Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 17
17
La gueule de bois la réveilla, les tempes lui battant, battant, battant au même rythme régulier que le bang, bang, bang au centre de son crâne.
Elle avait connu pire, se dit Iona, mais de peu.
Elle envisagea de disparaître sous la couette et d’essayer de dormir jusqu’à ce qu’elle se sente mieux, mais elle ne pouvait pas – ne voulait pas – manquer le travail. Prudemment, elle ouvrit les yeux, puis cligna les yeux en apercevant la fenêtre du séjour.
Elle n’était pas dans son lit, mais sur le canapé, bien bordée sous un joli plaid dans des tons violets. Cela lui revenait. Elle s’était allongée sur le canapé après avoir dansé à en perdre le souffle, et après s’être jointe à ses amies pour une ou deux chansons.
Elle n’avait pas leurs qualités vocales, mais elle connaissait les paroles grâce à Nan et était capable d’harmonies décentes.
Sans compter que c’était sympa. Et un défi, qui plus est, de chanter alors que le brouillard étendait ses tentacules au-dehors.
Elle avait bu, mangé, parlé, ri, puis chanté et dansé, et ainsi survécu aux premiers assauts du chagrin. À présent, elle avait une gueule de bois pour la distraire, ce qui était très bien.
Elle n’avait pas pleuré – ou trop peu pour que cela compte –, ce qui était encore mieux.
Elle allait avaler trois ou quatre litres d’eau, une boîte ou deux d’aspirine, s’obliger à manger quelque chose. Passer quelques jours sous la douche. Encore mieux.
Et elle travaillerait pour faire passer le reste.
Quelque part entre le premier et le dernier verre de vin, elle avait décidé qu’elle irait aux écuries comme d’habitude. Elle n’allait pas s’humilier et abandonner un travail qu’elle adorait sous prétexte que son patron – son amant – lui avait brisé le cœur, un cœur bien trop fragile.
S’il voulait qu’elle s’en aille, il devrait la mettre à la porte.
Elle se leva, gagna d’un pas traînant la cuisine. Elle avait avalé de l’eau et de l’aspirine, songeait à essayer du pain grillé, quand Meara entra à son tour, irritante au plus haut point avec son teint rose et ses yeux vifs.
— Un peu mal au crâne ce matin, Iona ?
Iona lui décocha un regard aussi noir que possible.
— Comment fais-tu pour y échapper ?
— Oh ! j’ai une tête d’airain et un estomac en acier nickelé, dit-elle d’un ton enjoué en mettant le café en route. Je ne me rappelle pas avoir jamais souffert après une nuit de beuverie.
— Je te déteste.
— Qui pourrait te le reprocher ! Nous t’avons laissée là où tu es tombée, hier soir. Ça semblait la meilleure solution. Comme j’avais apporté de quoi me changer, au cas où l’on boirait toute la nuit, j’ai dormi dans ta chambre. Il te faut du café et quelque chose à manger. Ça te fera du bien. Du porridge, je pense.
— Vraiment ? dit Iona avec une grimace.
— C’est bon, et sain. Je vais le préparer, vu que Branna ne doit pas être encore levée.
— Elle aussi a une tête d’airain et un estomac en acier nickelé ?
— Sans doute, oui. Mais elle se surveille quand elle boit. Elle est du genre à toujours rester lucide. Tiens, dit-elle en versant une tasse de café. Quand elle sera levée, demande-lui sa potion contre le mal de crâne. Elle en a une réputée.
— Tant mieux. J’aimerais autant avoir les idées claires en arrivant au boulot.
— Tu as décidé de continuer à bosser ? Bravo ! dit Meara en lui donnant une légère bourrade.
— Je ne vais pas me priver d’un travail que j’adore, ou passer mon temps à pleurnicher dans un coin. J’ai besoin de ce boulot, alors il faudra que nous trouvions le moyen de collaborer, sauf s’il me licencie.
— Jamais il ne ferait ça. Il n’est pas si dur, va.
— Je sais. De toute façon, le soleil brille peut-être pour l’instant, mais le brouillard peut nous tomber dessus à tout moment. Tant que nous aurons à faire face à ce genre de choses, nous devrons mettre le reste de côté. Pas de brèche dans notre cercle, comme on disait l’autre soir.
— Tu as du cran, approuva-t-elle en lui tapotant l’épaule.
