Mama Flora
Chapitre 9
Après cinq années passées à Stockton, Flora y avait fait sa vie à son idée, et le samedi était un jour de fête. Bien que la pension où elle vivait fût proche du centre, le samedi elle avait toujours l’impression de se rendre en ville. Elle se levait tôt, s’habillait, n’endossant pas tout à fait sa toilette du dimanche, mais presque, et elle comptait sou par sou la petite somme qu’elle avait décidé de s’octroyer pour ses emplettes. Elle traversait la rue pour aller chercher son amie Pearl, qui faisait partie des chœurs de l’église, puis les deux jeunes femmes remontaient les quelques pâtés de maisons qui les séparaient de la rue principale, impatientes de savoir ce que pourrait leur apporter la journée.
On ne s’ennuyait jamais, le samedi. Pour Flora, le samedi à Stockton était toujours merveilleux, c’était le jour où elle célébrait le travail de la semaine, avant le calme du dimanche.
La ville se scindait en deux communautés, blanche et noire, et Flora ne s’aventurait que très rarement dans le quartier blanc de la ville, sauf pour travailler. Elle ne demandait pas mieux que de vivre dans l’univers qu’elle connaissait et comprenait, avec les gens de sa race, et tout ce dont elle avait besoin lui était disponible auprès des siens, avec les siens.
Pendant la semaine, surtout au moment des fortes chaleurs estivales, Stockton était d’un calme feutré. En dehors d’une certaine activité près des deux égreneuses à coton et du côté de la scierie, et de quelques passants qui vaquaient à leurs affaires, la bourgade somnolait.
Le samedi matin, Stockton s’éveillait pleine d’énergie, car tout le monde venait en ville. Les habitants des fermes environnantes se vêtaient de propre et s’entassaient avec leur famille dans leurs chariots et charrettes, ou bien ils venaient à pied. Ceux qui avaient des marchandises à vendre les chargeaient avant l’aube. À leur arrivée, ils dressaient un éventaire sur le trottoir, quand ils n’empilaient pas tout simplement leur récolte au bord de la chaussée, tas de pastèques et de melons, paniers de pêches, de poires et de tomates de jardin, à mettre en conserve.
Flora et Pearl s’offraient une petite douceur, une tasse de café et un beignet au Café Clark, que tout le monde appelait Chez Pop, bien que le vieux Papa Clark fût mort depuis belle lurette et que l’établissement fût tenu par ses fils. Puis elles partaient à l’aventure, au milieu des marchands ambulants, inspectant les fruits et légumes, passant devant une charrette chargée de poissons – dont l’écriteau annonçait « POISSON-CHAT ET POISSON SUCEUR ».
Elles passaient ensuite devant le Doo Drop Inn. Devant le salon de coiffure pour hommes, bondé de jeunes gens qui attendaient leur coup de tondeuse à dix cents, en prévision du samedi soir. Devant le pressing Sims. Devant l’institut de beauté Norelle, rempli de jeunes femmes qui ne songeaient qu’à se faire belles pour la soirée à venir. Ni Flora ni Pearl n’avaient jamais mis les pieds dans ce genre d’établissement, car c’était au-dessus de leurs moyens, et Flora trouvait inutile de s’y rendre, puisqu’elle n’allait jamais aux fêtes du samedi soir ; ce qui ne les empêchait pas de s’arrêter un moment, en rêvant de se payer un « soin » un de ces jours, en riant de celles qui entraient, vilains petits canards, et en admirant celles qui ressortaient, pomponnées et bichonnées, outrageusement fardées, parfois même le cheveu raidi, devenues cygnes pour un soir.
Elles poursuivaient nonchalamment leur chemin, s’arrêtaient de nouveau pour passer le temps avec leur amie Bertha, qui vendait de la limonade dans un grand seau en fer galvanisé, puis continuaient jusqu’à l’éventaire-barbecue d’Isaac Dixon, prévoyant déjà le sandwich qui leur tiendrait lieu de déjeuner.
Pour la foule du samedi, le barbecue d’Isaac était le centre du monde. Isaac avait une quarantaine d’années, il était mince, la peau sombre, coiffé d’une haute toque de cuisinier, un foulard rouge autour du cou, vêtu d’une veste en coutil blanc éclaboussée de rouge par la sauce barbecue. Son éventaire était une carriole à trois roues en forme de boîte, peinte en blanc, dont la moitié inférieure était en bois et la moitié supérieure en verre. Sur les longues poignées était installée une planche à découper, sur laquelle se trouvaient perchées les deux grosses bouteilles de la sauce réputée, dont seuls Isaac et son fils Isaac junior, qui travaillait avec lui, connaissaient le secret.
