mécaniques, malgré tout.

— Te voilà à imaginer des histoires d’amour entre les chevaux ?

— Je sais qu’il est destiné à Aine, mais un étalon comme Alastar est fait pour engendrer des poulains, et Darling est faite pour la reproduction. Sans compter que je n’ai pas besoin d’imaginer. Il suffit que je fasse attention pour savoir qu’ils se plaisent.

— Je n’avais pas pensé à la reproduction pour Darling.

— Aine donnera des poulains royaux et magnifiques. Ceux de Darling ? Ils seront gentils et fiables. Enfin, ce n’est que mon avis.

— Alastar est à toi, tu auras donc ton mot à dire.

— C’est surtout lui qui a son mot à dire, ainsi que les juments. C’est presque le printemps. (Elle leva le visage pour observer le ciel au travers des branches.) On sent qu’il est proche.

— Les températures sont toujours celles de février.

— Peut-être, mais ça approche. L’air est plus doux.

— Il pleuvra sans doute ce soir.

Elle se contenta de rire.

— J’ai vu deux pies en train de flirter près de la mangeoire de Branna, ce matin.

— À quoi reconnaît-on des pies en train de flirter ?

— Elles volent l’une vers l’autre puis s’éloignent, et rebelote, puis se disent je ne sais quoi en jacassant, et recommencent. J’ai demandé à Connor pourquoi les buses ne les attaquaient pas, et il m’a répondu qu’elles avaient passé un accord. Ça me plaît bien.

Comme le sentier rétrécissait, ils passèrent en file indienne et suivirent le chemin sinueux le long de la rivière, où l’eau bouillonnait sous un pont de cordes délabré.

— Ils vont le réparer ? demanda Iona.

— J’en doute. Les gens seraient assez fous pour marcher dessus et finiraient à l’eau. Tu ne serais d’ailleurs pas la dernière.

— Qui dit que je tomberais à l’eau ? De toute façon, je suis bonne nageuse. (Comme elle aimait flirter, elle lui coula un long regard par en dessous.) Et toi ?

— Je vis sur un isthme et sur une île. Il faudrait que je sois un satané imbécile pour ne pas savoir nager, et bien nager.

— On ira se baigner, à l’occasion.

Elle lui jeta de nouveau un coup d’œil, et se rappela la première fois où elle l’avait vu. Comme il lui avait paru impressionnant, irrésistible, ce grand homme pas commode sur un grand cheval pas commode non plus.

En fait, il était encore plus impressionnant maintenant, monté sur la jument qu’il avait ramenée à la vie, les mains légères sur les rênes, les yeux de son cheval brillants de fierté.

— Elle n’est plus nerveuse.

— Je sais. Elle s’en tire très bien.

Profitant d’un élargissement du chemin, il se porta aux côtés d’Iona.

— J’ai parlé à ma grand-mère hier soir, commença-t-elle. Je ne pouvais plus me contenter des e-mails, j’avais besoin d’entendre sa voix. Elle m’a chargée de te dire bonjour.

— Tu la salueras de ma part aussi.

— Elle a prévu de venir passer quelques semaines, soit cet été, soit à l’automne. J’ai hâte de la voir, mais en même temps…

— Tu es inquiète à l’idée que nous pourrions avoir encore des combats à livrer. Tu veux être sûre qu’il ne lui arrivera rien.

— Elle est tout pour moi. Je pensais… Je parle trop.

— Aucun doute à ce sujet, mais autant dire ce que tu as en tête.

— J’allais juste faire remarquer que la mère de Sarah est toujours là pendant ses cours, et que son père est venu deux fois pour observer. Ma mère se contentait de me déposer. Le plus souvent, d’ailleurs, c’étaient les parents des autres élèves qui m’y emmenaient et me ramenaient. Mon père n’est jamais venu. Pas une seule fois. Et rarement lors des concours. Mais Nan était présente chaque fois qu’elle le pouvait. Elle faisait le trajet en voiture. Parfois, elle était là alors que je n’étais même pas au courant qu’elle avait prévu de venir. C’est elle qui payait pour les leçons et pour mes engagements. Je l’ignorais. Je l’ai appris un jour où j’étais chez elle, en entendant un message sur son répondeur à propos du renouvellement du contrat avec les écuries.