— Si tu comptes vraiment préparer du porridge, je vais monter prendre une douche, histoire de noyer un peu ma gueule de bois, et puis m’habiller. (Elle hésita, puis prit Meara dans ses bras pour la serrer contre elle.) Branna et toi, vous m’avez aidée à survivre à une nuit plutôt rude.
— Eh quoi ! c’est à ça que servent les amies, non ?
Quand elle sortit de la douche, le marteau-pilon s’était un peu calmé dans sa tête. Mais un examen objectif de son visage dans le miroir lui montra qu’elle avait encore besoin d’aide. Au lieu de se maquiller à la va-vite, comme elle le faisait d’ordinaire quand elle travaillait, elle prit son temps et s’appliqua. Elle ne voulait pas que Boyle croie qu’elle avait les joues pâles et les yeux cernés à cause de lui, même si c’était le cas indirectement, puisqu’elle avait trop bu pour amortir la douleur.
Décidant qu’elle avait fait de son mieux avec ce qu’elle avait à sa disposition, elle s’habilla et descendit affronter le porridge.
Elle trouva Branna en pyjama, les yeux ensommeillés, buvant son café tandis que Meara beurrait du pain grillé en chantonnant.
— Et la voilà en personne, dit Branna, ne paraissant pas plus d’à demi cuitée.
— J’ai à ce point une sale tête ?
— Pas une sale tête du tout, dit Meara d’un ton décidé en servant le porridge.
— On peut certainement faire mieux que ça. (Branna recourba l’index pour faire signe à Iona d’approcher.) Penche-toi par ici, puisque tu ne veux pas te rendre ce service. (Elle fit doucement glisser ses mains au-dessus du visage d’Iona.) Juste un soupçon, histoire qu’il n’aille pas non plus penser que tu t’es pomponnée pour lui.
— Tu lis dans mes pensées, dit Iona en souriant.
— C’est sensé. Une petite métamorphose, et on obtient juste le résultat voulu. Entre femmes et magiciennes, on se serre les coudes. Meara me disait que t’as la gueule de bois.
— Ça va mieux.
— Bois ça, dit-elle en tapotant de l’ongle un verre rempli d’un liquide vert pâle.
— C’est quoi ?
— C’est bon pour ce que tu as. Des herbes, et un petit quelque chose de plus. Je ne vois pas pourquoi tu irais travailler dans l’état où tu es : tu n’es pas en forme, et ça se remarque. Tu fais preuve de courage en affrontant la situation, tu mérites bien une récompense.
— Et du porridge, dit Meara en posant trois bols sur la table, puis en apportant le pain grillé avant de s’asseoir.
— Bon, on y va ! dit Iona en commençant à boire la potion comme elle aurait avalé un médicament, avant de s’apercevoir qu’elle avait un goût frais et agréable, légèrement rehaussé de menthe. C’est bon !
— Ce n’est pas parce que c’est bon pour ce que tu as que ça doit avoir mauvais goût. Mange aussi, ça aidera.
— Vous prenez toutes les deux soin de moi. Je vous promets que si un jour l’amour vous fiche une dérouillée, je serai là pour vous.
— Me voilà rassurée, dit Meara en mangeant son porridge de bon appétit.
La gueule de bois disparut peu à peu dans un écoulement lent et doux, comme des gouttes de pluie sur une vitre. Iona se sentit rafraîchie et reposée.
— C’est un miracle ! dit-elle à Branna en enfilant sa veste. Tu pourrais faire une fortune rien qu’avec cette potion.
— Pas tout à fait un miracle, et faire fortune n’est pas si enviable que ça. Nous travaillerons ce soir, cousine, et deux fois plus dur pour compenser la soirée d’hier.
— Je serai prête. Je sais que tu n’aimes pas trop ça, mais il faut que je te serre dans mes bras, ajouta-t-elle en joignant le geste à la parole.
Elle sortit avec Meara.
— J’ai l’impression que Cabhan n’a pas apprécié la musique.
— J’espère qu’il en a encore plein les oreilles. À plus tard, Branna, dit Meara en gagnant sa camionnette. Je m’en veux de dire une chose pareille, continua-t-elle quand Iona fut assise à côté d’elle, mais ne sois pas trop dure avec lui. Oh ! je sais bien qu’il le mérite, ce bougre d’âne, mais les hommes peuvent être si maladroits.
