Les héritiers de Sorcha - Intégrale
Chapitre 18
18
Meara se réveilla dans le lit de Connor. Seule. Trois bougies blanches étaient allumées sous des dômes en verre, sur sa commode. Certainement une méthode de guérison magique, se dit-elle – tout comme l’odeur de la lavande, dont des brins glissés sous son oreiller à côté de cristaux favorisaient le rétablissement et le sommeil.
Fouillant sa mémoire, elle se souvint de s’être allongée sur le canapé, au salon, de Fin qui la dorlotait, et d’avoir attendu que les autres la rejoignent pour prendre une infusion.
Elle se demanda s’ils étaient venus.
Ça lui déplaisait de s’être encore endormie comme une enfant malade. Et ça l’ennuyait encore plus d’être seule dans ce lit.
Se levant, elle s’aperçut que ses jambes tremblaient un peu, troisième sujet d’agacement. Elle avait eu un regain d’énergie après avoir avalé le bouillon, mais alors qu’elle prenait conscience qu’elle n’était pas complètement rétablie, elle sentit ses forces diminuer.
Quelqu’un l’avait déshabillée pour lui passer une chemise de nuit, et ça aussi, c’était démoralisant.
Elle fit quelques pas, titubant comme si elle était ivre, et alla jusqu’à la salle de bains pour se regarder dans le miroir accroché au-dessus du lavabo. En toute honnêteté, elle avait déjà eu meilleure mine, mais elle avait aussi connu pire.
Étonnée, elle découvrit sa brosse à dents, ses crèmes et autres produits de beauté rangés soigneusement dans un panier, près de la vasque.
Tout indiquait qu’ils l’avaient installée ici pendant qu’elle dormait. Ils avaient déménagé et déballé ses affaires sans lui demander sa permission.
Quand elle se souvint pourquoi, elle soupira.
Elle le méritait, et n’avait rien à dire pour sa défense. Elle s’était mise en danger, et les autres avec elle. Par sa faute, ils avaient enduré des heures d’inquiétude. Non, elle n’avait rien à redire à leur décision ; elle ne se plaindrait pas.
Mais où diable était Connor ?
Elle entrebâilla la porte donnant dans la chambre d’Iona. Si Boyle et Iona passaient la nuit chez lui, comme la plupart du temps, il se pouvait que Connor dorme dans cette chambre. Même si elle aurait préféré qu’il couche dans la sienne, avec elle.
Il pleuvait des cordes, et à défaut d’un clair de lune, elle laissa ses yeux s’adapter à l’obscurité avant de pénétrer dans la pièce sur la pointe des pieds. Elle perçut des bruits de respiration, s’aventura plus avant. Elle avait dans l’idée de se glisser sous les draps, juste à côté de Connor, et on verrait bien ce qu’il en dirait.
Au moment où elle se pencha au-dessus du lit, elle vit distinctement Iona, blottie contre Boyle, la tête sur son épaule.
Une image attendrissante, se dit-elle… et intime. Mais avant qu’elle n’ait eu le temps de s’éloigner, Iona murmura :
— Tu es malade ?
— Non, pas du tout, désolée, chuchota Meara. Toutes mes excuses. Je me suis réveillée et je pensais trouver Connor dans ce lit. Je ne voulais pas vous réveiller.
— C’est pas grave. Il est sur le canapé, en bas. Tu as besoin de quelque chose ? Je peux te préparer une infusion pour t’aider à te rendormir ?
— J’ai l’impression d’avoir dormi une semaine.
— Et il y en a d’autres qui n’ont pas dormi depuis des jours, marmotta Boyle. Sors d’ici, Meara.
— Je m’en vais. Désolée.
Elle ressortit par la porte ouvrant sur le couloir, entendit Boyle gronder et Iona pouffer de rire avant de la refermer derrière elle.
Ils étaient bien, se dit-elle, blottis dans les bras l’un de l’autre, au chaud, alors qu’elle parcourait la maison le plus discrètement possible, en pleine nuit, à la recherche de son homme.
Elle avait descendu la moitié des marches quand un détail la frappa.
