Mama Flora
Chapitre 20
Une semaine plus tard, Willie voulait rentrer chez lui. Un an plus tard, il n’avait pas changé d’avis, ni l’année suivante. Quatre ans plus tard, il regagna effectivement Stockton, mais brièvement. Ce ne fut qu’une fois qu’il eut quitté la grande ville qu’elle lui manqua, et qu’il comprit qu’il y était désormais chez lui.
Il obtint le boulot que George avait prévu pour lui à l’entrepôt, et il dut travailler dur, mais ce n’était pas pire que de charger les balles de coton. Ce qui le déconcertait, plus que tout peut-être, c’était le vacarme, cette espèce de cacophonie sans fin qui faisait naître en lui un puissant besoin de silence et de chants d’oiseaux, qui lui donnait la nostalgie de l’odeur douce et propre des champs.
L’entrepôt, tout proche de la gare de marchandises, était gigantesque. Les dizaines de manutentionnaires, principalement noirs, y entretenaient un tintamarre fait de bavardages, de hurlements ou d’insultes, tandis qu’ils poussaient leurs diables chargés de paquets et de caisses, dont la taille, la forme et le volume variaient du tout au tout ; tantôt ils déchargeaient les camions qui apportaient les marchandises de la gare à l’entrepôt, tantôt ils en chargeaient d’autres qui devaient partir livrer les marchandises en question. Une douzaine de contremaîtres hurlaient des ordres ou des injures. Toute la journée, une file ininterrompue de camions, d’énormes Mack, ou White, ou Peterbilt, ou bien des véhicules pour les livraisons locales, arrivaient et repartaient, dans des rugissements de moteurs et des émanations de gaz nauséabonds qui empuantissaient l’air.
Willie, qui était fort, mais savait doser sa puissance, était bien décidé à ne pas faire honte à George, et en se contentant d’obéir aux ordres et de travailler avec soin, il fit excellente impression. Pendant les deux ou trois premiers jours, il garda ce sentiment que le mot « paysan » était inscrit au fer rouge sur son front ; il fut la cible de nombreuses plaisanteries, et il resta sur son quant-à-soi, tout en acceptant les taquineries avec bonne humeur. Dès la fin de la semaine, il lui sembla que cette étiquette s’estompait, ses camarades ne se moquaient plus du plouc qu’il était, mais il ne se sentait quand même pas à l’aise parmi eux. Ils étaient plus m’as-tu-vu et plus agressifs que ses amis de Stockton, ils avaient tous l’air d’en savoir beaucoup plus long sur le monde que Willie lui-même, leur langage était plus ordurier que tout ce qu’il avait pu entendre jusque-là, surtout en ce qui concernait les femmes, et certains parlaient même une espèce d’argot dont il ne comprenait pas un traître mot.
Il prit la chambre que George lui avait trouvée, pour vingt dollars la semaine, repas du soir compris, et sa propriétaire, Lula, s’étant prise de sympathie à son égard, lui préparait aussi tous les matins un paquet de minces sandwiches à emporter au travail.
L’appartement de Lula était au quatrième étage d’un immeuble de cinq étages sans ascenseur. Willie, débordant de jeunesse et de santé, n’avait aucune peine à les grimper tous les jours, mais il se demandait comment Lula, frêle et âgée, y parvenait. En règle générale, elle ne sortait que quand elle y était obligée, mais un jour, en rentrant du travail, Willie la trouva sur le palier du troisième, à bout de souffle. Il lui proposa de l’aider, mais elle se dégagea fermement.
« Monte donc, lui dit-elle d’une voix asthmatique, j’arrive tout de suite. » Il lui fallut dix bonnes minutes pour gravir la dernière volée de marches.
Lula avait dans les soixante-cinq ans et elle était minuscule ; jamais Willie n’avait vu une femme aussi maigre et aussi petite ; une forte rafale de vent l’aurait renversée. Elle était querelleuse, comme le sont parfois les petites femmes ; désormais veuve, elle avait eu un mariage heureux qui, à l’encontre de celui de Flora, avait duré de longues années, puisque son mari, un ouvrier, comme Willie, était mort deux ans auparavant seulement d’une crise cardiaque ; il lui manquait cruellement.