La confection des sandwiches était en soi un spectacle dont Isaac était la vedette. Il y avait toujours un attroupement pour regarder, sinon pour acheter. Un sandwich ayant été commandé, Isaac soulevait le couvercle en verre de sa carriole, sortait un savoureux morceau de viande cuite, qu’il claquait sur le comptoir. Sous les yeux ravis de la foule, il aiguisait son couteau avec d’amples gestes qui paraissaient dangereux, puis il attaquait la viande succulente. Plusieurs tranches épaisses étaient étendues sur un petit pain ouvert en deux et couvertes de généreuses rations de sauce. Refermant le sandwich, Isaac passait alors au client suivant, tandis qu’Isaac junior, qui avait hérité de son père le sens du spectacle, enveloppait l’article, avec élégance et précision, dans une feuille de papier journal et le remettait à l’acheteur avec un geste plein de panache.
Flora adorait les regarder travailler. Ils formaient un duo sans faille et haut en couleur ; debout devant leur éventaire, par une journée ensoleillée, au milieu de la foule admirative et bruyante, écoutant l’incessant boniment d’Isaac, elle se sentait partie intégrante de cet univers.
Elle se tenait volontairement à l’écart des hommes, mais leur compagnie lui manquait. Une partie d’elle-même mourait d’envie de danser encore, comme elle l’avait fait tant d’années auparavant dans la grange, le soir où elle avait fait la connaissance de Lincoln ; toutefois elle refusait de faire ce qu’il fallait pour rencontrer des hommes, de peur qu’ils ne se conduisent comme Lincoln naguère.
Pearl ne comprenait pas ce côté de Flora. Elle avait trois ans de moins et elle adorait aller au bal du samedi soir avec sa famille. Elle était désolée que Flora ne voulût jamais l’accompagner, car pour tout le reste elles étaient amies intimes, et n’avaient aucun mal à se confier l’une à l’autre. Sauf en ce qui concernait les hommes. Pearl aimait beaucoup les hommes, elle aimait se trouver en leur compagnie, flirter avec eux, être leur amie et, bien qu’elle sût pourquoi le cœur de Flora leur était fermé, elle ne parvenait pas à le comprendre et elle passait des heures à tenter de soustraire Flora à sa peur.
Ce fut donc Pearl qui poussa, un samedi, le coude de son amie et lui indiqua un jeune homme qui attendait de recevoir son sandwich devant l’éventaire-barbecue.
« Qu’est-ce qu’il est mignon, tu trouves pas ? » chuchota-t-elle en gloussant de rire.
Flora regarda et sut immédiatement de qui il s’agissait. Le jeune homme, qu’elle n’avait encore jamais vu, était en effet plein de charme. Il était grand et bien bâti, son torse et ses bras musclés faisaient saillie contre sa chemise de coton et ses bretelles, ce qui donnait beaucoup de grâce à sa silhouette. Des touffes de coton dans ses cheveux courts et crépus laissaient deviner son métier. Il avait la peau brune plutôt que noire, et ses traits étaient bien dessinés, les yeux grands et sombres, les lèvres épaisses et galbées.
Il était en outre peu soigné ou alors très pauvre, et Flora, habituée à la pauvreté, supposa qu’il entrait plutôt dans la seconde catégorie.. Le samedi matin, la plupart des gens étaient lavés de pied en cap et propres comme des sous neufs, même si leurs habits étaient reprisés de partout, mais la chemise du jeune homme était mince et râpée, son pantalon kaki était sali aux genoux. Il n’avait pas de veste et, à l’encontre de la plupart des hommes ce jour-là, il ne portait pas de chapeau. Ses bottines, qui avaient dû être robustes, étaient fendues, avachies et ternes, en dépit des nombreux petits cireurs prêts à astiquer tout ce qui se présentait pour vingt-cinq cents seulement.
Il était par ailleurs évident qu’il avait faim. La plupart des clients d’Isaac achetaient un sandwich, histoire de grignoter, ou bien tout simplement pour s’amuser, et ils le dégustaient parce que c’était leur gâterie du samedi. Mais le jeune homme, quand il reçut son paquet, arracha le papier sans attendre et mordit à belles dents, comme s’il n’avait pas mangé depuis un certain temps. Tout en mâchonnant un gros morceau de viande, il jeta un coup d’œil autour de lui.