— Elle t’a donné ce que tu aimais.

— Je veux qu’elle soit fière de moi. Je suppose que je suis comme Darling : je veux faire bien, afin qu’elle voie que ça n’a pas été un gâchis de temps et d’efforts.

— Alors, tu es une petite sotte, toi aussi.

— Je sais. C’est plus fort que moi.

Elle contempla le paysage du lac et, de l’autre côté, l’élégant château, dont les jardins subissaient les dernières morsures de l’hiver. Des gens se promenaient ici et là, venus de loin pour voir, faire et vivre.

Comme le premier saut de Sarah, c’était un de ces moments qu’elle voulait préserver. Tandis qu’ils avançaient au pas le long de l’eau, elle se détacha de tout le reste pour prendre exemple sur Boyle.

Elle profita du silence.

— Nous devrions faire demi-tour, finit-il par dire. Je ne veux pas la surmener.

— Tu as raison. Et Branna m’attend pour ma leçon !

— Ça se passe bien ?

— Oui. Branna aurait sans doute des réserves, mais je trouve que ça se passe… super bien.

Elle lui jeta un coup d’œil avec un grand sourire et s’aperçut qu’il regardait quelque chose au-delà d’elle en fronçant les sourcils.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Rien. Je… remarquais le cottage, là-bas. Ils ont un bon menu. Peut-être qu’après ta leçon tu aimerais dîner.

— Avec toi ? demanda-t-elle, feignant la perplexité.

Il fronça les sourcils de plus belle.

— Naturellement, avec moi. Avec qui d’autre ?

— Il n’y a personne d’autre, dit-elle simplement. Ça me ferait très plaisir. Je peux être prête vers sept heures, ou sept heures et demie.

— Sept heures et demie, c’est parfait. Je vais réserver, et je passerai te chercher.

— Ça me paraît parfait aussi.

Alors qu’ils se glissaient dans la pénombre des bois, elle commença à dresser mentalement l’inventaire de sa garde-robe. Que porter ? Rien de trop chic, mais pas de pantalon, pas de jean, surtout. Peut-être Branna pourrait-elle la dépanner, car ses possibilités étaient limitées.

Quelque chose de simple, mais de joli. Des talons, pas de bottines. Elle avait de très jolies jambes, même si ce n’était pas à elle de le dire. Elle avait envie de l’éblouir, au moins un petit peu, ce qui…

Alastar broncha ; Darling se cabra.

Et le loup surgit sur le sentier.

Pensant avant tout à la sécurité des chevaux, Iona ne prit pas le temps de réfléchir, elle répandit une barrière de feu en travers du chemin.

— Il ne vous fera pas de mal. Je ne le laisserai pas.

— Certainement pas, dit Boyle en tirant un couteau d’un étui à sa ceinture qu’elle n’avait pas remarqué.

— Ne mets pas pied à terre ! cria Iona, anticipant son geste. Darling est terrifiée. Elle va s’emballer, et il risque de l’attaquer. Tiens-la, Boyle.

— Prends les rênes, parle-lui pour la calmer, et mets-les en sécurité. Je le tiens à distance.

— Nous séparer fait de nous des proies trop faciles.

C’était ce qu’il voulait, espérait – elle le sentait.

— Fais-moi confiance. Je t’en prie, reprit-elle.

Luttant pour garder sa concentration, elle murmura tout bas, d’une voix ferme, une incantation qu’elle avait apprise dans ses livres. Jamais éprouvée encore.

Le loup bondit vers la barrière de feu, cherchant une brèche. Sous l’effet de cette charge féroce, les flammes faiblirent.