Willie ne parvenait pas à imaginer comment elle arrivait à joindre les deux bouts ; ce n’était pas les vingt dollars qu’il lui versait qui pouvaient la mener bien loin, mais il croyait deviner qu’elle recevait une aide pécuniaire de ses deux enfants, qui venaient rarement la voir. Elle faisait un peu de raccommodage pour divers voisins, mais sa vue commençait à baisser sérieusement et ses travaux d’aiguille s’en ressentaient. Assis tout seul dans sa chambre, le soir, Willie entendait souvent un petit cri et un gros mot, chaque fois que Lula se piquait le doigt ; ou bien elle venait frapper à sa porte pour lui demander d’enfiler son aiguille.
L’appartement était petit, rarement bien propre, et il y flottait toujours des relents de tambouille trop cuite. Il y avait une espèce de séjour exigu, où s’entassaient un canapé défoncé, une table et deux chaises bancales, avec un fourneau et un évier dans un coin. Lula avait sa propre petite chambre à coucher ; quant à la chambre de Willie, elle n’était guère plus grande qu’une boîte, avec un lavabo et un lit. Les toilettes étaient sur le palier ; elles étaient communes aux quatre logements de l’étage et bien souvent répugnantes.
L’été, l’appartement était étouffant et affreusement chaud, et s’il y régnait une température acceptable en hiver – il y avait un radiateur qui fonctionnait dans chaque pièce –, les fenêtres étaient toujours fermées pour empêcher le froid glacial d’entrer, si bien que l’atmosphère était viciée.
En dépit des malheurs qu’elle avait eus, ou peut-être à cause d’eux, Lula croyait dévotement en Dieu. Elle allait à l’église tous les dimanches, sans en manquer un, quel que fût le temps, descendant et montant les quatre étages dans un sifflement asthmatique, et elle passait ses soirées à chanter des cantiques, dans son petit séjour, et à rappeler à Willie qu’il devait faire régulièrement ses prières. Et en dire surtout pour le bon président du pays.
La foi de Lula en Roosevelt était inébranlable ; c’était un saint homme, envoyé sur la terre pour délivrer les pauvres de l’oppression. Elle avait échafaudé une hypothèse selon laquelle Franklin Roosevelt était en réalité un homme de couleur, doté, par la grâce de Dieu, d’un teint très clair, afin de pouvoir passer pour un Blanc et accéder à son actuelle position. Il ne pouvait pas être blanc, n’est-ce pas, car comment un Blanc aurait-il pu si parfaitement comprendre la terrible situation des Noirs, et combattre si assidûment en leur faveur ? De même, elle subodorait que le président Abraham Lincoln avait eu quelque part dans son arbre généalogique un ancêtre de couleur.
C’était Roosevelt qui avait introduit, deux ans auparavant, un système de retraites payées, et maintenant il s’efforçait d’étendre ce système aux dépendants du retraité, surtout les épouses et les veuves. Willie devina, et il ne se trompait pas, que les prières de Lula en faveur de Roosevelt portaient autant sur l’adoption de la nouvelle législation que sur la santé du président.
Elle n’encourageait pas Willie à lui tenir compagnie le soir, et lui d’ailleurs n’appréciait guère ses perpétuels cantiques, mais elle ne s’offusquait pas de le voir sortir, même si elle lui avait interdit d’introduire des femmes ou de l’alcool dans l’appartement. Il se plia au premier de ces deux décrets, mais pas au second.
Au cours de sa première semaine, Willie passa ses soirées dans sa chambre, y mangeant même son dîner, tant il était fatigué par son travail. Mais il était jeune et plein d’énergie, et il se sentait déçu de ne pas avoir fait plus ample connaissance avec Chicago, avec les lumières de la ville.
Le samedi matin, il fit la grasse matinée, et quand il se réveilla, Lula lui exprima son mécontentement à haute et intelligible voix.
« C’est les vieux bonshommes qui traînent au lit, lança-t-elle avec un reniflement de mépris. J’espère que t’es pas un de ces nègres cossards. Y en a déjà trop par ici. »
Willie trouva ce reproche injuste, car il avait travaillé dur toute la semaine, mais il tint sa langue, et bientôt George arriva, comme promis, pour lui faire visiter la ville.