Et il vit Flora qui le contemplait fixement.
Aucun des deux ne détourna les yeux, mais au bout d’un moment, le jeune homme essuya ses lèvres grasses du dos de la main. Ni l’un ni l’autre ne sourit, ni l’un ni l’autre ne se sentit gêné ; ils se dévisagèrent, tout simplement.
Ce fut Pearl qui, après avoir jeté le charme, le rompit.
« Je l’ai vu la première », dit-elle en pouffant de nouveau, et pour rire elle donna un petit coup sur le bras de Flora. Celle-ci regarda Pearl et sourit, et quand elle tourna les yeux en direction du jeune homme, elle le vit qui s’éloignait, en dévorant son sandwich.
Elle ne savait pas ce qu’elle ressentait. Elle avait vu un beau jeune homme qui avait éveillé chez elle des sensations oubliées ou réprimées depuis bien des années, et une partie d’elle-même était franchement excitée. Pourtant, elle ne parvenait pas à faire table rase de toutes ces années de prudence, ni à oublier le passé, uniquement parce qu’un inconnu lui avait décoché un regard pénétrant, même si ce regard l’avait fait rougir.
Elle le suivit des yeux tandis qu’il s’éloignait, puis elle se sentit de nouveau en sécurité. Il ne s’était rien passé de bien grave. Un inconnu qu’elle ne reverrait jamais de sa vie l’avait regardée, c’était tout.
Soulagée, elle pouffa avec Pearl, et les deux jeunes femmes reprirent leur promenade.
Un charlatan, un Blanc d’un certain âge, avait établi son commerce à quelques mètres de celui d’Isaac, et les deux amies s’arrêtèrent pour regarder. La scène sur laquelle il évoluait était un grand chariot où étaient installés une table, quelques verres et plusieurs caisses en carton portant l’inscription suivante, en lettres d’imprimerie : « LES REMÈDES NATURELS DE BIG CHIEF. »
Un Indien d’Amérique, le « Big Chief » en question, se tenait à côté du chariot en costume d’apparat : une robe en daim brodée dans des couleurs éclatantes avec des perles en bois, plusieurs rangées de ces mêmes perles autour du cou, et une haute coiffure ornée de plumes. Il avait les bras croisés devant la poitrine, le visage sévère et impassible. Il ne regardait ni à gauche ni à droite.
Les petits garçons du quartier étaient émerveillés ; ils s’étaient massés autour de lui, se demandant mutuellement s’il était pour de vrai, fascinés par le tomahawk qui pendait à sa ceinture, et par l’arc et le carquois rempli de flèches qu’il portait dans le dos.
« Reculez, mes enfants, ne serrez pas Big Chief de trop près ! » leur cria le charlatan, sur un ton malgré tout jovial.
Plein d’entrain et de confiance, il indiqua une grosse bonbonne remplie d’un liquide rose.
« Vous voyez le nom de ce remède ? lança-t-il à la foule désormais considérable qui savourait le spectacle. C’est le remède naturel de Big Chief ! Il est fait d’ingrédients qui poussent dans le sel. Les racines naturelles. Les plantes de la nature. Selon une ancienne formule indienne. »
Il s’approcha de l’Indien impassible.
« Quel âge donnez-vous à Big Chief ? Allons, devinez, quelqu’un, n’importe qui ! »
La foule se mit aussitôt à crier des âges. Cinquante ans. Soixante.
« Quarante-cinq ans ! cria Pearl, hilare, à côté de Flora.
— Vous n’y êtes pas ! » Le charlatan avait désormais pris sa vitesse de croisière. « Big Chief a quatre-vingt-cinq ans ! Big Chief a su apprendre de la nature le secret d’une longue et excellente santé ! Quatre-vingt-cinq ans, mesdames et messieurs ! »
La foule resta bouche bée. Le charlatan sortit d’une des caisses un petit paquet et un verre de liquide incolore.
« Vous ne le trouverez pas en pharmacie, leur dit-il. Personne ne vous le vendra, sauf moi. Et regardez comme c’est facile ! »
Il éventra l’emballage et versa la poudre qu’il contenait dans le verre. Il mélangea le liquide qui vira au rose et commença à pétiller et à mousser. La foule applaudit.
Le charlatan se tourna vers un vieillard qui se tenait près du chariot.
« Quel âge avez-vous, papy ? demanda-t-il.
— Soixante-cinq ans.