Agrippant les rênes d’une main, Iona leva l’autre vers le ciel.

— Du nord, du sud, de l’est, de l’ouest, apporte-nous le vent funeste. Libère le pouvoir, libère le feu, que cette colonne très haut tourbillonne. Souffle féroce et fort, souffle sauvage et libre. Tel est mon vouloir, qu’il en soit ainsi.

» Tu ne m’en crois pas capable, dit-elle entre ses dents. Tu as tort.

Au-dessus d’eux, le ciel bouillonna. Elle referma sa main levée, semblant tirer de son poing le tourbillon bordé de flammes qui se formait entre ses doigts.

Puis elle le libéra, et une furieuse spirale de vent s’empara de la flamme, qui fit décoller de terre le loup hurlant de rage – et de peur, espérait-elle –, et le propulsa dans les airs. Tournoyant toujours plus vite, labourant le vide de ses griffes, il fut emporté vers le ciel.

Iona luttait pour maîtriser ce qu’elle avait créé, sentant le phénomène prendre une ampleur qui la dépassait. Un arbre s’abattit dans un fracas de branches brisées.

— Diminue, lui dit calmement Boyle à l’oreille. Tu n’as pas besoin de tant, c’est trop. Diminue l’intensité, Iona, tu es la seule à pouvoir le faire. Mets-y fin. Ramène le calme.

Le dos emperlé de sueur, elle lutta de plus belle pour y parvenir. Le hurlement du vent commença à faiblir, de même que le tourbillon.

— Continue, stoppe-le complètement, Iona.

— J’essaie. C’est d’une telle force…

— C’est toi qui l’as créé. Cette force est la tienne.

Elle l’avait créé, elle le maîtriserait. Elle y mettrait fin.

— Calme, dit-elle d’une voix ferme. Calme et doux. Disperse-toi.

Dans la brise légère, le loup tomba à terre comme un roc. Quand il se releva d’un bond, les crocs dégoulinants, Iona eut l’impression que le flamboiement de la pierre rouge à son cou avait diminué.

Il s’enfonça dans les bois, laissant derrière lui un rideau de brouillard enfumé. Un hurlement dans le lointain, puis le silence.

— Il pourrait revenir, dit Iona d’une voix mal assurée, son calme l’abandonnant totalement et ses mains se mettant à trembler. Il pourrait revenir. Ramenons les chevaux. Il faut que je protège l’écurie. S’il…

— Nous allons nous en occuper. Respire tranquillement. Tu es blanche comme un linge.

— Ça va.

Alastar piaffait sous elle. Il aurait voulu se lancer à sa poursuite, manifestement, ça le démangeait. Pour l’apaiser, elle devait recouvrer son sang-froid.

— Nous en avons fait assez. C’est assez pour le moment, dit-elle doucement. Il faut que je mette Branna et Connor au courant. Mais les chevaux…

— On y va maintenant. Calme.

— Calme. (Elle se concentra sur sa respiration, puis posa la main sur l’encolure d’Alastar, se pencha vers Darling pour en faire autant.) Calme, répéta-t-elle. Il ne vous fera pas de mal. Je… je ne savais pas que tu avais un couteau. Du moins un aussi grand.

— Dommage que je n’aie pas pu l’utiliser. (Une expression dure dans ses yeux dorés, il rengaina sa lame.) Mais je suppose qu’il a fait son effet. Quant à toi, il faut que tu continues à pratiquer ta magie.

— Absolument. Ce que j’ai fait là n’était même pas au programme.

— Que veux-tu dire ?

— Je l’ai lu dans un livre. J’ai rehaussé toute seule la barre de l’obstacle. J’avais l’impression d’être prête.

— Dans un livre ! Elle l’a lu dans un livre. Doux Jésus !

— Je ne dirais vraiment pas non à un verre.

— Tu n’es pas la seule.