Ellie les attendait en bas, ses hanches et sa poitrine rebondies menaçant de faire craquer les coutures d’une mince robe d’été, mais elle avait l’air fraîche et ravissante, et elle fut gentille avec Willie, même si elle ne se montrait jamais très amicale.
Ils longèrent à pied les quelques pâtés de maisons qui les séparaient de la 47e Rue, laquelle était bien à tous points de vue telle que Willie l’avait espéré, bien qu’elle n’eût rien à voir avec ce qu’il avait imaginé.
Comme tous les samedis matin, les rues étaient bondées et tout le monde était de joyeuse humeur. Il faisait si chaud que des enfants presque nus dansaient dans les jets d’eau qui jaillissaient des bouches d’incendie jusque sur les trottoirs, et les marchands de glace faisaient fortune. Les femmes arboraient leurs plus belles toilettes d’été – de jolies cotonnades, des capelines à large bord et à froufrous, des gants blancs –, tandis que la plupart des hommes tenaient leur veston sur le bras et portaient des bretelles de couleurs vives.
Willie, qui avait revêtu son terne costume du dimanche, se sentait déplacé.
« Attends un peu ce soir, dit Ellie en riant, ils vont sortir leurs costumes de zazous. »
Willie lui demanda de quoi il s’agissait, mais elle se contenta de répondre qu’il verrait bien.
Ils suivirent la 47e Rue sur une assez longue distance, puis ils rebroussèrent chemin pour revenir sur leurs pas en prenant l’autre trottoir, passant devant des boutiques dont les vitrines étaient bourrées de toutes sortes de marchandises et d’articles – et de vêtements –, des vêtements comme Willie n’en avait encore jamais vu. Il y avait une banque, réservée aux gens de couleur, lui dit George, et un splendide hôtel qui avait tout du palace. Il y avait aussi des hôtels moins luxueux, des cafés et des restaurants, des salles de bal et des cinémas, dont l’un, le Régal, était décoré de rangées de lumières aveuglantes, qui clignotaient comme un invraisemblable lever de soleil, ainsi que d’affiches aux couleurs criardes.
En dépit de l’aspect décrépit de certaines des rues qu’ils avaient suivies, Willie commençait à croire qu’à Chicago tout le monde devait rouler sur l’or, mais en apercevant quelques mendiants, il revint quelque peu au sens des réalités. Un jeune garçon faisait la manche avec un numéro de claquettes, éblouissant. Un autre jonglait, comme un pied. Un aveugle restait patiemment assis avec son chien, murmurant des paroles de remerciements les rares fois où une pièce tintait dans sa sébile. Willie se mit à porter sur la rue un autre regard ; il vit que de nombreux passants étaient pauvrement vêtus et que les magasins étaient loin d’être tous un pays de cocagne. Le vernis de prospérité disparut ; c’était Stockton le samedi matin, mais un million de fois plus vaste.
Puis ils passèrent devant une boutique de mode masculine. Willie s’arrêta, frappé de stupeur, incapable de détacher son regard de la vitrine.
Elle était remplie de costumes comme il n’en avait jamais vu auparavant, drapés sur des mannequins au visage noir, ce qui était déjà une nouveauté en soi. Des vestons longs et amples, portés sur des pantalons bouffants, de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, le tout couronné de chapeaux au bord gigantesque, dont certains étaient ornés de plumes chatoyantes.
Willie se tourna vers Ellie : « C’est ça, les costumes de zazous ? »
Elle rit en faisant signe que oui. « Saperlipopette, je lis dans tes yeux que tu vas t’en offrir un avant la fin du mois. »
Mais Willie était incapable de s’imaginer tiré à quatre épingles ; d’ailleurs il n’aurait jamais de quoi se payer un tel costume, car le prix qu’il avait lu sur l’étiquette l’avait épouvanté. George lui confirma la chose.
« Garde donc ton argent pour des choses qui en valent la peine », dit-il.