Son homme ? Depuis quand pensait-elle à Connor comme à « son homme » ? Elle avait l’esprit embrouillé, voilà tout. Confuse, à cause de ces histoires de magies noire et blanche. Somme toute, puisqu’elle n’avait pas les idées claires, mieux valait retourner se coucher.
Et compter sur la nuit qui porte conseil.
Mais elle avait envie de sa présence. La barbe ! Poser sa tête sur son épaule, comme Iona avec Boyle.
Elle poursuivit jusqu’au bas de l’escalier.
Il s’était enveloppé dans le plaid, allongé sur le canapé trop court pour lui, si bien que ses pieds dépassaient d’un accoudoir et que son visage s’enfonçait dans un oreiller calé contre l’accoudoir opposé.
Seul un homme passablement alcoolisé pouvait se satisfaire d’une position aussi inconfortable. Elle secoua la tête, les mains sur les hanches, se demandant comment il faisait pour être aussi craquant, même dans cette position.
Ils avaient chargé l’âtre de sorte que les braises d’un rouge vif se consument lentement. La lueur des flammes dansait sur son visage, ajoutant une touche diabolique à cette image adorable.
Toutefois, elle avait deux ou trois choses à lui dire, et il allait devoir les entendre.
Elle se rapprocha sans le quitter des yeux et trébucha sur les bottes qu’il avait dû lancer en travers de la pièce.
Elle s’étala de tout son long sur lui et reçut son coude dans le ventre comme pour la punir. Le premier mot qu’elle lui dit fut donc « ouille ».
Et, en réponse, elle reçut un « Putain, c’est quoi ? » qu’il murmura en se redressant pour la saisir par les épaules comme s’il s’apprêtait à la repousser loin de lui. Puis il ajouta « Meara ? » et écarta les cheveux de son visage.
— Je me suis pris les pieds dans tes bottes de géant et je me suis enfoncé ton coude osseux dans le ventre.
— J’ai cru que tu m’avais perforé un poumon. Attends.
Il la déplaça, réussit à s’asseoir tout en la gardant à demi affalée sur ses genoux.
Ce n’était pas du tout ce qu’elle avait prévu.
— Pourquoi tu t’es levée ? Tu ne te sens pas bien ?
Lorsqu’il voulut vérifier si son front était chaud, elle repoussa sa main.
— Pourquoi vous me croyez tous malade ? Je ne suis pas malade. Je me suis réveillée, un point c’est tout. C’est normal que je sois debout puisque j’ai passé la journée et une partie de la nuit à dormir.
— Tu en avais besoin, dit-il avec raison. Tu veux une infusion ?
— J’irais m’en faire une si j’étais d’humeur à boire cette saloperie.
— Je vois bien que quelque chose te trotte dans la tête, mais quoi…
Irritée, elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Mais se laisser aller à pleurer ? Hors de question !
— Tu as dit que tu me pardonnais.
— C’est vrai. Je t’ai pardonné. Tiens, tu as froid.
Quand il voulut draper la couverture autour de ses épaules, elle se débattit encore.
— Arrête ça, arrête d’être aux petits soins pour moi.
Ses larmes tenaces remontèrent par vagues, la prenant à la gorge, l’humiliant, la stupéfiant.
— Laisse tomber, répéta-t-elle.
Elle tenta de lui échapper, roulant d’un côté puis de l’autre, mais il la prit dans ses bras, resserra son étreinte.
— Calme-toi, Meara Quinn, d’accord ? Reste tranquille un petit moment. Calme.
S’entêter à lui échapper l’avait épuisée, la laissant essoufflée et au bord des larmes.
— C’est bon, je suis calme.
— Pas encore, mais ça ne va pas tarder. Respire une fois ou deux.
Tout en la berçant lentement, il porta son regard sur la cheminée, et les flammes s’intensifièrent.
— Cesse de me dorloter, Connor. Ça me donne envie de chialer.
— Chiale autant que tu veux. C’est naturel après ce qui t’est arrivé, Meara. Une réaction normale aux agressions que tu as subies, et à ce qu’il était nécessaire de faire pour te défendre.