Elle cessa de parler, pour mieux se ressaisir. Il fallait qu’elle mette ses cousins au courant, songea-t-elle de nouveau. Dans l’immédiat, elle avait surtout besoin d’un siège qui ne bougerait pas.

Ce n’est que lorsqu’ils furent de retour aux écuries, ou presque, qu’elle recommença à penser à peu près clairement.

— Darling était terrifiée. Pas seulement pour elle, pour toi aussi. Les flammes lui ont fait peur. Dommage que je n’aie pas utilisé une autre arme.

— Elle s’est très bien comportée. Elle voulait s’enfuir, mais elle ne l’a pas fait. Et tu n’en as peut-être pas eu conscience, mais Alastar était un véritable roc sous toi. Après sa surprise initiale, il n’a pas bougé d’un poil. Tu aurais pu lui demander n’importe quoi, il l’aurait fait, je crois, y compris charger à travers la barrière de feu et prendre cette sale bête par la peau du cou.

— Je n’ai pas eu besoin de penser, ni de lui dire quoi que ce soit. Il a su de lui-même. Il faut que j’appelle Branna.

— Je m’en occupe.

Quand ils arrivèrent aux écuries, il mit pied à terre et se dirigea vers elle.

— Alors, tu descends ?

— Je ne suis pas sûre de pouvoir.

— C’est pour cela qu’elles sont faites, dit-il en tendant les mains vers elle pour la prendre par la taille et la poser à terre. Va t’asseoir quelques minutes sur le banc.

— Les chevaux ?

— On va s’en occuper, et bien, qu’est-ce que tu crois ?

Le frémissement d’impatience dans sa voix la poussa à obéir. Ses jambes tremblantes réussirent à la porter jusqu’au banc, et elle pleura presque de soulagement en s’asseyant.

Quand Boyle ressortit, elle réussit à se mettre debout.

— Il faut que je crée un sortilège de protection pour les écuries.

— Tu crois que Finn ne s’en est pas déjà occupé ? (Boyle la prit par le bras et l’entraîna.) Il ne reviendra pas avant quelques heures, mais je suis sûr qu’il n’a besoin de personne pour faire ce qu’il faut. Branna sait où tu es. Elle mettra Connor au courant.

— Où va-t-on ?

— Chez moi, histoire que tu boives ce verre dont on a parlé, et que tu puisses te poser.

— Les deux seront bienvenus.

Elle grimpa les marches avec lui. Pas exactement les circonstances qu’elle s’était imaginées pour sa première visite chez lui, mais elle ferait avec.

Il ouvrit la porte, précédée d’un petit porche.

— Je n’attendais pas de compagnie.

Elle jeta un coup d’œil à l’intérieur, puis sourit.

— Heureusement que ce n’est pas parfaitement propre et rangé, j’aurais été intimidée. Mais c’est sympa.

Elle passa le seuil, regarda autour d’elle. L’odeur était celle de Boyle : chevaux, cuir, homme. La pièce, qui faisait à la fois séjour, salon et cuisine, laissait entrer la lumière de fin d’après-midi. Un mug était posé près de l’évier, et un journal était étalé sur le petit plan de travail séparant la cuisine du reste.

Quelques livres et revues étaient disséminés çà et là – des romans à suspense, nota-t-elle, et des revues équestres. Un méli-mélo de bottes dans une caisse en bois, de vieilles vestes empilées sur des patères. Un canapé avec un léger creux au milieu, deux bons gros fauteuils, et un grand écran plat au mur, observa-t-elle avec surprise.

— Je l’aime bien pour regarder des matchs ou ce genre de programmes, expliqua-t-il en remarquant sa réaction. Je te sers un whiskey ?

— Volontiers, et je prends un fauteuil. J’ai tendance à trembler quand c’est terminé.

— Tu as gardé ton sang-froid au moment le plus important.

— J’ai bien failli craquer, dit-elle pendant qu’il gagnait la cuisine et ouvrait ses placards. Tu m’as aidée à tenir bon.