Pourtant, quand un homme sortit du magasin, fier comme Artaban, vêtu d’un costume jaune vif qui semblait flotter tout autour de lui, montrant ses dents en or dans un sourire étincelant, Willie le regarda passer d’un air envieux.
Ils déjeunèrent dans une cafétéria ; jamais Willie n’avait vu autant de nourriture étalée : de longs comptoirs chargés de soupes, de salades, de sandwiches, de viandes cuites au barbecue et de viandes froides, de steaks, de côtelettes et de viandes en sauce, de pommes de terre accommodées d’une demi-douzaine de façons différentes, de légumes verts, de haricots, de toutes sortes d’autres légumes, de fruits, d’entremets et de glaces. Willie parcourut le comptoir avec son plateau, hésitant à commander, car il se demandait toujours ce qu’il y avait un peu plus loin ; quand il arriva au bout, son plateau était vide et il dut retourner à l’autre extrémité puis recommencer.
Il offrit de payer sa part, mais George secoua la tête.
« C’est la moindre des choses, dit-il. T’es mon parent, en quelque sorte, et ta maman a été bonne pour ma petite fille. »
Quand il parlait de Ruthana, c’était toujours « ma petite fille ». Willie commença à se demander si George n’avait pas oublié le nom de sa fille.
Quand ils eurent fini de déjeuner, ils ressortirent et Ellie prit congé d’eux, car elle avait des courses à faire.
George emmena Willie se promener, lui montrant cette fois tout ce qu’un homme pouvait avoir besoin de savoir. Il partit du principe que Willie, le samedi soir, aurait envie de sortir, et lui indiqua plusieurs petits clubs où l’on dansait, ainsi qu’un ou deux bars où il pourrait se risquer en toute confiance pour commencer, car il n’y serait ni arnaqué ni dévalisé. Ils quittèrent la 47e Rue et se dirigèrent vers le sud ; George lui conseilla de ne jamais sortir avec beaucoup d’argent dans ses poches, et de toujours en cacher une partie dans ses chaussettes ou son caleçon.
À présent, ils passaient devant des immeubles dont certains étaient presque à l’abandon, les fenêtres obstruées par des planches, le trottoir devant eux parsemé d’immondices. Ils tournèrent à un coin pour prendre une rue bordée de nombreux bars d’où sortait une musique tonitruante ; les hommes étaient pauvrement vêtus et les femmes avaient l’air vulgaire, en comparaison de ce qu’ils avaient vu dans la 47e Rue.
« Quoi qu’il arrive, viens surtout pas tramer ici, Willie », dit George, et il était évident qu’il s’agissait d’une mise en garde importante et grave. « Sauf si t’as envie de te faire dévaliser, suriner ou buter. Ici, c’est vraiment les mauvais quartiers. »
Willie aurait bien aimé savoir ce qu’ils avaient de si mauvais, mais il avait peur que George ne trouvât sa question idiote. Il regarda autour de lui, prit mentalement note de la situation de la rue, et promit à George de ne plus jamais s’y aventurer.
George le regarda avec insistance, comme s’il ne croyait pas trop à cette promesse.
« Et puis aussi, fraye pas avec les putes », ajouta-t-il.
Willie garda les yeux baissés. Il lui paraissait impensable de coucher avec une prostituée, et il était tout gêné que George, qui avait pris un ton paternel, eût mentionné la chose.
Une fois terminés le sermon et les leçons qu’il comportait, ils repartirent en direction de chez Willie. Ils se dirent au revoir et George promit de lui faire signe, mais ils ne se revirent que très rarement. Quelques mois plus tard, quand Willie voulut aller leur rendre visite, George et Ellie avaient déménagé à la cloche de bois, laissant des dettes dans tout le quartier, et personne ne savait où ils étaient partis. Cela n’étonna guère Willie ; il avait eu le sentiment qu’ils étaient deux nomades, deux de ces voyageurs de la nuit qui ne tenaient pas en place et cherchaient perpétuellement quelque chose qui leur échappait sans cesse.
Mais en ce premier samedi matin ensoleillé, Willie remonta jusqu’à l’appartement de Lula, convaincu qu’il venait de découvrir le paradis dans la 47e Rue, et il ne parvenait pas à comprendre comment on pouvait avoir envie de vivre ailleurs qu’à Chicago.