— Eh bien, papy, je vais vous faire une gentillesse. » Il lui tendit le verre. « Avalez-moi ça et dites-nous un peu ce que ça vous fait ! »
Le vieux prit le verre, contempla le liquide rose et mousseux, puis regarda la foule qui lui rugit des encouragements. Conscient de faire désormais partie du spectacle, il vida le verre d’un coup.
« Ça vous nettoie le foie et ça vous décrasse les reins ! cria le charlatan en lui reprenant le verre des mains. Je parie que vous vous sentez déjà mieux, hein, papy ? »
Le vieil homme réfléchit un instant, mais un instant seulement. Il sourit, d’abord au charlatan, puis à la foule.
« Ouais, m’sieur », dit-il. Le sourire tourna à l’éclat de rire. « Ouais, m’sieur. J’me sens déjà mieux. C’est bien vrai ! Ouais, m’sieur, pour ça, ouais ! »
La foule éclata en applaudissements et en acclamations.
« Ça, c’est le remède interne, mes amis, et il agit vite, qu’on se le dise. Mais à présent, je vais vous montrer le remède externe. Un de vous aurait-il mal quelque part ? Mal au cou ou dans les membres ? Ne faites pas les timides, mesdames et messieurs ! Pourquoi souffrir quand on peut vous soulager ? Allez, montez près de moi, montez ! »
La foule chercha des yeux un volontaire. Edna Gildon, une belle femme d’une trentaine d’années, à la peau sombre, s’avança prudemment. La foule lui lança des encouragements, et le charlatan l’aida à grimper sur le chariot.
« C’est ma cousine Edna », murmura Pearl à Flora et elle s’enfonça dans la foule comme pour aller regarder de plus près.
Flora, que le spectacle divertissait beaucoup, ne la suivit pas. Elle savait très bien pour quelle raison Pearl s’était éloignée. Elle sentait qu’elle n’était plus toute seule.
Le beau jeune homme se tenait à ses côtés, sans la serrer de près, mais pas bien loin quand même. Flora garda les yeux fixés sur le chariot où Edna se plaignait d’avoir une douleur à l’épaule. Le charlatan brandit une autre bouteille, secoua son contenu blanc comme de la craie et en versa un peu dans la paume de sa main.
« C’est un remède à la poudre de perlimpinpin », dit le jeune homme. Flora ne tourna pas les yeux de son côté, mais négligemment elle se rapprocha un peu de lui.
Le charlatan glissa la main sous le corsage d’Edna et lui massa vigoureusement l’épaule.
« Une névralgie superficielle, dit-il à la foule. Beaucoup de gens en souffrent inutilement et je vais vous montrer à quel point c’est un mal facile à guérir ! »
Edna se laissa masser quelques instants, tandis que le guérisseur continuait à la fois son boniment et la friction.
« Je veux vous entendre dire à vos bons amis, que voici, si ce remède vous fait du bien. »
Edna cessa de froncer les sourcils. Elle remua légèrement l’épaule, puis un grand sourire lui fendit le visage.
« Ouais, m’sieur ! s’écria-t-elle. J’ai plus mal ! La douleur est déjà partie ! »
La foule rugit son approbation et s’approcha en masse du chariot, tandis que le charlatan passait à la vitesse supérieure, pour bien enfoncer le clou.
Flora ne bougea pas ; elle resta où elle se trouvait. Le jeune homme non plus n’avança pas, mais il fit un petit pas de côté, pour se rapprocher de Flora.
« Ce flacon coûte un dollar, mes amis ! » Le charlatan venait de passer aux choses sérieuses. « Mais aujourd’hui, je vous fais une offre spéciale ! Cinquante cents ! Cinquante cents seulement, mesdames et messieurs, pour être soulagés de toutes vos raideurs, toutes vos douleurs. Et quand ma provision sera écoulée, vous n’en trouverez plus à acheter pour aujourd’hui. Et je ne reviendrai pas par ici avant un an ! »
La foule n’avait pas besoin d’en entendre plus, mais il n’avait pas fini.
« Et comme mon offre est vraiment spéciale, vous aurez droit à un flacon de mon remède interne et un flacon de mon remède externe, avec en prime le nouveau, le tout nouveau remède de Big Chief, ultra-efficace contre les cors aux pieds. Les trois flacons pour un dollar seulement ! »
La foule était maintenant en ébullition et le suppliait de laisser tout le monde profiter de l’offre spéciale, chacun agitant en l’air son billet de un dollar.
Flora et le jeune homme étaient seuls.
« De la poudre de perlimpinpin, répéta-t-il.