— Je n’ai pas l’intention d’être dure avec lui. Je veux juste survivre à cette journée.
— Alors tu survivras.
Il ne s’attendait pas à ce qu’elle vienne travailler, et ça l’irritait passablement de ne pouvoir lui en faire le reproche. Avant de se mettre à nettoyer, nourrir, abreuver et distribuer les médicaments du jour, il se pencha sur le planning de la semaine. Il se rendit compte qu’en relativement peu de temps il avait confié tant de tâches, d’élèves et de responsabilités à Iona qu’il allait devoir jongler pour pallier son absence.
C’était vraiment casse-pieds, et franchement, quand on y réfléchissait en homme sensé, il n’y avait aucune raison pour qu’elle se mette dans un état pareil et qu’elle plaque son boulot par la même occasion.
Il allait essayer d’échanger un ou deux mots raisonnables avec elle, histoire de se sortir de ce pétrin.
Si les femmes voulaient bien être un peu plus comme les hommes, la vie serait plus facile pour tout le monde.
Il sua sang et eau sur son emploi du temps, réfléchissant d’un air sombre, déplaçant cours et élèves. Il venait de terminer et sortait son portable pour passer les coups de fil nécessaires quand la camionnette de Meara remonta l’allée. La sienne ronronnait comme un couguar, tandis que celle de Mick ronflait comme un lion vieillissant atteint de bronchite chronique.
Il sortit tranquillement, songeant qu’il allait pouvoir lui refiler la corvée du téléphone, et se renseigner mine de rien sur Iona, puisqu’il avait entendu dire que Meara avait passé la nuit chez Branna.
Il fut donc décontenancé quand Iona sauta à terre, en tenue de travail.
— Bonjour, Boyle, lança Meara avec un entrain suspect, en filant droit vers les écuries.
— Ah !… commença-t-il.
— Je suis ici pour travailler, le coupa Iona d’un ton sec qu’il ne lui avait jamais entendu jusque-là, en s’arrêtant à trente centimètres de lui. C’est la seule raison. J’ai besoin de ce travail, c’est un boulot que j’aime et que je fais bien. Alors, si tu as l’intention de me virer…
— Te virer ? répéta-t-il, abasourdi, et pris une nouvelle fois au dépourvu. Bien sûr que non. Pourquoi…
— Bien. Dans ce cas, c’est réglé.
— Attends un peu, il faut que nous parlions…
— Non, l’interrompit-elle de nouveau, toujours de ce ton froid et sans appel. Je sais ce que tu ressens et ce que tu penses, et je te comprends, d’une certaine manière. Tu as le droit de ressentir ce que tu ressens, et je suis responsable de mes propres sentiments. Ce sera donc juste le boulot entre nous, Boyle, et tu ne peux que respecter ça.
Elle lui tourna le dos et se dirigea vers les écuries. Il aurait pu l’arrêter, la prendre sous le bras et l’amener dans un endroit où ils seraient tranquilles, et où elle serait bien obligée de parler de tout ça avec lui. Il faillit le faire, puis il y renonça.
Enfonçant les mains dans les poches, il resta debout dans l’air frais matinal, regrettant de ne pas avoir acheté ces foutues fleurs.
Il essaya de l’imiter. Puisque c’était lui qui avait fait fausse route, il était bien obligé de la laisser en paix comme elle le lui avait demandé.
Elle vaqua à ses occupations, mais pas boulot-boulot comme il s’y attendait. Oh non ! Elle avait mille sujets de conversation avec Meara, Mick et les autres, des choses drôles à partager, des questions à poser. Mais avec lui, pas un foutu mot de plus qu’il n’était nécessaire.
Elle arrivait à être à la fois cordiale et distante.
Ça le rendit furax. Puis, quand sa colère s’estompa, la culpabilité grandit.
— Tu le rends fou ! dit Meara en regardant Iona seller Spud pour une promenade accompagnée.
— Je fais juste mon travail sans rien y mêler de personnel.
— C’est exactement ce qui le rend fou. Vu que c’est un homme, et Boyle plus particulièrement, il estime sans doute que le plus logique, dans une pareille situation, est de séparer travail et vie privée. Mais que ce soit toi qui le fasses, ça lui fait mal aux couilles. Il ne sait plus s’il doit crier ou demander grâce.