— Quand ça va s’arrêter ?
— C’est déjà moins terrible que dans la journée, non ? Et ça sera encore mieux demain matin avec du calme, du repos. Sois un peu patiente.
— Je déteste la patience.
Il rit, déposa un léger baiser dans ses cheveux.
— Ça, je le sais mais tu sais aussi attendre. Je l’ai vu de mes yeux.
Sauf qu’elle devait puiser au fin fond d’elle-même pour trouver les ressources nécessaires, se dit Meara. Pour Connor, c’était naturel. C’était inscrit en lui comme la couleur de ses yeux, le timbre de sa voix.
— Je ne déteste pas ton côté patient, murmura-t-elle.
— C’est bon à savoir, car j’aurais du mal à m’en défaire, même pour te faire plaisir. Bon, dis-moi, quelque chose t’a tirée du sommeil ou tu t’es réveillée naturellement ?
— Je me suis réveillée d’un coup et tu n’étais pas là.
Elle l’entendit, la pétulance dans sa voix. Elle ne pouvait qu’espérer que c’était dû au contrecoup, sans quoi elle finirait par se détester.
— Si tu m’as pardonné, pourquoi dors-tu sur le canapé, avec tes pieds qui dépassent de l’accoudoir ?
— Tu avais besoin de calme et de repos, c’est tout.
Comme il la sentait plus tranquille, il les installa l’un contre l’autre, face au feu de tourbe.
— Tu dormais déjà quand nous avons servi le thé, et tu n’as pas bougé quand je t’ai portée dans la chambre. Branna t’a mis ta chemise de nuit. Tu te rétablis, ma chérie, le sommeil est réparateur, et ton esprit et ton corps, même ton âme en ont tiré ce dont ils avaient besoin.
— J’ai cru que tu n’avais pas envie d’être avec moi, et en descendant, j’avoue que je m’attendais qu’on se dispute.
— Alors je suis ravi que tu te sois pris les pieds dans mes bottes. Ce câlin est plus sympa qu’une prise de bec.
— Je suis désolée.
— Tu n’as plus de raison d’être désolée.
Son doigt se promena le long de sa clavicule.
— Fin est allé le chercher à l’écurie.
— Je sais.
— Je ne l’enlèverai plus.
— Je sais.
Confiance, patience, pardon. Non, elle ne le méritait pas, se dit-elle avant d’enfouir son visage dans son cou.
— Je t’ai fait de la peine.
— Oui, c’est vrai.
— Comment fais-tu pour avoir l’amour aussi facile, Connor ? Tu aimes librement et naturellement. Je ne parle pas de ce que nous avons toujours éprouvé l’un pour l’autre ni de l’amour que tu ressens pour Branna.
— Eh bien, pour moi aussi, c’est nouveau, alors je ne sais pas vraiment. Mais c’est comme si j’avais gardé quelque chose en moi pendant longtemps et que ça faisait simplement partie de moi. Et qu’ensuite j’avais légèrement réorienté ce truc. Tu sais, comme lorsqu’on tient un morceau de verre, qu’il se met à refléter le soleil dès qu’on l’incline un peu, qu’il réfléchit la lumière ? On peut allumer un feu de cette façon, rien qu’en plaçant un bout de verre dans l’axe. Quelque chose dans ce goût-là…
— Mais si l’axe change, le morceau de verre ne reflète plus rien…
— Pourquoi bougerait-il alors que la lumière est tellement agréable ? Tu vois le feu, là ?
— Oui, évidemment.
— Il suffit de s’en occuper un peu, de remuer les braises, d’ajouter des bûches pour qu’il brûle jour et nuit, jour après jour, et diffuse de la lumière et de la chaleur.
— On peut toujours oublier de remuer les braises, ou tomber à court de bois.
Riant, il enfouit le nez dans son cou.
— Ce serait de la négligence, quelle honte ! L’amour a besoin d’attention, c’est là où je voulais en venir. Il faut faire des efforts pour entretenir la lumière et la chaleur, mais qui aurait envie de grelotter de froid dans le noir ?