— Il a fait de l’effet à Edna, protesta Flora qui avait envie d’y croire, en se tournant vers lui pour laisser voir que son scepticisme l’agaçait.
— Ça aurait aussi bien marché s’il l’avait frottée avec de l’alcool », répondit-il en regardant Flora droit dans les yeux, comme lorsqu’ils s’étaient vus pour la première fois.
Comme il ne portait ni casquette ni chapeau, il ne pouvait pas se découvrir, mais Flora eut l’impression qu’il s’inclinait très légèrement en se présentant.
« Booker, dit-il, j’m’appelle Booker.
— Et moi Flora, murmura-t-elle.
— C’est un joli nom », dit Booker.
Flora ne savait pas trop comment prendre ce compliment, ni quoi dire à présent, mais elle avait envie de poursuivre la conversation.
« C’est la première fois que j’entends votre prénom.
— Il y a eu Booker T. Washington, lui dit le jeune homme. Il a fondé une université pour les gens de couleur en Alabama. Mon papa m’a baptisé en son honneur.
— Il est de votre famille ?
— Non », répondit Booker.
Il y eut un nouveau petit silence.
Booker indiqua une grande affiche sur le mur derrière eux, annonçant une projection cinématographique le soir même.
« Vous auriez envie d’y aller ? »
Flora ne savait pas quoi dire. Elle avait très envie d’assister à une projection. Il n’y avait pas de cinéma à Stockton, mais de temps en temps un spectacle ambulant, tel que celui dont il était question sur l’affiche, passait en ville, projetant des bandes d’actualités et quelques courts-métrages sous un grand chapiteau.
Oserait-elle sortir avec un homme, un inconnu ?
En un éclair, Flora passa sa vie en revue. Dans son existence, et dans son cœur, il y avait une sorte de vide, et elle voulait le combler. Elle détourna les yeux et vit Pearl qui se tenait à quelques pas de là ; elle souriait et semblait acquiescer. Flora oublia toute espèce de prudence et regarda Booker.
« Si vous voulez, dit-elle.
— Où vous habitez ? »
Elle ne voulait pas le lui dire ; elle venait déjà de franchir un trop grand pas et elle n’était pas encore prête pour des relations aussi intimes.
« Par là », se borna-t-elle à répondre.
Booker haussa les épaules. Peut-être devinait-il sa peur.
« On se retrouve Chez Pop à six heures, proposa-t-il.
— Devant Chez Pop », corrigea Flora. Devant l’établissement, dans la rue, il y aurait des gens, tout comme il y en aurait dans le parc et sous le chapiteau. Elle n’osait pas aller plus loin. Ce qui se passerait après le spectacle, c’était une autre histoire, mais Flora avait l’impression que si elle parvenait à rester dehors, dans la rue, parmi la foule, Booker n’oserait pas se montrer trop entreprenant pour leur premier…
… rendez-vous ?
Venait-elle vraiment d’accepter un rendez-vous de ce garçon superbe et mal fagoté ? Non, ce n’était pas un rendez-vous. Flora n’acceptait pas de rendez-vous. Booker l’emmenait au cinéma. C’était tout.
Booker sourit. Il se moque de moi, se demanda Flora, ou bien il comprend ?
« Devant Chez Pop », dit-il docilement.
Son sourire s’élargit, puis il se mit à rire.
« Devant, répéta-t-il. À six heures. »
Il la regarda avec une sorte d’affection, le rire au fond des yeux et sur les lèvres, puis il s’éloigna.
Il sembla à Flora qu’il secouait la tête.
« Alors ? » demanda Pearl. Flora n’avait pas remarqué que son amie était de nouveau à ses côtés. Elle la regarda, presque rougissante.
« J’en ai jamais vu, de projection cinématographique ! dit-elle comme pour se défendre, et Pearl éclata de rire.
— Dieu du ciel ! s’écria-t-elle. Toi qui as une peur bleue de tous les hommes, je veux bien être pendue si tu ne viens pas de harponner le plus beau garçon de la ville ! »
Flora était tout à la fois gênée, heureuse et affolée. Elle regarda autour d’elle, désireuse de changer de sujet. Le charlatan, dans son chariot, faisait des affaires en or.
« Ça marche vraiment son machin, demanda-t-elle, ou c’est juste de la poudre de perlimpinpin ?
— T’occupe donc pas, dit Pearl en riant. T’en as aucun besoin. T’as tous les remèdes dont t’as besoin. Regarde-toi donc, ma fille. T’es resplendissante. »
Et Flora savait que c’était vrai.
OceanofPDF.com