— Je survis. C’est ce qui compte. (Ayant fini de sangler son cheval, Iona mit son casque d’équitation.) Mais je ne peux pas dire que je sois désolée de lui faire mal aux couilles.
Elle emmena ses clients – un couple et deux adolescentes venus des États-Unis à l’occasion des vacances de printemps –, et les laissa bavarder entre eux. Mais elle jeta un coup d’œil derrière elle, juste une fois, et ne put s’empêcher de ressentir une certaine satisfaction en s’apercevant que Boyle la regardait s’éloigner.
Quand ils tournèrent dans les bois, elle effleura l’amulette qu’elle portait, puis tapota la poche où elle avait glissé un talisman protecteur en quittant la maison.
Elle ne craindrait pas les bois, se dit-elle. Elle ne craindrait pas ce qui se préparait. Pas plus qu’elle ne craindrait de vivre seule, si c’était ce que le destin lui réservait.
Arborant son meilleur sourire de guide, elle se retourna sur sa selle pour voir son groupe.
— J’espère que vous avez fait un bon séjour, jusqu’à maintenant ?
Sa journée bien chargée passa rapidement, ce dont elle fut reconnaissante. Savoir qu’elle agissait comme elle le devait ne rendait pas les choses plus faciles. Elle aurait voulu sourire à Boyle, et le voir lui sourire en retour. Aurait voulu se sentir autorisée à le toucher, juste à poser la main sur la sienne ou sur son bras, et savoir qu’il en allait de même pour lui.
Elle avait tellement envie d’être de nouveau en bons termes avec lui ! Elle voulait partager sa vie, même s’ils ne pouvaient être amants et qu’elle devait trouver le moyen d’étouffer son amour pour lui.
Elle avait besoin de lui, rectifia-t-elle en faisant un brin de toilette aux grandes écuries après sa leçon avec Sarah. Tant que Cabhan n’aurait pas été vaincu, tant qu’ils n’auraient pas terminé ce que Sorcha avait commencé il y avait si longtemps, ils auraient tous besoin les uns des autres.
Ce à quoi ils étaient confrontés était tellement plus grave qu’un cœur meurtri et un orgueil blessé.
Ils trouveraient un moyen. Si Branna et Fin pouvaient travailler ensemble, elle pouvait certainement travailler avec Boyle. Cela leur prendrait sans doute quelque temps pour trouver la bonne attitude, pour aplanir leur chemin – et il faudrait qu’ils parlent, elle le reconnaissait.
Mais pas tout de suite. C’était encore trop douloureux.
Elle passa les bras autour de l’encolure d’Alastar, contente qu’il la caresse de ses naseaux en retour.
— Je t’ai, toi, hein ? Mon guide, mon ami, mon compagnon. J’ai une famille qui se soucie de moi, qui me comprend. J’ai un foyer, un endroit où je suis à ma place. C’est plus que j’aie jamais eu. (Elle se recula pour lui poser un baiser sur le nez.) Alors, pas question de me plaindre ou de gémir. À demain.
Elle sortit et nota qu’elle était juste à l’heure ; Connor s’avançait vers les écuries en sifflotant.
Une image idéale de l’Irlande : un bel homme élancé, au visage d’ange malicieux, les mains dans les poches de son pantalon de travail, le chemin de terre brune et les bois infiniment verts derrière lui.
— Ça y est, terminé pour aujourd’hui ? dit-il en approchant.
— À l’instant. Et toi ?
— Prêt à raccompagner ma jolie cousine, et à voir si notre Branna a pâtissé aujourd’hui. J’ai une fringale de biscuits, et je les ai bien mérités, de toute façon, puisque Branna m’a dit que l’on travaillait ce soir.
— Prête pour la magie ! répondit-elle en agitant les doigts. Et prête à apprendre quelque chose de nouveau.
— Et quoi donc ?
— La projection astrale. Ça m’arrive en rêve, et j’ignore si ça vient de moi-même ou si je suis manipulée par Cabhan. Quoi qu’il en soit, je ne maîtrise pas ce phénomène, et je veux que ça change.
— Ce serait certes une corde de plus à ton arc. Et avec Boyle, comment ça s’est passé ?
— Un peu inconfortable et tendu de temps en temps, mais nous avons survécu. Ce devrait être plus facile, maintenant.