— Personne n’en a envie, mais c’est facile d’oublier d’être prévenant.
— J’imagine qu’il y a des périodes où les amoureux s’occupent l’un de l’autre, qu’à d’autres moments l’un est plus attentionné que l’autre, quand il oublie d’entretenir la flamme, et puis les rôles s’inversent.
Question d’équilibre, se dit-il, à condition que l’on fasse des efforts et que l’on y mette du cœur.
— La voie facile ne mène pas toujours à ce qui est juste, et on a parfois besoin d’être rappelé à l’ordre. Mais surtout, Meara, je ne t’ai jamais vue céder à la facilité. Tu n’as jamais rechigné à la tâche.
— Pour déplacer, porter, nettoyer ou me casser le dos, ça va. Mais l’affectif, c’est un autre sujet.
— Dans ce domaine non plus, tu ne te dérobes pas facilement. Tu as tendance à te sous-estimer. L’amitié s’entretient aussi, non ? Comment as-tu fait pour rester une si bonne amie non seulement pour moi mais pour Branna, Boyle, Fin et maintenant Iona ? Et puis, il y a la famille, poursuivit-il sans lui laisser l’occasion de le contredire. Et avec la famille, il faut faire beaucoup d’efforts. Tu as fait plus pour les tiens qu’aucun de nous n’aurait fait pour les siens.
— Oui, mais…
— Peu importe que tu rouspètes, dit-il en anticipant sa réaction. Seuls les actes importent au bout du compte.
Il l’embrassa entre les deux yeux.
— Aie confiance en toi.
— C’est le plus difficile.
— Eh bien, entraîne-toi. Tu n’as pas appris à monter à cheval en restant à terre, à craindre de chuter.
— Je ne suis jamais tombée de cheval de toute ma vie.
— Voilà, tu as compris où je voulais en venir.
Ce fut à son tour de sourire.
— Serais-tu le plus futé de nous deux ?
— Ça fait de toi la plus chanceuse, puisqu’un homme futé est amoureux de toi. Assez patient pour te donner le temps de t’entraîner jusqu’à ce que tu arrives à son niveau.
— Ça me fait trembler quand tu dis ça, avoua-t-elle. Ça me fait si peur que j’ai le cœur qui tremble.
— Alors tu me diras quand il arrêtera de trembler pour produire de la chaleur. Essaie de dormir, maintenant.
— Ici ?
— Nous sommes ici, et plutôt bien installés, non ? Le feu est agréable. Tu vois les histoires dans le feu ?
— Je vois le feu.
— Il y a des histoires dans les tisons, dans les flammes. Je vais t’en raconter une…
Il évoqua un château à flanc de colline et un chevalier courageux sur un étalon blanc. Un soldat de la reine habile au tir à l’arc et à l’épée qui parcourait le ciel sur un dragon doré.
Quelle imagination ! se dit-elle. C’était si joli que son récit prenait presque vie devant ses yeux.
Alors quand le sommeil la gagna, elle avait le sourire aux lèvres et la tête abandonnée contre son épaule.
Il lui fallut trois jours pour réussir à passer plus de temps debout et réveillée qu’alitée et endormie. Le premier jour, entre les moments où elle était au lit ou sur le canapé, elle réussit à effectuer quelques tâches que Branna voulut bien lui confier. Dès le second jour, elle se sentit la force de retourner un peu au centre équestre, et aida à étriller les chevaux et à les nourrir.
Elle en profita pour présenter ses excuses à ses collègues.
Et le troisième jour, elle avait pleinement récupéré.
C’était si bon qu’elle chantait en déplaçant des pelletées de fumier.
— Écoute-toi chanter ! Adele n’a qu’à bien se tenir.
— Cette chanteuse a une voix incroyable. (Meara s’arrêta le temps de sourire à Iona qui était accoudée sur le rebord de la porte basse de la stalle.) C’est vrai que je n’ai jamais compris ce qu’on entend par le bonheur d’être en bonne santé. Jamais eu d’arrêt maladie de toute ma vie. Grâce à une bonne constitution et une amie magicienne dotée de talents de guérisseuse hors du commun. Mais maintenant que j’ai vu ce que c’était d’être clouée au lit, j’apprends à me réjouir d’être debout.