Puisqu’elle était là, saine et sauve, et que tout cela était derrière eux, il pouvait en parler. Ou du moins essayer.

— Tu brillais comme une flamme. Tes yeux avaient une telle profondeur qu’ils auraient pu engloutir des mondes entiers. Et puis tu as levé la main et tiré du ciel une tornade. J’ai déjà vu des choses…

Il leur versa deux whiskeys et revint vers elle, toute petite dans son grand fauteuil.

— J’ai accompagné Fin docilement un peu partout, et Connor, et Branna, et j’en ai vu, des choses. Mais rien de tel qu’aujourd’hui.

— Jamais je ne m’étais sentie dans cet état. Une tornade dans ma main ! (Elle la regarda, la retourna paume en l’air, surprise de la reconnaître, de la trouver si ordinaire.) Et une tornade en moi. C’est difficile à expliquer, mais c’était en moi, énorme, dense. Justifié. J’ai cassé un arbre, si je me rappelle bien ?

Il l’avait vu se briser comme du verre, se transformer en menu bois.

— Ça aurait pu être pire, bien pire.

— C’est vrai. J’ai besoin de plus de leçons et de plus de pratique.

Plus de maîtrise, songea-t-elle, et de cette fameuse concentration dont Branna lui rebattait les oreilles.

Puis elle observa Boyle. Ce visage dur et beau, la cicatrice à l’arcade sourcilière, les yeux mordorés où se lisait encore un frémissement de colère.

— Tu allais le combattre les mains nues, seulement armé d’un couteau.

— Il saigne, non ?

— Sans doute. Oui, sûrement. (Elle poussa un nouveau soupir, se libérant de sa tension.) Il saigne. Il ne s’attendait pas à ce que j’ai fait, ni à ce que je sois capable d’autant. Moi non plus, remarque.

— Je crois que ni toi ni lui ne te sous-estimerez à l’avenir. Bois donc ton whiskey. Tu es encore pâle.

— Tu as raison, dit-elle en avalant une gorgée.

— Ça ne me semble pas être le bon jour pour un dîner à l’extérieur, avec des gens autour.

— Peut-être pas, non. Mais je meurs de faim. Ce doit être d’avoir libéré toute cette énergie.

— Je peux nous préparer quelque chose vite fait. Je dois avoir deux côtes de porc, et je peux faire revenir des pommes de terre.

— Tu prends soin de moi ?

— Ça ne te fera pas de mal ce soir. Bois ton whiskey, répéta-t-il en retournant dans la cuisine.

Bruits de casseroles, claquement de couteau sur le bois, grésillement d’huile. Ces bruits familiers dénouaient curieusement ses nerfs en pelote. Elle prit une nouvelle gorgée de whiskey, se leva, alla le rejoindre près du fourneau, où il surveillait des côtes de porc dans un poêlon, des pommes de terre sautées dans un autre.

Elle ne se rappelait pas avoir jamais mangé une côte de porc cuite de la sorte, mais ce soir, cela lui allait très bien.

— Je peux t’aider. Ça me garderait les mains et la tête occupées.

— J’ai des tomates, là ; c’est la femme de Mick qui en fait pousser sous serre. Tu peux les couper en tranches ?

Elle s’activa donc à ses côtés, ce qui l’aida aussi à se sentir mieux.

Il prépara une sorte de sauce à partir des sucs de la viande, y ajouta des herbes, la versa sur les côtes de porc.

Assise devant le plan de travail, Iona goûta une bouchée.

— C’est bon.

— Tu t’attendais à quoi ?

— Aucune idée, mais c’est bon. Et je meurs vraiment de faim.

Elle reprit des couleurs en mangeant, et il observa que ses yeux perdaient cette expression vaguement hébétée qu’ils avaient depuis leur retour.

En un clin d’œil, elle était passée de flamboyante et féroce à pâle et tremblante. Cela le soulageait de la voir revenir à son état normal. Juste Iona.