— Il se sent vraiment merdeux, tu sais.
Elle n’allait pas s’en réjouir (ou juste un petit peu). Elle n’allait pas le plaindre, et si elle le plaignait, elle refuserait d’y penser.
— Je ne peux rien à ce qu’il ressent, c’est d’ailleurs pourquoi nous en sommes là. Il est ton ami, continua-t-elle en posant brièvement la main sur le bras de Connor. Ça l’ennuie de m’avoir blessée. Et toi, ça t’ennuie de le voir comme ça. Il va bien falloir qu’on dépasse tout ça, parce que nous ne pouvons pas perdre de vue ce que nous avons à faire.
— Tu t’en sens capable ?
— Ce n’est pas la première fois que je suis déçue en amour, dit-elle d’un ton léger, d’autant plus léger qu’elle avait été profondément blessée. Je suppose que certains d’entre nous ne sont tout simplement pas destinés à établir ce genre de lien.
— Mais non, protesta-t-il en lui prenant la main et en la serrant pour la réconforter. Tu sais bien que non.
— Je crois, dit-elle pensivement, qu’il y a quelque chose en moi qui fait que les autres ont du mal à forger une relation intime avec moi.
— Foutaises, commença-t-il, mais elle secoua la tête.
— Même mes parents n’y sont pas arrivés. Est-ce que ça tient à eux, ou à moi ? Va savoir ! Mais si eux n’en sont pas capables, et s’il n’y a eu personne avant Boyle avec qui j’aurais voulu de tout mon cœur vivre ce genre de relation, je ne peux pas le lui reprocher. Si le problème vient de moi, il faut que je travaille sur moi. Ce que je fais déjà. Je suis l’exemple même d’une œuvre inachevée.
— Tu te trompes, que ce soit pour les relations ou pour un problème qui viendrait de toi. Tu es aussi facile à aimer qu’un matin d’été. Si nous n’étions pas cousins, je t’épouserais !
Touchée, elle eut un petit rire. Puis lui coula un regard lascif.
— Cousins éloignés.
— Cousins tout de même, répondit-il en lui passant le bras autour des épaules. Et la situation est trop embrouillée pour ça.
— Dommage ! tu es si joli garçon.
— Je te retourne le compliment.
Il ouvrit la porte de l’atelier, lui fit un signe exagéré du bras pour qu’elle passe devant lui, puis renifla.
— Des biscuits au gingembre ! Voilà ce que j’appelle une maison accueillante.
— Prends-en, et sers-toi un thé. Nous avons du travail en retard.
Branna était debout devant le plan de travail, occupée à verser de la cire blanche liquide dans un pot en verre où attendait une longue mèche blanche. Iona se demanda comment Connor avait réussi à sentir le gingembre malgré l’odeur estivale d’hortensia.
— Ça n’a pas été trop dur ? demanda Branna en redressant sa casserole avant de passer au pot suivant.
— Un jour de passé, et ça a été.
— Elle croit que personne ne peut l’aimer, dit Connor, la bouche pleine de biscuit.
— Foutaises !
— Ce n’est pas ce que j’ai dit, ni ce que je pense. Ce que je voulais dire… Oh ! peu importe, dit Iona en prenant un biscuit à son tour. Tu as besoin d’aide, Branna ?
— J’ai presque fini, mais tu pourras m’aider à mettre les étiquettes et à rafraîchir les mèches. J’ai fabriqué plusieurs dizaines de bougies, car il ne nous en restait plus beaucoup, et les touristes sont toujours plus nombreux au printemps qu’en hiver. Bois ton thé. Nous allons travailler deux fois plus aujourd’hui, pour rattraper la soirée d’hier.
— Je suis prête.
— Elle m’a parlé de projection astrale, dit Connor.
— C’est ce que tu voudrais apprendre ? (Branna regarda Iona, l’air pensif.) Ce n’est pas ce que j’avais prévu, mais pourquoi pas ? C’est une compétence bien utile.
Ayant rempli tous ses pots, elle les laissa refroidir sur une grille et enleva le tablier blanc qui protégeait son pull rouge coquelicot des projections.
— Ce n’est pas la même chose que tes rêves actifs, mais ce n’est pas très différent non plus. Tu as pratiqué la méditation ?