— Tu as une mine superbe.
— Et je me sens merveilleusement bien.
Meara poussa la charrette à bras hors de la stalle, et Iona y entra aussitôt pour balayer les dernières salissures. Une fois dans l’allée, Meara vérifia à droite puis à gauche qu’il n’y avait personne en vue.
— Comme je vais mieux, tu veux bien me dire dans quel état j’étais ?
— Tu ne t’en souviens pas ? Tu as pourtant tout raconté en détail, à ton réveil.
— Non, je me souviens de ça. Ce que je ne sais pas, c’est si j’étais vraiment dans un sale état, s’il était sur le point de m’anéantir. Je n’ai pas trouvé le bon moment pour poser la question à Branna ou à Connor, ajouta-t-elle en voyant Iona hésiter. Mais je suis en forme maintenant, et je te pose la question à toi. Parce que je crois que tout savoir m’aiderait à guérir totalement.
— C’était terrible. Jamais rien vu de pareil. Enfin, les autres non plus à mon avis, mais ils sauront mieux te le dire que moi. D’après ce que m’a expliqué Branna, les premiers instants sont cruciaux. Plus tu t’enfonces, plus c’est délicat de te ramener à la surface, et plus il y a de chances pour… qu’il y ait des lésions cérébrales.
— La folie.
— D’une certaine manière, oui. Une amnésie, une psychose. Branna a dit que le fait que Connor t’ait sortie de là aussi vite a fait pencher la balance du bon côté.
— Alors il m’a sauvé la vie, mais aussi ma santé mentale.
— Oui. Après ça, les deux heures qui ont suivi étaient déterminantes. Branna savait exactement quoi faire, ou alors elle a donné le change en nous aboyant des ordres, à Connor et à moi. Une fois que tout a été terminé, j’ai compris à quel point j’avais eu peur. Sur le moment, j’étais concentrée sur l’action, l’urgence. Quand Fin est arrivé, ça a aidé. Et Boyle. Il s’est assis, t’a tenu la main pendant tout le rituel. Ça a duré plus d’une heure, et tu étais livide, blanche comme un linge, paralysée. Peu à peu, tu as repris des couleurs, pas beaucoup, mais un peu quand même.
— Je te fais pleurer. Je ne voulais pas.
— C’est pas grave. (Iona essuya ses larmes d’un geste, et ensemble, elles coupèrent les liens d’une balle de paille fraîche.) Tu as repris des couleurs et Boyle a dit qu’il sentait tes doigts bouger dans sa main. Et c’est là que j’ai compris que j’avais eu très peur… une fois que le pire, selon Branna, était passé.
— Il m’a donné un sale coup, dit Meara en libérant la paille à l’aide d’une fourche. Il a marqué un point.
— Peut-être, mais nous t’avons ramenée à la vie, et maintenant tu étales de la paille dans la stalle de Spud. Tu marques plus de points que lui.
À quelque chose, malheur est bon, se dit Meara. Iona savait tirer le positif de toute situation. Et il était probablement temps qu’elle en prenne de la graine.
— Je compte bien rester en tête. Je vais travailler le combat à l’épée. J’ai besoin de m’entraîner.
Besoin d’entraînement, se dit-elle alors qu’elles changeaient de stalle, mais pas seulement dans ce domaine.
De son côté, Connor fit aussi du ménage. Il s’attela aux dernières tâches de la journée, importantes à ses yeux. Les oiseaux devaient être nourris, et comme pour les chevaux, leur territoire devait être débarrassé de leurs déjections. Selon son planning personnel, c’était l’heure de nettoyer et de désinfecter le bassin des rapaces.
Travailler lui faisait du bien. Cette besogne purement physique l’avait aidé pendant la brève convalescence de Meara. Ces jours derniers, il avait redoublé d’efforts pour se montrer calme, pour son bien à elle, pour afficher une certaine gaieté et l’aider à garder le moral dans les instants de faiblesse ou de fatigue, états qui lui étaient si peu familiers.