Ce soir-là, puisque c’était samedi, il sortit faire la tournée des grands-ducs. Il se rendit dans les bars que George lui avait indiqués et but plus que de raison. Il passa ensuite dans un dancing, mais il ne s’y sentait pas à sa place, avec son costume du dimanche, au milieu des luxueuses tenues des noctambules de Chicago, si bien qu’il finit par prendre le chemin des bas quartiers déconseillés par George.
Il but encore quelques verres dans un bar louche, rempli de gens aussi pauvrement vêtus que lui. Une grosse putain entre deux âges essaya de l’aguicher, mais personne d’autre ne lui prêta la moindre attention. La putain essuya son refus de bonne grâce, mais elle tint absolument à ce qu’il lui payât un verre, et Willie ne sut pas comment lui dire non. Elle but à sa santé, avant de s’éloigner, et d’autres personnes se pressèrent autour de lui, réclamant les services du barman.
Presque aussitôt, Willie s’aperçut que son portefeuille avait disparu. Il chercha la putain du regard, mais elle aussi avait disparu. Prêt à pleurer de colère et de frustration à l’idée de s’être conduit aussi sottement, il quitta l’établissement.
D’autres prostituées l’accostèrent sur le trottoir, et un homme lui proposa un peu de cette poudre qui rend si heureux, mais Willie ne savait pas de quoi il s’agissait, et de toute façon il n’avait pas d’argent. Il croyait pouvoir retrouver le chemin de chez Lula, mais il était ivre et désorienté.
Dans une rue sombre, il se heurta à deux jeunes gens, dont l’un brandissait un couteau et qui lui réclamèrent de l’argent. Quand il leur dit qu’on lui avait déjà fait les poches, ils refusèrent de le croire ; tout à coup l’un des deux passa derrière lui et l’immobilisa, pendant que l’autre tailladait les poches de son veston pour découvrir son portefeuille. Ne trouvant rien, ils se mirent en rogne et lui envoyèrent deux ou trois coups de poing dans l’estomac avant de se fondre dans la nuit.
Il poursuivit son chemin en titubant ; il était perdu et il avait mal. Deux policiers, un Blanc et un Noir, l’arrêtèrent pour savoir ce qu’il fabriquait. Willie avait peur d’eux, de leur autorité ; mais sa colère et sa douleur remontèrent à la surface. Il leur expliqua ce qui lui était arrivé, avec des sanglots étranglés d’ivrogne ; les policiers se mirent à rire, lui firent un petit sermon et lui indiquèrent son chemin.
Il n’était qu’à un pâté de maisons de chez lui.
Les policiers le suivirent des yeux un instant, pour être sûrs qu’il ne lui arriverait pas d’autres ennuis, puis ils retournèrent arpenter les rues pendant le reste de la nuit.
Willie gravit l’escalier sans faire de bruit, en priant le ciel pour que Lula fût déjà couchée. Ses prières furent exaucées. Il se faufila dans sa chambre et vérifia que l’argent qu’il avait caché dans sa chaussette s’y trouvait toujours. Fort heureusement, c’était bien le cas et il en remercia le Seigneur et se félicita d’avoir payé Lula le matin même.
Il s’allongea sur son lit ; il avait mal partout, mais chaque fois qu’il laissait retomber sa tête, le lit se mettait à tournoyer. Soudain, il se pencha et vomit par terre.
Quand il eut fini, il voulut nettoyer, mais il n’en eut pas la force. Il s’allongea sur son lit, maudissant tout bas Chicago. Ce qui lui restait vraiment en travers de la gorge, c’était d’avoir été malmené par d’autres Noirs, des frères et sœurs de race. Seuls les policiers s’étaient montrés gentils, et Willie avait toujours appris à croire que ses ennemis étaient blancs.
Ce fut cela, plus que toute autre chose, qui lui fit verser des larmes, et dans sa détresse, il regretta d’avoir jamais mis les pieds à Chicago, puis se jura de quitter cette saleté de ville et de rentrer chez lui.
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