— Probablement pas autant que je devrais, reconnut Iona avec une grimace. Mes pensées sont toujours en train de vagabonder.
— Arriver à maîtriser tes pensées est pourtant la clé. Les maîtriser, les calmer, et te concentrer, comme je te l’ai souvent dit. Tiens ! apporte ton thé près du feu. Il faut avoir le corps, le cerveau et l’esprit détendus.
Iona obtempéra, et Kathel interrompit sa sieste le temps de lui dire bonjour en lui posant une patte sur le pied.
— Contente-toi de regarder le feu, de boire ton thé. Tu en aimes bien le goût, et celui du biscuit. Respiration calme. Inspire, pause, expire, pause. Tu sens le feu de tourbe, la cire à bougie, les herbes en train de sécher.
— Le romarin, surtout.
— C’est une odeur que beaucoup de gens aiment. Tu entends ton souffle, qui entre, qui sort, et la queue de Kathel qui balaie le sol, le craquètement du feu, le son de ma voix. Tout cela est apaisant, apaisant. Ma main sur ta peau, la patte de Kathel. Apaisant aussi. Tu largues les amarres, tu flottes. Calme, paisible.
— Mais je…
— Fais-moi confiance. Je serai avec toi pour cette première fois, je t’emmène. Visualise l’endroit où tu voudrais le plus aller, vois-le dans le feu, vois-le mentalement.
— La cuisine de Nan, dit aussitôt Iona. Ma grand-mère me manque. Jamais elle n’a fait autre chose que m’aimer et croire en moi. C’est la seule à avoir persisté aussi longtemps. Je suis ce que je suis grâce à Nan.
Branna jeta un coup d’œil à Connor, venu s’asseoir de l’autre côté d’Iona.
— C’est bien loin pour une première fois, murmura-t-elle.
— C’est là que son cœur l’emmène.
— Et nous aussi. Tu la vois, la cuisine de Nan, dans le feu, dans ton esprit ?
— Elle est comme la tienne. Pas les lieux, les sensations. Elle est plus petite, il n’y a pas de cheminée. Je vois les murs, un ton pêche chaleureux ; les meubles sont brun très foncé. Il y a une vieille table en bois brut. Quand je m’y asseyais avec elle, je pouvais tout lui raconter. C’est là qu’elle m’a appris qui j’étais, qu’elle m’a parlé de la première Ténébreuse, autour d’un thé et de cookies… de biscuits, je veux dire. Comme aujourd’hui. Elle a des herbes en pots sur le rebord de la fenêtre, et sur la table une coupe en faïence bleu et vert que je lui ai offerte il y a des années, pour son anniversaire. Le jour où elle m’a tout raconté – pas juste des bribes, mais tout de A à Z –, elle contenait des pommes rouges, bien brillantes. Nous avons les mêmes yeux, même couleur, même forme. Et quand elle me regarde, j’y crois.
— Concentre-toi sur cette coupe, ses couleurs, sa forme. Laisse-toi t’élever, laisse-toi aller où tu as envie d’aller. Souffle calme, esprit calme, volonté calme. Lévite. Flotte. Vole.
Elle lévita, flotta, légère comme une plume. L’air, la lumière, tout était animé d’une pulsation bleue, calme, apaisante. Sentant les premiers frissons du pouvoir – celui de cette pulsation et le sien –, elle vola.
Libre, rapide, franchissant les collines vertes auréolées de bleu, franchissant l’eau – bleu sous bleu.
La voix de Branna résonnait dans son esprit. Respire. Reste concentrée.
— C’est incroyable ! Magnifique !
Elle ouvrit grands les bras et se mit à rire, emplie de joie.
Calme, maintenant. La cuisine de Nan. Vois-la.
Elle la voyait mentalement, et soudain elle y fut. Debout près de la vieille table en bois, la coupe bleu et vert posée dessus. Elle contenait des citrons jaunes et verts, aujourd’hui, remarqua Iona, un peu étourdie.
Et voilà qu’arrivait Nan, entrant par la porte du jardin, enlevant ses chaussures et son grand chapeau de paille.
Petite, mince, comme Iona. Nette et jolie dans son jean et sa veste légère. Ses cheveux, toujours d’un roux doré très doux, encadraient élégamment son visage. Un maquillage léger, discret. Même pour jardiner, Nan veillait à l’essentiel.