Avec certaines femmes, il suffisait d’offrir des fleurs ou des chocolats. Avec Meara – non pas que les bouquets et les friandises soient malvenus –, raconter des anecdotes sur la vie du village, sa journée de travail, parler des gens qui étaient venus à la fauconnerie ou au centre équestre, était plus efficace.
Il l’avait accompagnée de son mieux, en se montrant détendu. Les pieds sur la table basse, une bière à la main, il l’avait régalée de ses histoires – certaines embellies, d’autres inventées de toutes pièces.
Mais ce qu’il souhaitait par-dessus tout, c’était pourchasser Cabhan, défier le salopard de se montrer. Soulever des bourrasques si cinglantes qu’elles lui briseraient les os et lui glaceraient le sang.
Sa soif de vengeance était telle qu’il en avait les lèvres constamment desséchées.
Pourtant, il savait qu’il devait patienter, se dit-il en grattant le bassin sous le regard des oiseaux posés sur leur perchoir. Mais savoir et ressentir étaient deux choses différentes. Il espérait seulement qu’en se tuant à la tâche il étancherait sa soif.
Elle apparut, traversant la vaste cour recouverte de graviers. Il laissa tout en plan pour aller à sa rencontre.
— Que fais-tu là, toute seule ? demanda-t-il.
— Je pourrais te poser la même question, mais comme je connais déjà ta réponse, ce n’est pas la peine. Iona et Boyle m’ont déposée en chemin, ils sont allés dîner à Cong, alors je n’ai pas été seule une seconde, et je ne le suis pas non plus maintenant.
Elle survola les environs du regard.
— Tu es à la bourre, Connor ? Où sont les autres ?
— Après la dernière balade de découverte des rapaces, je les ai renvoyés chez eux. Brian avait des recherches à faire pour son cours qu’il suit en ligne et Kyra avait rendez-vous avec son fiancé. Quant aux autres, j’ai pensé que partir une heure plus tôt leur ferait du bien.
— Et tu avais envie d’un moment en tête à tête avec tes camarades ? ajouta-t-elle en montrant les oiseaux du menton.
— Ça aussi. Je dois terminer ici, puisque je me suis lancé dans le grand ménage.
— Je vais te suivre, si ça ne te dérange pas. Comme ça, tu pourras me reconduire au cottage.
Ils retournèrent ensemble vers les volières. Les oiseaux s’agitèrent à l’arrivée de la visiteuse et l’observèrent longuement.
— Je n’ai pas souvent eu l’occasion de venir ces derniers mois, commenta-t-elle. Les petits ne me connaissent pas, ou trop peu.
— Ça viendra. (Il entreprit de terminer le nettoyage.) Comment s’est passée ta journée ?
— Une journée comme je les aime. J’ai guidé quelques balades à cheval. (Devant son regard inquiet, elle inclina la tête et montra les pierres qu’elle portait sous son écharpe.) Iona a insisté pour que je monte Alastar –
et elle a tressé de nouveaux talismans dans sa crinière. Je n’ai rien vu
d’autres que les bois et le sentier. Fini les imprudences, Connor. Pour mon bien, oui, mais aussi parce que je ne veux pas vous faire subir d’autres épreuves comme celle-ci.
Elle se tut un instant.
— J’ai besoin de travailler auprès des chevaux autant que tu as besoin de travailler auprès des rapaces.
— C’est vrai. J’espère qu’il a bien perçu ta personnalité. J’espère qu’il a senti que tu es forte et pleine de ressources, malgré ses attaques.
Il remplit le bassin, écouta l’eau couler.
— Tu crois que je ne sais pas que tu es en colère, dit-elle d’une voix calme. Détrompe-toi. Moi aussi je suis furieuse. J’ai toujours souhaité le détruire pour de bon, parce que c’est nécessaire, pour toi, pour Branna et pour Fin. Mais désormais je ne souhaite plus seulement l’anéantir. Je veux qu’il souffre et qu’il connaisse le désespoir, je veux savoir qu’il a connu la souffrance. Je ne le dis pas à Branna, car elle désapprouverait. Pour elle, ce n’est qu’une question de bien et de mal, de clarté contre les ténèbres – de droit de naissance et de lignée. Et je sais qu’elle a raison, mais je veux qu’il endure des supplices.