— Il n’a pas utilisé le brouillard, dit-elle soudain. Je viens de m’en rendre compte. Il est juste sorti d’entre les arbres, comme ça. Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais il ne faudra pas que j’oublie d’en parler à Branna et Connor… et à Fin. Et son pendentif, la pierre rouge qu’il porte autour du cou. Il ne flamboyait plus autant à la fin. Enfin, il me semble. À toi aussi ?

— Je ne sais pas. Je regardais plutôt ses dents, et toi, qui étais blanche comme un linge. Je me demandais si tu allais tomber de ta selle.

— Ça ne risque pas d’arriver ! dit-elle avec un petit rire.

Elle referma la main sur la sienne. Et s’immobilisa quand il retourna sa main pour l’agripper de toutes ses forces.

— Tu m’as fait une peur de tous les diables.

— Je suis désolée.

— Et de quoi peux-tu bien être désolée ? C’est irritant, à la fin !

— Je suis… en train d’y travailler.

— Une seconde, nous étions là à chevaucher tranquillement, et je pensais que nous allions pouvoir dîner ensemble et voir comment ça se passait. La seconde suivante, tu déchaînes une putain de tornade !

Il se leva brusquement, emportant leurs deux assiettes. Dommage, car elle avait encore deux morceaux de pomme de terre qu’elle aurait volontiers mangés.

— Si je ne dois pas dire que je suis désolée, cesse de me crier dessus.

— Je ne te crie pas dessus.

— Sur qui, alors ?

— Sur personne. Je crie, c’est tout. Un homme a tout de même bien le droit de s’exprimer comme il le veut chez lui.

— Personne ne criait jamais chez moi.

— Quoi ? (Il avait l’air réellement estomaqué.) On t’a élevée dans une église, ou quoi ?

Elle se remit à rire.

— Si j’en juge par tes réactions, peut-être que mes parents ne se faisaient pas suffisamment de souci pour se mettre à crier. Tu te fais du souci, Boyle ?

— Je me serais fait du souci si je t’avais vue allongée sur le sentier, égorgée par cette bête. (Il se maudit en la voyant pâlir de nouveau.) Allons bon ! C’est moi qui suis désolé. Vraiment. Je ne maîtrise pas mes paroles quand je suis en colère. Je suis désolé, répéta-t-il en lui prenant doucement le visage entre les mains. Tu étais tellement féroce. Je ne sais pas ce qui m’a le plus tourneboulé. Le loup, ou toi.

— Nous nous en sommes sortis. C’est ce qui compte. (Elle posa les mains sur les siennes.) Et tu m’as préparé à dîner, tu m’as donné le temps de me remettre avant de dire ce que tu avais sur le cœur. Ça compte beaucoup pour moi aussi.

— Alors tout va bien, pour le moment du moins.

Il posa les lèvres sur les siennes, doucement, cette fois. Elle lui prit les poignets, les serra avec force.

— Il vaudrait mieux que je te ramène, maintenant, dit-il en reculant, sans qu’elle ôte pour autant les mains de ses poignets.

— Je ne veux pas que tu me ramènes. Je veux rester avec toi.

— Tu es toujours tourneboulée.

— Je te parais tourneboulée ?

Il réussit à faire un pas de plus en arrière.

— C’est peut-être moi qui le suis.

— Ça ne me dérange pas. (Elle se leva.) Ça pourrait même bien me plaire. Nous avons remporté une bataille, Boyle, ensemble. Je veux être avec toi, me serrer contre toi, partager ton lit.

— Je crois… le plus raisonnable est de se donner le temps, de parler de ça avant…

— Je croyais que c’était moi qui parlais trop.

Elle fit un pas vers lui, puis un deuxième.

— Ah ça ! aucun doute. Mais je crois que, dans les circonstances… Nous en parlerons plus tard, conclut-il en l’agrippant avec rudesse.

— Parfait, dit-elle en l’agrippant à son tour.

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