Elle prit la direction du frigo, s’arrêta. Puis, très lentement, se tourna.
Elle se posa une main sur le cœur avec un hoquet de surprise, les yeux écarquillés.
— Iona ! Tu es là. Oh ! Branna et Connor aussi. Eh bien ! mon bébé, tu en as appris des choses, déjà.
— Tu me vois.
— Bien sûr que je te vois. Tu es là devant moi, non ? Et si jolie. Asseyez-vous, asseyez-vous tous les trois, et racontez-moi tout.
— Nous pouvons nous asseoir ? demanda Iona.
— Il y a suffisamment de pouvoir dans cette pièce pour illuminer le pays cinquante kilomètres à la ronde. Bien sûr que nous pouvons nous asseoir, dit Branna en prenant place.
Avec un petit cri, Iona se précipita sur sa grand-mère pour la serrer dans ses bras.
— Je peux te toucher, sentir ta chaleur contre moi ! Tu m’as tellement manqué.
— Tu m’as manqué aussi.
— Nous ne pouvons pas rester longtemps cette fois-ci, cousine, dit Branna en souriant. C’est bien loin pour une première fois.
— La première fois ? répéta Nan en riant et en serrant Iona contre elle, une lueur de stupéfaction dans les yeux. D’accord, pas longtemps cette fois-ci. Mais assez tout de même pour te dire combien tu me rends fière et heureuse.
— Tu viendras ? Tu as dit que tu viendrais en Irlande.
— Je viendrai, le moment venu. Je saurai que c’est l’heure. Tu es heureuse… mais pas complètement.
— Elle a eu… un désaccord avec Boyle, dit Connor.
— Ah ! je vois. J’en suis désolée, car je l’aime bien. Si votre relation est solide, tout s’arrangera.
— Il ne me fait pas confiance. Ce n’est pas important.
— Bien sûr que si.
— Pas pour l’instant. Ce qui m’importe pour l’instant, c’est de savoir comment tu vas.
— En pleine forme, comme tu le vois. J’ai repiqué des pensées aujourd’hui, puisqu’elles supporteront sans mal la fraîcheur de ce printemps. Et puis du chou, bien sûr, et quelques autres petites choses. Tu es un bon professeur, Branna, comme Iona me le dit à chaque fois. Toi aussi, Connor.
— Elle apprend vite. Et nous avons besoin d’elle. (Branna prit la main de Nan dans la sienne.) Je tenais à te dire que tu as eu raison de nous l’envoyer, et de lui donner l’amulette. Je t’en remercie.
— Tu n’as pas à me remercier. C’est notre devoir. C’est dans notre sang.
— C’est vrai, et cela continuera. Il est plus fort à présent que nous sommes trois, mais nous le sommes encore plus que lui pour l’instant. Je suis désolée que nous ne puissions rester plus longtemps, dit Branna en se levant, mais elle est encore débutante.
— Même un instant, cela me fait très plaisir. Prends soin de toi, ma belle. Garde le cœur et l’esprit ouverts, Iona. C’est comme cela que le meilleur y fait son chemin.
— Je n’ai pas oublié. (Elle embrassa sa grand-mère, la serra fort contre elle.) Je reviendrai si je peux. (Prise d’une impulsion soudaine, elle préleva un citron dans la coupe. Perçut la rugosité de l’écorce contre sa paume, en respira l’odeur.) Je sais que c’est idiot, mais je peux l’emporter ? C’est possible ?
— Tu verras bien ! dit Branna en lui prenant la main.
Iona glissa le citron dans sa poche, et Connor lui prit l’autre main.
— Tu nous manques en Irlande, cousine Mary Kate, lui dit Connor.
— Vous aussi me manquez. Tu me présenteras tes faucons un de ces jours, n’est-ce pas, Connor ?
— Avec grand plaisir.
— Dis à ta mère et à ta grand-mère que je suis impatiente de les voir en chair et en os et de bavarder avec elles.
— Viens à La Ténébreuse, proposa Branna. Il y aura un feu dans l’âtre pour toi, et une bouilloire sur le feu.
— Je viendrai, merci. Mon amour vous accompagne, et tous mes vœux.
— Au revoir, Nan. Je t’aime.
Et de nouveau elle lévita, flotta. Vola.
OceanofPDF.com