Accroupi, il leva la tête vers elle.
— Je te le donnerai, ça et plus encore. Je t’offrirai son agonie.
— Nous ne pouvons pas faire ça. (S’agenouillant à côté de lui, elle posa la main sur son bras.) Parce que Branna a raison, et parce que ça changerait l’homme que tu es. Ne courir qu’après la vengeance ? Avoir pour seul but de le faire souffrir pour lui faire payer ce qu’il m’a fait ? Tu ne serais plus le même après ça, Connor. Par contre, je crois que ça ne me changerait pas, à cause de ce vide dans mon cœur.
— Ce n’est pas du tout un vide.
— Je suis faite ainsi, alors nous allons devoir vivre avec. Mais tu es la lumière, et la raison de tout ça. Achève-le, il le faut. Mais ça doit être réalisé correctement. Et s’il souffre, c’est parce qu’il doit en être ainsi, pas parce qu’on l’a voulu.
— On dirait que tu as réfléchi à la question.
Il mesura les doses d’additifs, puis comme toujours, remua la surface de l’eau avec les mains, ajoutant la lumière qu’elle avait évoquée, pour que ses oiseaux soient en bonne santé et heureux.
— Ah, ça oui, beaucoup trop. Et à trop y réfléchir, j’en suis venue à comprendre que tu avais besoin de savoir que je partage ton sentiment, mais la question n’est pas ce que j’attends de toi, ou de moi-même. Je veux ce que nous sommes, nous six. Je tiens à ce que nous soyons dans le vrai. Et quand nous l’aurons achevé, que ce sera fait, je tiens à ce que nous sachions que nous avons bien agi. Qu’aucune ombre ne pèse sur nous, aucun nuage sur toi. Cette vengeance me suffit.
— Je t’aime, Meara. Je t’aime pour avoir compris cela, clairement, et être venue m’en parler. J’étais partagé, ça ne m’arrive jamais.
— Il ne faut pas. Sache que je t’ouvre mon cœur. Je veux que tout se passe bien.
— Alors tout se passera bien.
Satisfaite, soulagée, elle hocha la tête.
— Et il est temps de reparler de tout ça. Ces derniers jours, vous avez tous cherché à éluder le sujet.
— Tu n’étais pas prête.
— Je suis plus que prête, à présent. (Elle se releva, fit gonfler ses biceps pour l’amuser.) Nous en reparlerons quand nous serons tous les six.
— Ce soir ?
— Ce soir, demain soir au besoin. Nous verrons ce qu’en disent les autres.
— Je vais terminer le boulot ici.
Il la regarda, sourit.
Avec certaines femmes, c’étaient les fleurs, se dit-il, ou les chocolats.
Avec Meara ?
— Tends tes bras.
— Quoi ? Pour quoi faire ?
— Parce que je te le demande. Tends les bras.
Les yeux au ciel, elle obéit. Il leva les mains vers les oiseaux, les plus jeunes, leur envoyant ses pensées.
Portés par les vibrations de ses mains, les plus jeunes rapaces se soulevèrent dans un doux battement d’ailes, et planèrent en cercles au-dessus de Meara. Elle éclata de rire.
— Ne bouge pas, et ne t’inquiète pas pour ta veste ou ta peau, j’ai aussi pensé à ça.
— Quoi… oh !
Ils se posèrent gracieusement sur ses bras tendus.
— Nous les avons bien éduqués, même si cela ne fait pas partie de leur apprentissage. Mais ça ne les dérange pas. Maintenant ils te connaissent et ne t’oublieront pas, Meara.
— Ils sont beaux. Vraiment magnifiques. Quand on les regarde dans les yeux, on a l’impression qu’ils en savent plus long que nous. Bien plus.
Quand elle rit, la terrible soif qui le taraudait depuis des jours disparut enfin.
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